SCÈNE IV AZARIA, ORANKO, KÉRÉBEK, KARAKA, sauvages
ORANKO
ïtara a moutou Koubé ouëkelli.
AZARIA ne répond pas.
ORANKO
Areskoui, Azakia Karaïtiti-arou.
(On entend un coup de canon.)
TODS
Anakilika.
ORANKO
Ouallou hougourou.
Une pantomime soigneusement réglée aidait le spectateur à comprendre qu'il s'agissait là des apprêts d'un mariage caraïbe, tout à coup dérangés par le canon de Colomb. En vérité, je vous le demande, qu'est-ce, auprès de ces deux scènes, que le peu d'espagnol dont Victor Hugo a égayé quelques-uns de ses drames! Ce qui m'étonne seulement, c'est qu'allant jusqu'au bout, Pixérécourt n'ait pas fait parler Colomb en italien, ou ses officiers en espagnol.... Tant il est vrai qu'on ne trouvera donc jamais un homme qui soit conséquent avec luimême, et qui ait le courage de t tomber », plutôt que de transiger avec les principes!...
Si, d'ailleurs, j'ai cru devoir vous parler de Pixérécourt, c'est que le < roi du mélodrame » a exercé, Messieurs, une bien plus grande influence qu'on ne croit. Non que ses mélodrames vaillent aujourd'hui grand'chose. Mais, d'abord, nul ne s'est inspiré plus que lui des souvenirs de l'histoire nationale. Et comme il les a choisis généralement atroces, il a ainsi habitué l'imagination populaire à la représentation effective de ce que le crime a de plus sanguinaire. La nature de ses succès en ce genre a même inquiété les pouvoirs publics, et nous lisons dans un Arrêté de la Commune de Paris sur la police des théâtres : < Le grand principe de ne pas ensanglanter la scène est mis constamment en oubli et la scène ne cesse pas d'offrir le spectacle hideux du vol et de l'assassinat. Il est à craindre que la jeunesse, habituée à de telles représentations, ne s'enhardisse à les réaliser, et ne se livre à des désordres qui causeraient sa perte et le désespoir des familles.... » Je ne doute donc point, pour ma part, que les faiseurs de mélodrames, en créant dans les esprits une disposition générale à goûter l'invraisemblable, le merveilleux, et l'horrible, ne les aient accoutumés à ne pas s'étonner d'entendre plus tard des « pas dans les murs » ; à croire aux effets du < poison des Borgia » ; et à ne frémir que modérément des quatre incestes et des deux parricides de la Tour de Nesle.
Dira-t-on peut-être là-dessus que Pixérécourt fut un auteur populaire, qui ne travaillait que pour les boulevards, unBouchardyouun Paul Féval, dont les exemples ne pouvaient guère agir sur les Dumas ou les Hugo? Ce n'est pas mon avis, si nulle part, mais surtout au théâtre, il n'y a rien de contagieux comme l'exemple du succès. Ni les Hugo ni les Dumas n'ont dédaigné de fréquenter la Porte-Saint-Martin ou l'Ambigu Comique, et Pixérécourt n'a cessé de produire qu'en 1835.... Mais
enfin voulez-vous un vrai littérateur? un homme du monde, un protégé de la princesse de Lamballe et de Marie-Antoinette, un ami de l'impératrice Joséphine, un habitué de la Malmaison, un familier de Cambacérès et de Talleyrand, un académicien? Ce sera donc. Mesdames et Messieurs, Népomucène Lemercier; — le propre prédécesseur d'Hugo dans son fauteuil académique.
