NEUVIÈME CONFÉRENCE
MESDAMES ET MESSIEURS
Le grand Corneille et le tendre Racine venaient d'être plongés dans les ténèbres du tombeau : leurs mausolées étaient placés aux deux côtés du trône qu'ils avaient occupé. La Muse de la tragédie était penchée sur Turne de Pompée, et fixait des regards de désolation sur Rodogune, Cinna, Phèdre, Andromaque et Britannîcns. Elle était tombée dans une léthargie profonde; son âme, usée par la douleur, n'avait plus la force que donne le désespoir; dans Texcès de son abattement, son poignard était échappé de ses mains. Un mortel, fier et courageux, enveloppé de deuil, s'avance avec intrépidité, ramasse le poignard, et s'écrie : « Muse, ranime-toi, je vais te rendre ta splendeur. »
La Terreur entendit sa voix et parut sur la scène : « Tu me rappelles à la lumière, et ton génie me donne un nouvel être, » dit-elle avec transport.
A ces mots, elle saisit une coupe ensanglantée, marcha devant lui, et fit retentir le Mont Sacré du nom de Crébillon. La Muse reprit ses sens; les cendres de Corneille et de Racine se ranimèrent, et leur successeur fut placé sur le trône, entre les deux tombeaux.
La mort impitoyable l'en a précipité...
C'est, messieurs, en ces termes, — je ne veux pas dire emphatiques, mais un peu trop éloquents peut-être, — qu'U y a cent trente ans, le 22 janvier 1763, un homme
RHADAMISTE ET ZÉNOBIE.. i93
d'infiniment d'esprit, l'aimable abbé de Voisenon, l'heureux successeur à la fois du maréchal de Saxe dans les bonnes grâces de M°« Favart et de Prosper Jolyot de Crébillon à l'Académie française, célébrait la mémoire toute récente encore du moins glorieux de ses deux prédécesseurs...
Si vous allez tout à l'heure, en voyant jouer Rhadatniste et Zénobie, souscrire à ce pompeux éloge, non seulement, mesdames et messieurs, je l'ignore, mais je n'oserais pas même essayer de le prévoir. Ce serait trop m'aventurer. Il y a plus d'un demi-siècle, en effet, que l'on n'a joué Rhadamiste sur une scène française, puisque c'était le 28 mai 1829, et ni vous ni moi n'étions nés, ou du moins ne fréquentions le théâtre, en ce temps-là. N'est-ce pas peut-être une raison pour que la pièce vous intéresse, et qu'à défaut de tout autre attrait elle ait au moins celui de la nouveauté?... Mais, quoi qu'il en advienne, ce qui subsiste en tout cas du jugement de Voisenon, homme de théâtre lui-même, — et ce qu'il est d'abord intéressant d'en retenir, — c'est, en premier lieu, l'estime singulière que vous voyez que l'on faisait encore, en 1763, de Crébillon le tragique; et c'est, en second lieu, cette remarque, assez importante pour l'histoire du théâtre, qu'au témoignage des meilleurs juges, en 1 763, — non plus encore, mais déjà I — on ne trouvait à nommer, entre Racine, qui avait cessé d'écrire en 1677, et Voltaire, dont la première tragédie, son Œdipe, est de 1718, on ne trouvait à citer que le seul Crébillon. Tous les autres avaient disparu...
Ce n'est pas, à la vérité, que l'on n'ait essayé plus d'une fois depuis lors de combler, de remplir, de diminuer au moins ce long intervalle de près de cinquante ans ; et, sans reparler ici de Pradon ni de Longepierre, de l'abbé Abeille ni de l'abbé Genest, on a réclamé tour
in CONFERENCES DE L'ODÉON.
à tour pour Campistron, dont VAndronic, — son chefd'œuvre, — est de 1685, ou pour La Fosse, dont le Manlius Capitolinus parut en 1698. Jusque dans les dernières années de la Restauration, Villemain, par exemple, mettait encore Manlius fort au-dessus du médiocre. Même, il y trouvait des parties admirables, et quelquesunes de « sublimes ». L'honneur en revenait sans doute à Talma. Mais aujourd'hui, messieurs, si j'essayais de vous donner ime idée de cette pièce admirable, si je vous en lisais quelques vers seulement, vous seriez... dégoûtés, j'ose le (Kre, de ce qu'elle offre de ressemblances vraiment scandaleuses avec tout ce qui l'avait elle-même précédée ^
1 . YiUemaiii avait vu Talma dans Manlius ; il nous le dit lui-même ; «t le génie de l'acteur l'a trompé sur la valeur de la pièce. Voici quelques vers de Manlius :
Je viens savoir de voui^, seigneur, ce qu'il faut croire D'an bruit qui se répand et blesse votre gloire...
C'est le discours d'Achille dans Iphigénie :
Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi...
On lit plus loin :
Et suis-je criminel quand, par un doux accueil, J'apaise leur courroux qu'irrite son orgueil?
C'est du Molière, dans le Misanthrope :
Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable? Et lorsque pour me voir ils font de doux efforts , Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors ?
Continuons :
Ainsi, père cruel, ainsi ta barbarie, En éclatant sur moi tombe sur Valérie I
C'est du Corneille :
Père barbare, achève, achève ton ouvrage, Cette seconde hostie est digne de ta rage 1
Terminons par un dernier exemple :
Ah! si le seul récit m'a pu faire frémir,
Quel serai-je, grands Dieux, au spectaolo terrible
RHADAMISTE ET ZENOBIE. 195
Je me bornerai donc à vous donner en passant la seule raison que j'eusse de nommer ifcfan/ÎMS et Andronic : c'est que ce sont deux des premières pièces où, sous le déguisement des noms grecs et romains, on ait essayé de traiter, comme autrefois Racine en son Bajazet, des sujets presque modernes. Manlius en effet... c'est Man-^ Im^.-mais c'est aussi la conjuration des Espagnols contre Venise, et le sujet déjà traité par l'Anglais Thomas Otway dans sa Venice préservée; comme Andronic c'est, si l'on veut, une intrigue de la cour de Byzance, mais c'est aussi l'histoire de don Carlos et de Philippe II, et c'est le sujet que Schiller traitera plus tard dans son Don Carlos»,»
n ne vous paraîtra pas indifférent, après cela, je l'espère, de savoir que l'un et l'autre sujet sont empruntés de l'abbé de Saint-Réal, un historien romancier presque
De tout ce qui peut rendre une vengeance horrible ! Ah! fuyons» dérobons nos mains à ces forfaits!
