‹ Conférences de l'Odéon: les époques du théàtre françaisChapitre 12 sur 35 · ATTILA · texte numérisé non relu

ATTILA

Encore plus, s'il le faut, mais toujours Attila ! Toujours l'heureux objet de la haine publique. Fidèle au grand dépôt du pouvoir tyrannique !...

V Attila de Corneille n'en eut pas moins une vingtaine de représentations, ce qui était alors beaucoup plus qu'un demi-succès ; mais, déjà, presque de toutes parts, un art nouveau s'annonçait, plus approprié à des temps, et à des goûts nouveaux.

Les Provinciales avaient paru depuis déjà dix ans, et cm préparait à Port-Royal la première édition des Pensées de Pascal. Molière venait de donner coup sur coup son École des femmes y son Don Juan, son Misanthrope; et on attendait impatiemment son Tartufe. La Rochefoucauld venait de publier son livre des Maximes, où Tégoïsme des passions était si cruellement mis à nu, d'une main si légère ; et Boileau, ses premières Satires, où Qumault, et son Astj*ate, et le mauvais romanesque étaient si bien drapés. A la raideur,

A ht grande raideur des vertus des vieux âges Qui heurtait trop le siècle et ses communs usages ;

aux modes surannées du temps de Louis XUI, ou de la Régence même, à l'ample pourpoint, bien long et bien fermé, khbl étroits hauts^e-chausses des vieux Sganarelles, commençait de succéder un costuma plus galant, les « blonds cheveux » , les « grands collets » , les « petits pourpoints », les « canons de dentelle », la « petite oie » du marquis de MascarîLle ; — et des « vertus moins diablesses ». Une génération nouvelle, toute moderne, la * génération des Henriette, celle des La Vallière et des Hontespan avait comme chassé de la cour les héroïnes de la Fronde : Montbazon, Chevreuse ou Longueville. On n'admirait plus que de loin, à distance presque respectueuse, les Camille et les Emilie, les Pauline même oulesChimène, et on les trouvait toujours grandes, mais eites semblaient trop viriles aux Vardes et aux Guiches. Enfin, au signal donné par Louis XIV, les conditions commençaient à se mêler davantage ; l'homme de lettres s'émandpait de la protection des financiers ou des grands seigneurs pour passer sous celle du prince ; et quand oa était Boileau, quand on était Racine, pour être « du

monde », il allait suffire. bientôt de le vouloir. Entre ces deux tendances, Racine, messieurs, tel que je viens essayer de vous le peindre, pouvait-il un instant hésiter ; et son intérêt, ses amis, ses goûts, sa jeunesse, son génie, tout enfin ne devait-il pas le pousser du côté de la nouveauté?

Allait-il cependant pour cela, novateur imprudent et fougueux, à la cartésienne, faire table rase^ en quelque manière, de tout ce qui l'avait précédé? n'en rien retenir? en tout proscrire et en tout condamner ? Oh I que non pas, messieurs, et qu'il était certes trop habile I qu'il avait trop de tact I qu'il était trop poète aussi I Mais, avec une promptitude et une sûreté de goût qui sont déjà de l'inspiration, tout ce qui pouvait servir à l'enrichissement ou au perfectionnement de son art, il allait le saisir, s'en emparer pour se l'assimiler, et, de l'autre main, si je puis ainsi dire, distinguer, écarter, éliminer, — mais non pas malheureusement anéantir, — tout ce qu'il croirait capable d'en altérer la noblesse et la pureté.

C'est ainsi que, l'heureux emploi que Corneille avait fait de l'histoire dans le drame, vous ne voudriez pas que Racine l'eût méconnu! C'estpour cela qu'il est trop poète ou trop artiste, et qu'U a trop subi, qu'il connaît trop le charme ou le prestige du passé ! Qui a su mieux que lui le pouvoir mystérieux du seul éloignement delà ^ distance et du temps? et comment les années qui coulent, et les siècles qui passent, effacent les angles des choses, en adoucissent les aspérités, en fondent les couleurs, en harmonisent les contours ? Il sait aussi la magie des mots, de ces beaux mots, chers aux poètes, qui évoquent après eux tout un long cortège d'images imprécises et flo ttantes . Et il sait encore que le temps lui tout seul, dans sa fuite insensible, a conmie emporté la mémoire des vices de Cléopâtre ou des crimes d'Octave, pour ne conserver et

ne faire passerjusqu'à nous, sous le nom delà première, que le symbole de la volupté môme, ou avec le nom du second Timpérissable souvenir de l'univers conquis, paciûé, unifié, civilisé par les armes romaines. Que dirai-je de plus ? Que personne n'a su comme lui qu'en poésie comme en peinture, l'histoire ouïe passé, d'un seul mot, c'est le style ;

