DIXIÈME CONFÉRENCE
MËSDAMBS ET MESSIEURS,
Tout semble d'abord un peu singulier dans Thomme dont je voudrais vous entretenir aujourd'hui : Thomme lui-môme... et son œuvre... et sa réputation. Modeste ou médiocre même en son temps, la réputation de Marivaux, vous le savez, n'a pour ainsi dire pas cessé de grandir depuis qu'il est mort; et, aujourd'hui, ni de Destouches, ni de Regnard, ni de Le Sage, il n'est critique ou historien de la littérature qui parle avec autant de respect ou de considération que de l'auteur de la Double Inconstance, dn Jeu de r Amour et du Hasard, des Fausses Confidences, de t Épreuve^ et du Legs. . . Son œuvre n'est pas moins singulière. Non seulement originale, mais unique en son genre, mêlée d'esprit et de mauvais goût, de délicatesse parfois exquise et de libertinage ou de grossièreté môme, de réalisme et de poésie, elle attire et elle repousse, elle charme et elle irrite, elle amuse et elle ennuie. . . Enfin, de l'homme lui-même,
de sa vie, de ses habitudes ou de ses goûts,nousne savons rien, ou peu de chose ; nous n'avons que de vagues renseignements; et sa biographie, mal connue, projette sur son oeuvre presque plus d'ombre que de clarté*...
A quoi cela tient-il ? A beaucoup d'autres raisons, sans doute, mais, si je ne me trompe, à celle-ci principalement, qu'on le considère trop souvent en lui-même, en lui seul, sans avoir assez d'égard à ce qui Ta précédé, à ce qui Ta suivi, — et surtout^ messieurs, au temps dans lequel il a vécu.
Ce qu'il a, en effet, de plus caractéristique, et non pas de moins singulier, c'est d'être de son temps. Vous n'ignorez pas combien cela est rare I Tous, tant que nous sommes, l'hérédité, l'éducation, les traditions de famille, les exemples, les leçons de nos maîtres nous imprègnent plus ou moins profondément de l'esprit dupasse. Quiconque est âgé d'aujourd'hui quarante ans a quelque chose en lui de l'esprit de 1850; et dire d'un homme qu*il a tantôt passé la soixantaine, c'est en dire... qu'il est des environs de 1830. Vraie de tout le monde, l'observation l'est encore davantage de ceux qui font métier d'écrire : auteurs dramatiques, poètes ou romanciers, disciples sans le savoir, imitateurs inconscients de Baudelaire, de Flaubert... ou de Scribe. Mais elle l'était bien plus, elle l'est surtout des écrivains du xvm® siècle, d'un Crébillon ou d'un Voltaire, formés à l'école de la tragédie classique et de l'histoire ; engagés, comme par profession, de toute une partie d'eux-mêmes, l'intellectuelle, dans les souvenirs de l'antiquité ; contemporains à la fois de Louis XIV et de Sé^ miramis, du Régent et de Manlius Capitolinus ; vivant
1. On consultera sur Marivaux le livre de M. G. Larroumct : Jîforivaux, sa vie et ses œuvres t Paris, i882, et une étude de M. Ëmilo Faguet dans son Dix^huitième siècle. Pam, 1890.
LA COMËDIB DE llÀRIVAUX. 219
ainsi comme en partie double; et^ du mouvement dos rues de Paris ou de la conversation libertine du café Procope et du café Gradot, passant le plus naturellement du monde à rimer pour la scène française les fureurs de Rhadamiste, roi dlbérie, ou les remords du fils de Clytemnestre et d'Agamemnon... Mais Marivaux» lui, Marivaux est ée son temps, entièrement, uniquement de son temps ; il en est h, fond, comme on dit en termes familiers ; il n*est que de son temps ; et c'est pourquoi, si nous voulons le comprendre, il nous faut commencer par nous renseigner sur ce temps, Tun des moins connus et pourtant des plus curieux de notre histoire littéraire.