Mais où fuir?...
C'est le passage assez connu de Phèdre.
Lorsque La Fosse est livré à lui-même, trois yers, entre cent autres, donneront d'ailleurs une idée de son style :
Je sais qu^en nos projets Tardeur qui vous inspire Vous saura suggérer tout ce qu'il faudra dire. Ce n'est pas tout encore, vous avez su^ je croi, Qu'hier Servilius est arrivé chez moi.
Quant à la tragédie d'Otway : Venice preserved^ antérieure de seize ans au Manlius de La Fosse, et d'ailleurs inspirée de la Nouvelle historique do Saint-Réal, qui parut en 1674, je ne sache guère d'exemple sur lequel on puisse mieux étudier les différences du tempérament anglais et du tempérament français. C'est ce que Voltaire a fait brièvement dans la préface de son Brutus» M. Taine, depuis, a également étudié la tragédie d'Otway dans son Histoire de la littérature anglaise; et, de quelques scènes qu'il en a traduites, M. Zola s'est inspiré pour écrire une ou deux pages de sa Hana»
plus oublié lui-même que La Fosse et que Campistron, mais plus injustement peut-être... C'est un nouvel exemple de cette pénétration réciproque du roman et du théâtre dont nous avons eu l'occasion de dire déjà quelques mots en parlant de Turcaret. Les deux genres vont faire entre eux maintenant des échanges plus nombreux tous les jours...
Non que Corneille et Racine, une ou deux fois, n'eussent dérivé leur inspiration de cette source inférieure, — Corneille en son Don Sanche et Racine en son Bajazet, peut-être même en son Mithridate^ — mais enfin, d'une manière générale, et par opposition à leurs contemporains, ou surtout à leurs prédécesseurs, l'histoire leur avait suffi — comme la nature à Molière — je veux dire Tite-Live et Tacite, la poésie, la mythologie, les Actes des Martyrs y l'Ancien Testament... Et, en effet, le mélange ou la confusion du roman et du drame, utile ou même avantageux quelquefois au roman, est au contraire presque toujours dangereux au drame, et toujours funeste à la tragédie. C'est précisément ce que nous allons voir en nous occupant de Rhadamiste et de Crébillon. Grand Useur de romans, admirateur passionné de ce Gascon de La Calprenède, c'est du théâtre romanesque, si jamais il en fut, que Crébillon a fait; — et rien que du théâtre romanesque. Même quand on croirait qu'il s'inspire de l'histoire, comme justement dans Rhadamiste, c'est un roman qu'il a sous les yeux pour modèle, dont il essaye d'imiter le genre d'intérêt. Et là, dans cette confusion des moyens du drame avec ceux du roman, là est son originalité, sa fâcheuse originalité, — d'ailleurs, — mais enfin son originalité.
Voulez-vous le voir à l'œuvre? Il n'y a rien de plus aisé : c'est un bon homme, de c^ux dont on dit qu'ils n'entendent point malice; et ses procédés ne sont guère
RHADAMISTE ET ZÈNOBIE. 191
moins transparents que ceux de Regnard. Au cours de ses lectures, une aventure de roman Ta donc frappé : celle de Zénobie, je suppose, que Ton a prétendu parfois qu'il avait tirée de la Cléopdlre de La Calprenède, ce qui est une erreur, ou des Annales de Tacite *, ce qui
1. On lit, dans une Notice de M. Auguste Vitu sur Crébillon : « Bhadamiste et Zénobie, qui se place immédiatement après Electre dans l'ordre cl;ironologique, est évidemment la seule tragédie de Crébillon qu*on puisse qualifier de romanesque : cela ne suffit pas à justifier la prédilection qu'on lui attribue pour les fictions de La Calprenède, qui, cinquante ans après la mort de ce célèbre auteur gascon, devaient être singulièrement oubliées et démodées. Un biographe fantaisiste a découvert qu'il serait curieux de rechercher et de transcrire Jes passages de La Calprenède imités par Crébillon; que ne les recherchait-il et ne les transcrivait-il lui-même? Je crois qu'il y aurait perdu son temps. Ce n'est ni dans les dix volumes de Cassandre, ni dans les vingt- trois volumes de Cléopâtre que Crébillon puisa la première idée de Rhadamiste, mais tout simplement dans les Annales de Tacite. »
De dire qu'il y ait dans ce passage presque autant d'erreurs que de lignes, ce serait exagérer, mais il ne s'en faut de guère.
Rhadamiste et Zénobie n'est pas « la seule tragédie de Crébillon qu'on puisse qualifier de romanesque », on le verra tout à l'heure, si seulement on s'entend sur le sens du mot romanesque; et son Idoménée, son Alrée, son Electre, son Pyrrhus enfin, ne sont pas moins romanesques que son Rhadamiste. On peut très bien romancer l'histoire, et tout le monde sait que les Walter Scott, ainsi que les Dumas, l'ont fait avec succès.
« La prédilection qu'on attribue à Crébillon pour les romans de La Calprenède w nous est attestée par son fils, dans un Éloge historique qu'il a fait de son père ; et si ce fils unique, âgé de plus de cinquante ans quand son père mourut, n'en connaissait pas les « prédilections » et les goûts, je demande à quels témoins, de quelle espèce ou qualité, l'histoire se fiera désormais?
Il est d'ailleurs possible que « les fictions de La Calprenède dussent être singulièrement oubliées et démodées, cinquante ans après sa mort », mais elles ne l'étaient pas, voilà le fait; et nous en avons pour preuve les deux rééditions de Cassandre mentionnées par Quérard sous les dates de 1731 et de 1752, comme aussi les trois abrégés qu'on a donnés de Cléopâtre, en 1153, 1769, et 1789. Joignez-y les longues analyses de la Bibliothèque des romans. Les grands conteurs, de la famille de La Calprenède et de Mii« de Scudéri,ne sont
«98 CONFÉRENCES DE L'OBÉON.-
en est une autre : il Ta tirée d'un roman en plusieur» volumes, qui parut de 1648 à 1631, sous le titre de Bérénice, sans nom d'auteur, et que les bibliographes attribuent généralement à Segrais... Il ne vaut ni plus ni moins que tant de romans du même genre et de la môme époque... En possession de son sujet, notre dramaturge commence par dégager de l'interminable récit du romancier tout ce qu'il peut retenir de violences, de meurtres ou d'assassinats, choses sanglantes, choses tragiques donc, choses pathétiques, à ce qu'û croit, par essence ou par définition. Il n'en extrait pas moins soigneusement tout ce qu'il y a trouvé
précipités dans Toubli que par d'autres grands conteurs, comme un PréYost, qui passait encore aussi, lui, vers 1830, pour un maître du roman, jusqu'à ce qu'il eût à son tour été détrôné par George Sand.
