‹ Conférences de l'OdéonChapitre 9 sur 59 · DORIS · texte numérisé non relu

DORIS

La suite est digne qu'on l'admiro.

Mon baladin muet se retranche en un coin Pour faire mieux jouer la prunelle de loin. Après m'avoir de là longtemps considérée, Après m'avoir des yeux mille fois mesurée, Il m'aborde en tremblant, avec ce compliment : « Vous m'attirez à vous, ainsi que fait l'aimant. » Il pensait m'avoir dit le meilleur mot du monde. Entendant ce haut style, aussitôt je seconde, Et réponds brusquement, sans beaucoup m'émouvoir : « Vous êtes donc de fer, à ce que je puis voir? » Ce grand mot étouffa tout ce qu'il voulait dire, Et, pour toute réponse, il se mit à sourire. Depuis, il s'avisa de me serrer les doigts, Et, retrouvant un peu l'usage de la voix, Il prit un de mes gants : « La mode en est nouvelle, Me dit-il, et jamais je n'en vis de si belle ; Vous portez sur la gorge un mouchoir fort carré; Votre éventail me plaît d'être ainsi bigarré; L'amour, je vous assure, est une belle chose, Vraiment, vous aimez fort cette couleur de rose? La ville est en hiver tout autre que les champs; Les charges à présent n'ont que trop de marchands, On n'en peut approcher.. ».

Je ne dis pas que ces vers soient ce qui s'appelle bons, — ou du moins j'en connais de meilleurs, — mais ils sont caractéristiques, et peut-être qu'après tout, ces détails de la vie commune, dont l'expression a été de

tout temps recueil de la comédie en vers, n'ont jamais été plus heureusement rendus *.

Mais voulez-vous enfin, dans V Illusion comique, un modèle de cette grosse verve, de ce style emphatique et bouffon qui fera lui tout seul, dans quelques années, la réputation de Scarron? C'est Matamore qui parle, le seul Matamore que Corneille ait mis en scène, et comme qui dirait son César de Bazan :

Quand je veux, j'épouvante, et quand je veux je charme.

Et, selon qu'il me plaît, je remplis tour à tour

Les hommes de terreur et les femmes d'amour.

Du temps que ma beauté m'était inséparable.

Leurs persécutions me rendaient misérable,

Je ne pouvais sortir sans les faire pâmer,

Mille mouraient par jour à force de m'aimer.

"avais des rendez-vous de toutes les princesses,

Les reines à l'envi mendiaient mes caresses :

Celle d'Ethiopie et celle du Japon,

Dans leurs soupirs d'amour ne mêlaient que mon nom.

Ces pratiques nuisaient à mes desseins de guerre Et pouvaient m'empêcher de conquérir la terre. D'ailleurs j'en devins las, et pour les arrêter. J'envoyai le Destin dire à son Jupiter Qu'il trouvât un moyen qui fit cesser les flammes Et l'importunité dont m'accablaient les dames; Qu'autrement ma colère irait dedans les cieux Le dégrader soudain de l'empire des dieux.

Ce que je demandais fut prêt en un moment,

Et depuis, je suis beau quand je veux, seulement.

1. Comparez, pour sentir le prix de ce genre de mérite, Emile Augier, dans la Jeunesse ou dans Gabrielle :

On dirait, à vous entendre tous,

Que les départements sont des pays de loups. Je vous jure, monsieur, que ce sont des contrées Habitables à l'homme, et point hyperborées. Los naturels n'ont pas de cerveau plus transi Et l'esprit ne s'y perd ni plus ni moins qu'ici.

Malheureusement, Messieurs, quels que soient les mérites de ces comédies, il faut bien avouer qu'elles ont deux graves défauts. Le premier, c'est que l'observation, cette observation des mœurs mondaines, qu'il semble que Corneille s'y soit proposée comme objet, est bien légère, bien superficielle encore, et, pour parler familièrement, tout entière à fleur de peau. La satire n'enfonce pas, et le trait, lancé d'une main négligente, ne À pénètre jamais bien avant. Ébauches ou esquisses, il n'y a rien là, je ne dis pas d'achevé, je dis d'assez poussé seulement. Mais ce que je trouve plus grave et beaucoup plus fâcheux, c'est que le comique de toutes ces pièces n'est pas franc; l'espèce n'en est pas loyale, si je puis ainsi dire; et trop souvent, ou presque à tout coup, je ne sais quels accents tragiques, ou du moins élégiaques, s'y mêlent inopportunément aux futilités de la conversation mondaine et aux traits de la satire. Disons le mot qu'il faut dire : ce sont toujours là des « tragi-comédies » ; genre hybride, genre confus, genre indéterminé, dont vous savez sans doute combien on a donné de définitions différentes, également contestables, et que je me garderai bien d'essayer de rectifier. J'en dirai seulement qu'il était l'enfance de l'art, et le témoignage d'une inexpérience égale à manier le comique et le tragique *.