Son œuvre, — qu'aucun éditeur n'a eu, je crois, l'idée de rassembler, — est considérable, presque aussi considérable en volume que celle d'Hugo, sinon de Dumas Épopée, tragédie, comédie, critique, roman, satire, poésie légère, ou même plus que légère, Lemercier a touché à tout. Et il est vrai qu'il n'a réussi complètement à rien, je dois le dire; mais partout, — que ce soit dans sa Panhypocrisiade ou dans son Cours de littérature, — il a semé les idées neuves, à profusion, pour ainsi parler, ou du moins avec une abondance qui fait que l'on s'étonne de le voir aujourd'hui si profondément oublié. En eût-il moins semé, Messieurs, ce serait assez de son théâtre, assez de son Pinto seulement, pour lui faire une place dans l'histoire. Car Pinto, — qui fut représenté pour la première fois en 1800, — c'est mieux, ou c'est plus que le mélange du tragique et du comique, c'est la tragédie « dépouillée du faux appareil de grandeur qui la couvrait > ; c'est « la force du ridicule appliquée aux vices, aux actions perverses des grands personnages de l'histoire » ; ce sont « les grands enfin en déshabillé, — selon l'expression de Lemercier lui-même — et, pour ainsi dire, mis à nu sous le fouet de la satire >. Que trouverons-nous de plus. Mesdames et Messieurs, — je parle de l'intention — dans Ruy Blas ou dans le Roi s'amusel dans Christine ou dans Henri ///? dans la Maréchale d'Ancre ou dans Marion Deloi-me, si ce n'est un peu de sang? Dépouiller une Marie Tudor du * faux api
reil de grandeur qui la couvrait » , Hugo dans son drame ne s'est pas proposé, que je sache, autre chose; il nous l'a dit lui-même assez clairement, mais « déshabiller les grands et les mettre à nu sous le fouet de la satire », Dumas, en ce Kean que vous allez voir jouer tout à l'heure, ne se l'est-il pas aussi donné pour but? Et notez que Lemercier raisonne son affaire beaucoup mieux que l'auteur de Kean, presque aussi bien que celui de Cromwell :
La hauteur de mes vues dans l'invention du genre de la Comédie historique, nous dilril, la puissance qu'il exercerait plus que tout autre sur les esprits, l'utilité qu'il aurait pour l'instruction morale du vulgaire, et le châtiment que, par sa réussite, le rire infligerait aux intrigants civils, ecclésiastiques et militaires, aux grands et petits factieux, ou parvenus ou assis au pouvoir, enfin à tous les fourbes qui se jouent des hommes et des empires , l'ont d'avance proscrit dans les obscurs comités des cabales qu'une noire malice engendra toujours et partout à ma suite, et dans les bureaux de la censure mutilatrice, lâche receleuse des vols qu'on me fait, quand ses ciseaux n'achèvent pas d'énerver les plus mâles enfants de ma muse interdite.
Ne croiriez-vous pas entendre les Dumas et les Hugo? Mais ce qui suit n'est pas moins instructif :
En résumé, l'analyse démontrera que la nouveauté de cette méthode dramatique , en accord avec les anciennes règles prescrites, consiste à mettre les Mémoires en action, et ne résulte que de l'application du ridicule à la vicieuse conduite des grandes affaires d'État.... J'entends par mettre les Mémoires en action, non dialoguer des parties d'histoire dan^ plusieurs suites de scènes décousues, et composées à l'imitation de celles du président Hénauit.ou des romans de Walter Scott, mais concentrer l'esprit des annales dans le plan d'un sujet que resserre un nœud soutenu par des combinaisons théâtrales. C'est Là ce qui seulement constitue la vraie comédie, ainsi que le drame historique*.
1. Stendhal disait, en 1825 : « Notre tragédie française ressemblera beaucoup à Pinfo, le chef-d'œuvre de M. Lemercier; et en un
Quant au sujet propre de Pinto, pour vous en montrer le rapport avec tant de comédies historiques qui Font suivi, — dans le genre de Dumas ou de Scribe, de Mademoiselle de Belle-Isle ou du Verre d'eau, — quelques mots y pourront suffire. Partant de cette idée « que les intrigues politiques font quelquefois descendre les plus hauts personnages aux dernières bassesses », ou, en d'aiitres termes, qu'il y a toujours place dans les intervalles d'une action tragique pour l'incident comique ou vulgaire, Lemercier s'est proposé de montrer dans Pinto les dessous ou l'envers de la conjuration qui mit jadis la famille de Bragance sur le trône de Portugal ; — et je vous assure que sa comédie n'est pas ennuyeuse. Par où vous voyez, Mesdames et Messieurs, que si je voulais définir brièvement le sujet de Ruy Blas, comme je vous disais, — et non plus seulement celui de Mademoiselle de Belle-Isle, — puisque je pourrais me servir presque des mêmes termes, ce n'est donc pas encore dans cette espèce de dérision du tragique, et comme qui dirait dans cette dégradation des grands personnages de l'histoire, qu'il faut placer l'originalité propre du romantisme. Ici encore les romantiques ne sont pas les premiers ; ils n'ont toujours fait que suivre le mouvement; ils ne l'ont pas créé *.
autre endroit : « Après avoir pris Vart dans Shakespeare, c'est à Grégoire de Tours, à Froissard, à Tite-Live, à la Bible, aux modernes Hellènes que nous devons demander des sujets de tragédies.... Mme du Hausset, Saint-Simon, Gourville, Dangeau, Bezenval..., nous donneront cent sujets de comédie. »
1. On consultera sur Népomucène Lemercier, une étude de Charles Labitte, et surtout le chapitre que lui a consacré M. Ernest Legouvé dans ses intéressants Souvenirs. Cet « oublié » fut assurément l'un des précurseurs actifs de ce romantisme qu'il attaqua d'ailleurs si vivement; et, comme on peut voir une vague ébauche du drame d'Hugo dans Pinto, on peut reconnaître dans sa Panhypocrisiade un pressentiment confus de la Légende des siècle».