Ces ilambeaux, ce bûcher, cette nuit enflapunée. Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée, Celte foule de rois, ces consuls, ce sénat, Cette pourpre, et cet or...

et tout ce que l'imagination, sans trahir la vérité, mais au contraire pour la fixer et pour l'éterniser, ajoute d'ellemême aux choses « qu'on n'a pas vues deux fois... »

S'il n'a garde, messieurs, de rejeter l'emploi de l'histoire, il n'est pas homme à dédaigner non plus les conseils des théoriciens, de Corneille même en ses Examens, de son ami Boileau, voire d'un La Mesnardière ou d'un abbé d'Aubignac *. Car, d'abord, il est jeune, et H a sa fortune à faire. Il ne croit pas ensuite être le premier qui se soit avisé de raisonner ou de réfléchir sur son art. Et puis, s'ils ne les comprennent pas toujours très bien, ce sont les Grecs, c'est Aristote, c'est aussi Sophocle et Euripide, que d'Aubignac ou La Mesnardière se piquent de suivre ; et Racine estime qu'en suivant les

1. La Poétique^ de Jules de La Mesnardière. Paris, 1640, chez Antoine de Sommayille. C'est à ce livre peu connu, et au surplus tout à fait digne de ne l'être pas davantage, que CorneiUe a songé presque aussi souvent qu'à celui de d'Aubignac, en écrivant, vers 1660, les Examens de ses pièces. Quant à la Pratique du théâtre, dont la première édition est do 1657, quoiqu'il soit passé en usage de la ridiculiser, et qu'aussi bien elle le mérite à quelques égards, il faut pourtant savoir que Racine n'a pas laissé d'en faire industrieusement son profit.

Grecs on ne saurait jamais se tromper tout à fait. Aussi, point de révolte en lui contre les règles, ni d'indignation -contre le joug des trois imités, par exemple. On demande que Faction soit une, peu chargée de matière, rapide et limpide en son coiurs, elle le sera donc; et qu'elle se renferme dans les vingt-quatre heures, on Vy renfermera ; et qu'elle se réduise ou qu'elle se limite à un décor unique, elle s'y limitera. C'est qu'après tout, messieurs, quand on les considère de sang-froid, ces fameuses règles, et du dehors, comme quelqu'un qui n'aura point à les observer ni à les violer, où tendentelles, à quelle fin, et croirez-vous que Chapelain ou Richelieu, comme on le dit quelquefois encore, les aient inventées pour... ennuyer Corneille*? Non, sans doute, mais en resserrant le drame, en l'obligeant à concentrer et à presser son allure, en limitant l'intervention

1. J'ai plusieurs fois touché cette question des unités, — par exemple, en traitant ailleurs de Y Évolution des genres ^ — et si, je n*y ai pas insisté dayantage ici, c'est que la discussion exigerait tout un appareil de di&tinctions, de citations, et de restrictions, pour n'aboutir finalement qu'à un trop mince résultat. Je me bornerai donc à signadcr trois points ;

1» La question des trois unités s'est posée d'elle-même en Italie, en Espagne et en Angleterre, avant que de se poser en France, et, c'est ainsi, pour le dire en passant, que le vers proverbial de Boiieau :

Enfant au premier acte, et barbon au dernier,

n'est qu'une réminiscence de Cervantes, en son Don Quichotte;

2o Corneille, dans ses Discours et dans ses ExamenSy a donné le change sur l'état de la question, en feignant de ne pas entendre qiu'il' y allait bien moins de savoir si l'action se renfermerait en un jour et en un Heu, que d'examiner jusqu'où s'étendrait la loi de la vraisemblance au théâtre ;

3« Boiieau, dans son Art poétique, n'a fait, comme Aristote autrefois dans sa Foé tique f qu'analyser et définir, sous le nom des trois unités, la cause ou l'une des causes du plaisir plus grand qu'il avait trouvé aux tragédies de Racine par rapport à celles de Corneille.

(tes causes extérieures, et en rendant Taction plus « psychologique » elles réduisent le drame à la vraisemblance et, par conséquent, elles Tadressent à son véritable objet. C'est ce que Racine a très bien vu : qu'il ne s'agissait, pour s'accommoder de Tunité de jour ou de l'unité de lieu, que de trouver des sujets qui n'en fussent point eux-mêmes gênés, et qui pour cela, messieurs, de moins en moins romanesques, fussent conséquemment, — pour les raisons que vous avez vues, — de phis en plus tragiques.

