LUCRÈCE
Le guerrier dort souvent sur une froide terre ; Ses membres sont glacés, il lui faut la chaleur Que d'un bon vêtement lui conserve l'ampleur. Remplissez tour à tour et videz les corbeilles, Et nous pourrons après diminuer nos veilles. — Cependant, dites-moi, — car j'ai Vesprit troublé — De ce qu'on fait au camp vous a-t-on pas parlé?
Il est évident, n'est-ce pas, que le quatrième acte, dont ce sont les premiers vers que je viens de vous lire, ne commence qu'avec les derniers mots de Lucrèce. Le reste est du décor, du costume, les mœurs d'une maison, comme eût dit Pixérécourt. Mais enfin, — grâce aux Romains peut-être, grâce au songe de Lucrèce, car il y a un songe, — il sembla, Messieurs, au public de 1843, qu'on revenait au bon sens avec François Ponsard. On reprenait pied. Les spectateurs retrouvaient dans Lucrèce quelque chose de leurs sentiments; ils s'y reconnaissaient; c'était surtout, en dépit du sujet, un retour à la décence et bientôt, par elle, à la vérité.
Car, à ce propos, quand on relit de sang-froid Lucrèce, Agnès de Méranic, Charlotte Corday, lejjion amoureux, il y aurait lieu de se demander si le « drame historique » n'est pas un genre aussi parfaitement mort aujourd'hui que la tragédie classique ou la grande épopée? Je le crains quelquefois. Nous avons contracté, depuis trente ans bientôt, un goût de vérité qui, sans doute, ne nous empoche pas d'être sensibles encore à la poésie, — laquelle aussi bien n'est qu'une forme supérieure de la vérité, — mais qui s'accommode mal de ce que les genres intermédiaires, tels que le drame ou le roman historique, ont de conventionnel, d'incomplet, et de faux. Supposé que le poète veuille aujourd'hui nous peindre Cromwell ou Richelieu, quand il réussirait à
ne pas les déformer, je doute, qu'il puisse, avec les moyens de son art, concentrer en une seule action ce que de tels personnages ont eu de complexe, mais surtout de successif; et tous ceux d'entre nous qui seront capables de s'intéresser à la vérité du portrait aimeront mieux le voir surgir, en quelque sorte, du fond de la réalité. Ce n'est qu'au Cirque ou à l'Ambigu qu'on a jamais osé mettre Napoléon sur la scène. Mais inversement, s'il ne s'agit ({ue de situer une action dans un milieu différent du nôtre, — espagnol ou anglais, italien ou allemand, — et d'y développer des sentiments généraux, comme l'amour ou l'ambition, à quoi bon alors le déguisement? et, l'histoire n'étant ici que dans le costume ou dans le décor, l'œuvre ne tiendra-t-elle pas toujours plutôt du grand opéra que du drame? C'est encore de ces questions que je n'ose trancher. Mais, Messieurs, quand je considère le passé du drame historique, et, depuis qu'on y tâche, le peu qu'il a produit, si je ne veux rien affirmer, je ne puis m'empècher de n'avoir qu'une confiance médiocre en son avenir.
Ce qui est en tout cas certain, c'est que la comédie historique, — dans le goût de Mademoiselle de Belle-Isle ou du Verre d'eau, -~ n'a servi que de transition entre le drame romantique de l'espèce de Ruy Blas, et la comédie de mœurs ou le drame passionnel, tels que nous les comprenons aujourd'hui. Elle a, comme le roman, habitué le public à comprendre ce que certains détails otii d'indispensable pour préciser le caractère, et que leur vulgarité même, étant comme qui dirait une des conditions de la ressemblance, en est donc une aussi de la fidélité de l'observation. Un verre d'eau jeté comme par mégarde, mais avec intention, par une femme irritée, sur la robe d'une autre femme, quel événement plus futile, et, selon l'ancienne critique, moins digne d'être
le ressort d'une aclion en cinq actes? Mais, depuis qu'on nous a dit, et que nous avons feint de croire, qu'il avait une fois « changé la face du monde », à plus forte raison, consentirons-nous désormais qu'un incident de la même nature puisse diviser une famille contre elle-même *. C'a été, messieurs, une partie de l'œuvre de Scribe, et de Dumas lui aussi, quand, du romantique intransigeant qu'il avait commencé d'être, il n'est plus demeuré que le conteur populaire, l'auteur des Mousquetaires et de Monte-Cristo.