La Cléopâtre de La Calprenède n'a jamais eu TÎngt-trois Yolumes, mais douze seulement, et il semble que ce soit assez.
Enfin, il est bien vrai que Tacite a raconté, dans ses Annales — XII, 45 à 51, et XIII, 37, — la romanesque histoire de Rhadamiste et Zénobie, mais ce n'est point dans les Annales que Crébillon l'a puisée, c'est dans la Bérénice de Segrais. U Histoire de Zénobie^ racontée par eUe-môme, en rempUt presque entièrement les deux premier» volumes ; et si Ton veut la preuve que Crébillon s'est bien inspiré du roman, la voici : c'est qu'il n'est fait mention dans les Annales ni de la ville d'Artanisse, autant qu'il me souvienne, ni du personnage de « Mitrane, capitaine des gardes de Rhadamiste », lequel figure précisément dans le roman de Segrais, sous le nom et avec ce titre singulièrement romanesque.
Au surplus, pour rétablir la vérité sur tous ces points, je n'ai pas eu de longues recherches à faire, et, voulant parler de Crébillon, il m'a suffi de relire Y Éloge qu'en a fait d'Alembert, où, sans y attacher d'ailleurs aucune importance, il indique la Cléopâtre, ou la Bérénice^ comme la source du sujet de Rhadamiste. Voyez aussi les frères Parfaict^ et Barbier : Dictionnaire des Anonymes.
Je finirai cette longue note en disant que si j'ai cru devoir la faire si longue, c'est qu'à ma connaissance la Notice de M. Vitu, avec une Étude àeM. G. d'Hugues, professeur à la Faculté des lettres de Dijon, — dont je dois la communication à l'obligeance de M. Stéphen Liégeard, — est la seule un peu récente qu'U y ait sur Crébillon,
d'occasions de monologues, de discours outrageux, de fureurs déclamatoires. Il rapproche aussi les uns des autres tous les coups de théâtre, et il obtient ainsi comme qui dirait un premier dessin de mélodrame.
Alors, de même qu'en chimie, par exemple, on traite un corps au moyen d'un autre, il verse dans le roman de Segrais le Miihridate de Racine, ce qui lui donne une première réaction, ou si vous l'aimez mieux, ime combinaison nouvelle ; et voilà sa Zénobie ou son Isménie — c'est la même personne — placée, comme autrefois Monime, entre l'amour d'un père, Pharasmane, et dos deux fils, Arsame et Rhadamiste. Cette situation entre trois hommes est toujours délicate pour une femme, et vous savez que Gélimène elle-même s'en est fort mal tirée. Mais elle devient terriblement scabreuse quand, au lieu d'être maîtresse encore de sa personne et libre de son choix, l'héroïne, comme dans Rhadamiste^ est déjà la captive du père, et la femme de celui des deux fils qu'elle n'aime pas. Aussi, Grébillon ne s'est-il pas cru capable d'y réussir lui tout seul et, avec une modestie qui l'honore, se souvenant fort k propos de Corneille, il a pensé qu'on lui saurait gré de prêter à sa Zénobie quelque chose, ou pour mieux dire, tout ce qu'il pourrait du langage de PauUne entre Polyeucte et Sévère. C'est ce qu'il a fait et, — sans partager l'admiration de quelques critiques pour le personnage assez heureusement touché de Zénobie, — je conviens qu'il ne l'a pas mal fait.
Du Segrais, messieurs, du Racine, du Corneille, voilà bien du monde, en vérité, voilà beaucoup de collaborateurs, et vous pensez qu'il est temps que Crébillon, à son tour, paye de sa personne. A Dieu ne plaise qu'il s'y refuse ! Pour cela donc, tout plein qu'il est du Grand Cyrus et de la Cléopâtre, il imagine de cacher, deux ac-
tes et demi durant, Tidentité de Zénobie à Rhadamiste, son propra époux, et celle de Rhadamiste, pendant quatre actes et demi, à Pharasmane, son propre père... Et il vous semble que ce ne soit rien, mais c'est tout, si, comme vous le verrez tout à l'heure, de ces deux méprises, la première lui donne sa péripétie, et la seconde son dénouement.
Après cela, que reste-t-il, que de jeter quelques notes raciniennes, — plus raciniennes que Racine, — dans les rôles de tendresse, dans celui de son Xipharès et de sa Monime, je veux dire de son Arsame et de sa Zénobie :
Lève-toi : e'en est trop. Puisque je te pardonne. Que servent les regrets où ton cœur s'abandonne? Va, ce n'est pas à nous que les Dieux ont remis Le pouvoir de punir de si chers ennemis.
Nomme-moi les climats où tu souhaites vivre; Parle; dès ce moment je suis prête h te suivre, Sûre que les remords qui saisissent ton cœur Viennent de ta vertu plus que de ton malheur. Heureuse, si pour toi les soins de Zénobie Pouvaient un jour servir d'exemple à l'Arménie, La rendre comme moi soumise à ton pouvoir, Et l'instruire du moins à suivre son devoir !
Par là-dessus, messieurs, un peu de badigeon à la romaine, de grands mots, des éclats de voix, de grands gestes, dans le rôle de Rhadamiste, naturellement, ou dans celui de Pharasmane :
Quoique d'un vain discours je brave la menace, Je l'avoûrai, je suis surpris de tant d'audace ! De quel front osez-vous, soldat de Corbulon, M'apporter, dans ma cour, les ordres de Néron ? Et depuis quand croit-il qu'au mépris de ma gloire, A ne plus craindre Rome mstruit par la victoire,
Oubliant désormais le soin de ma grandeur, J'aurai plus de respect pour son ambassadeur; Moi, qui formant au joug des peuples invincibles, Ai tant de fois bravé ces Romains si terribles 1...