A plus forte raison, s^il reçoit la loi des théoriciens du drame, Tacceptera-t-il encore plus volontiers des usages de son temps, et ne craindra-t-U pas de mettre dans la bouche de ses héroïnes quelques traits du langage des précieuses, ou de faire parler quelquefois son Pyrrhus^ son Xipharès ou son Hippolyte comme des « courtisans français ». n ne saurait refuser aux belles dames de son temps le plaisir délicat de se reconnaître, et comme de se mirer, dans son Andromaque, dans son Atalide, ou dans son Aricie. C'est qu'aussi bien n'ignore-t-U pas qu'en dépit de cet épicurien de Molière, et de ce vieux garçon de Boileau, les précieuses, mesdames et mesâeurs, n'ont pas toujours eu tort. Nous leur devons même d'excellentes leçons de goût, de savoir-vivre, et presque de morale. Qui nieraqueMadelon,laMadelon des Précieuses y ait raison quand elle dit que, dans les conversations d'amour, même les plus honnêtes, «on ne débute pas d'abord par le mariage »? Et quand elles le sont moins, alors, n'est-ce pas alors que, pour se faire entendre, on a besoin de toutes les ressources du madrigal, et de la métaphore, et de la périphrase? Telle était du moins, cent ans encore après Racine, l'opinion dun savant grammairien, qui, dans son Traité des tropesy énumérantles principaux usages de la métaphore, noust

104 CONB^ÉRENCES DE L'ODÈON.

apprend qu'elle sert : « sixièmement, à traduire ou à déguiser ce que la pudeur et la politesse nous interdisent de nommer par son nom. »

Élégance et politesse, conformité judicieuse aux règles, emploi de l'histoire dans le drame, Racine, vous le voyez, ne néglige rien de ce que réclament de lui les mœurs de son temps, les prétentions des théoriciens, ou le respect qu'il doit aux exemples de ses devanciers ; — et ceci, disons-le, c'est ce que l'on appelle du nom même de conscience ou de probité littéraire ; — mais voici, messieurs, ce qu'il y ajoute, et qu'autant qu'à luimême il emprunte encore à l'atmosphère des idées de son temps.

A la galanterie fade, froide, et surtout fausse dont vous avez sans doute, jusque dans Rodogune, remarqué plus d'un trait, U substitue, pour la première fois sur la scène ou même dans la littérature française, le langage de la passion ; et ses femmes surtout sont des femmes, qui vivent, qui aiment de toute leur personne et non plus seulement en discours, qui aiment avec fureur, avec lâcheté, s'il le faut, avec haine même, qui aiment enfin comme on aime, et non plus seulement comme on cause. Grande nouveauté I si c'est, comme nous Talions voir, la tragédie qui change véritable" ment de nature, un sang plus jeune, plus vif, plus humain qui s'insinue, pour ainsi parler, dans ses veines, et l'art même qui, d'une abstraction sublime ou d'une fresque d'histoire, devient la peinture de la vie et de la réalité.

Par une conséquence de la même transformation, l'intrigue devient plus simple. Vous rappelez-vous peutêtre, à ce propos, un mot de Corneille dans VExamen de son JHéraclius? C'est une pièce, dit-il, qu'il faut voir plusieurs fois « pour en remporter une intelligence

entière ». Erreur bizarre! Erreur dangereuse! Non, il ne faut pas faire d'un plaisir une fatigue ; et une œuvre de théâtre n'est jamais assez claire. Soyons donc simples pour être clairs, et, pour être simples, soyons vrais! Plus de ces situations dont le commun spectateur est d'abord tenté de nier la vraisemblance ! Loin de nous ces sentiments qui ne sont pas de la famille des nôtres ! Et loin enfin ces dénouements qui nous étonnent, sans doute, et qui nous surprennent, mais dont, au sortir du théâtre, il nous faut aller vérifier Tauthenticité dans le latin barbare des Jornandès ou des Ammien MarcelUn I — Aussi ne suffît-il plus à Racine qu'un événement soit historique^ mais il lui faut encore qu'il soit humain, et qu'ainsi la tragédie ne dégénère jamais en une leçon de politique ou d'histoire. Pauvre vieux Corneille ! qui croyait nous intéresser à ses Perlharites et à ses Rodelindes, à ses Ildiones et à ses Attilas, à l'histoire des Lombards et à celle des Huns, et qui lui-même, sur la foi de quelques flatteurs, se piquait de connaître à fond Fart de la pohtique et celui de la guerre I En vérité, c'est bien de cela que nous avons à faire au théâtre. Mais l'image ou la peinture de nos passions : celle de la piété conjugale, comme dans Andromaque ; de l'amour maternel, comme dans la même Andromaque encore, et comme dans Iphigénie; de l'ingratitude filiale, comme dans Britannicus et comme dans Mithindate; l'image et la peinture surtout de l'amour, voilà désormais ce qui « ravira » les spectateurs assemblés ! voilà ce qu'on ne demandera désormais à l'histoire que de décorer du prestige de ses souvenirs ! et voilà le théâtre de Racine.