Vous parlerai-je enfin de l'honneur qu'on leur attribue quelquefois d'avoir, comme disait l'un d'eux « restauré la cathédrale gothique », et les premiers compris ou senti ce qu'il y avait de ressources pour la poésie dans la grandeur, dans la fécondité, dans la richesse de l'idée chrétienne?... Vous avez vu qu'en tout cas l'auteur d'Alzire et de Zaïre les aurait encore précédés! Et puis, s'il est vrai que cette idée ne soit pas étrangère à quelques-uns d'entre eux; si même l'application qu'ils en ont faite est une partie du talent d'un Chateaubriand en ses Martyrs, d'un Lamartine en ses Méditations ou dans son Jocelyn, de Sainte-Beuve même dans Volupté, qui dirons-nous qui fut moins « chrétien » que l'auteur de Marie Tudor ou de Lucrèce Borgiat Celui dî'Angèle et à'Antony, peut-être, à moins encore que ce ne soit celui du Théâtre de Clara GazuL... Mais, en réalité, Messieurs, le sentiment chrétien, comme aussi bien celui de la poésie des traditions nationales, ou comme encore l'idée de mêler le « grotesque » au tragique, tout cela, si ce sont bien des éléments du romantisme, des éléments constitutifs, je le reconnais, et des parties de sa définition; rien de tout cela n'est le romantisme lui-même, en ce qu'il a d'original; aucun d'eux ne saurait suffire à sa définition; et je consens encore une fois qu'ils y puissent tous entrer, qu'ils y soient même effectivement entrés, mais c'a été sous l'actiGn d'un ferment dont il reste à déterminer la nature, — et, ce fermenlj le voici.
Les romantiques ont achevé de conquérir à l'écrivain la liberté de se mettre lui-même, de sa personne, dans son œuvre; ils ont de plus réintégré l'imagination dans
les droits que la raison, depuis déjà deux cent cinquante ans, lui déniait ou se subordonnait; — et ainsi, dans une littérature devenue tout utilitaire, qui ne semblait plus préoccupée que de son rôle politique ou social, où l'on eût volontiers professé que quiconque se faisait entendre écrivait assez bien, où les mots mêmes, — ayant perdu non seulement leur valeur pittoresque et plastique, mais jusqu'à leur qualité sonore, — n'étaient plus que les signes conventionnels ou les notations algébriques des choses; dans une littérature qui n'était plus qu'une idéologie; et où tout ce que la forme peut recevoir ou traduire de beauté se réduisait au mérite unique de la facilité, de la clarté, de la correction grammaticale, — ainsi les romantiques ont rétabli les titres, la notion, et le sens de l'art.
Poètes et dramaturges, romanciers et critiques, historiens et peintres — Delacroix et Hugo, Lamartine, Sainte- Beuve, Musset, George Sand, Vigny, Balzac, Mérimée, Michelet et Dumas — voilà. Messieurs, les deux traits qu'ils ont tous en commun, dont sont marquées les Orientales aussi bien que la Barque de Dante, les Confessions et Notre-Dame de Paris^ Chatterton et Antony, la Confession d'un enfant du siècle et la Comédie de la mort.... Leur imagination enfin débridée, rendue à elle-même pour la première fois depuis trois cents ans, lâchée comme au travers des champs infinis de l'histoire, s'y abandonne en liberté au plaisir de sentir, également capable de s'intéresser à l'Amérique des Natchez, à l'Afrique des Orientales, au Romancero du Cid, à la chronique d'Holinshed, à Kean et à Catherine Howard, kMoise et à Caligula, que sais-je encore? à l'âpreté des mœurs corses, aux chants populaires de la Grèce ou de l'Illyrie.... Lee yeux s'y rassasient de formes et de couleurs; les rêves contenus et si longtemps réprimés se donnent l'essor; et les visions se succèdent
les sensations s'accumulent, l'intensité s'en accroît, l'enivrement s'en déborde....