Le rapprochement que je fais ici de ces deux nohis ne vous étonnera pas, je pense; et aussi bien, si je le fais, Messieurs, c'est avec intention. Je crois connaître quelques-uns des défauts de Scribe, mais je connais aussi quelques-unes de ses qualités; et les qualités de Dumas
1. Par exemple, il y a dans le train de la vie quotidienne une foule de détails dont la bassesse nous répugne ou dont linsignifiance nous échappe, et ce sont précisément tous ceux dont on peut dire que la vie même est faite. Familiers que nous sommes avec la manière de manger ou de se vêtir qui est celle de notre temps, nous n'admettons pas aisément que le romancier nous décrive une toilette comme le pourrait faire une couturière, ou un repas avec la précision d'un maître d'hôtel. Ou du moins on ne l'admettait pas il y a cent ans. Mais depuis que nous avons reconnu l'intérêt « historique >• de ce genre de descriptions, nous en avons reconnu la valeur, l'importance même, la nécessité dans le roman; et de là toute une part du naturalisme contemporain. Puisqu'il n'est pas inutile à la connaissance de Louis XI ou de Philippe II de savoir comment ils s'habillaient, l'emploi de leur temps, la nature de leurs plaisirs, et qu'en un certain sens, c'est cela même qui constitue leur « psychologie » il ne saurait donc être indifférent de noter les mêmes choses chez nos contemporains, et elles auront un jour le prix qu'elles n'ont pas aujourd'hui pour nous. Les romans de Balzac en peuvent servir de preuve; et Flaubert n'a pas craint d'en écrire un tout entier, VÉducation sentimentale, dont on peut dire que l'objet unique n'a été que de fixer pour les hommes de 1867 la manière de sentir des hommes de 1848 : aussi voyez la place que le • costume » y tient.
ne sont guère d'une autre nature, mais ses défauts me paraissent être à peu près du même ordre. Inventeurs dramatiques inépuisables en ressources, je ne vois guère de différence entre eux que celle des milieux où ils ont l'un et l'autre vécu : Dumas plus libre, plus indépendant, plus dégagé de préjugés, et Scribe plus timide jusqu'en ses audaces, plus « bourgeois », plus soucieux de l'opinion moyenne; celui-là plus en dehors, celui-ci plus en dedans; le premier transformant, comme en souvenir d'Henri III et de la Tour de Nesle, ses idées mêmes de comédie en mélodrames; le second, toujours fidèle à l'esthétique du Théâtre de Madame, traitant ses idées de comédie par des moyens de vaudeville; et tous les deux enfin ayant toujours montré la même insuffisance de pensée, d'observation, — et de style. Vous connaissez. Mesdames et Messieurs, le vers justement célèbre des Huguenots :
Ses jours sont menacés! Ah! je dois l'y soustraire,
et vous savez les plaisanteries qu'on en a faites, que l'on en fait encore tous les jours.
Mais croyez-vous qu'il fût bien difficile de trouver de ces beautés naïves, je ne dis pas dans les vers, je dis dans la prose d'Alexandre Dumas?
ACHARD, s' affaiblissant.
En son nom, madame, en son nom... Je m'engage., je jure.*.
LA MARQUISE, se courbant sur lui, et suivant les progrès ae la mort.
Tu t'engages, tu jures... et sur ta parole, tu veux que je joue les années qui me restent à vivre contrée les minutes qui te restent à mourir.
Ou encore :