‹ Conférences de l'Odéon: les époques du théàtre françaisChapitre 23 sur 35 · MADAME ARGANTE · texte numérisé non relu

MADAME ARGANTE

Que vous êtes aveugle I

ARAMINTE

Pas tant; chacun a ses lumières... Si l'on me donne des motifs raisonnables de renvoyer cet intendant... il ne restera pas longtemps chez moi ; sans quoi on aura la bonté de trouver bon que je le garde, en attendant quHl me déplaise à moi.

Le progrès, mesdames, est sensible : Dorante ne s'en ira pas; on ne l'aime point encore, mais on le pré/ère déjà; et peut-être n'est-ce pas lui qu'on épousera, mais

334 CONFâRBNCES DE L'ODËON.

sûrement ce n*est pas « le Comte »... Faisons donc le dernier effort, et qu'Araminte achève « de voir clair dans son cosur » :

MADAllB ÀKGANTE.

Vous dites que vous le garderez : vous n*en ferez rien.

ARA M IN TE, froidement.

il restera, je vous assure.

MADAME AaaANTt.

Pôiût du tout, vous ne sauriez. SerieZ'-^miè d*hameur à gtxr^ der tm intmdani qui vous uimi?

M. RBMT.

Eh I à qui voulez-vous donc qu'il s'attache ?

ARAMINTE

MaiSf en effet, pourquoi faut-il que mon intendant me hiUssef

Et nous, messieurs, qu'avons-nous besoin d'entendre ou d'attendre davantage? Le niarîage vaut fait maintenant. A la sympathie d une jeune veuve pour un intendant bien fait a succédé d'abord un goût de préfé<^ rence, puis la préférence est devenue de l'amour... La comédie est terminée; et si chaque progrès de TacUon nous en a fait faire un dans la connaissance du coBur d'une belle indolente, n'avions-nous pas raison de dire que, dans le théâtre de Marivaux, comme dans celui de Racine, action et psychologie se confondent?

Maintenant, Marivaux a-t^il imité Racine? a-t*-il voulu seulement l'imiter? Pour ma part, je ne le crois pas. Dans les sociétés qu'il ilréqu#ntait, et que présidait Fon-

tenelle, on était plutôt hostile à la mémoire de Tauteur de Bérénice et de Phèdre, — lequel était presque un contemporain, n'ayant disparu que depuis une trentaine d*années; — et d'ailleurs, Tindépendance d'humeur de Marivaux allait jusqu'au dédain, — un dédain doux, mais un dédain parfait, — de tout ce qui Tavait luimême précédé. La question aussi bien n'est-elle pas presque indifférente t On sait que Ton copie ; on ne sait pas toujours que Ton imite. Ce que je tiens seulement à vous faire observer, messieurs, c'est que, Marivaux n'en aurait rien su ni soupçonné, la ressemblance ou l'analogie de sa comédie avec la tragédie de Racine n'en serait pas moins certaine pour cela ; — ni surtout plus fortuite. 11 y a des courants d'idées auxquels personne ne saurait se soustraire, pour la bonne raison qu'à peine sentons-nous qu'ils nous entraînent; il y a des influences qui Sont comme diffuses dans l'atmosphère ambiante, et que nous respirons, sans nous en douter nous-mêmes, avec l'air de notre temps ; il y a des œuvres à l'imitation desquelles, sans le vouloir, l'esprit d'une génération ou d'un siècle se modèle. Balzac, dans notre siècle, a-t-ll imité la vie, ou la vie a-t-elle imité Bahac?.. Tout en imitant Racine, ou, sî vous l'aimez mieux, tout en transposant la tragédie de Racine dans sa comédie de l'amonr, Marivaux n'en est donc pas moins demeuré lliomme de son temps... C'est ce qu'il f^ut que j'achève de vous montrer, en vous montrant dans l'esprit de Son temps rexpllcation de ses défauts, comme j'ai tâché tout à l'heure de vous y faire voir Torigine de ses qualités.

