‹ Conférences de l'OdéonChapitre 6 sur 59 · PYRAME · texte numérisé non relu

PYRAME

Mais je me sens jaloux de tout ce qui te touche, De l'air qui si souvent entre et sort par ta bouche.

Les fleurs que sous tes pas tous les chemins produiscnL Dans l'honneur qu'elles ont de te plaire, me nuisent. Si je pouvais complaire à mon jaloux dessein J'empêcherais tes yeux de regarder ton sein. Ton ombre suit ton corps de trop près, ce me semble,. Car nous deux seulement devons aller ensemble. Bref, un si rare objet m'est si doux et si cher Oue ta main seulement me nuit de te toucher.

Vous saisissez le procédé. Encore, ce Théophile, — qui fut décidément un vrai poète, — est-il délicieux ici de mauvais goût! Mais, prenons-y garde, à vouloir ainsi faire montre dô soi-même, le grotesque est tout proche, et pour y choir ensemble, nous n'avons qu'à rouvrir la Mariamne de Tristan, dont je vous parlais tout à l'heure. Hérode vient de faire exécuter sa femme, et elle n'est pas plutôt expirée que, selon l'ordinaire des meurtriers d'amour, il regrette amèrement de l'avoir envoyée au supplice :

Quoi! dans si peu de temps aurait-on abattu Le temple le plus beau qu'eut jamais la vertu! Aurait-on renfermé dans les moindres espaces La rclraile d'amour et le séjour des grâces?

Les astres de ses yeux seraient-ils éclipsés? Et les lis de son teint seraient-ils effaces? Aurait-on dissipe ce recueil de miracles? Aurait-on fait cesser mes célestes oracles? Aurait-on de la sorte enlevé tout mon bien? Et ce qui fut mon tout ne serait-il plus rien?

Messieurs, si le vice de ce petit morceau, sans rien dire du ridicule de quelques expressions, — qu'en bonne critique on peut toujours considérer comme un simple accident, — si ce vice consiste en ce que le poète, rencontrant par hasard un thème qui l'inspire, ou qu'il croit propre à faire briller sa virtuosité, s'y arrête avec un excès de complaisance, et en oublie le lieu, la situation, le caractère de ses personnages, le goût ou les convenances, n'y a-t-il pas encore quelque chose de cela dans le Cidj comme dans Horace, comme dans C'mJia, comme dans Pompée? Ccst une question que j'indique plutôt que je ne la décide encore.

Pour aujourd'hui, en effet, quelques taches légères que l'on puisse noter dans le Gid, il nous suffit d'y avoir vu la tragédie pour la première fois en France prendre conscience de sa vraie nature. Que si elle y conserve quelque chose de trop voisin de ses premières origines, du lyrisme ou de l'épopée, nous y reviendrons prochainement pour voir comment, par quels moyens elle devait achever de s'en débarrasser. Mais ce que nous verrons mieux et plus prochainement en^re , c'est qu'elle ne saurait désormais s'écarter tout à fait de ce qu'elle est déjà dans le Gid, non seulement sans dommage, mais sans un réel danger pour son existence même.

5 novembre 1891.

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