1. J'ai essayé, dans une étude sur Alexandre Hardy, — îiliides Critiques, IV série, — de montrer comment, sous le nom de tragi-comédie, les espèces théâtrales ont lutté, trente ans durant, à qui triompherait enfin dans le « combat pour l'existence »; et que là même est la raison de la difficulté qu'on trouve à choisir parmi les définitions que l'on en adonnées. La tragi-comédie n'est pas un • genre » mais la confusion de tous les genres ensemble; quelque chose d'hybride, comme je le disais et d'indéterminé, « je ne sais quoi d'informe et qui n'a pas de nom - ou qui n'en devrait pas avoir; une espèce de transition, qui a cessé d'exister du jour où la tragédie d'une part et

C'est ce que confirmerait, Messieurs, l'examen du théâtre d'Alexandre Hardy, de celui de Rotrou, de celui de Scudéri. Si l'on mêlait, si l'on confondait, si l'on brouillait alors ensemble le plaisant et l'effroyable, l'horrible et le bouffon, les larmes et le rire, en vérité, ce n'était point comme nous l'avons cru depuis lors, ou comme nous avons affecté de le croire, non, ce n'était point par application d'aucune doctrine d'art ou d'aucune conception raisonnée de la vie! Je ne crois même pas que ce fût pour contenter tout le monde à la fois, donner, dans la môme pièce, à ceux-ci de quoi rire, à ceux-là de quoi pleurer, et, les uns et les autres, les attirer indistinctement au Marais ou à l'hôtel de Bourgogne. Mais c'est tout simplement que l'on n'était pas maître encore des moyens de son art. On ne savait pas s'adresser, pour y frapper, à la source des larmes, ni toucher à celle du rire, pour l'en faire jaillir. On tâtonnait. Et on n'ignorait pas tout à fait l'art d'épouvanter les enfants et les femmes, non plus que celui de provoquer le gros rire, mais on était incapable d'émouvoir ou d'dgayer, — au vrai sens des deux mots, — ceux que Molière allait bientôt appeler les honnêtes gens *.

la comédie de l'autre ont réussi à s'en dégager. Le théâtre de Rotrou sous ce rapport ne serait pas moins intéressant à étudier que celui d'Alexandre Hardy. ^

1. Aussi, parce que l'on rencontre, dans les comédies delà jeunesse de Corneille, quelques vers éloquents, emphatiques ou déclamatoires, qui s'élèvent d'un ou deux tons au-dessus de celui de la comédie, n'est-ce pas du tout une raison de se représenter Corneille, comme on le fait volontiers, à l'étroit dans le genre comique; s'en échappant à la moindre occasion que ses sujets lui présentent; tendant inconsciemment au tragique; et ne s'allardant aux bagatelles de la Veuve ou de la Galerie du Palais que pour n'avoir pas encore trouvé sa véritable voie. On ne réfléchit pas en effet, là-dessus, qu'autant il y a de promesses de sa tragédie future dans ses pre'mières comédies, autant montrerait-on de ressouvenirs de sa comédie jusque dans ses

40 LES ÉPOQUES DU THEATRE FllANÇAIS.

Si cependant, Messieurs, je me suis bien expliqué l'autre jour en vous parlant du Cid, vous voyez apparaître ici la conséquence. En déterminant le vrai caractère de la tragédie, le Cid avait dégagé de la tragi-comédie les deux espèces qui s'y trouvaient confusément mêlées; il les avait séparées ou isolées l'une de l'autre; et du même coup aussi, par exclusion, il avait déterminé le caractère de la vraie comédie. Permettez-moi d'user, pour m'expliquer, d'une comparaison un peu pédante, mais assez expressive. Si vous considérez un corps formé, comme l'eau, par exemple, de la combinaison de deux autres, n'est-il pas vrai que tout hasard ou toute opération qui dégagera l'un des éléments de la combinaison, mettra l'autre en liberté; l'isolera donc, aussi lui, puisqu'ils ne sont que deux; et tôt ou tard lui facilitera, du fait même de son isolement, les moyens de manifester ses caractères ou ses propriétés? Ainsi du Cid. Le succès du Cid, suivi de celui d'Horace, de Cinna, de Polyeucte, ayant eu pour effet d'apprendre à Corneille où il fallait frapper pour nous tirer des larmes, eut pour conséquence de lui faire en même temps connaître où était la source du rire ; et comme il était Corneille, — un incomparable virtuose, à qui presque tous les sujets étaient bons, qui avait ce que l'on appelait ïoutil universel, — le Menteur nous est venu delà.