Mais, au milieu de tout cela, la conscience du Moi persiste et pas un d'eux ne devient lui-même ses personnages : ce sont ses personnages qui se changent en lui. George Sand c'est Lélia, et Valentine c'est George Sand. C'est Balzac lui-même, Honoré de Balzac en personne, qui jongle avec les millions du bonhomme Grandet, ou qui gouverne la France par l'intermédiaire de ses Rastignac et de ses de Marsay. Pareillement encore, Chattertorij c'est Vigny qui se plaint de la condition que les sociétés modernes font aux poètes; Kean ou Désordre et Génies c'est Dumas, par la bouche du grand acteur anglais, disant leur fait aux princes, aux nobles, aux critiques de son temps ; et ce n'est enfin, vous le savez assez, ni Triboulet, ni Hernani, ni Ruy Blas qui parlent par leur bouche, mais Hugo.
De la combinaison de ces deux traits en eux se compose la vivacité de leur haine, — le mot n'est pas fort, — contre l'art anti-esthétique et amorphe, pour ainsi dire, qui les a précédés. Par là également s'explique le prix qu'ils attachent à la forme; et par là. Messieurs, la nature des moyens qu'ils proposent ou qu'ils ont essayés pour unir ou fondre au théâtre les exigences de l'art et celles de la vérité. Sur oe point, Dumas lui-même, le moins instruit, le moins « littéraire » de tous, n'est pas très clair, dans ses Mémoires, dans les Préfaces de quelques-uns de ses drames, mais il se fait pourtant entendre :
Vers ce temps, les acteurs anglais arrivèrent à Paris.... Ils annoncèrent Hamlet. Je ne connaissais que celui de Duels. J'allai voir celui de Shakespeare.
Supposez un aveugle-né auquel on rend la vue, qui découvre un monde tout entier dont il n'avait aacune idée ; supposez
Adam s'éveillant après sa création, et trouvant sous ses pieds la terre émaillée, sur sa tête le ciel flamboyant, autour de lui des arbres à fruits d'or, dans le lointain un fleuve, un beau et large fleuve d'argent, à ses côtés la femme jeune, chaste et nue, et vous aurez une idée de l'Eden enchanté dont cette représentation m'ouvrit la porte....
Hugo, dans celte famelise préface de Cromwell, — où tant et de si belles métaphores font moins de clarté que de confusion, — est déjà un peu plus explicite :
Le théâtre est un point d'optique. Tout ce qui existe dans le monde, dans Vhistoire, dans la vie, doit s'y réfléchir, mais sous la baguette magique de Vart, L'art feuillette les siècles, feuillette la nature, interroge les chroniques, s'étudie à reproduire la réalité des faits, surtout celle des mœurs et des caractères, restaure ce que les annalistes ont tronqué, harmonise ce qu'ils ont dépouillé, devine leurs omissions et les répare, comble leurs lacunes par des imaginations qui aient la couleur du temps,... revêt le tout d'une forme poétique et naturelle à la fois, et lui donne cette vie de vérité et de saillie qui enfante l'illusion....
Voilà, Messieurs, pour le fond, pour la matière de l'inspiration ; et voici pour la forme :
Que si nous avions le droit de dire quel pourrait être, è notre gré, le style du drame, nous voudrions un vers librC; franc, loyal, osant tout dire sans pruderie, tout exprimer sanF recherches,... tour à tour positif et poétique, tout ensembU artiste et inspiré, profond et soudain, large et vrai; sachant briser à propos et déplacer la césure; plus ami de l'enjambe ment qui l'allonge que de l'inversion qui l'embrouille; fidèl» à la rime, cette esclave-reine, cette suprême grâce de notrt poésie, ce générateur de notre mètre; inépuisable dans h vérité de ses tours ; insaisissable dans ses secrets d'élégance et de facture.... Il nous semble que ce vers-là seraitbien auss beau que la prose * .
1. 11 est évident qu'en faisant celle apologie du vers, c'est i Stendhal que Victor Hugo répond dans sa préface de Cromwell Pour juger, au surplus, de la valeur de ce manifeste, il faudra! se souvenir que comme les Discours de Corneille, il répond • d'autres écrits; que le sens en est donc relatif h la littératur
Enfin, plus précis et plus froid, Vigny dit à son tour, dans la Lettre-Préface de sa traduction d^Othello :
Une simple question est à résoudre. La voici : La scène française s'ouvrira-t-elle, ou non, à une tragédie moderne produisant : — dans sa conception, un tableau large de la vie ou bien le tableau resserré de la catastrophe d'une intrigue; dans sa composition, des caractères, non des rôles, des scènes paisibles, sans drame, mêlées à des scènes comiques et tragiques; — dans son exécution, un style familier comique^ tragique, et parfois épique ^ ?