C'est le temps de la querelle des anciens et des modernes; — et je vous en prie, mesdames et messieurs, ne vous figurez pas, sous cette appellation pédantesque, une dispute ridicule, où des savants en %ts échangeraient entre eux moins d'arguments que d'injures, ou de raisons que de horions, non ; mais voyez-y ce qu'il y faut voir ; le commencement ou les symptômes d'une révolution des esprits qui, de nos jours même, n'a pas encore épuisé ni produit toutes ses conséquences. Il ne s'agissait, en effet, à vrai dire, de rien de moins que de savoir si les Grecs et les Latins demeureraient éternellement nos maîtres, les régulateurs de nos jugements, et lôs modèles de notre art... On commençait à se demander s'ils avaient atteint et réalisé pour toujours la perfection en tout genre ; ou, au contraire, si peut-être un Bossuet, dans ses Oraisons funèbres, n'avait pas égalé les chefs-d'œuvre d'un Cicéron et d'un Démosthéne; si Racine, avec son Andromaque ou son Iphigénie, n'avait pas surpassé les Euripide et les Sophocle ; si Molière n'avait
pas laissé loin derrière lui les Plante et les Térence
Disons encore quelque chose de plus : la question sepo-
sait déjà de savoir si nous dépenserions à continuer d'étudier « les anciens » un temps qu'il semblait que Ton emploierait d'une manière plus naturelle et plus utile à observer le présent ou à préparer l'avenir. Et vous le voyez, messieurs, à l'heure qu'il est, au moment même où je parle, il n'est guère de question plus « actuelle », ni plus controversée, ni peut-être enfin plus vitale. C'est dans les dernières années du xvu' siècle qu'on a commencé de l'agiter presque pour la première fois; — et les modernes, qui en ont trouvée beaucoup d'autres, n'ont pas trouvé de partisan ou de défenseur plus convaincu que Marivaux, si l'écho de ses convictions a passé jusque dans le dialogue de ses comédies.
Écoutez plutôt ce bout de scène de ta Fausse suivante :
TRIVELIN
Un beau matin, je me trouvai sans un sou ; comme j'avais besoin d'un prompt secours, et qu'il n'y avait point de temps à perdre, un de mes amis que je rencontrai me proposa de me mener chez un honnête particulier, qui était marié et qui passait sa vie à étudier des langues mortes... Je rentrai chez lui... Là, je n'entendis parler que de sciences, et je remarquai que mon maître était épris de passion pour certains quidams, qu'il appelait des Anciens, et qu'il avait une souveraine antipathie pour d'autres, qu'il appelait des Modernes...
PRONTIN.
Et qu'est-ce que c'est que les Anciens et les Modernes ?
TRIVELIN
Les Anciens... attends; il y en a un dont je sais le nom et qui est le capitaine de la bande : c'est comme qui dirait un Homère. Gonnais-tu cela?
FRONTIN
Non.
TRIVELIN
C'est dommage, car c'était un homme qui parlait bien grec.
FRONTIN
n n'était donc pas Français, cet homme-là?
TRIVELIN
Oh ! que non ! Je pense qu'il était de Québec, quelque part dans cette Egypte, et qu'il vivait du temps du déluge. Nous avons de lui de fort belles Satires, et mon maître l'aimait beaucoup, lui et tous les honnêtes gens de son temps, comme Virgile, Néron, Plutarque, Ulysse et Diogène.
FRONTIN
Je n'ai jamais entendu parler de cette race-là, mais voilà de vilains noms.
TRIVELIN
De vilains noms I C'est que tu n'y es pas accoutumé I Saistu bien qu'il y a plus d'esprit dans ces noms-là que dans tout le royaume de France ?
FRONTIN
Je le crois... Et que veulent dire les Modernes ?
TRIVELIN
Tu m'écartes de mon sujet, mais n'importe : les Modernes, c'est comme qui dirait... toi, par exemple*
FRONTIN
Ho, ho 1 je suis un Moderne, moi I
TRIVELIN
Oui vraiment, tu es un Moderne» et des plus Modernes : il n'y a que l'enfant qui vient de naître qui l'est plus que toi, car il ne fait que d'arriver...
Je ne vous donne pas ces plaisanteries , mesdames et messieurs, pour être de bien bon goût, ou plutôt, avouons-le, ce Trivelin, quand il se joue, a vraiment la
main lourde ; mais elles sont caractéristiques ; et, sans doute, pour les mettre à la scène, pour les y développer avec tant de complaisance, — car je ne vous ai pas tout lu, — il fallait que la question tînt bien au cœur do Marivaux.
