‹ Conférences de l'Odéon: les époques du théàtre françaisChapitre 11 sur 35 · CINQUIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME CONFÉRENCE

MeSDAMES ET MESSIEURS,

Essayons aujourd'hui de nous représenter un homme et un moment, presque également uniques, si j'ose ainsi parler, dans l'histoire de la littérature et de la société françaises. Le moment; — c'est celui de la première représentation diAndromaque, au mois de novembre 1667 ; et l'homme, — c'est Racine.

Il était alors âgé d'environ vingt-huit ans. Bien né, d'une bonne famille bourgeoise ; bien élevé, dans cette austère et sainte maison de Port-Royal, dont il était l'enfant prodigue après en avoir été jadis l'enfant gâté; bien fait de sa personne, agréable avoir, ayant quelque chose en lui du charme simple et de l'élégante noblesse de sa poésie ; chrétien au fond du cœur, païen par tous ses sens, je doute s'il y a jamais eu de génie plus ouvert à toutes les influences, plus capable, selon l'énergique expression d'un poète, de se les convertir « en sang

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et en nourriture »; plus semblable à son temps, et !

cependant plus original... Je ne sache pas qu'il ait été 3

très curieux de science, de mathématiques ou de physique, non plus que de politique, et, si je crois devoir en faire en passant la remarque, c'est, qu'en vérité, on le lui a reproché... Mais, dans les limites, et comme qui dirait dans la circonférence de son art, comprenant tout et les beautés de tout, également touché de la douceur de Virgile et des polissonneries, — qu'on dit exquises, — d'Aristophane ; également sensible aux mièvreries langoureuses de VAstrée et aux beautés fortes de la Bodogune de Corneille ; capable, tour à tour, ou presque en même temps, d'écrire sa Bérénice, la plus délicieu,se, mais surtout la plus noble élégie qu'il y ait dans la langue française, et quelques-unes des plus mordantes épigrammes dont s'égayent nos Anthologies; enfin, les yeux et la mémoire emplis du luxe, de l'éclat, de la splendeur dont brillait la cour la plus polie qui fût alors au monde ; observateur attentif, pénétrant et profond ; jamais homme, peut-être, n'a plus reçu ni plus rendu, transformant comme en or tout ce qu'il touchait, épurant au foyer de son imagination tout ce qu'il empruntait, et, du tribut de tout le monde, composant les œuvres à la fois les plus savantes et les plus claires, les plus inimitables et les plus inventées qu'il y ait, je pense, dans aucun art... Même les défauts n'en ont rien qui déplaise, ou plutôt on les aime; et ne pourrait-on pas dire qu'en s'ajoutant à la perfection de son Andromaque ou de son Iphigénie, pour les rendre plus humaines, ils les animent, — et leur donnent un degré de plus de ressemblance avec la vie?...

Voilà l'homme, et voici le moment.

Corneille, au printemps de la même année 1 667, venait de faire jouer cet Attila dont il ne demeure guère au-

jottrd'hui qu'un titre, — et le souvenir d'une plate épigramme de Boileau. La pièce commençait par ces vers :

Us ne sont pas venus, nos deux rois ? Qu'on leur die Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila s'ennuie...

Pourquoi l'emphase affectée de ce début me rappellet-elle toujours la simplicité non moin« voulue de celui de Ruy Bios!

Ruy Blas, fermez la porte, ouvrez cette fenêtre...

Un peu plus loin, au troisième acte, Attila changeait de note, et l'on entendait ce Hun, ce Kalmouck, cet homme jaune, pousser de ces soupirs d'amour :

beauté, qui te fais adorer en tous lieux, Cruel poison de Tâme et doux charme des yeux. Que deviens, quand tu veux, Tautorité suprême, Si tu prends, malgré moi, Fempire de moi-même, Et si cette fierté, qui fait partout la loi.

Ne peut me garantir de la prendre de toi...

Puis, à ces madrigaux, succédaient des rugissements de fureur :

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