dernières œuvres : Nicomcde, Don Sanche d'Aragon, Pulchérie, ou même, dans ses chefs-d'œuvre tragiques : telles parties du rôle de Félix dans Polyeucte, et le rôle entier de l'infante dans le Cid.

Voyez encore pour ces traces de comique dans l'œuvre entière de Corneille, le Commentaire de Voltaire.

LE MENTEUR. 4t

Tel en est en effet le premier mérite, le mérite vraiment original et nouveau, analogue ou, pour mieux dire, réciproque de celui du Cid : le Cid était une tragédie... tragique, et le Menteur est une comédie gaie.

On a beaucoup discuté, à ce propos, la question de savoir si le Menteur était une comédie d'intrigue, ou une comédie de mœurs, ou une comédie de caractères; et je m'empresse de dire que ce n'est pas moi qui trouverai la question oiseuse ou la discussion inutile, — ni vous non plus, Messieurs, si vous voulez y songer un instant. Tout le monde convient, n'est-ce pas, qu'entre la Cagnotte ou Cclimare le Bien-aimé, de J^abiche, et VHamlct ou VOthello de Shakespeare, il y a quelque différence. Ce sont également des œuvres de théâtre. Ce sont également des chefs d'œuvre, on le dit, et j'y consens. Mais il y a pourtant une différence, une différence de fond, une différence de nature ou d'espèce, et non pas seulement de degré. Nous ne confondons pas aussi le chat avec le tigre, ni le chien avec le loup, encore moins le chat avec le chien. Pour découvrir et pour noter des différences du même genre, — quoique plus délicates, comme étant moins apparentes, plus profondément cachées, — entre le Légataire universelei Tartufe*entre Zaïre et le Bajazet de Racine, qu'y faudra-t-il donc, Messieurs? Tout simplement des moyens d'analyse plus délicats eux-mêmes, des instruments de critique plus sensibles et plus précis, un goût plus exercé, je veux dire plus d'expérience : ajoutons-y de surcroît une curiosité plus éveillée, plus aiguë, plus exigeante. Mais la question, vous le voyez, pour être plus difficile à résoudre, n'en demeure pas moins légitime. Du Menteur de Corneille,

comme d'une comédie quelconque, on peut toujours se demander ce qu'elle est, et il faut même qu'on se le demande. C'est ce que nous ne ferons pourtant pas aujourd'hui et je me contenterai, sans autre discussion, de vous faire observer que le Menteur, à proprement parler, n'est encore ni comédie d'intrigue, ni comédie de mœurs, ni comédie de caractère.

Il n'est pas une comédie d'intrigue, si l'intrigue en est assez faible, dépourvue d'ailleurs de tout intérêt propre, et livrée comme au hasard par l'indifférence de l'auteur. Car, demandez-le vous tout à l'heure, à qui importe-t-il que Dorante épouse Clarice ou Lucrèce? Pas même à lui, je pense; et, naturellement, bien moins encore à nous. L'intérêt de la pièce n'est pas là. Personne de nous ne se soucie de ce que deviendra l'aventure. Mais, de plus, l'intérêt n'étant pas davantage dans cette espèce d'agréable anxiété qu'excite et que renouvelle, d'acte en acte, de scène en scène, l'ingéniosité d'un habile homme aux prises avec un problème curieux, des embarras duquel nous attendons devoir comment il sortira, le Menteur n'est pas une comédie d'intrigue. Le Menteur n'est pas non plus une comédie de mœurs, quoique d'ailleurs il soit bien de son temps et qu'il en porte nécessairement la marque. Point de satire générale ici, ni de satire particulière non plus, qui mette en scène un c état » ou une « condition » ; point de Ganaches ni de Faux Bonshommes , point d'Effrontés ni de Vieux Garçvns. Si cependant c'est en cela que consiste à vrai dire la comédie de mœurs, dans la satire plus ou moins âpre des ridicules d'un âge, d'une profession, ou d'un travers général d'esprit, le Menteur n'est pas une comédie de mœurs. Et, enfin, le Menteur n'est pas une comédie de caractère, si ce n'est pas, proprement, un c caractère >, mais seulement un c défaut » ou un « vice » que d'être