Ainsi Je ne voudrais pas dire que sa sensibilité fût à fleur de peau; mais cependant, pas plus que celle de Voltaire ou de leurs contemporains à tous deux, — exceptons-en le seul Prévost, — j e ne la crois très profonde.

Vous venez, mesdames, de voir jouer Y Épreuve. Je vous le demande : est-ce que vous n*en avez pas trouvé, sous ses grâces Pompadour ouWatteau,la donnée bien cruelle ; et, en vérité, quand pn a le cœur un peu sensible, ou seulement bien placé, badine-t-on ainsi avec Tamour? Eh quoi I Lucidor aime Angélique, et il en est aimé ; Tinnocente n'a pas un regard ou un sourire qui ne le lui dise; il est aussi sûr d'elle qu'un homme le puisse être d'une femme ; et je ne sais pour quelle satisfaction de vanité ce fat, cet impertinent, ce sot ne craint pas d'exposer cette enfant tour à tour aux entreprises de son fermier d'abord. H'' Biaise, et de son laquais ensuite I Et il est vrai que V Épreuve est datée de 1740... Il est vrai qu'un Richelieu, si nous en croyons la chronique, en usait volontiers de la sorte avec ses victimes. C'est une preuve aussi que Marivaux suit son temps, si, comme nous le savons par ailleurs, après ce premier éveil de la sensibilité que je vous signalais aux environs de 1730, les mœurs retournent à celles de la Régence. La race odieuse des Lovelace et des Yalmont commence à paraître...

Mais, je l'avoue, quelque vif plaisir que j'éprouve à retrouver chez un auteur comique ou chez un romancier la fidèle image des mœurs de son temps, j'aimais mieux l'autre Marivaux, le premier, celui du Jeu de V Amour et du Hasard ou de la Surprise de V Amour. S'il n'était pas plus spirituel, il était plus humain. Son Orgon était le meilleur des pères, et ses amoureux, ses Dorante ou ses Lélio, n'avaient peut-être pas cette allure aristocratique, mais ils lui faisaient tout de même plus d'honneur. Et, vraiment, je commence à douter de la profondeur d'une sensibilité qui se tourne si vite et si facilement en sécheresse...

Ils n'étaient pas trop délicats, d'ailleurs, et le Dorante

des Famses Confidences, par exemple, ne laissait pas de jouer un assez vilain jeu. Tranchons le mot : son personnage a quelque chose d*assez répugnant, et sa manière de réduire Araminte à composition a je ne sais quoi qui sent trop son chevalier d'industrie. Il y a aussi une bien grosse dot dans la petite main qu*on lui abandonne I Mais le déguisement de l'autre Dorante, celui du Jeu de F Amour et du Hasard, est-ce que vous aimez beaucoup cette invention ? Est-ce que l'embarras de Silvia quand elle sent qu'elle aime Bourguignon, qui n'est que Bourguignon pour elle, n'a pas quelque chose de gênant, d'humiliant, d'avilissant même pour nous? Et d'une manière générale, ne penserez-vous pas messieurs, qu'il y a bien des laquais et bien des intendants dans la comédie de Marivaux? Trop d'intendants, trop de laquais, trop de situations fâcheuses !...

Je sais bien ce que l'on répond : que c'est encore un trait de mœurs ; — et je connais le mot de Montesquieu : « Le corps des laquais est plus respectable en France qu'ailleurs : c'est un séminaire de grands seigneurs : il remplit le vide des autres états... » Je me rappelle aussi le Gil Blas de Le Sage. Et pour m' assurer qu'un laquais, sous l'ancien régime, était en passe de parvenir à tout, je n'ai pas besoin de songer au fameux Gourville : il me suftit de penser à quelques contemporains de Marivaux, à Dubois, par exemple, ou encore à celui qui devint le cardinal Alberoni. Sans doute, au temps de Marivaux, il arrivait tous les jours qu'une Silvia s'éprît d'un Bourguignon, et, à plus forte raison, que Dorante épousât Araminte... On pourrait ajouter qu'en y poussant lui-même, — autant du moins qu'il était en son pouvoir d'auteur comique, — Marivaux s'efforçait à détruire ce qu'il y a d'inhumain ou d'odieux dans Tinégalité des conditions des hommes, et qu'ainsi ses comé*