Dans quelle mesure les romantiques ont-ils réalisé les exigences qu'ils s'imposaient ainsi à eux-mêmes? C'est ce qu'il serait un peu long d'examiner en détail; mais si ce sont ici les résultats surtout qui nous importent, on peut dire en deux mots, que lorsqu'ils ont à peu près réussi, ce sont des tragédies qu'ils nous ont données, et, quand ils ont échoué, ce sont alors, Messieurs, de simples mélodrames.
Sachons le voir et le reconnaître en effet : Hei^nani, Marion Delorme ou Rinj Blas, Christine ou Henri III ne diffèrent des tragédies de Corneille, — de sa Rodogune ou de son Nicomède, — d'une part que^ pour n'être pas soumises à l'unité de temps et de lieu, mais de l'autre, pour s'être enrichies, chemin faisant, de tout ce que les exemples de Racine, de Voltaire, de Diderot ou de Beaumarchais avaient apporté de nouveau à la définition ou la notion du genre.... •
Est-ce que dans le Mariage de Figaro, comme aussi bien dans le Pinto de Lemercier, le décor ne changeait pas d'acte en acte? Est-ce que Voltaire dans Zaïre, ou Racine
du temps; et que la plupart des assertions n'en doivent enfin être jugées que par rapport à d'autres assertions, — qu'elles réfutent.
i. Voir également les observations de Vigny sur le vers et Sûr le style.
dans Athalie ne s'étaient pas proposé de peindre la Jérusalem des croisades ou celle des Rois, comme Hugo l'Espagne de Charles II, dans Ruy Blas, ou Dumas, dans Henri lU, la cour de France? Ou bien les femmes et l'amour tiendraient-ils moins de place, dans Andromaque et dans Phèdre, que dans Christine ou dans Hernanil Mais surtout, dans leurs drames, comme Corneille dans ses tragédies, qu'est-ce que Dumas ou Hugo mettent le plus volontiers en scène, si ce ne sont pas les mêmes situations extraordinaires, les mêmes sentiments excessifs, le même abus de l'histoire, le même déploiement de force et de férocité? Intercalez seulement un acte de Scarron dans la Rodogune de Corneille, un acte du Menteur ou de Vlllusion comique; — et vous aurez Ruy Blas. Mais inversement. Messieurs, qu'est-ce que la Tour de Nesle, Marie Tudor, Lucrèce Borgia, sinon des mélodrames à la manière noire de Crébillon, ou de Guilbert de Pixérécourt, — qui les trouvait seulement « plus immoraux » que les siens? Mêmes procédés, puérils ou violents, méprises et reconnaissances! Même manière de parler aux sens, ou aux nerfs, ou au corps! Mêmes hurlements enfin et même gesticulation avec, si vous le voulez, un degré de violence ou de frénésie de plus....
Est-ce à dire d'ailleurs que sous ces analogies il n'y ait rien de nouveau? Non, sans doute, et nous Talions voir. Seulement, ce que nous allons voir aussi, c'est, Messieurs, que ce qu'il y a de vraiment c nouveau » dans le drame romantique, étant contraire à la notion même de l'art et aux lois du théâtre, l'a plutôt achevé de désorganiser. Le romantisme a échoué au théâtre et il y a échoué pour les mêmes raisons qui l'ont fait réussir ailleurs.
Il est aisé de s'en rendre compte. En effet. Messieurs, si, comme j'essayais de vous le montrer tout à l'heure,
ce qu'il y a de nouveau, ce qu'il y a de propre et de particulier dans le romantisme, c'est cette combinaison de la liberté ou de la souveraineté de l'imagination avec l'expansion de la personnalité du poète, le romantisme c'est le lyrisme ; et la perpétuelle intervention de la personnalité de Dumas ou d'Hugo dans leurs drames ne peut que nuire au développement de celle de leurs personnages.