Trivelin, d'ailleurs, n*omet pas d'ajouter que, si son mattre aimait les Anciens, sa maîtresse, au contraire « estimait bien autrement les Modernes que les Anciens», — et c'est un second trait, si je puis ainsi dire, de la physionomie du xyiii® siècle à son début. M"® Dacier mise à part — qui était presque un homme — toutes les femmes alors étaient modernes. Elles le sont toujours un peu, vous le savez, mesdames, en fait de littérature, par une espèce d'horreur instinctive de la vieillesse et des modes de Tannée dernièiCe... Mais elles Tétaient plus que jamais en ce temps-là, par un esprit de révolte, très naturel et très légitime, contre Tétat d'infériorité intellectuelle et morale où il faut bien convenir que le XVII'' siècle les avait maintenues K
Avez-vous remarqué à ce propos, messieurs, que dans
1. Voici, à cet égai'd, un curieux passage de Bossuet : « Les daines modestes et chrétiennes voudront bien entendre en ce lieu les vérités de leur sexe. Leur plus grand malheur, chrétiens, c'est qu'ordinairement le désir de plaire est leur passion dominante; et comme, pour le malheur des hommes» elles n'y réusftissent q\vd trop facilement, il ne faut pas s'étonner si leur vanité est souvent extrême, étant nourrie et fortifiée par une complaisance presque universelle... Que si elles se sentent dans l'esprit quelques avantages plus considérables^ ^mblen les voit-9ii etnpi^essées à les faire éclater dans leurs entretiens l et quel parait leur triomphe, lorsqu'elles s'imaginent charmer totit le mondeîC'est la raison principale pour laquelle, si je ne me trompe, on les exclut des sciences, parce que, quand elles pourraient les acquérir, elles auraient trop de peine à les porter : de sorte que si on Icub défend cette appltcaiien, ce n'eet pas tant, à mon avis, dans la crainte d'engager leur esprit à une entret)l'isc ti*op haute, que dans celle d'exposer leur humilité â Uûô éps^Bûto trop dange^use. » «^ i^heyyHqué tfe êàtntt Cûthêrinê.
cette lutte qu*ils avaient entreprise contre le mauvais goût de leur temps, les Boileau, les La Bruyère, et Molière même, ayant réussi presque en tout, avaient pourtant complètement échoué contre la préciosité?... Oh! sans doute, oui, nous rions de bon cœur aux Précieuses ridicules^ à ï École des femmes, aux Femmes savantes^ — je veux dire : nous autres hommes, car si j'avais l'honneur ou le plaisir d'être femme» il me semble que tes plaisanteries desChrysale, des Arnolphe et des Gorgibus me paraîtraient en vérité plus grossières que divertissantes; — mais ce qui nous permet d'y rire aujourd'hui sans remords, c'est qu'on ne saurait d'ailieurs se le dissimuler : Molière a perdu la bataille... Il n'a pas été plus tôt mort que toutes ces petites sociétés^
Que d'un coup de son art il avait difTamées,
se sont reformées ; que les ruelles se sont rouvertes ou transformées en salons ; et que, dans les petits écrits de M'^^de Lambert comme dans les Dialogues ^ dans les Éloges de Fontenelle, ou comme encore dans les Sermôm de Massillon, la préciosité, de plus belle, a recommencé de fleurir. En voulez- vous une preuve? Dans la bouche même d'Armande ou de Madelon, Molière a-t-il rienmi^ qui soit plus amusant que certaines phrases de Massillon, — dont je n'aurai pas le mauvais goût d'essayer ici dif vous faire rire, — ou que tel trait de M** de Lambert, qui me revient tout à point en mémoire? Elle écrit à son ami Saci, le traducteur de Pline^ et, quelques mots do latin s'étant glissés sous sa plume, elle s'en excuse dans les termes suivants : «< ïl me semble qu'avec vous, cher Saci, en me mêlant de citer, je franchis les bornes de la pudeur.*, et que je vous fais part de mes débauches secrètes ». Je ne saurais dire si Marivaux a ft^quenté
chez M'^^de Lambert, mais nul n'en eût été plus digne; et ce que nous savons avec certitude, c'est que tous les amis littéraires de la précieuse marquise furent aussi les siens»