â3ft CONFÉRENCES DE UODÉÛN.

dies devançaient les Dtscoiêrs de Rousseau. N'est«il pas vrai qn'il y a déjà dans les Fausses Confidences quelque chose de la Nouvelle Hélotse, que Dorante fait songer à Saint-Preux, et Araminte, si Ton le veut, à M°^* de Warens? J'y consens d'autant plus volontiers que ce sera donc un trait de plus de ressemblance de la comédie de Marivaux avec les mœurs de son temps.

Et je le retrouverais encore, messieurs, s*il le fallait, Thomme de son temps, dans un certain goût de libertinage qui fait de lui le prédécesseur de Crébillon fils..* Mais enfin, puisque ce goût de libertinage, qui s'étale dans ses romans, — dans sa Marianne môme et surtout dans sojiPaysan parvenu, — ne se montre pas, ou àpeinc, dans ses comédies, passons, et contentons-nous, pour terminer, de dire deux mots, à la fois, de la singularité de sa réputation et de roriginalité de son rôle dans rhisloire de la littérature.

Car les deux choses se tiennent...

Si les contemporains de Marivaux ne Font donc pas précisément méconnu, mais sMls ne Vont pas estimé non plus h sa véritable valeur, c'est que la nouveauté de son entreprise, n'étant pas soutenue par des qualités qui s'imposent, — mais seulement par des qualités qui paraissaient tenir plutôt de Tart de causer que celui d'écrire, et que, pour cette raison, les Voltaire, les Gresset, les Piron s'imaginaient posséder comme lui, — cette nouveauté les a comme changés ou. déroulés de leurs habitudes d'esprit. Nous, cependant, et au contraire, — devenus moins sensibles h ce que sa manière a d'entortillé, — si nous faisons de son œuvre une estime un peu excessive peut-être , c'est que nous lui savons gré de deux choses : l'une, & laquelle des contemporains sont en général assez indifférents, je veux dire la fidélité du portrait que Ton trace d'eux.

car ils croienl assez se connaître; et Taulre, que ses contemporains no pouvaient pas prévoir, j'entends une transformation de la comédie, dont on n'a guère senti que de notre temps toute Timportance.

Pour que la comédie moderne achevât, en effet, de naître, il fallait qu'avant tout la comédie classique se féminisât... en quelque sorte. Il fallait que la femme y jouât, comme personne morale, un rôle égal en importance à celui qu'elle joue dans la société. Il fallait qu'à côté des préoccupations habituelles de l'homme, — qui avaient seules semblé dignes à Molière de faire l'objet de la comédie, — les préoccupations ordinaires de la femme fussent admises, pour ainsi parler, aux honneurs de la représentation. Et il fallait enfin qu'à la grossièreté de l'antique plaisanterie je ne sais quoi de plus fin se mêlât, ou de plus poli, si l'on veut, qui ne rendît pas la plaisanterie moins vive, ni au besoin moins meurtrière, mais cependant plus mondaine. C'a été l'œuvre de Marivaux. Dans la comédie comme dans le roman, il a fait à la femme la place qu'on ne lui avait encore donnée que dans la tragédie. 11 a contribué ainsi, plus que personne peut-être, à préparer le mélange des genres. Mais, en le préparant, il l'a cependant retardé, si ses comédies sont bien des comédies, et non pas du tout des romans ou des drames. Et c'est pourquoi, non seulement il manquerait quelque chose à l'esprit français si nous n'avions pas le Jeu de V Amour çt du Ha$ard et les Fausses Confidences; mais il manquerait aussi quelque chose à l'histoire du théâtre, si Tonne voit pas, ou si l'on voit mal, quel Destouches o\\ quel La Chaussée, quel Piron ou quel Gresset eût accompli Toeuvre de Marivaux.

21 Janvier i892.

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