menteur, et de l'être surtout comme Dorante, « pour rien, pour le plaisir », comme qui dirait gratuitement, par complaisance pour la fécondité de sa propre imagination, sans motif et sans but. Vous remarquerez, en outre, que le vice de ce jeune gentilhomme ne lui est pas intime; qu'il n'empêche pas de briller en lui toutes les qualités de sa race et de son éducation : bravoure, loyauté même, générosité de cœur, élégance, noblesse; qu'à peine enfin effleure-t-il, mais il n'entame pas, il ne corrompt pas son intégrité morale. Et c'est pourquoi si nous entendons par caractère quelque chose de plus profond et de plus général à la fois, le Menteur n'est donc pas une comédie de caractère.

Mais ce qu'il est éminemment, si je puis ainsi parler. Messieurs, c'est ce que je vous disais à l'instant même : une comédie gaie : j'entends une comédie où le rire n'est pas contrarié par les larmes; une comédie pendant les cinq actes de laquelle aucune émotion plus sentimentale ne se mêle au plaisir que nous causent les amusantes hâbleries de Dorante ou les facéties d«f Cliton, son valet ; où nous ne tremblons, où nous ne sommes inquiets pour personne; et, enfin, où pas un instant nous ne prenons seulement homme ni femme au sérieux. Je ne nie pas, d'ailleurs, que cette continuité de gaieté légère y soit en un sens un défaut. Le parti pris est trop évident. La distinction est 4rop tranchée. Le Menteur est trop comique, à sa manière; et, manquant par là de réalité, c'est un peu par là, c'est même surtout par là, — vous en jugerez dans un moment, — qu'il me paraît manquer de force et de profondeur. Mais, enfin, à sa date, ce défaut même était un mérite, en son genre. Puisqu'il s'agissait de séparer ou de distinguer les espèces, la tragédie d'une part, la comédie de l'autre, c'est pour cela qu'à sa manière

le Menteur, comme le Cid, quoique avec moins de netteté, marque une époque dans l'histoire du théâtre français. Il est comique, ce que n'étaient point les comédies de Rotrou, et ce qu'il fallait que fût la comédie avant que de pouvoir devenir autre chose.

Voici maintenant un autre mérite : le Menteur est, en même temps aussi, notre première comédie littéraire; et ici, Messieurs, puisque l'occasion s'en offre, posons un principe, dont nous verrons plus tard sortir plus d'une conséquence.

Il n'est pas du tout nécessaire qu'une pièce de théâtre soit littéraire pour être, comme on dit, « du théâtre ». Le théâtre est un art qui peut à la rigueur uniquement vivre de son propre fonds, en ne s'aidant que de ses moyens et de ses ressources à lui. Comme la peinture et comme la musique, il peut, s'il le veut, se passer d'idées. Et de nombreux exemples vous prouveraient qu'encore plus aisément il peut même se passer de style. N'est-ce pas aussi bien ce que l'on entend quand on nous parle d'un style de théâtre, dont il semble, en vérité, que l'incorrection serait le premier privilège? Je ne voudrais pas aller jusque-là! Si ces quatre vers de Tartufe sont assez mal écrits :

Qu'est-ce que cette instance a dû vous faire entendre? Que l'intérêt qu'en vous on s'avise de prendre, Et l'ennui qu'on aurait que ce nœud qu'on résout Vînt partager du moins un cœur que l'on veut tout.

je ne voudrais pas jurer que Molière ait fait t exprès » de les écrire aussi mal, et qu'il ait bien fait de le faire, pour mieux exprimer l'embarras d'Elmire ' :

1. C'est Sainte-Beuve, je crois, qui s'est avisé le premier, quelque part, dans son Porl-Royal, de soutenir ce paradoxe. M. Dumas, depuis, l'a développé, avec éclat, dans la Préface de

Qu'est-ce... que celte instance... a dû vous faire entendre? Que... l'intérêt qu'... en vous on s'avise de prendre, Et l'ennui... qu'on aurait... que ce nœud... qu'on résout... Vînt partager du moins un cœur... que l'on veut tout.