Nous avons déjà vu quelque chose décela, tout récemment, quand nous avons parlé du théâtre de Voltaire, et si vous voulez bien vous le rappeler, j'en avais touché déjà deux mots en vous parlant de Corneille et de son Cid. A plus forte raison, dans son Ruy Blas ou dans son Hernani, si c'est Hugo qui parle « lui toujours, lui partout > ; qui s'éprend non seulement de ses propres idées, mais de ses métaphores, qui s'y complaît, qui les redouble, qui les amplifie comme il ferait dans une ode; qui, sans égard à la situation, va toujours jusqu'au bout de ce que lui suggère la fécondité de son invention verbale; et dans Antony comme dans Kean^ si Dumas abuse de notre complaisance pour nous exposer son esthétique entière, son opinion, à lui, sur la critique, sur la comédie de mœurs ou sur le drame de passion, si nous le sentons, lui comme Hugo, derrière ses personnages, s'il sort à chaque instant de la coulisse, où il devrait rester, pour < souffler » ses acteur», comment ses acteurs auraient-ils, eux, cette individualité, cette existence indépendante, cette ressemblance avec l'histoire ou avec la vie que l'on nous promettait, et qui est l'une des fins du théâtre?
Que ce soit donc Corneille qui disserte sur les avantages et les inconvénients de 1' « état monarchique » et de r € état populaire » ; Voltaire, sur c le fanatisme » ou sur c la tolérance » ; Hugo, sur l'honneur espagnol,
OU Dumas, sur le journalisme français, — dont il n'a pas eu pourtant trop à se plaindre, — l'erreur est pareille, et pareille aussi la conséquence. Le lyrisme empiète sur les droits du dramatique. Il ne s'agit plus de la Christine ou de Valenzuela de l'histoire, mais de l'impression que Dumas ou Hugo ont eux-mêmes ressentie à l'occasion de Valenzuela ou de Christine, comme dans les histoires de Michelet, par exemple, nous savons assez qu'il ne faut pas chercher la vérité des faits ni la ressemblance des personnes, mais seulement les idées qu'il lui a plu de s'en faire. Si cependant, c'est le contraire même de la notion du drame, et, si c'est bien ainsi que les romantiques ont compris le théâtre, nous étonnerons-nous qu'ils y aient échoué?
Je n'insiste pas, après cela, sur la manière dont ils ont entendu la e vérité historique » ou la « couleur locale »... Ouelque naturelles, — on le dit du moins — que l'emphase et la grandiloquence puissent être à la langue espagnole, je doute que jamais ministre ait terminé son discours par les vers fameux :
Et l'aigle impériale qui jadis, sous ta loi, Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme, Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme.
('ette belle antithèse est d'Hugo, d'Hugo tout seul; c'est lui qui parle et non Ruy Blas. Dans un ordre d'idées voisin, mais un peu différent, dirai-je encore. Messieurs, qu'il est peu probable qu'aux environs de 1658, Corneille, rendant visite à Christine, lui ait proposé de lui lire son Cinna, qu'il avait fait jouer depuis dix-sept ou dix-huit ans alors? ou qu'un beau matin de cette même année, la reine, en dépouillant son courrier, y ait trouvé des « lettres » ou des c problèmes » de Leibniz, qui pouvait bien avoir onze ou doiisie ans en ce temps-lâ? Ce ne sont
que vétilles. Car, au lieu d'être inexacts, tous ces détails seraient d'une entière authenticité, que ni Riiy Blas ni Christine à Fontainebleau n'en vaudraient beaucoup moins, ni beaucoup davantage. Ou plutôt, si nous disions que cette préoccupation des infiniment petits de l'histoire, légitime, nécessaire chez un historien, risque toujours de détourner l'auteur dramatique de son véritable objet, nous ne dirions rien que de vrai; — et nous aurions indiqué une autre cause encore de l'insuccès du romantisme au théâtre. Trop occupés de poursuivre la vérité « pittoresque », ils ont oublié la seule qui importe : c'est la vérité « psychologique »; de telle sorte que, comme on l'a dit, leur théâtre, qui ne contient pas plus de « vérité relative > que celui de Corneille ou de Racine, contient en revanche beaucoup moins de « vérité absolue ».
Quant à la substitution de ce qu'ils ont appelé « la peinture large de la vie à la catastrophe resserrée d'une intrigue » je voudrais, je l'avoue, pour en pouvoir juger, qu'ils s'y fussent plus bravement essayés. Mais ils ne l'ont pas fait, et ni dans la Maréchale d'Ancre ou dans Chatterton, ni dans Marion Delorme ou dans Buy Blas, ni dans Charles VU ou dans Caligula, je ne vois rien qui ne ressemble bien plus à la < catastrophe resserrée d'une intrigue », qu'à la « peinture large de la vie ». Toutes ces actions sont simples, très éloignées de 1^ complication de celles de Shakespeare, aussi faciles à suivre que l'action d'une tragédie classique, plus faciles à comprendre qu'Héraclius ou que Uodogune, et n'en diffèrent essentiellement qu'en un point, qui est qu'ordinairement le jeu des volontés y a moins de part que le caprice ou la fantaisie des auteurs.