La tragédie était achevée, il ne s'agissait plus que de la faire Jouer; elle fut donnée pour la première fois, le 23 janvier 1711, avec un prodigieux succès, qui passa celui même et A' Electre et A'Atrée*
Ce succès, messieurs, je n'ai garde de dire que Rhadamiste ne le méritât pas, au moins dans une certaine mesure. Assurément, dans ces combinaisons mêmes, dans leur agencement, il y a de l'adresse, il y a de l'art, il y a presque de l'inspiration. Souvenons-nous d'ailleurs qu'ime tragédie seulement passable n'est pas déjà sifacile à faire. Et, quand il y aurait moins de qualités ou moins démérites que je n'en crois voir dans jR^arfawwfe, je voudrais encore me rappeler le mot de Diderot, — ou plutôt de Chardin. Ils parcouraient ensemble l'exposition de peinture, et Diderot, un peu neuf àla critique d'art, exerçait, sans mesure, aux dépens des pauvres exposants, l'abondance de sa verve et de sa gesticulation, lorsque Chardin l'arrêta et lui dit : « De la douceur, mon ami, de la douceur I Entre tous les tableaux qui sont ici, cherchez le plus mauvais^ et sachez que deux mille malheureux oxd hrisé entre leurs dents leur pinceau, de désespoir de faire jamais aussi mal. » Ëh bien, messieurs, non, j'en conviens, Rhadamiste n'est pas Mithridate ni Britannicus, Horace ni Cinna, — je fais mieux que d'en convenir, et je vais m'appliquer à vous le montrer tout à l'heure, — mais, en vous le montrant j'y mettrai de « la douceur » et, si vous le voulez, nous n'oublierons pas que, depuis 1711, ils sont dix mille, vingt mille, dn^ante mille peut-être, qui sont venus de leur pro-
vince à Paris pour essayer de faire Rkadamiste — et cpii n'y ont pas réussi.
Ceci dit, vous voyez aisément quel était le vice essentiel de ces combinaisons, comme telles, et que, d'autant qu'elles étaient plus adroites ou plus ingénieuses, d'autant le vice était plus grave. Sans le savoir, sans le vouloir, CrébUlon — l'homme du monde qui sans doute a le moins réfléchi sur son art — ne tendait à rien moins, en suivant sa pente et celle du mauvais goût de son temps, qu'à réintégrer dans la notion de la tragédie ce mauvais romanesque^ cette part d'arbitraire et d'invraisemblance que Corneille et Racine, depuis le Cid jusqu'à Phèdre^ avaient, eux, au contraire, essayé d'en éliminer. Son succès annulait leur effort, et il défaisait innocemment leur ouvrage. Complications inutiles, surprises et coups de théâtre, grands sentiments à la Scudéri, propos galants à la Quinault, héroïsme de grand opéra, crimes sur crimes, tout ce que Corneille et Racine, en s'aidant, l'un de l'histoire, et l'autre de la nature, avaient essayé de chasser de la notion du tragique, ce bonhomme l'y faisait rentrer, et en Ty faisant rentrer, il y réintégrait, comment dirai -je messieurs? le microbe de sa décadence ou de sa mort prochaine... Suivons-en les ravages : ils sont incalculables, conune tous ceux, vous le savez, qu'opère l'action lente, mais sûre des infiniment petits ; et, — nous pouvons bien dès à présent le dire, — quand Crébillon aura passé, la tragédie aura vécu.
En premier lieu, dans son Rhadamiste^ les volontés s'affaibUssent, pour ne pas dire qu'elles s'affaissent. En dépit de l'emphase du langage, nul ici ne veut un peu fortement ce qu'il désire, n'y fait ce qu'il voudrait, n'y sait même exactement ce qu'il veut. C'est que les situations y sont plus fortes que les caractères, ou plutôt,
RHADAMISTE ET ZÊNOBIE. 203
disons mieux, il n'y a ni caractères, ni passions, mais des situations seulement, des aventures singulières, dés incidents imprévus, qui dérangent comme à tout coup toutes les combinaisons les mieux ourdies, — excepté celles du poète, vous Tentendez bien, — et qui ne laissent pas aux personnages, qui leur enlèvent à chaque tournant de Faction, je ne dis pas le loisir de s'analyser, je dis celui de se reconnaître.
Où suis-je ? Qu*ai-je fait? Que vais-je faire encore?
C'est ce qu'ils ne disent pas, mais c'est ce qu'ils pourraient dire ; les flots ne sont pas plus changeants ; et je ne crois pas que les surprises du hasard aient jamais rencontré des âmes plus ployables. Pouvait-il en être autrement, si ce sont, comme je vous le disais, des personnages de roman, dont les caractères se composent à mesure des événements, et ne tiennent, vous i'allez voir bientôt, leur air de résolution, ou de férocité même, que de la déclamation convenue de leurs discours?
Encore, messieurs, si Crébillon pensait! Si, dans ces jeux sanglants de l'amour et du hasard qu'U aime à mettre en scène, qui sont la matière de son Rhadamiste^ il se proposait de nous montrer l'ironie de la destinée! Ce serait alors une espèce de philosophie de l'histoire et de la vie I Et nous pourrions parler des Grées ou de Shakespeare! Mais non! pas une idée là-dessous! et, malheureusement pour lui, n'en eussions-nous pas d'autre preuve, nous en trouverions encore une dans la vulgarité des moyens dont il use, pour rendre à l'action de son drame ce que l'affaiblissement des volontés lui 6te nécessairement d'énergie.