Mais enfin il y a quelque vérité de contenue dans ce paradoxe, et l'histoire est là pour nous prouver que le théâtre s'est passé plus d'une fois d'avoir aucune valeur proprement littéraire *.

Parmi plusieurs moyens qu'il y a de lui en donner une, je ne crois pas, Messieurs, que le style soit le seul, ni toujours le plus efficace, — ou du moins j'en connais d'autres, — mais, sans examiner cette grosse question, il suffit que ce soit celui qui a si bien réussi à Corneille dans le Menteur. Vous voyez pourquoi j'ai tant insisté sur le style de ses premières comédies. Appliquées à un sujet mieux choisi, mieux défini surtout que ceux de

son Père prodigue, à laquelle, d'ailleurs, selon l'engagement que j'avais pris, je me suis gardé de faire allusion seulement en prononçant la présente conférence, mais que l'on ne trouvera pas étonnant que je le rappelle en note.

1. On voudra bien remarquer ici qu'il en est de même de plusieurs autres genres, et peut-être de tous, à l'exception de la poésie : poésie épique ou poésie lyrique. Une épopée ou une ode qui ne sont point littéraires n'existent pas :

Mediocribus esse poetis Non Di, non homines, non concessere columnx.

C'est qu'elles n'ont à vrai dire d'autre objet que 1^ réalisation de la beauté. Mais les autres genres en ont un autre, et si les auteurs dramatiques ne s'offensent point d'être comparés aux prédicateurs, je dirai, pour me faire bien entendre, qu'une comédie peut se passer d'être littéraire, comme on voit qu'un sermon s'en passe. Il peut bien l'être, comme une comédie, et alors il n'en vaut que mieux, mais il ne l'est point de soi, nécessairement, par définition ou par destination. C'est pourquoi nous n'avons retenu, dans l'histoire de la littérature, que trois ou quatre noms de prédicateurs; et cependant, depuis trois cents ans, combien, dans les églises de Paris ou de France, a-t-on prononcé de Carêmes et ô.'Avents'^.

Mélite ou de Vlllusion comique, forgées et reforgées sur renclume du tragique, trempées et assouplies par leur exercice même, ce sont en effet ces qualités de style que vous allez retrouver dans son Menteur. Elles y ont seulement quelque chose de plus franc, de moins mêlé de préciosité, de plus naturel, de moins cherché, de plus « trouvé », de plus net, si vous le voulez, et de plus définitif. A cet égard, sans faire tort à personne, — ni à Racine, ni à Molière, ni à Regnard, — je ne crois pas qu'il y ait au théâtre rien de supérieur à quelques narrations du Menteur. J'aimerais à vous le montrer, Messieurs, si je ne craignais d'anticiper sur votre plaisir. Mais tout à l'heure, attachez-vous, je vous le demande, à suivre le dessin de ce style, et admirez-en l'aisance dans la précision, la facilité spirituelle, l'élégance et la solidité. Pas ou presque pas une épithète à la rime, mais des verbes ou des substantifs ; pas un mot inutile; pas un surtout qui paraisse exigé par la mesure du vers; mais la simplicité, la rapidité, la limpidité de la prose, de la belle prose, -- comme on eût dit au XVIII' siècle, — avec, en plus, ce quelque chose d'ailé, de léger, de vainqueur, qui est le propre du poète....

C'est qu'aussi bien Corneille opérait ici dans le sens de son génie, étant de ces écrivains dont la fécondité d'invention verbale est peut-être le don carastéristique entre tous. Il y a des écrivains qui peinent à chercher leurs mots, qui sont en quelque sorte obligés, pour traduire à peu près leur pensée, d'avoir là, sous la main, toute une bibliothèque ou un arsenal de dictionnaires ; dictionnaire de l'usage, dictionnaire des synonymes, dictionnaires des étymologies, que sais-je encore? Mais il y en a d'autres à qui les mots viennent d'eux-mêmes, presque sans qu'ils y pensent, abondamment, trop abondamment, plus qu'en foule; à qui vous croiriez, en