Pourquoi, d'ailleurs, la préciosité renaissait-elle ainsi des ruines que Molière en croyait avoir faites? Il me semble qu'on peut le dire. C'est qu'elle était alors l'expression d'une nécessité sociale. C'est qu'en même temps qu'elle était une façon de parler, la préciosité était une façon de sentir. En essayant d'y plier, d'y amener, d'y former les hommes, c'est que c'était à la politesse aussi que les femmes les formaient : — à l'usage du monde, à la finesse, à l'agrément, à la délicatesse des manières et des sentiments. Et, en vérité, quand on y songe, peut-on nier que la.littérature du xvii* siècle, que l'éloquence même de Bossuet et de Bourdaloue, que la tragédie de Corneille et la comédie de Molière, que la satire de Boileau et de La Bruyère, — quelque éclat dentelles brillent, et quelque estime que l'on en fasse, — eussent pourtant manqué de certaines qualités de souplesse, de grâce, de charme, que sans doute le commerce des femmes y pouvait seul insinuer? Cette grande littérature avait quelque chose de trop viril ; — entendez, alternativement et selon les genres, quelque chose tantôt de trop grave ou de trop austère, et tantôt quelque chose de trop libre ou de trop cynique. Dans l'intérêt même, non seulement de la littérature, mais de la civilisation, il était donc bon, il était nécessaire que les précieuses reprissent leur tâche interrompue par Molière ; — et justement^ pour les y aider, elles n'allaient pas trouver d'auxiliaire plus dévoué que notre Marivaux, d'allié plus utile que l'homme dont le nom mèma est devenu synonyme de tout ce qu'une certaine manière de dire les choses leur donne parfois de bizarrerie, mais si sou*
vent aussi de grâce provocante et coquette, de charme insinuant ou subtil, d'agrément qui pique ou qui réveille, et de profondeur psychologique.
Ajoutons un trait encore, qui est bien de notre auteur et de son temps à la fois. C'est alors, mesdames, aux environs de 1730, qu'à la faveur de la préciosité peut-être, la sensibilité commence de poindre ; et, selon le mot de Michelet, « que Tàme française, un peu légère, mobile et refroidie jusque-là par le convenu, par Tartiiiciel, semble gagner un degré de chaleur ». C'est ce que les dates prouvent assez éloquemment. Le Jeu de l* Amour et du Hasard est de 1730; Manon Lescaut parait, pour la première fois, en 1731 ; et Zaïre, enfin, est de 1732. Il y a là plus qu'une coïncidence. Vous allez tout à l'heure voir jouer le Jeu de l'Amour et du Hasard; jeudi prochain, vous entendrez Zaïre; permettez-moi de remettre, ici, sous vos yeux le récit de l'ensevelissement de Manon :
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le ciel ne me trouva point sans doute assez rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné depuis une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse. Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir, mais je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l'enterrer et d'attendre la mort sur sa fosse. J'étais déjà si proche de ma fin, par l'affaiblissement que le jeûne et la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j'avais apportées. Elles me rendirent autant de force qu'il en fallait pour le triste office que j'allais exécuter. Il ne m'était pas difficile d'ouvrir la terre dans le lieu où je me trouvais : c'était une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée pour m'en servir à creu-
S26 GONFfiRENGfiS DB L'ODËON.
ser» mais j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse ; jV plaçai l'idole de mon cœur, après avoir pris soin de ^envelopper de tous itiës habits pour empêcher le sable de la tottèher. le ïie la mis dans cet état qu'après ra\nDir embrassée mille fois avec toute l'attieur du plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle j je la considérai longtemps : je ne pouvais me résoudre à fermer sa fosse. Enfin, mes forces recôinifiehçânl à s'afraiblir et craignant d'en manquer tout à îkil àVànt la fin de mon etalreprise, j'ensevelis pour toUjo«^B danè le sein dô la tterre ce qu'elle avait porté de plus parfait et de pliis aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et, fermant les yeux avec le dessein de ûeles ouvrir jamais, j*invoquai le secours du ciel et j'âlténdié là taàïX avec itnpatience».
Vous le savez, messieurs, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, cinquante ou soixante ans plus lard, retrouveront seuls de pareils accents. Ce n'est donc pas de Rousseau ni de Diderot, comme on le dit quelquefois encore; ce n'est pas des environs de 1750, mais de ceux de 1730, vous le voyez; c'est de Prévost et de Marivaux, que date Tavèoemeot de U ^ensilnlité dans notre littérature. -^ Gomme lés héros des romans de Prévost, comîtttô ceux de rièvéhinii et dû Ùdyèn de Kilkrine, les personnages dô la comédie de Marivaux sont sensibles : sensibles, ses femmes; sensibles, ses amants; sensibles^ ses pères ; sensibles, eniini, jusqu'à ses inten^* dants et jtistju'à ses laquais.
