Voir, à cet égard, le Commentaire de Voltaire
et c'était quelque chose, c'était beaucoup alors! Car, vous dirai-je de quoi l'on s'amusait, aux environs de 1630, dans le roman et au théâtre? Non, je n'oserais point ici vous donner une idée de l'équivoque obscène qui fait le fond des Galanteries du duc d'Ossone, l'une des meilleures pièces, ou l'un des grands succès du Besançonnois Mairet. Mais pour vous indiquer la nature des plaisanteries dont on se conjouissait, il me suffira de vous citer ces trois vers d'un laquais poltron, dans VEsprit follet, du sieur d'Ouville :
O ciel, fais-moi ce bien que mes craintes soient fausses, J'ai, d'appréhension, lâché tout dans mes chausses! Mais quoi, sans les laver, les laisserai-je ainsi....
Ah! Messieurs, certes, nos pères n'étaient pas difficiles, qui là-dessus s'éclataient de rire! Il est vrai. Mesdames, qu'heureusement pour nous, nos grand'mères l'étaient quelque peu davantage; et vous pouvez vous imaginer, en entendant ces grossièretés, la figure, ou plutôt la grimace de dégoût, que faisaient celles que l'on appelait en ce temps-là l'incomparable Arthénice, et sa fille, Julie d'Angennes, un peu plus prude encore qu'elle, la même qui fut depuis la sévère et complaisante à la fois duchesse de Montausier. En comparaison de celles de d'Ouville ou de Mairet, les comédies de Corneille n'avaient rien, ou presque rien, qui ^ût choquer ces nobles oreilles, et quand on y jouait de l'éventail c'était... pour se donner de l'air, et non plus, comme auparavant, pour dissimuler le rouge d'une pudeur justement offensée.
D'autre part, — également éloignées qu'elles étaient de l'extravagance espagnole et de la bouffonnerie classique italienne, non moins éloignées de l'ancienne liberté gauloise, — on ne peut pas dire que Mélite ou la
Veuve fussent proprement des comédies * réalistes », mais enfln c'étaient, à peine romancées, des imitations de la vie moyenne ou bourgeoise d'alors. Pas ou peu de « valets bouffons », ni de < capitans », ni de « docteurs », — c'est Corneille, dans son Examen de Mélite, qui n'oublie pas de nous le faire observer lui-même : — mais le ton, mais les « riens » de la conversation du jour; et, pour héros, à peine embellis, les personnages que l'on coudoyait dans les rues de Paris ou de Rouen. Vous savez d'ailleurs que le point de départ, ou plutôt que le fond de Mélite était fait d'une aventure de la jeunesse du poète ' ; et n'est-ce pas comme si nous disions qu'au lieu de la caricature, c'était déjà, timidement et gauchement, la peinture des mœurs contemporaines qui s'insinuait par là dans la notion de la comédie?
Mais de quel style surtout, Mesdames et Messieurs, ces premières pièces étaient écrites; — si naïf dans son air d'archaïsme, si charmant dans son hésitation, si amusant, si élégant déjà dans sa préciosité, si gracieux en son contour, avec — dans l'Illusion comique par exemple — ce que l'on demandait encore alors de verve copieuse ou d'énormité même dans la drôlerie! Il faut que je vous en donne ici quelques échantillons, que j'ai choisis exprès de genres assez différents. Écoutez ce couplet de l'amoureux Tircis, réuni enfin à sa Mélite :
Maintenant que le sort, attendri par nos plaintes, Comble notre espérance et dissipe nos craintes, Que nos contentements ne sont plus traversés Que par le souvenir de nos malheurs passés! Ouvrons toute notre ûmc à ces douces tendresses Qu'inspirent aux amants les pleines allégresses, Et d'un commun accord chérissons nos ennuis Dont nous voyons sortir de si précieux fruits.
{. Voir là-dessus F. Bouquet : lot Points obf:curs de fa vie Corneille. Paris, 1889, Hachette.
Adorables regards, fidèles interprètes, Par qui nous expliquions nos passions secrètes, Doux truchements du cœur qui déjà tant de fois M'avez si bien appris ce que n'osait la voix; Nous n'avons plus besoin de votre confidence; L'amour en liberté peut dire ce qu'il pense, Et dédaigne un secours qu'en sa naissante ardeur Lui faisaient mendier la crainte et la pudeur. Beaux yeux, à mon amour, pardonnez ce blasphème, La bouche est impuissante où l'amour est extrême; Quand l'espoir est permis elle a droit de parler, Mais vous allez plus loin qu'elle ne peut aller. Ne vous lassez donc point d'en usurper l'usage, Et, quoi qu'elle m'ait dit, dites-moi davantage *.
Oui, je sais, — et je vais le redire tout à l'heure, — je sais que cela ne va pas très profondément, et ce n'est, si vous le voulez, que le langage ou le jargon habituel de la galanterie du temps; mais, déjà, quelle élégance, et quelle grâce, et quelle facilité de tour! Ainsi parlait-on sans doute à l'hôtel de Rambouillet, et c'était de semblables propos que Louis XIII échangeait avec Mme de Hautefort, celle qui fut depuis la maréchale de Schomberg et l'une des premières protectrices de Bossuet. Voici, de la Veuve, un autre passage, d'un tout autre genre, spirituel et agréablement malicieux, où la désinvolture du vers s'associe à l'expression de ce que la vie mondaine a de plus futile et de plus léger, C'est une
1. Mélite, acte V, se. iv. Je n'ignore pas que ces vers ont été retouchés; et la version que j'en donne là n'est même que de 1657, mais si la propriété de l'expression n'était pas tout à fait la même ni le goût aussi pur dans le texte de 1633 — c'est la date de la première édition de Mélile — la grâce du tour et celle de l'accent s'y trouvaient déjà tout entières. J'aurais d'ailleurs aussi bien cité, si je ne l'avais déjà fait dans une Étude sur Corneille, le monologue de Philandre, acte III, se. i.
Souvenirs importuns d'une amante laissée
Qui voQox malgré moi remettre en ma ponsée, etc.
jeune fille, qui cause avec sa mère d'un « prétendu » qu'on leur a présenté dans un bal :