Nous avons de lui neuf pièces, qui sont : Idoménée^ Atrée et Thyeste^ Electre^ Rhadamiste et Zénobie^ SénU^
ramis^ Xerxès, Pyrrhus^ CaîiUna et le Triumvirat. Or, dans cinq de ces pièces, — et les deux dernières ne comptent que pour mémoire, — il y a toujours un personnage qui n'est pas ce qu'il paraît être. Voyez plutôt : Plisthène, cru fils d'Atrée; Oreste, élevé sous le nom de Tydée; Zénobie, sous le nom d'Isménie; Ninyas, élevé sous le nom d'Agénor; Pyrrhus, élevé sous le nom d'Hélénus... et cela veut dire, messieurs, sans qu'il y soit besoin d'indication plus précise, que, toutes les intrigues de Crébaion étant fondées sur une méprise, toutes ses péripéties et tous ses dénouements le sont sur une reconnaissance. Mais n'est-ce pas ici qu'il faut être modernes, et secouer, ou jamais, l'autorité d'Aristote? Ce philosophe a beau dire, il ne nous est plus permis aujourd'hui de l'en croire! Il peut, tant qu'il voudra, vanter ses reconnaissances et en distinguer les espèces ; nous avons pour nous tout ce qu'il n'avait pas d'expérience de l'histoire; et nous posons en fait que s'il y a des moyens qui soient au théâtre tantôt l'enfance et tantôt la dérision de l'art, c'est la méprise et c'est la reconnaissance.
Dirai-je d'abord que Racine n'en a jamais usé? et Corneille même à peine une ou deux fois, dans son Don SanchCy par exemple, ou dans son Héraclius? Oui, je le dirai, si vous convenez avec moi d'entendre, par ce mot de méprise, l'erreur sur la personne, et non pas sur les vrais sentiments d'un personnage donné d'abord et connu pour ce qu'il est. Point de méprise, en ce sens, dans Cinna, ni dans Horace, ni dans Polyeucte, ni dans JRodogune. Point de reconnaissance dans Andromaque, dans Bajazet, dans Iphigénie, dans Phèdre, Vous remarquerez qu'il n'y en a pas non plus dans la haute comédie : Alceste est Alce^te, et Tartufe est Tartufe.
RHADAMISTE ET ZÉNOBIK. 205
Chacun d'eux est connu pour tout ce qu'il peut être.
On peut bien les prendre pour ce qu'ils ne sont pas, mais non point pour uii autre, et leur caractère peut bien changer d*aspect, mais ils ne répondent en tout temps qu'à leur nom. Cette observation pourrait presque suffire. En s'interdisant à eux-mêmes l'emploi de certaius moyens qu'au surplus ils connaissaient bien, — puisque ce ne serait pas assez dire que l'on en usait, mais on en abusait avant eux, — par cela seul et par cela même, les Racine, les Molière, les Corneille ont condamné d'infériorité, pour ne pas dire d'impuissance, tous ceux qui, venant après eux dans leur art, ne s'interdiraient pas comme eux l'usage de la méprise et de la reconnaissance. Effectivement, en quelque art que ce soit, la simplicité des moyens est toujours le plus haut degré de la maîtrise, et quiconque prétend rivaliser avec les maîtres ou marcher seulement sur leurs traces, sera toujours suspect de pouvoir moins qu'eux, s'il lui faut commencer par se débarrasser des entraves qu'ils se sont imposées. Quand Turcaret vaudrait d'ailleurs Tartufe^ — à tous autres égards, pour la vérité de l'invention ou pour la force de la satire — il aurait toujours en moins de n'être pas envers. Pareillement, puisque l'on peut nous égayer ou nous émouvoir sans besoin d'aucune méprise ni d'aucune reconnaissance, il y aura donc toujours à s'en servir comme un aveu de faiblesse. Ce sont les chefsd'œuvre d'un genre qui en déterminent les lois. Et voulez-vous, messieurs, une preuve assez caractéristique de l'espèce d'infériorité dont la reconnaissance ou la méprise^ rien qu'en s'y surajoutant, je ne dis pas en s'y mêlant, peuvent frapper même des chefs-d'œuvre? Demandezvous ce que nous reprochons à certains dénouements de Molière, celui de VAvare, par exemple ou celui de
V École des femmes? C'est précisément, au lieu d'être tirés du fond du sujet, de ne l'être, comme vous le savez, <jue d'une reconnaissance.
Mais pourquoi ces moyens sont-Us d'eux-mêmes, — et indépendamment de l'usage que les Corneille et les Racine en ont ou n'en ont pas fait, — ce que nous appelons inférieurs ou vulgaires? Il est facile encore de le dire : c'est qu'ils ne peuvent pas, tôt ou tard, mais sûrement, en donnant à l'art une direction fausse, ne pas faire dégénérer le genre en ses espèces inférieures, la comédie en vaudeville, et la tragédie surtout en mélodrame.
Supposez en effet, mesdames et messieurs, qu'une «noce», toute une «noce », beau-père et mariée, oncles et cousins, invités des deux sexes, prenne... successivement... le magasin d'une modiste pour la salle des mariages ; ou la saUe à manger de la baronne de Champigny pour la salle commune du restaurant du Veau qui tette ; ouïe domicile et la chambre à coucher de M. Beau perthuis pour la chambre à coucher conjugale... Joignez-y d'autres méprises encore : un marié, si vous le voulez, que l'on prendra pour un ténor;* un caissier pour l'officier de l'état civil; une joUe femme pour un garde national... Vous avez reconnu Le Chapeau de paille d'Italie^ dont toute la gaieté ne sort que de ces méprises mômes. Erreur sur la personne ou erreur sur les Ueux, et de là dialogue en partie double, ou perpétuel quiproquo; confusion d'étage ou de nom, d'âge ou de sexe ; accordeurs de pianos que l'on prend pour des diplomates, amoureux qui se donnent pour agents d'assurances; que sais-je encore! si le répertoire dû Labiche n'est pas uniquement une collection de méprises bouffonnes, vous savez du moÎQs la place qu'elles y tiennent, et qu'entre d'autres moyens d'exciter le rire.
il n'en connaît guère de plus sûr que de nous montrer un monsieur qui se sauve en emportant sous son bras le tuyau du poêle au lieu de son chapeau, ou un jupon de femme au lieu de son pardessus...