Sensible et précieux, précieux el moderne, vous pensez bien qu'un tel homme ne pouvait guère suivre les exemples même des plus illustres de ées prédécesseurs, ni surtout, comme les Regnard et les Le Sage, -^ nés classique», ceux-là, *— sô prêter docilement aii joug de Molière... N'hèsilons pas k le dire, puisque aussi bien lui-même ne nous Ta pas caché, Marivaux
Lk COMÉDIE DE MARIVAUX; «î
n*àimaii p^s Moiière^ et tout lui déplaisait dans Tau^ leur du Misanthrope : la nature de ses intrigues, trop imitées encore à son gré de Tancienne comédie; la franchise hardiô de son langage^ sotivent Voisine de la crudité ; la généralilé même de ces cafftclêréd universels que Molière aimait à peindre. Aussi lui louma-t-îl résolument le dos, avec un courage ou plutôt une audace qui pouvait lai coûter cher; dont il n'eut pas^ d'ailleurs, à se louer auprès de ses eotitemporains; et qUi ne lui a réussi que dans la mesuré oii, ^- sans le rontoir, sans le savoir peut-être, — il allait imiter Raeine. La comédie de Marivaux, c'est, en effet, mesdames et messieurs^ la tragédie de Raeine, transportée ou transposée, de Tordre de choses où les événements 66 dénouent par la mort) dans Tordre de choses où ils se terminent au mariage; et celte formule vous explique, à la fois, la natut^ de ses intrigues, sa conception du comique et de la comédie, et cette singularité de style qu'on lui a si souvent reprochée.
Notez d'abord les titres de ses pièces, comme ils sont significatifs l Elles s'appellent : la Double Inconstance j ou le Jeu de V Amour et du Hasard^ ou ks Fausses Confidences,,, Supposez que Ton voulût donner des sous-titres aux tragédies de Racine, est-ce que ce ne sont pas ceuxlà qu'on choisirait? Andromaque^ Bérénice^ Bajazet^ Mitkridate, Phèdre, est-ce que ce ne sont pas, s'il y en eut, des jeux, — des Jeux tragiques, des jeux sanglants, des jeux mortels, — mais des jeux de « l'amour et dû hasard » ? Et Andromûque, en particulier, n'est-ce pas « la double inconstance >> : inconstance d'Hermione, qui trahit Oreste pour Pyrrhus; inconstance de Pyrrhus, qui trahit Hermione pour Andromaque ? Pareillement Bérénice,.. Mais Bajazety h son tour, n'est-ce pas la tragédie^ 3'il en fût jamais une, des « fausses c^mfidences » : faut-
à28 CONFÉRENCES DE L'ODÉON,
ses confidences de Bajazet, fausses confidences d*AtalideàRoxane?
Avec quelle insolence et quelle cruaaté
Us se jouaient tous deux de ma crédulité I
Quel penchant, quel plaisir je sentais à les croire !...
Rappelez-Yous encore Mithridate.., Si bien, messieurs, que, sur leur titre seul, les comédies de Marivaux nous apparaissent, passez-moi Texpression, comme des « espèces particulières » dont la tragédie de Racine serait le cas général...
A moins peut-être, si vous Taimez mieux, que l'on ne renverse la phrase... On le peut, sans inconvénient et sans difficulté. Car, de môme que la tragédie de Racine est très voisine de la comédie, de même la comédie de Marivaux est toute -proche de la tragédie. On a souvent noté la ressemblance de Tintrigue de Mithridate avec celle de YAvare;ei la situation de Pyrrhus dans Andro^ moque n'est pas sans quelques rapports avec celle du marquis du Legs» Mais, d'autre part, n'a-t-on pas aussi remarqué que la situation du Jeu de r Amour et du Hasard prise au sérieux, c'était Awy J?/as?et,poup faire un drame des Fausses Confidences, que faudrait-il? Tout simplement qu'Araminte, outragée de la façon dont s'y prend Dorante pour lui faire connaître son amour, préférât sa dignité de femme à son bonheur. Dans la tragédie de Racine, comme dans la comédie de Marivaux, à ne regarder encore que les seules apparences, nous sommes donc sur la limite précise qui sépare le drame de la comédie sentimentale. Et il importe assez peu, mesdames et messieurs, lequel des deux soit l'es-» pèce ou le genre de l'autre, si nous retenons ce point qu'étant des représentations également vraies delà vie,
là tragédie de Racine et la comédie de Marivaux en sont de plus des représentations analogues.