Voulez-vous, messieurs, vous en rendre mieux compte, et le voir, pour ainsi parler, avec une évidence entière? Vous savez sans doute que, dans le théâtre

entier de Corneille, si Ton excepte son Cid et son Menteur, H n'est guère de pièce qui ne soit, comme pièce, de son invention : Horace, Cinna, Polyeucte, Pompée, Bodofftme, Héraclius, Don Sanche d'Aragon, Nicomede, Pertharitey Othon, Puîchérie,,.. et c'est Tune des moindres différences qu'il y ait entre Thomas et lui. Mais Racine fait bien mieux encore, et votfô diriez en vérité, qu'à l'exception de son Bajazet et de son Athalie, il ait mis une coquetterie singulière à ne pas traiter un seul sujet que l'on n'eût avant lui déjà porté sur la scène française. C'est ainsi qu'il a tiré son Andromaque du Pertkarite de Corneille, sans rien dire de deux Hector et d'un Pyi^us qui l'avaient précédée. De même, avant le sien, on avait joué deux Mithridate à l'hôtel de Bomrgogne : l'un de La Calprenède, et l'autre de Scudéri. Vous trouv**rez encore, avant la sienne — et comme la sieime inspirée de celle d'Euripide — une Ipkigénie dans les œuvres de Rotrou. Pareillement, nous connaissons une Phèdre de Robert Gamier ; nous en avons une autre <f un certain La Pinelière ; il en existe une troisième de ce Gilbert qui prétendit concourir avec Gomeille dans le sujet de Rodogune, Et quand enfin, en 16^8, pour les demoiselles de Saint-Cyr, M"» de Maintenon lui demandera quelque sujet de pièce, plus moral, ou d'une vivacité d'émotion moins communicative et moins contagieuse Qj;pl!Andromaqite, lequel Racine ira-t-U choisir, parmi tant d'autres que lui offrait là Bible? Vous le savez, ce sera celui d'Estker, qui cependant n'aura pas été mis moins de cinq fois à la scène avant lui, dont trois fois sous le nom à'Esther même, et deux fois sous celui à! Aman,

Vous le voyez, messieurs, c'est bien un parti pris, facile à expliquer d'ailleurs, — et qu'aussi bien nous expliquerons à l'occasion de Rhadamisthe ou de Zmre;

— mais, en attendant, voilà qui nous étonne, et on se sent tenté d'appliquer à Racine un mot barbare, mais expressif, dont le savant Charles Blanc, qui n'aimait pas Raphaël, ne manquait pas à saluer ce grand peintre, pour l'en accabler sans doute, aussi souvent que l'occasion se présentait d'en parler : il l'appelait un Profiteur. Il entendait par là, je pense, que Raphaël n'ayant inventé ni le dessin, ni la perspective, ni le clair-obscur, ni non plus la peinture à l'huile, ni les madones avec l'enfant, ni les belles filles de la Toscane ou de l'Ombrie qui lui servaient de modèles, il le trouvait bien osé, pour ne pas dire un peu indélicat, d'avoir fait servir toutes les ressources de son art à surpasser ceux mêmes de ses prédécesseurs qui les avaient inventées une à une.

Car, doit-on hériter de ceux qu'on assassine ?

Et plutôt, capable qu'il était de fondre ensemble l'hiératique mysticité des Vierges àM Pérugin avec l'élégance insexuée des lignes florentines, et avec la plénitude ou l'opulence des formes romaines, Raphaël, plus consciencieux, n'eût-il pas dû s'abstenir de brouiller en lui les écoles et, avec les écoles, les idées aussi de l'auteur de V Histoire despeinb^es et de la Grammaire des arts du dessin? En quoi le savant professeur n'oubliait que trois points : le premier, que nous ne sommes pas les maîtres du temps de notre naissance , que nous venons au monde où, comme et quand nous pouvons; le second, qu'en un certain sens nous sommes tous des profiteurs, et qu'il est bon, ou qu'il faut même que nous le soyons, si nous ne voulons pas qu'avec la solidarité des générations entre elles, ce soit la civilisation môme qui périsse ; et le troisième enfin, qu'en art comme aU-

leurs, ce sont les vrais profiteurs qui sont rares, ce ne sont pas les inventeurs. Il pleut des inventeurs, si je puis ainsi dire; j'en connais par douzaines, et vous aussi, messieurs ; mais ceux qui sont rares, ce sont ceux qui rendent les inventions des autres pratiques et viables, en les dégageant de ce qui s'y mêle presque toujours d'erreur ou parfois de folie; ce sont ceux qui les corrigent ou qui les rectifient au moyen des inventions opposées ou contraires; ce sont ceux enfin qui réalisent ce que Tinventeur s'est borné d'ordinaire à entrevoir, à ébaucher, — ou à rêver.

