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DEUXIEME CONFERENCE

I. Le Menteur a-t-il dans l'histoire de la comédie la même importance que le Cid dans l'histoire de la tragédie? — Nécessité de remonter, pour traiter la question, aux premières comédies de Corneille lui-même : Mélite, la Veuve, la Galerie du Palais.

— Qualités et défauts de ces premières pièces — II. Que le premier mérite du Menteur est d'être une comédie gaie. — Est il quelque chose aussi de plus caractérisé : comédie de caractère? ou comédie de mœurs? ou comédie d'intrigue? — Que le second mérite du Menteur est d'être une comédie littéraire.

— Le style du Menteur, et, à ce propos, de la qualité du style de Corneille. — III. Que peut-on dire que Corneille ait appris ou montré à Molière? — Comment il manque deux choses au Menteur pour être une date essentielle dans l'histoire du théâtre français.

Mesdames et Messieurs,

Par une de ces fictions familières, — et peut-être même nécessaires au théâtre, — nous franchissons en huit jours un intervalle de six ou huit ans, et, du Cid passant au Menteur, nous sautons, si j'ose m'exprimer ainsi, pardessus Horace, Cinna, Polyeucte et la Mort de Pompée. Cette précipitation n'a-t-elle pas quelque chose de sacrilège, de barbare à tout le moins, n'est-elle pas un manquement à la justice et au goût autant ou plus qu'à la

chronologie? Je le crains, en vérité; je m'en accuse; je m'en excuse; et si je le pouvais, je ne demanderais pas mieux que de vous parler à loisir, sinon peut-être de Cinna, mais assurément d'Horace et de Polyeucte.

Horace, en effet, quel thème! ou plutôt, — comme on dit dans la langue un peu bizarre et un peu tourmentée d'aujourd'hui, mais expressive pourtant, — quelle « envolée » vers les hauteurs! Remise des blessures de la guerre civile, victorieuse de l'Espagne, la France en ce temps-là, vers 1640, prenait une conscience vraiment nouvelle, plus profonde et plus claire à la fois, de la solidarité de toutes ses parties, de son unité, de sa personnalité politique; et, de cette conscience, est-ce que je mé tromperais en essayant de retrouver la révélation dans Horace'? Quelle unique occasion de commenter à ce propos une belle page d'Henri Heine, — qu'il a écrite un peu pour célébrer Racine aux dépens de Corneille, je le sais, mais qui n'est pas moins vraie, qui l'est même plus au fond de Corneille que de Racine, — et de montrer ce que doivent aux accents patriotiques de ce bourgeois de Rouen les morts sans nom, mais non pas sans gloire, qui gisent dans les plaines de Hohenlinden et de Marengo, d'Austerlitz et de Wagram, de Montmirail et de Waterloo! Ou, si j'osais enfin toucher à des temps plus voisins de nous, combien ne sont-elles pas toujours vivantes et toujours actuelles, du fond de son passé, les leçons de courage et de vertu civique enveloppées dans les vers du vieux poète * !

i. Je dois avouer qu'aujourd'hui (189G) je ne parlerais plus d'Horace avec le même enthousiasme. C'est qu'en y regardant de plus près, — en éditeur et non plus seulement en commentateur ou en critique, — j'ai cru m'apercevoir que, sous son apparence héroïque ou romaine, Horace n'était qu'une tragédie romanesque, plus voisine du Cid que de Cinna même; et comme d'autre part on ne saurait nier qu'elle contienne infiniment

Mais Polyeiicte ù son tour, — l'un des chefs-d'œuvre à la fois de l'esprit et du génie de Corneille, — si Corneille m'animait de son enthousiasme, et qu'il me soulevât, qu'il me portât, pour ainsi dire, sur les ailes de son sujet, s'il m'aidait à trouver des mots dignes de lui, quel thème, plus ample encore et plus beau que celui d'Horace! Car, où jamais a-t-on mis h la scène un plus grand sujet, qui nous fît mieux entendre combien il y a dans la vie de choses de plus de prix que la vie! Héroïsme, christianisme, jansénisme, mysticisme, fondus ensemble par le génie de Corneille, comme il serait intéressant de les démêler un à un dans Polyeuctci Et que ne pourrais-je pas dire de la note purement humaine, si pathétique et si tendre, que mêle, en quelque sorte, à ce duo de martyrs, l'aimable, l'élégante, la noble galanterie de Sévère?

Mais si j'étais libre jeudi dernier, je ne le suis plus! Je suis le prisonnier de mon programme; et puisqu'au surplus il n'y a rien dans Polyeucte, — ou peu de chose à notre point de vue, — qui ne fût en germe; ou en puissance au moins, dans le Cid, rien non plus dans Horace que nous ne devions prochainement retrouver dans Rodogune, quoique sous une forme un peu différente, je suis pressé, je me sens pressé, après vous avoir montré les commencements de la tragédie dans le Cid, de vous montrer aujourd'hui les origines de notre comédie dans le Menteur.

moins d'humanité que le Cid, je l'admire donc aussi beaucoup moins. Au contraire la même obligation de relire Polyeucte, vers par vers, et comme de mot à mot, m'en a mieux fait comprendre non seulement toute la beauté, mais l'importance aussi dans l'histoire du théâtre de Corneille, ou même du théâtre français. Voyez mon édition des Chefs-d'œuvre de Corneille Paris, 1895, Hetzel.

32 LEb ÉPOQUES DU THÈATUE FRANÇAIS.

Est-il donc vrai, Messieurs, comme on le dit encore tous les jours, que, si le Cid est la première tragédie vraiment digne de ce nom qui ait illustré la scène française, le Menteur en soit, lui, la première comédie? Est-il vrai qu'en même temps que le « maître de Racine », — ou plutôt de Quinault et de Crébillon, du doucereux Quinault et du noir Crébillon, — Corneille soit aussi le « maître de Molière »? Est-il vrai que, ce que le Menteur n'est pas encore lui-même, il en ait du moins suggéré l'idée, et montré de loin le modèle aux imitateurs de Corneille? Oui et non.... Mais, pour répondre utilement à ces questions, il nous faut faire un léger détour, ou plutôt un retour en arrière, remonter de quelques années au delà du Cid même, et tâcher de nous rendre compte, avant tout, du rapport du Menteur avec les comédies de la première jeunesse de Corneille

Vous savez qu'en effet Corneille avait commencé par des comédies : Mélite, la Veuve, la Galerie du Palais, etc., dont je n'oserais sans doute conseiller à aucun directeur de faire jouer même la meilleure, mais dont je ne me permets pas moins de vous recommander la lecture. S'il en fallait croire Corneille lui-même, ces comédies n'auraient eu « de modèle avant lui, dans aucune langue » ; — et, selon son habitude, il exagère, mais ce qui est certain, c'est qu'elles brillent déjà de mérites rares et originaux.

Elles sont décentes, en dépit d'une certaine liberté de langage, dont aussi bien vous retrouverez des traces jusque dans le Menteur même*; elles sont honnêtes;

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