Pénétrons cependant plus avant : voici de bien autres ressemblances. Non seulement dans Phèdre, comme vous l'avez vu, messieurs, mais presque dans toutes les tragédies de Racine, les rôles de femmes sont les plus importants, et on peut soutenir, je crois, sans beaucoup d'exagération, que MMrida^e, mesdames, c'est Monime, comme Bajazet, c'est Roxane.U n'en va pas autrement dans la comédie de Marivaux. Le Jeu de r Amour et du Hasard, c'est Silvia; les Fausses Confidences, c'est Araminte ; et les Dorante ou les Bourguignon, — à plus forte raison les Orgon ou les Remy, — n'ont de raison d'être qu'en elles, par elles, pour elles, à cause ou en fonction d'elles. C'est ce qui était alors nouveau, absolument nouveau, dans notre comédie... Je ne parle pas ici des jeunes filles de Molière, de ses Élise ou de ses Marianne: vous en savez l'étrange insignifiance; mais, dans Tartufe, Elmire n'est qu'un ressort, si je puis ainsi dire ; la Célimène du Misanthrope n'est que l'antithèse ou la contre-partie d'Alceste; et, dans Y École des Femmes, Agnès n'a de raison d'être que de mettre en défaut la prétendue sagesse d'Arnolphe. Et elles vivent, parce qu'elles isont les créatures de Molière, mais ce sont pourtant des moyens ou des types autant que des personnes ; elles n'existent pas pour elles-mêmes ; et ce sont, pour ainsi parler, des créations accidentelles ou occasionnelles. Dans la comédie de Marivaux, au contraire, ce sont bien des femmes qui occupent le premier plan ; c'est pour elles que la pièce est faite, et si l'on les en était, la comédie s'évanouirait avec elles.
De cette importance donnée aux rôles de femmes il en résulte naturellement que les comédies de Marivaux, — je ne dis pas toutes, mais les plus caractéristiques,
tdO CONFËRSNGES Dfi LODËON.
celles qui lui ressemblent h lûi^méme le plus, «^ sout des comédies d'amour. Il est trop galant bomme, en eiîct^ pour nous amuser, cinq actes durant^ comme l'auteur des Femmes suvanteê^ aux dépens de trois pauvres femmes qui n'ont d'autre tort, après tout, quo d'aimer à savoir que ce n'est pas le soleil qui tourne aàtour de la terre^ ou que de préférer la lecture des vers de M. Trissotin aux soins du pot^ttu^feu... Mais, comme récrivait une impératrice à une reine> ^i « le seul vrai bonheur en ce monde pour une femme, c'est un heureux mariage ^ » , voilà ce que Marivaux a bien vu, [ et voilà ce qui va faire le fond de ses comédies. Filles ou veuves, bourgeoises ou demi-paysannes, toutes ses Âraminte et toutes ses Silvia, toutes ses Hortense et toutes ses Angélique n'ont de visée qu'au mariage ; et, comme aucune d'elles ne voudrait se marier sans amour, l'intrigue de ses pièces n'a pour objet que de libérer, que d'affiranchir leur droit d'aimer de tout ce que les préjuges y opposent d'obstacle ou de retardement. N'est-ce pas encore ici l'objet de la tragédie de Racine? et que Veulent atitre chos^, mesdames, les Hermione, les Roxane ou les PhMre? Seulement, voici la différence : les coïnédiès de Marivaux se lerminent justement au point où les tragédies de Racine commencent ; et c'est ce qui fttit qu'en étant des pièces d'amour, elles ne <(^ssent pourtant pas d être des comédies.