C'est qu'il y faut du goût d'abord, et Racine en est un éloquent exemple. Supposons en effet, pour un moment, qu'il y eût des qualités de premier ordre dans la Phèdre de Gilbert ou dans VIphigénie de Rotrou. Racine les y a donc aperçues, avec le moyen de les en tirer, pour les mettre en valeur 1 Et ne me dites pas qu'il n'y avait rien de plus facile ; que les beautés d'une œuvre s'aperçoivent et se sentent d'abord ; qu'un autre les eût vues comme luil... Non, mesdames, non, messieurs; et la preuve c'est que ni Le Clerc, l'auteur d'une autre Iphigénie, ni Pradon, l'auteur d'une autre Phèdre, n'ont vu dans la Phèdre de Gilbert ou dans VIphigénie de Rotrou ce que Racine y a su démêler. Que dis-je? Corneille luimême a-t-il vu que le sujet d'Andromaque^ l'un des plus beaux qu'on ait mis à la scène, était enveloppé dans son propre Pertharite? FdiS plus que Scarron n'avait reconnu dans sa Précaution inutile le sujet de V Ecole des femmes. C'est que la véritable invention est quelque chose de plus subtil, de moins matériel que l'on n'a l'air de le croire, et qu'en plus de la sûreté de goût dont je parlais, elle demande une profondeur, mais surtout une étendue et une variété de réflexion dont les soidisant Inventeurs sont généralement incapables. Et elle

demande enfin, — ce qui leur manque aussi communément à tous, — une capacité de réalisation, si je puis ainsi dire, une souplesse ou une virtuosité d'exécution qui n'est pas, messieurs, la moindre partie du génie, si peut-être elle n'en est la base, « Un cri du cœur », a dit quelqu'un; mais nous en poussons tous, des « cris du cœur »! — et j'aime à croire qu'il disait vrai; — seulement, le difficile, et le rare, et l'art par conséquent, c'est de lui donner, à ce « cri du cœur », une inoubliable voix.

Racine l'a fait, dans cette même Andromague, dont il nous reste maintenant à voir les qualités originales et uniques sortir, en quelque façon, et se composer du mélange de tous ces éléments, renouvelés et transfigurés par son génie.

Le drame est humain, d'abord, largement et profondément humain, quand ce ne serait que pour l'art avec lequel Racine y a comme effacé tout ce que le génie déclamatoire de Corneille avait mis d'horreur en lumière dans son Perthante, Ce que les personnages de Corneille ont de moins naturel en effet, de plus excessif, et de véritablement inhumain, c'est l'insolente emphase avec laquelle, vous le savez, ils se glorifient eux-mêmes de leur atrocité. Ne l'avez-vous pas vu, n'en avez-vous pas vous-mêmes été choqués dans Rodogunel

Apprends, ma confidente, apprends à me connaître...

ou encore :

S'il était quelque voie, infâme ou légitime

Que m'enseignât la gloire ou que m'ouvrtt le crime...

et encore :

Je sais bien que le sang qu'à vos mains je demande N'est pas le digne elfet d'une valeur bien grande...

liO CONFÉRENCES DE L'ODÉON.

On ne se dit pas de ces sortes de choses à soi-même; on ne les dit pas surtout aux autres. Car, notez bien, messieurs, la différence : les personnages de Racine, son Pyrrhus, son Hermione, ou son Oreste ne sont pas moins prêts que ceux de Corneille à toutes les violences ou à tous les crimes, — puisque ceci est de l'essence même de la tragédie, — mais ils se déguisent à eux-mêmes, sous leurs artifices de style, ce que leurs actes ont de criminel et leurs sentiments de violent; mais ils ne veulent pas leurs crimes, ils ne les ont pas machinés de longue date ; ils ne tirent point gloire de les avoir conçus. Hermione ne veut point la mort de Pyrrhus, ni Pyrrhus ne veut celle d'Astyanax : Hermione veut ramener Pyrrhus à elle, et Pyrrhus veut fléchir Andromaque. Ainsi, la fin qu'ils poursuivent leur donne à euxmêmes le change sur la nature des moyens qu'ils emploient, et ils ne les nomment point par leur nom, ces moyens, parce qu'ils ne les connaissent qu'à peine sous leur véritable aspect. C'est la psychologie de Racine qui succède à la logique de Corneille. Toutes ces images de sang, de mort, de supplice que les tyrans de Corneille présentaient à leurs victimes avec une ostentation mêlée de mauvais goût, sont ici voilées, atténuées, indiquées plutôt qu'exprimées :

Le fils me répondra des mépris de la mère ;

ou encore :

Madame, en l'embrassant, songez à le sauver.