vérité, qu'une manière de dire en suggérât vingt autres aussitôt; qui ne trouvent, d'ailleurs, le courage d'en sacrifier ou d'en rejeter aucune; et nous, — toujours Gaulois en cela, toujours amis du bien dire, — nous leur pardonnons l'excès de leur rhétorique, en raison de son ampleur même, de l'abondance de son c débit >, et surtout de sa diversité. Tel Ronsard au xvi' siècle, tel Hugo de nos jours, et tel. Messieurs, Corneille en son temps. Le danger pour eux, c'est de noyer leurs idées sous les mots; et Corneille, vous le savez, n'est pas, ne sera pas toujours exempt de ce reproche. Mais lorsque, par bonheur, cette fécondité s'exerce et se déploie dans un sujet qui la supporte, il faut bien convenir qu'auprès d'eux tous les autres alors, — qui peuvent avoir d'autres qualités, — nous paraissent essoufflés, courts d'haleine, et poussifs

Nous pouvons maintenant, Messieurs, répondre aux questions que nous nous posions tout à l'heure.

Et, d'abord, dirons-nous du Menteur^ qu'il soit, dans l'histoire du théâtre français, l'origine ou le premier modèle d'une transformation, d'une révolution de la comédie analogue ou comparable à celle dont^ie Cid, six ou huit ans auparavant, avait donné le signal? Évidemment non. Par cela même, par cela seul qu'il n'était proprement ni une comédie d'intrigue, ni une comédie de mœurs, ni une comédie de caractère, le Menteur n'offrait rien d'assez défini, d'assez facile à en reproduire, d'assez aisément saisissable à l'imitation des successeurs ou des rivaux de Corneille. En effet, vous le savez sans doute, on n'imite pas d'un grand écrivain, — ni

d'aucun maître en aucun art, — ce qu'ils ont, pour ainsi parler, d'absolument personnel, mais seulement les parties de leur œuvre qui, parce qu'elles se laissent plus ou moins aisément définir, deviennent ainsi comme des lois ou des règles du genre dans lequel ils se sont exercés. Après le Misanthrope, après VAvare, on saura ce que c'est qu'un t caractère > et on connaîtra les moyens les plus généraux de le mettre en valeur. On saura ce que c'est qu'une « intrigue » après le Légataire universel ou après le Mariage de Figaro. On ne le savait pas, on ne pouvait pas le savoir après le Menteur, et Corneille l'ignorait lui-même.

Aussi, malgré tant de qualités, ne voyons-nous pas que son Menteur, en son temps, ait obtenu un succès comparable à celui du Cid. Quelques vers en sont bien devenus proverbes en naissant, mais dix autres comédies, dans le même temps, n'ont pas moins heureusement réussi; et jusqu'à ce que Molière parût, avec son École des femmes, il y avait une comédie que l'on appelait couramment du nom d' « inimitable », mais ce n'était point du tout le Menteur, c'étaient les Visionnaires, de Desmarets de Saint-Sorlin. Observez encore que, pour Corneille en personne, il ne semble pas que sa pièce ait été le trait de lumière, l'indication neuve et féconde qu'avait été le Cid-, et, que, lorsqu'il aura donné la Suite du Menteur, devant écrire cependant plus de vingt ans ou vingt-cinq ans encore, on ne le verra plus revenir à la comédie *. Et enfin. Messieurs, si Corneille s'est en quelque sorte abandonné comme poète comique, il ne semble pas qu'aucun de ses imitateurs Tait suivi

1. J'entends et il faut entendre la comédie proprement dite; car Don Sanche d'Aragon, ni comédie et Pulchffrie « comédies héroïques • ne laisseront pas de s'éloigner assez de la notion de la tragédie.

OU remplacé dans la voie que l'on veut que le Menteur ait ouverte, — ni Thomas, son petit frère, ni Quinault, son plus brillant disciple , ni Scarron , le maître du burlesque. On est retourné, les uns aux intrigues plus ou moins compliquées de la comédie espagnole; les autres à l'imitation des bouffonneries italiennes; mais aucun, jusqu'à Molière, n'a semblé se douter que le Menteur contînt quelque chose qui le distinguât de tout ce qui l'avait précédé...