J'insisterais, je devrais insister, si je ne craign«^s, en insistant, de vous donner moi-m^me une autre espèce de comédie. De quelque manière, en effet, que l'on s'y
1. Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 4 mai 1170 : Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy-Argentcau, publiée^ pap MM. d'Arneth et Oeffroy. Pl*is, 18ÎS,
LA COMÈDIS DS MARIVAUX. iSl
pretihe» et quand cd serait pour en dire les plftô Jolies choseà du monde, il y a toujours quelque ridicule àdis'^ sérier publiquement sur Tamouri... et ce i^nre de cau« série préfère un auditoire moins nombreux. 4* Permette*moi donc de me dérober. C'est d'ailleurs ««ses si vous voyeÉ bien qu'auts^t Taîtiour une fois form^î mais sur* tout lié) devient une matière aisément tragique» ^ s'il est déçu, ê*il est dédaigné, s'il est trom^^ -« autant, au contraire, quand on se borne à nous le montrer qui se forme, il est facile de le maintenir au ton de la comé'^ die. C'est ce que IfarivauK a su Mt^ avee infiniment d'habileté, a J'ai ^et^, disait-il^ ]%i guetté dans le cœur humain toutes les niches différentes où peut se cacher l'amour lorsqu'il (craint de se montiw, et cha^ cune de mes comédies a pour objet de le faire sortir d'une de ces niches ^ » On te «aurait^ messieurs, mieux dire en quoi te /eu ée VArA9Hr ef ^u ifagûré dif^ fére, tout en y ressemblant) dm Famées Cofn^^encès.Kvi' cune comparaison ne iaurait ïkieux montrer ce qu'il y a d'ingénieusement comique dans la donnée même dos . pièces de Marivaux... Mais changea uii fifiot dans sa phfase, et, au lieu de l'amour^ mettes la jalousie, ^ qui sans doute eh est l'une dés fonsea aigis^s^ --^ et vous retrouvez la tragédie de fiacîfi&.
Ce n'est pourtant pkt tout encore, et voici, je crois, une autre analogie. Rien q«e d'avoir pris, eomoie Racine, les passions de l'aniour pour matière de sa
1. Cette phrase, souvent citée, nous a été conservée, ainsi que plusieurs autres de Marivaux, pat à^Àlembert, qui Ta insérée dans les notes qu'il a mises À fKyti Èhf^ âe MafWùUsc, Ayant déjà cité son Élùtje de CrébUloUj je saisis eelte occasion toute naturelle de recommander la lecture des Éloges de d'Alembert. Ils sont presque tous intéressants, et quetqHes-tfûS d'entre êtix contiennent des renseignements qu'on chercherait inutilem«tti aillûars.
comédie, c'est ce qui a permis à Marivaux de pousser plus avant que personne avant lui, sauf Racine, ne l'avait fait, Tétude, l'analyse, et, comme on disait alors, Vanatomie du cœur. C'est effectivement un trésor d'observations que l'œuvre de Marivaux, d'observations fines, souvent subtiles, souvent profondes, qui ne sont pas moins vraies pour être exprimées d'une façon quelquefois singulière, ou plutôt, mesdames et messieurs, dont j'oserai dire que l'expression paraîtrait moins singulière, si l'observation, moins ingénieuse et moins délicate, était moins neuve elle-même. « Qu'on me trouve un auteur célèbre, ayant approfondi l'âme, et qui dans ses peintures de nous et de nos passions, n'ait pas le style singulier. » Quand Marivaux se défendait ainsi lui-même contre les plaisanteries que ses contemporains faisaient de son style métaphysique, il oubliait précisément Racine, qui n'est jamais moins singulier que lorsqu'il est peut-être le plus neuf ou le plus profond. Mais ce don de dire des choses neuves dans la langue de tout le monde n'appartient, vous le savez sans doute, qu'aux très grands écrivains; et, ne . pouvant les dire avec la même force et la même sim« plicité, reprocherons-nous à Marivaux d'avoir mieux aimé dire des choses neuves d'une façon singulière que des choses banales d'une manière commune?
Vous remarquerez enfin que , chez lui comme chez Racine, le style, la psychologie et l'action ne font qu'un. Pas ou peu d'incidents, rien qui vienne du dehors, mais une succession d*états d'âmes qui s'opposent ou se contrarient — comme, par exemple, dans le Jeu de l'Amour et du Hasard — jusqu'à ce qu'ils finissent par se concilier ; ou qui se succèdent en se précisant, — comme dans ks Fausses Confidences^ — jusqu'à ce qu'ils se connaissent eux-mêmes.
ARAMINTE
Mais» Marton, il a si bonne mine pour un intendant, que je me fais quelques scrupule de le prendre : n'en dirait-on rien?