Mais comment en « répondra-t-il » et de quoi faut-il le « sauver » ? Nous le savons, et Andromaque aussi, mais d'une manière qui laisse encore quelque place à l'espérance ; et cela n'a l'air de rien ; et, cependant, il

n'en faut pas plus pour rabattre la tragédie du plan de rhistoire sur celui de l'humanité, si je puis user de cette expression ; et cela suffit, pour achever de la transformer d'une succession d'événements en une succession « d'états d'âme ».

Considérez maintenant, de ce point de vue, l'intrigue d'Andromoque, Nous n'avons plus ici besoin, pour faire avancer l'action, d'événements qui lui communiquent une impulsion du dehors, mais un mouvement tout intérieur s'y accélère, d'acte en acte, ou de scène en scène, sous la loi de sa nécessité propre. Tous donnés dès le premier acte, les sentiments ne se modifient qu'en se composant, en s'opposant, ou en se contrariant entre eux. Suspendue dès l'abord comme à une résolution d'Andromaque, la pièce entière, balancée par les résolutions correspondantes et alternatives de Pyrrhus et d'Hermione, fixée pour un instant par une décision d'Oreste, repart, en quelque sorte, et court à sa catastrophe sous TefTet d'une décision de Pyrrhus, qui motive à la fois une résolution d'Andromaque, une décision d'Hermione, et une action d'Oreste. Et il y a là, messieurs, dans la construction môme du drame, une simplicité de moyens, une justesse, une précision, qui n'ont jamais été surpassées, non pas même par Racine ; il y a là une profondeur et une pénétration d'analyse psychologique incomparables ; il y a là une clarté qui laisse loin derrière elle, si je ne me trompe, les complications laborieuses de Corneille. C'est bien un art nouveau, dont la poussée s'exerce en de tout autres points que l'art antérieur; et si jamais il y a eu progrès dans l'histoire d'un genre, progrès visible et progrès tangible, assurément c'est de Corneille à Racine., ou de Rodogune à Andromaque,

Enfin, grâce au choix du lieu de la scène, et grâce au

énie moins épique de Racine, tout cela, messieurs, s'enveloppe d'une poésie pénétrante et nouvelle, et le drame a quelque chose à la fois de moderne, de classique, et de grec qui est un enchantement ou une volupté pour l'imagination.

Avez- vous fait attention, mesdames et messieurs, qu'il y avait comme un air de famille entre tous ceux de nos poètes ou de nos écrivains qui ont bien su le grec et qui l'ont beaucoup aimé : Ronsard, Racine, Fénelon, Ghénier plus tard?.., Mais c'est peut-être Racine qui Ta le plus aimé, et c'est pourquoi nous retrouvons dans son Andromaque cette hardiesse ingénue de moyens, cette vérité d'observation, cette pureté de lignes, cet équilibre ou cette eurythmie^ qui nous charment surtout dans la sculpture grecque. Je dis dans la sculpture : car, sur la tragédie grecque, je n'oserais émettre un avis, et si, pour ma part, je préfère de beaucoup Racine à Euripide ou à Sophocle même, c'est tout bas, et sans avoir ici le courage ou la témérité de vous le dire *.

Ce n'est pas seulement dans la forme, c'est également dans le fond que je retrouve cette couleur grecque; et, à ce propos, l'occasion serait belle, si je ne craignais d'être un peu long, de rechercher ce que c'est

1. Je serai plus hardi sur le papier; et, sans décider tout à fait la question, je dirai que les hellénistes, en général, me paraissent raisonner sur ce point comme s'il n'était rien intervenu dans le monde depuis Sophocle jusqu'à Racine. Passe donc pour l'architecture et même pour la sculpture ! Encore qu'il y eût à dire, les Grecs avaient tout ce qu'il faut pour y exceller, et, de plus que nous, l'avantage de l'éducation de l'œil par le nu; mais, pour la peinture, l'insigne laideur de quelques vases grecs nous permet de croire qu'il n'y a point de Zeuxis ou d'Âpclles qui ne le cédât à im Corrège ou à un Léonard ; et en littérature, il serait bien extraordinaire que deux mille ans se fussent écoulés sans rien apporter à un Racine que n'eussent possédé comme lui un Euripido ou un ^Sophocle.

dans V Attila de Corneille, ou dans sa fiodogune, que cette couleur locale qu'on y a tant vantée, qu'il y vantait lui-même aux dépens de Racine *. Mais si les mots, si les noms d'Andromaque et d'Hermione, de Pyrrhus et d'Oreste, ont, eux seuls, ce pouvoir que nous disions, d'évoquer tout un long cortège de souvenirs dont le temps les a rendus comme inséparables ', je ne crois pas qu'il se soit nulle part plus poétiquement manifesté que dans VAndromaque de Racine, à moins que ce ne soit dans son Iphigénie ou dans sa Phèdre encore.

Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle.

Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle !

Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants.

Entrant à la lueur de nos palais hrûlants,

Sur tous mes frères morts se faisant un passage

Et de sang tout couvert échauffant le carnage...

Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,

Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.

Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue.

Non, en vérité, je ne sache pas de tableau qui donne en quelques traits une impression plus vive ou même plus colorée, dont les détails soient plus précis, ni qui nous reporte plus rapidement aux temps barbares encore , et comme préhistoriques, où Racine a placé son action. Son Andromaque est bien grecque ; elle Test autant qu'on le puisse être; et je veux dire par là, non seulement autant qu'elle le pouvait être au xvu® siècle, mais encore autant qu'elle le pourrait, jusque de nos jours mêmes.

1. On connaît le mot de Corneille au sujet du Bajazet de Racine, qu'il ne trouvait pas assez twc

2. C'est ce que voulait dire Boileau, dont pourtant on se moque, lorsqu'il écrivait les deux vers :

O lo plaisant projet d'un poète igrnorant Qui de tant de héros va cnoisir Childebrand.

Ce n'était pas qu'il eût lui-même aucun grief contre Childebrand,

Ii4 CONFÉRENCES DE L'ODÉON.

D'ailleurs, et en môme temps qu'il donnait à son Andromaque cette couleur antique, Racine, vous le savez, ne manquait pas à lui donner aussi la couleur de son temps ; et les mœurs ou la politesse de Versailles respirent encore aujourd'hui dans ses vers. C'est un caractère de son œuvre sur lequel on a trop souvent insisté pour que j'y revienne une fois de plus. Je me borne donc à dire qu'en le notant on l'exagère, et qu'assurément ni Louis XIV n'avait la cruauté de Pyrrhus, ni M^^' de La Vallière ou M"* de Montespan les façons de parler d'Andromaque. Vous verrez, je crois, d'autre part, lorsque nous en viendrons à Phèdre^ que les mœurs de cour au xv!!** siècle différaient encore assez de celles que Racine s'est plu à peindre dans ses tragédies. Mais, pour le moment, il nous suffît qu'il y ait quelque chose de vrai dans l'observation, et que cette représentation des mœurs de cour, en s'ajoutant pour sa part à la poésie naturelle de ces sujets antiques, leur donne aujourd'hui pour nous une signification et un attrait de plus.

Enfin, messieurs, grecque et classique^ Andromaque n'en est pas moins moderne ou même contemporaine, et peut-être, comme je vous le disais au début de cette conférence, est-ce la première de nos tragédies, — j'entends la première en date — où nous nous retrouvions

mais c'est que lo nom de Childebrand n'évoquait dans sa mémoire qu'un souvenir confus de temps barbares et grossiers. De même et pour les mêmes raisons, Voltaire, cent ans plus tard, s'étonnait, en ricanant, que Corneille eût songé, paraît-il, à donner le nom ôHIildecone à la fiancée de son Attila. Sur quoi, je m'étonne qu*un éditeur moderne se soit étonné de Tétonnemcnt de Voltaire. Je le renvoie donc à Labiche, dont la moilic du comique est faite des noms qu'il donnait à ses personnages : Mistingue, Lenglumé, Vancouver, Nonancourt, Bcauperthuis, Fadiuard, Dardard, Krampach, etc., etc.

ANDROMAQUE. di5

tout entiers. Car, on dit quelquefois que la langue de Corneille a vieilli, et, en vérité, je crains que Ton ne se trompe d*un nfiot. Est-ce quela langue des Provinciales, qui sont de 4656, a vieilli? et, mieux encore que cela, est-ce que, dans Tœuvre de Corneille, la langue du Cid et du Menteur n'est pas plus jeune que celle de Bodogune ou d'Héraclius'i Mais ce qui a vieilli, messieurs, ce sont les sentiments qui sont, eux, les sentiments de 1645, expressément marqués de certains caractères que Ton pourrait énumérer, si c'en était le temps, et sensiblement différents de ceux qui les avaient précédés, ou qui devaient les suivre. Regardez-y donc d'unpeuprès, ou plutôt de très près : c'est à peine si la langue de Racine, en tant que langue, a moins vieilli que celle de Corneille :

Ahl de quel souvenir viens-tu frapper mon âme I Quoi, Céphise, j'irai voir expirer encor Ce fils, ma seule joie, et l'image d'Hector; Ce fils, que de sa flamme il me laissa pour gage. Hélas! je m'en souviens, le jour que son courage Lui fit chercher Achille ou plutôt le trépas» n demanda son fils et le prit dans ses bras.