C'est qu'aussi bien, Mesdames et Messieurs, cette « large peinture de la vie », — dans le sens que l'ont
entendue les romantiques et qu'Hugo pour une seule fois l'a tentée dans son Gromwell, — le théâtre, les conditions matérielles du théâtre, l'optique de la scène, la durée même d'attention que nous pouvons prêter à un drame, ne la comportent pas; et cette fonction est proprement la fonction du roman. On invoque toujours Shakespeare! Mais on oublie qu'à peine peut-on jouer dans leur intégrité six ou huit drames de Shakespeare; que son « théâtre », en tant que < théâtre », est l'enfance de l'art; qu'il y a lieu de croire, comme on l'a dit, que, s'il vivait de nos jours, il eût fait des romans ou des histoires de la moitié de ses drames.... Ajouterai-je, en passant, qu'étant d'ailleurs le plus c impersonnel » des auteurs dramatiques, il est donc aussi celui que nos romantiques ont dû le moins comprendre... et ils l'ont bien prouvé ^? C'est d'ailleurs une erreur de croire qu'il y ait un décor qui puisse valoir une description de Balzac; et voilà pourquoi les romanciers seraient des ingrats s'ils oubliaient ce qu'ils doivent au romantisme; mais le théâtre lui doit moins, beaucoup moins; et, vous le voyez, les raisons qui l'ont empêché de réussir au théâtre sont justement celles qui l'ont fait réussir ailleurs,
Car j'espère. Messieurs, que vous commencez à le voir, lorsque je dis que, ce qu'il y a de bon dans le
1. Voyez sur Shakespeare, et sur la façon dont les romantiques allemands oe l'ont pas non plus toujours compris, les observa tiens de Hegel dans son Esthétique.
Mais, n'est-ce pas un Anglais, — Charles Lamb, si je ne me trompe, — qui a soutenu qu'à la représentation les plus rares qualités du génie de Shakespeare paraissaient comme anéanties par la gros«ièreté du mélodrame qui en est l'occasion plutôt que le support?
théâtre romantique, c'est ce qui n'en est pas romantique, mais classique, ou, en d'autres termes, que, si les Dumas et les Hugo n'ont qu'à moitié réussi au théâtre, c'est précisément en tant que romantiques, à Dieu ne plaise que je méconnaisse la vraie grandeur du romantisme, et les acquisitions impérissables dont la génération de 1830 a enrichi notre littérature. En renouvelant, ou plutôt en créant chez nous le sens de l'histoire, c'est au romantisme que notre siècle doit d'avoir été le siècle de l'histoire. Pareillement, — quelque estime que je fasse de Gil Blas ou de Manon Lescaut, — nous pouvons le dire, dès à présent, sans craindre d'en être démentis, si notre' siècle demeurera sans doute aussi, dans l'avenir, le siècle du roman, c'est au romantisme qu'il en faudra reporter l'honneur ou la gloire. Cette « large peinture de la vie » dont on nous parlait tout à l'heure, vous la trouverez dans la Comédie humaine de Balzac, le père du naturalisme, je le veux bien, mais aussi l'un des romantiques les plus romantiques, je veux dire les plus « visionnaires » assurément qu'il y ait eus. Et si le romantisme enfin, comme nous le disions, c'est le lyrisme, si les Lamartine et les Hugo, les Vigny, les Musset, — sans compter les moindres ni parler des vivants, — peuvent sans doute s'égaler aux plus grands noms de notre histoire littéraire, vous conviendrez que la part du romantisme est encore assez belle, et vous ne m'accuserez point de l'avoir diminuée. Après cela, ce n'est pas ma faute, ni la sienne peut-être, s'il y a rarement place dans l'histoire de la littérature ou de l'art pour tous les genres à la fois. Le plus « dramatique » de nos siècles littéraires, — c'est le xvii^ vous le savez bien, — en a été le moins « lyrique ». Si la première moitié du nôtre a payé sa grandeur « lyrique » du prix de sa gloire « dramatique », nous n'en
serons donc pas surpris; et, au contraire, tout simple ment, nous y verrons la confirmation d'une loi que nous connaissons bien pour l'avoir plus d'une fois constatée C'est pourquoi la cause n'a pas été longue à juger; et, bien avant les Burgraves, moins de dix ans après la préface de Cromwell, il était entendu que le théâtre devrait s'inspirer d'une autre esthétique que le romantique. Ce n'est pas à Gustave Planche ou à Sainte-Beuve que je demanderai d'en témoigner ici : ils seraient trop suspects * ! Mais c'est à un « romantique » , c'est à Musset, dans ses lettres de Dupuis et Cotonnet, datées de 1836 :
Ah! Français, comme on se moquerait de vous, si vous ne vous en moquiez vous-mêmes. Le grand Gœthe ne riait pas, lui, il y a quatre ou cinq ans, lorsqu'il maudissait notre httérature qui désespérait sa vieillesse, car le digne homme s'en croyait la cause. Mais ce n'est qu'à nous qu'il faut nous en prendre, oui, à nous seuls, car il n'y a que nous sur la terre d'assez badauds pour nous laisser faire. Les autres nations civilisées n'auraient qu'une clef et qu'une pomme cuite pour les niaiseries que nous tolérons...