Est-ce que toutefois je veux dire par là que Corneille soit « le maître de Molière » ? C'est, vous vous le rappelez, notre seconde question; et vous connaissez la légende. « Oui, mon cher Despréaux — disait Molière à Boileau — je dois beaucoup au Menteur. Sans le Menteur, j'aurais fait sans doute quelques pièces d'intrigues, V Étourdi, le Dépit amoureux, mais peut-être n'aurai s-je pas fait le Misanthrope. » Vous savez sans doute aussi que l'anecdote est parfaitement apocryphe *. Mais si la forme en est fausse, le fond n'en serait-il pas vrai? C'est encore, pour ma part, ce que je ne crois pas. Pour moi, Molière ne doit à Corneille que ce qu'un écrivain, si grand qu'il soit, et quoi qu'il fasse, doit toujours à ceux qui l'ont précédé dans l'histoire de son genre; ce que nous avons vu que Corneille lui-même devait à quelquesuns de ses prédécesseurs ou de ses contemporains; et, à cet égard, nous n'avons pas à craindre d'exagérer leur dette : ils sont hommes à la payer, sans en être pour cela moins riches de leur fonds!

Il nous serait même facile, si nous le voulions, de montrer, — et nous le pouvons toujours par anticipa-

1. C'est François de Neufcliâteau le premier qui l'a mise en circulation, quelque cent ans donc après la mort de Molière. !I prétendait l'avoir tirée du Bolœana où, depuis lui, personne n'a pu la retrouver.

tion, — qu'autant qu'à l'auteur du Menteur, Molière est redevable à celui des Visionnaires, que nous nommions tout à l'heure. Que direz-vous, en effet, de ce petit morceau? C'est un père qui parle et qui discute la qualité des gendres qui s'offrent à son choix :

Moi, je suis d'une humeur que tout peut contenter.

Pas un d'eux à mon gré ne se doit rejeter :

S'il est vieux, il rendra sa famille opulente ;

S'il est jeune, ma fille en sera plus contente;

S'il est beau, je dis lors : beauté n'a point de prix;

S'il a de la laideur, la nuit tous chats sont gris:

S'il est gai, qu'il pourra réjouir ma jeunesse;

Et s'il est sérieux, qu'il a de la sagesse;

S'il est courtois, sans doute il vient d'un noble sang;

S'il est présomptueux, il sait tenir son rang;

S'il est entreprenant, c'est qu'il a du courage;

S'il se tient à couvert, il redoute l'orage...

Enfin, quelque parti qui s'ose présenter, Toujours je trouve en lui de quoi me contenter.

Est-ce que vous ne croirez pas, Messieurs, que, dans un couplet célèbre du Misanthrope, Molière, autant que des vers bien connus de Lucrèce, se soit ressouvenu do ceux de Desmarets, dont, sans doute, il avait lui-même au cours de ses pérégrinations en province, joué plus d'une fois les Visionnaires *? C'est des mêmes Visionnaires encore qu'il a tiré la Bélise des Femmes savantes, et, tandis qu'il y était, quelques traits aussi de son Vadius et de son Trissotin. Jugez-en plutôt :

l. J'ajoutais ici que, dans tout le Menteur, on ne trouverait pas une scène dont Molière se fût plus manifestement inspiré. L'affirmation en ces termes avait quelque cliose de trop absolu, et j'avais l'air d'oublier la scène de Dorante et de son père lacté V, se. m) :

Êtes- vous gontilhommo? etc.

sur le dessin de laquelle Molière a calqué la scène correspondante de Don Juan.

FILIDAN

Ail! qu'elle est rigoureuse à son amant fidèle!

AMIDOR

Ah! que pour les savants la saison est cruelle!

nLIDAN

Beauté, si tu pouvais savoir tous mes travaux!

AMIDOR

Siècle, si tu pouvais savoir ce que je vaux!

FILIDAN

J'aurais en ton amour une place authentique.

AMIDOR

J^aurais une statue en la place publique *.

HESPÉRIE

J'ai pitié de les voir en cette égalité

L'un se plaindre du temps, l'autre de ma beauté.

SESTIANE, sœur d'Hespérie.

Non, c'est un dialogue, Amidor l'étudié Pour en faire une scène en quelque comédie.

HESPÉRIE

Ah! ne le croyez pas, l'un et l'autre, en effet. Ont du temps et de moi l'esprit mal satisfait.

A Filidan.

Doncques, vous vous plaignez d'une ingrate maîtresse.

FILIDAN

S'il est quelque pitié naissante en votre cœur

Qui vous fasse enquérir quel trait fut mon vainqueur!

Sachez qu'il vint d'un œil que j'adore en moî5 cœur.

HESPÉRIE

Voyez qu'il est adroit à me conter sa flamme...

Je ne veux pas inutilement prolonger les citations, et je vous renvoie, non pas même à la comédie des Vision-

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