« Chère épouse, dit-il, en essuyant mes larmes, J'ignore quel succès" le sort garde à mes armes, Je te laisse mon fils pour gage de ma foi S'il me perd, je prétends qu'il me retrouve en toi. Si d'un heureux hymçn la mémoire t'est chère, Montre au fils à quel point tu chérissais le père. »

« Hymen » et « gage » , « flamme » et « trépas » , ce sont sans doute là des expressions aussi surannées que celles de Corneille, puisque aussi bien ce sont les siennes. Un Parnassien ne craindrait pas de chicaner Racine sur ses rîmes. Et, dans ces douzes vers, un lexicographe s'aviserait peut-être que le vocabulaire du poète est assez restreint. Mais les sentiments sont si justes, l'accent en

est si pénétrant, le contour ou le dessin psychologique en est si naturel, Tâme humaine enfin y est si bien aperçue et rendue en son fonds, — « sous l'aspect de l'éternité », pour me servir du mot d'un philosophe, — c[u'un barbare seul pourrait songer au reste, et qu'aussi longtemps qu'il y aura des veuves séparées d'un mari par une brusque surprise de la mort, elles rediront dans leur lamentation les vers immortels d'Andromaque. Elles les rediront moins beaux, et peutêtre surtout moins simples, mais elles les rediront!... Faites attention encore au rôle entier d'Hermione, et voyez si la psychologie de la jalousie n'y est pas épuisée...

Que si maintenant, messieurs, nous essayons de mesurer le progrès accompli, nous pouvons, vous pourrez, après la représentation dUAhdromaquey vous le résumer en peu de mots.

Premièrement, la loi promulguée, si je puis ainsi dh^e, par Corneille dans son Cid, et comme renforcée ou même exagérée déjà dans sa Rodogune — et depuis, dans son Héraclim ou dans son Attila — Racine, dans son Andromaque, l'a dégagée de ce qu'elle avait encore de trop rigide ou de trop absolu. L'action dramatique est bien toujours pour lui, comme pour Corneille, une manifestation du pouvoir de la volonté, mais il ne lui paraît pas que cette volonté doive être nécessairement conçue comme une force aveugle et consciente à la fois; — aveugle, quant aux motifs qu'elle pourrait avoir de changer la direction de son effort, consciente, jusqu'au délire de l'orgueil, de l'inflexibilité de cet effort même ; — ni surtout comme une force en tout temps analogue, identique, ou égale à soi-même. Quelle qu'en soit l'origine, il suffit à Racine que des résolutions ou des décisions humaines fassent le ressort agissant de ses drames, et,

décisions ou résolutions, vous verrez dans Phèdre qu'il n'hésite pas, quand la vérité le demande, à les faire surgir du fond de l'inconscient en les rapportant, comme à leur cause, à la fatalité passionnelle. Mais ce qu'il hésite encore moins à peindre, ou plutôt ce qu'il aime à représenter, ce sont les fluctuations de la volonté même, ce sont surtout ses perplexités ; et ainsi la loi du théâtre, au lieu de contrarier chez lui l'imitation de la vie, y concourt, — et l'achève.

En second lieu, ce que le paradoxe de Beaumarchais, qui sera celui de Diderot, de Mercier, de quelques-uns aussi de nos romantiques, peut contenir de vérité, Racine, dans son Andromaque^ l'a réalisé quelque cent ans à l'avance, en restreignant la part de Thistoire dans le drame pour, au contraire, y augmenter d'autant celle de la vérité générale. C'est ce que l'on exprime quelquefois en disant que, tandis que, dans Rodogune, les caractères sont subordonnés aux situations, inversement, dans Andromaque, les situations sont subordonnées aux caractères. User d'abord et, plus tard, abuser de l'histoire pour authentiquer des situations invraisemblables, des sentiments inhumains, et des dénouements extraordinaires, c'est ce que Corneille avait fait. Mais Racine, lui, parti de l'observation, et ne tâchant qu'à peindre des sentiments qui fussent de tous les temps et de tous les lieux, dans des situations ordinaires, pour ne pas dire quotidiennes, n'a cherché .dans l'histoire que le moyen de les rendre tragiques ou uniques. Toutes les mères ont tremblé pour leur fils, mais une seule s'est trouvée dans la condition d'Andromaque; et il ne s'est rencontré qu'une Hermione, mais toutes les duchesses ou toutes les blanchisseuses ont ressenti comme elle les tortures de la jalousie...

Et il en est arrivé ceci : qu'en traitant la tragédie de^

cette manière toute nouvelle, Racine, de purement oraioire qu'elle était encore dans rœuvre de Corneille, Ta rendue, messieurs, proprement poétique. Si ce n'est pas celui de ses titres de gloire sur lequel on a le plus insisté, ce n'en est pas peut-être le moindre, et nous le verrons bien quand nous nous occuperons prochainement de sa Phèdre,,,

3 décembre 189i.

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