Voilà pour la méprise, et voici pour la reconnaissance. Tout le mélodrame de la Tour de Nesle ne tient qu'à une série de reconnaissances. Reconnaissance de Buridan par Landry; reconnaissance de Buridan par Marguerite de Bourgogne : « Lyonnet de Bournonville n'est pas mort, tu le sais bien, Marguerite... »; reconnaissance de Gautier d'Aulnay par Buridan : « Une croix rouge? une croix au bras gauche?... Oh! dis que ce n'est pas une croix que tu leur as faite... » ; reconnaissance enfin de Gautier par Marguerite : « Malheureux I malheureux! je suis ta mère! » Voilà bien tous les ressorts de la pièce, en voilà tous les moyens ou toutes les sources d'émotion*. Point de caractères ici non plus : des situations seulement, et des situations qui ne s'engendrent pas les unes des autres, mais du caprice du dramaturge... Que serait-ce, messieurs, au lieu du drame fameux de Dumas et de Gaillardet, si je vous en analysais ici quelqu'un de Guibert de Pixérécourt : V Homme à trois visages, ou fe Monastère abandonné! Il n'est que trop facile de se placer ainsi d'abord en pleine convention, hors de la nature ou de la commune vraisemblance ; de ne jouer ainsi que contre soi-même ; et, dans cette partie que l'artiste ou le poète engagent avec leur sujet, de
i. Ai-je besoin de faire observer qu'il y a autre chose aussi dans le TaudoTÎUe que des « méprises », et dans le « mélodrame » que des «reconnaissances »?La complexité des genres inférieurs eux-mêmes ne se laisse pas unsi traduire d'un mot. Ce que je voudrais seulement que Ton vît bien, c'est qu'en se glissant dans un sujet de comédie, rélément a méprise » le transforme en un sujet de vaudeville, et pareillement, en se glissant dans un sujet de tragédie, que rélément « reconnaissance » le fait » virer » au mélodi*ame.
récuser par avance le seul adversaire sérieux : je veux dire la nature et la vérité.
Car voilà bien pourquoi, messieurs, ces moyens sont inférieurs et vulgaires : c'est en tant qu'arbitraires et que conventionnels, en tant qu'ils ramènent et qu'ils réduisent l'art h un jeu qui n'a bientôt plus de rapports ni avec la vérité ni avec la vie. Eh! oui, sans doute, je les entends, les Labiche, les Dumas et les Gaillardetl Si vous voulez admettre, nous disent-ils, qu'une femme, « une grande dame, une très grande dame », une princesse, une reine, puisse revoir sans le reconnaître l'homme dont elle a eu deux enfants, et qui, pour lui plaire, « guidé par elle comme à travers les détours de l'Enfer », a jadis assassiné son père, — toutes choses de peu d'importance, et qui s'oublient sans doute aisément! — si vous voulez admettre que cet homme, encore qu'il en eût vingt raisons, toutes plus puissantes les unes que les autres, n'ait jamais eu la curiosité de savoir ce que ses deux enfants avaient pu devenir; enfin, si vous voulez admettre que celte grande dame, affamée de débauches, ait justement jeté, par une rencontre singulière, le dévolu de son amour sur ses deux fils, l'un après l'autre, ou ensemble, alors, si vous nous accordez toutes ces suppositions, nous nous engageons de notre part à vous émouvoir fortement... Et moi, ^ mesdames et messieurs, je les en crois sur leur parole, mais je ne veux pas être ému de cette manière ; et je ne le veux pas, parce que l'art n'a plus de raison d'être, parce qu'il n'est qu'un baladinage, s'il n'est pas en quelque degré une imitation, ou une explication, ou une interprétation de la nature et de la vie ; et qu'il ne saurait l'être, vous le sentez assez, s'il se place d'abord en dehors, et à côté, au-dessus ou au-dessous de l'observation. S'il s'en faut, — et nous l'avons vu nous-mêmes.
Ik
— que Tobservation de la nature et de la vie épuise ou remplisse la définition de Tart, elle en est cependant la base ; et, parce que les mépinses ou les reconnaissances sont rares dans la réalité, c'est pour cela qu'elles doivent être rares aussi dans le roman ou au théâtre, et remploi s'en proportionner, si je puis ainsi dire, à leur rareté dans la vie.
Ce ne sont pas encore pourtant tous les méfaits que l'on peut mettre à la charge du romanesque, — disons, si vous le voulez, du mauvais romanesque, — et, si j'en avais le temps, j'en aurais bien d'autres à vous énumérer... Il en est un dernier du moins que je ne puis me dispenser de vous signaler comme n'étant pas l'un des moins graves. C'est qu'en raison môme de tout ce que nous venons de dire, les situations romanesques étant toujours très particulières, plus on en use au théâtre et plus, en conséquence, l'intérêt général y diminue. Rappelez-vous ce que nous avons vu d'Horace ou de Polyeucte, et de Tartufe ou d^Andromaque ^; il y allait de chacun de nous ; et dans les grandes questions qu'y agitaient les créatures de l'imagination du poète, messieurs, vous vous le rappelez, nous nous sentions tous intéressés. MaisArsameetZénobie, Pharasmane etRhadamiste,
Qulis s'accordent entre eux ou se gourment, qu'importe?
et qu'avons-nous de commun avec eux? que nous font leurs aventures? et que ce soit le père ou le fils qui règne
1. J'avais promis, en parlant de la prédilection de Racine pour des sujets déjà traités ayant lui sur la scène, que j'essaierais d'en donner les raisons; et c'est ici que j'aurais dû le faire, si je Tayais pu : je yeux dire si la digression n'avait risqué de m'entraîner trop loin de Rhadamisie, Ce sera donc l'objet de cotte note :
Indépendamment de plusieurs autres raisons, j'en crois voir au moins deux principales do cette manière d'entendre l'invention poé-«
210 CONFÉRENCES DE L'ODBON.
sur rArménie? Mômç pour Zénobie, nous avons beau
tique. La première, c'est que l'on est sûr de la vérité profondément et réellement humaine des sujets ou des situations, comme des sentiments et des caractères, que Ton ne traite pas pour la première fois. Quels senties vrais sentiments d'une femme qui, aimant, comme Zénobie, le frère de l'époux qui Ta jadis elle-même assassinée, retrouve cet époux et l'entend qui réclame ses droits? Nous n'en savons rien, absolument rien, ni CrébUlon non plus, et le public pas dTavantage. La situation est trop exceptionnelle. Rien ne nous permet de nous mettre nous-mêmes à la place de l'hérolne. Zénobie seule connaît ses sentiments, si même elle les connaît. Mais nous, si nous les approuvons, ou inversement, si nous les trouvons faux, c'est de confiance, en quelque sorte, et non pas sur aucun commencement d'expérience que nous en ayons. Au contraire, les sentiments d'une mère pour son fils ou d'une femme pour son époux, comme dans Andromaque; ceux d'une maîtresse pour un amant qui l'abandonne et qui se « marie dans son monde », comme dans Bérénice; ou ceux encore d'une reine usurpatrice, comme dans Aihalie, pour l'héritier soupçonné de ses rois légitimes, si nous ne les avons pas éprouvés, nous avons tous en nous ce qu'il faut pour en vérifier, d'après nous, la justesse. Une partie de l'art de Racine est d'avoir dégagé des situations extraordinaires qu'il faut bien que la tragédie mette en scène, ce qu'elles contiennent d'humain, et j'entends par là, d'universellement intelligible.