Et là-dessus je vous renvoie au texte, pour l'entendre parler de la Tour de Nesle, et du costume, et de « la couleur locale ?, et de Lucrèce Borgia. Mais je tiens à vous mettre un autre passage de la même lettre sous les
i. On connaît assez les attaques de Planche, et elles ne nous paraissent aujourd'hui que trop justifiées. Pour Sainte-Beuve, on trouvera dans le Victor Hugo après 18S0, de M. Edmond Biré Paris, 1891, Perrin, une curieuse lettre à son ami Victor Pavie,datée du 23 novembre 1838, et précisément écrite à l'occasion de Buy Blas : « Quand arrivé, dit-il, à sa sixiènie catacombe, Hugo noqs l'ouvre brusquement avec la fierté d'un artiste, d'un cyclope ou d'un gnome, et qu'il nous ôte le couvercle de son souterrain... nous n'y voyons que des bizarreries et des obscurités caverneuse» d'où sort un ricanement, c'est le sien, car il triomphe et s'applaudit, croyant avoir fait œuvre de géant, toujours le môme, géant et nain, robuste et difforme, Quasimodo, et Ilan. •
yeux. C'est quand, après avoir établi tout ce que le romantisme n'était pas, l'un des interlocuteurs de Cotonnet le définit en ces termes :
Le romantisme, mon cher monsieur, non, à coup sûr, ce n'est ni le mépris des unités, ni l'alliance du comique et du tragique, ni rien au monde que vous puissiez dire : vous saisiriez vainement l'aile du pavillon, la poussière qui le colore vous resterait dans les doigts. Le romantisme, c'est l'étoile qui pleure, c'est le vent qui vagit, c'est la nuit qui frissonne, l'oiseau qui vole et la fleur qui embaume; c'est le jet inespéré, l'extase alanguie, la citerne sous les palmiers et l'espoir vermeil et ses mille amours, l'ange et la perle, la robe blanche des saules....
Et il se moque, mais il dit vrai pourtant; et, en un mot comme en cent, le romantisme, c'est le lyrisme, vous l'apprenez ici de la bouche du plus raisonnable des romantiques, c'est l'imagination, c'est la personnalité; c'en est, de bonne heure aussi, devenu l'excès et l'abus.
N'est-ce pas, Messieurs, ce qui vous explique, dans l'histoire du théâtre contemporain, en 1843, au lendemain de la chute retentissante des Burgraves, le prodigieux succès de la Lucrèce de François Ponsard? Oh! ce n'était pas un chef-d'œuvre que cette Lucrèce, non plus qu'Agnès de Méranie, qui la suivit de près; et le romantisme ou le lyrisme avaient passé par là, — un romantisme timide, presque honteux de lui-même, et un lyrisme artificiel, mais le lyrisme pourtant :
LA NODRPICB
Ne laissez pas ainsi pendre en paix vos fuseaux, Jeunes filles; chargez de laine vos roseaux. Vous qui tressez les fils en croisant les aiguilles, Faites courir vos doigts; hâtez-vous, jeunes filles. Que la maille, ajoutée aux mailles, laisse voir Le tissu dans vos mains s'allongeant chaque soir. — Hâtez-vous. Finissons cet habit militaire.