On remarquera, je l'ai déjà dit en parlant de V École des Femmes, que Molière et Shakespeare n'ont pas fait autre chose.
Mais Racine avait encore une raison. C'est que, comme aimait à le dire un de ses contemporains, « ni la Nature ni Dieu même ne font tout d'un coup tous leurs grands ouvrages. » On crayonne avant que de peindre, disait-il encore, et on dessine avant que de bâtir. Cela signifie que la perfection ne s'atteint que par degrés et comme par une succession de longs tâtonnements. C'est pourquoi les grands poètes, en tout temps et dans tous les genres, comme aussi bien les grands peintres, ont témoigné d'une prédilection particulière pour les sujets ou les thèmes qui n'attendaient plus en quelque manière que d'être réalisés par eux sous l'aspect de l'éternité. C'est ce qu'avaient fait les Grecs avant Racine : Eschyle, Sophocle et Euripide; c'est ce qu'ont faitégalementles Italiens après les Grecs ; Raphaël, Corrège et Titien; c'est ce qu'ont fait enfin nos lyriques dans notre siècle : Lamartine, Hugo, Musset. Ajouterai -je qu'il n'y a pas de plus sûr moyen d'affirmer, comme on dit, sa personnalité? Comparez plutôt le Lac, la Tristesse d'Oli/mpio, et le Souvenir de Musset. Mais ce qui est extrêmement douteux, c'est la vérité des Rayons jaunes, de Sainte-Beuve, ou de la Charogne^ de Charles Baudelaire
RHADAMISTE ET ZÉNOBIE. . 2li
faire, nous ne pouvons éprouver qu'une pitié philosophique et vague. Curieux de son aventure, nous ne le sommes ni de ses sentiments ni de son bonheur. Elle nous est indifférente, en somme, et notre intérêt pour elle tombe en nous séparant, avec les derniers vers de son féroce beau-père.
Est-ce peut-être qu'il n'y aurait, selon le mot d'un grand historien contemporain, que trois histoires de « premier intérêt » : celle des Juifs, celle des Grecs et celle des Romains? Je crois qu'il y faudrait du moins ajouter pour chaque peuple son histoire nationale, et peut-être celle de ses voisins. Mais, de nous intéresser sur la scène aux Géorgiens ou aux Parthes, c'est à quoi je ne pense pas que l'on puisse réussir jamais, non plus qu'aux Abyssins, ou aux Péruviens, ou aux Chinois... Ou du moins, messieurs, on ne nous y intéressera qu'à, l'une ou l'autre de ces deux conditions : si l'on choisit le temps de leur histoire où elle a pénétré la nôtre ; et si les sentiments qu'on leur fait exprimer pourraient d'ailleurs être les nôtres aussi bien que les leurs.
Que si maintenant les tragédies de Crébillon manquent de cet intérêt général, vous pensez bien que c'est surtout à lui qu'il en faut faire le reproche. Un don lui manque entre tous; et, jamais poète n'ayant moins pensée la faculté qu'il n'a pas, c'est de voir dans ces aventures romanesques, dont il fait ses délices, les côtés ^u l'endroit par lequel il est rare qu'elles ne se dépassent pas elles-mêmes. Il a quelquefois touché la profondeur, on Ta dit, — et peut-être en conviendrez-vous tout à l'heure, — mais évidemment son esprit a manqué d'étendue. Là est sa faiblesse, et là, comme nous le verrons, son infériorité par rapport, je ne dis pas, messieurs, à Corneille ou à Racine, mais à Voltaire. Son théâtre n'a eu et ne pouvait avoir qu'un intérêt d'un
jour. On tenterait vainement de le réhabiliter. Et si par hasard, à la faveur d'un engouement passager, on y réussissait, je ne vois pas ce qu'on y gagnerait.
D'ailleurs, je le répète, je ne méconnais point ses mérites. Il règne dans son Rhadamiste un air de gran" deur et d'héroïsme qui rappelle quelquefois Corneille, et vous avez vu que de loin en loin des accents y vibraient qui ne sont pas indignes de Racine. Il semble, d'ailleurs, je vous l'ai dit, qu'il n'ait pas mal su son métier d'homme de théâtre, et c'est bien quelque chose. Il n'est pas si fréquent, après tout, de savoir son métier I Mais ce que ses contemporains ont surtout applaudi dans son Rhadamiste, comme dans son Electre ou comme dans son Atrée, c'est l'art d'exciter la terreur. Vous avez entendu là-dessus Voisenon, et, avant Voisenon, c'est ce qu'avait également dit, quoique en termes moins académiques, le critique de F Année litiéraire :
Avouons, écrivait Fréron, avouons que nous avons perda un poète qui faisait honneur à son art, à sa nation et à son siècle ; un homme d'autant plus grand qu'il avait une manière à lui, qu'il est le créateur d'une partie qui lui appartient en propre, et qui le distingue de tous ceux qui Tont précédé ou suivi; je veux dire cette terreur, peu connue du grand Corneille, absolument ignorée de Racine, et qui, selon moi, constitue la véritable tragédie. En un mot, il est peut-être le seul poète tragique que la France ail produit, au jugement de tous ceux qui connaissent Tessence de ce genre. Les Grecs et lui ont seuls possédé le grand secret de l'art de Melpomène.
Évidemment, messieurs, c'est beaucoup, c'est trop dire, et en vous citant quelques lignes de cet éloge, je n'oublie pas que, sous la plume de Fréron, la vivacité s'en augmente ou s'en échauffe assez naturellement du
RHADAMISTB ET ZÉNOBIB. 213
désir d*étre désagréable à Voltaire. Aussitôt que Voltaire sera mort, beaucoup de gens trouveront Crébillon moins grand, moins original, moins tragique. Mais réloge n'est pourtant pas tout à fait immérité. Dans son Atrée, qui se termine par le vers célèbre :
Et je jouis enfin du fruit de mes forfaits ; .
dans son Rhadamiste^ dans sa Sémiramis, Crébillon a touché des sujets, il a traité des situations devant Thorreur desquelles Racine et Corneille même eussent avent lui reculé. Il a voulu épouvanter, et il y a réussi. En d'autres termes encore, messieurs, pour me servir ici d'une expression à la mode, il a trouvé ou inventé un « frisson nouveau », que ses contemporains, et aussi ses contemporaines, ont d'autant plus apprécié qu'il contrastait plus vigoureusement, dans les dernières années du règne de Louis XIV, avec l'adoucissement, avec l'amollissement général des mœurs, et qu'il donnait, d'autre part, un commencement de satisfaction à ce besoin d'être ému qui allait devenir la sensibilité de Marivaux et de Voltaire, la sensiblerie de Prévost et de Diderot, la sentimentalité de Jean-Jacques et de Bernardin de Saint-Pierre. Mais Fréron, qui avait assez de goût pour reprocher à Crébillon l'abus de la « reconnaissance», n'a pas vu que, ce qu'il appelait lui-même, dans Rhadamiste ou dans Atrée, du nom de « la vraie tragédie », c'était tout simplement le mélodrame. Oserai-je dire encore ici qu'il n'importe pas que les Grecs en eussent donné l'exemple ?
Ce qui prouve bien, messieurs, que les tragédies de Crébillon ne sont guère, au fond, que du mélodrame qui s'ignore, c'est que l'auteur de Rhadamiste est bien oublié aujourd'hui ; mais il n'y a pas si longtemps ; et
il n'a été vraiment dépossédé de sa popularité que par le romantisme. Les dates nous rapprennent. On le jouait encore en 1829, vous disais-je; on Tavait joué cinq ans auparavant, sur cette scène de TOdéon, en 1824; et deux ans plus tôt encore, ici même, Frederick Lemaitre avait débuté, en 1822, par le rôle de Mitrane dans Rhadamiste et Zénobie. Crébillon n'a donc disparu de Taffiche, comme Ton dit, et du répertoire, que dans le temps môme, vous le voyez, où la Tour de Nesle, Lucrèce Borgia, Mairie Tudor^ — je ne cite ici que des mélodrames historiques, — allaient s'y inscrire, et l'horreur romantique succéder àla terreur classique. Un cadavre, c'est bien; mais deux cadavres, c'est mieux : il n'y avait plus assez de cadavres, aux environs d« 1830, dans le mélodrame de Crébillon, d'assassinats assez truculents, d'incestes assez monstrueux, d'adultères assez sanglants...
Quant à l'importance particulière de Rhadamiste et Zénobie dans l'histoire générale du théâtre français, j'espère, mesdames et messieurs, que vous la voyez maintenant. De même que l'autre jour Turcareten son genre, la tragédie de Crébillon nous apparaît comme un sûr témoin de la fortune et de la popularité croissantes du roman. Sans doute, au premier coup d'œil, il semble que ce soit toujours la tradition de Corneille et de Racine : toujours des vers, toujours de l'histoire, de l'histoire ancienne, toujours de l'amour, et toujours les trois unités. Regardons-y de plus près, la ressemblance paraît plus étroite : Zénobie, c'est Pauline; Arsame, c'est Xipharès; Pharasmane, c'est Mithridate ; et ces vers sont de Phèdre.
Vous verrai-je toujours les yeux remplis de larmes, Par d'éternel» transports remplir mon cœur d'alarmes!
et ceux-ci de Polyeucte :
Ainsi, père jaloux, père injuste et barbare.
C'est contre tout ton sang que ton cœur se déclare I
Mais, en réalité, malgré tant d'apparences — j'ai tâché de vous le faire voir — nous n'avons plus ici que Tenveloppe sans la substance, que le corps sans l'âme, je dirais volontiers, que le fantôme ou l'ombre sans le corps. Le principe d'intérêt est autre désormais : c'est la curiosité qu'il s'agit d'exciter; et le principe aussi du pathétique est ailleurs, — nous le verrons prochainement — si c'est la sensibilité que l'on va surtout s'efforcer d'émouvoir. Par la tragédie de Crébillon, de même que par la comédie de Le Sage, nous allons maintenant, sans pouvoir nous retenir ou nous arrêter sur la pente, nous acheminer au drame; et, comme je vous le disais, la tragédie française a vécu...
Saluons-la donc, mesdames et messieurs, saluons-la, pour la dernière fois, avant qu'elle ait achevé de disparaître;... et prenons-en le deuil;... et donnons-lui ce que nous devons de regrets aux choses qu'on ne reverra plus. Elle est morte, elle est bien morte ! Viennent maintenant d'autres formes, qui nous donneront d'autres plaisirs, qui nous agiteront, qui nous troubleront plus profondément, qui nous prendront par les sens, ou plutôt par les nerfs, autant que par l'esprit î Elles ne nous demanderont pas non plus, pour en jouir, l'espèce d'apprentissage, d'éducation ou d'initiation qu'exige la tragédie de Corneille et de Racine. Nous nous trouverons de plain-pied tout d'abord avec les héros du drame bourgeois, avec ceux mêmes du drame romantique ; et nous nous arracherons avec eux des côtés de cheveux, et nous nous tordrons avec eux les
poignets, et nous hurlerons avec eux de colère ou d'amour ! Mais, romantique ou bourgeois, ni même naturaliste, ce que le drame ne nous rendra jamais, ce sont les joies nobles, les joies pures, les joies claires et sereines, si je puis ainsi dire, que nous devons à la tragédie. Car, pour avoir, comme autrefois la sculpture grecque, ou comme encore la grande peinture italienne, dégagé Tidéale beauté des voiles qui Tenveloppent ou plutôt qui la masquent dans la réalité, nous pouvons le dire, messieurs — sans illusion d*amour-propre, mais non pas sans quelque orgueil peut-être, — aucune autre forme d*art n*a paru, depuis trois ou quatre cents ans, qui nous fasse mieux comprendre ce que les philosophes ont si bien appelé le pouvoir consolateur et libérateur de Tart.
14 janvier 1892.