ONZIÈME CONFÉRENCE
MBSDAHBS ET MESSIEURS,
Je ne puis pas vous le dissimuler : elle va vous parler de « la croix de sa mère ; » et, ce qui est presque une circonstance aggravante, elle va vous en parler en vers :
Ce signe des chrétiens que l'art dérobe aux yeax Sous le brillant éclat d'un travail précieux...
Alors, comme elle est philosophe, et qu'elle sait Thistoire, elle ne négligera pas l'occasion de disserter, en passant, sur la diversité des religions, et sur la force étrange de la coutume :
Je le vois trop : les soins qu'on prend de notre enfance Forment nos sentiments, nos mœurs, notre croyance. J'eusse été près du Gange esclave des faux dieux, Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux. L'in>LrucLion fait font; et la main de nos pères firave en nos faibles cœurs ces premiers caractères...
Vous verrez s'avancer ensuite un Arabe, ou un Turc, on un Tartare, « un Scythe » ; et tous les deux, Orosmane
et Zaïre, dans le sérail ou dans le harem de Jérusalem, ils échangeront des propos d'amour, où vous sentirez passer je ne sais quel souffle ou quel air inspiré de Versailles :
Vertueuse Zaïre, avant que Thyménée Joigne à jamais nos cœurs et notre destinée, J'ai cru sur mes projets, sur vous, sur notre amour, Devoir en musulman vous parler sans détour...
Et, en effet, nous le savons, c'était ainsi, qu'aux environs de 1730, à la cour de Louis XV encore jeune, on déclarait son amour, — quand ce n'était pas, comme quelquefois, avec l'impertinence ou le cynisme d'un Richelieu. — Oui, c'était avec ces airs de tête, avec ces ronds de jamhe, avec cette élégance apprêtée que nuançait une ironie légère, — qui la rendait plus élégante encore, — et, si j'ose hasarder le mot, c'était avec celte pomposité,,.
Que vous dirai-je de plus ? Une méprise et une reconnaissance, deux reconnaissances ; des plumes et des turbans, des falbalas et des « dolimans », Paris et Jérusalem, la Seine et le Jourdain, Saladin et Lusignan; le Bajazet de Racine, VOtello de Shakespeare, du Hassillon, du Virgile; des périphrases extraordinaires :
Votre plus jeune fils, à qui les destinées Avaient à peine encore accordé quatre années...
des vers devenus proverbialement plaisants :
Des chevaliers français tel est le caractère,
ou,
Le voilà donc connu, ce secret plein d'horreur!...
des pleurs et des grincements de dents ; un assassinat, un suicide; — et, circulant parmi tout cela, le petit rire
242 CONFÉRENCES DH L^ODÊON.
moqueur et sarcastique de Voltaire, — mesdames et messieurs, c'est Zaïre; et malgré tout cela, peut-être à cause de tout cela, de ce mélange même et de cette diversité d^impressions, si vous n'y êtes pas pris tout à rheure ; si vous n'y sentez pas frUsonuor ou palpiter quelque chose d'humain ; si vous n'êtes pas enfin vivement et sincèrement émus, ce sera, depuis cent cinquante ans, pour la première fois.
C'est que Zaïre est une pièce, dirai-je bien faite? mais ingénieuse, en tout cas, dont las ressorts sont adroitement, spirituellement combinée, — et, jfi ne suis pas fâché d'en faire à ce piropos la remarque, ^ c'est surtout que Yoltaira est vraiment un auteur drama** tique.
On lui en a trop souvent refusé le nom, sous ce prétexte assez singulier qu'il aurait mêlé, nous dit^on, trop de « philosophie» dans ses pièces... Mais je me fais une plus haute idée de l'auteur dramatique ; je ne crois pas qu'il lui soit interdit quelquefois de penser; et ce que je sais, d'ailleurs, c'est que Voltaire a aimé pas«sionnément le tlié&tre* Il l'a aimé pour lui-même, en lui-même, — ' comme on fait un plaisir ou un divertissement favori, comme un art dont il admirait le» chefsd'œuvre et pour lequel il se sentait né, — non pas seulement comme un moyen d'agir sur l'opinion ou comme un moyen de propagande philosophique. En faudrait-il d'autre preuve au besoin que l'empressement avec lequel nous le voyons d'abord, — partout où il a promené son existence longtemps errante, à Cirey, à Berlin, aux Délices, à Ferney, — se hâter de dresser ses tréteaux, déjouer lui-môme dans ses propres pièces, d'y faire jouer ses gens, d'enrôler dans sa bande jusqu'à ses invités?... Il jouait Lusîgnan dans Zaïre; et, sans doute, il faisait beau le voir, lui, Voltaire, le patriarche
ZAIR£S. 243
de ritnpiété» lever vers l6 ciel Sês bras aéc&ftftiés, en diclamatit led vern célèbres :
Gfaâd Dieûl j*aî combattu soixante ans pour ta gloire I
Si d'ailleurs on disait que ce goût OU cette passion du théâtre lui «tait venue dôs nombreux succès qtt*il avait remportés sur là scène, --* de 1718 â 1T60, depuis son Œdipe jusqtt*à son rântt'èdiê, — je rêpOhdrais que je le veux blen> màii que êès succès a'eitpltqueut eui^mèmes par de nombreuses^ et de réelles, et d^aiJSeÉ rares qualités.
Ou ne saurait eh effet le hier : tout en imitant, et tout en copiant^ Voltaire n'eu à pâ* moins été, -- dans lé sens, il est vrai, le plus extérieur du mot, -- un fécond et habile inventeur dramatique, un Scribe ou un Dumas en son temps; et, de Sou propre fuhds, tiul ti'a tiré de plus ingénieuses ni de plus nouvelles combinaisons. Nul n'a eu plus que lui ce mouvement et cette vivacité, cet éclat, ce brillant, ce « coloris », comme un disait alors, qui durent d'ailleurs Ce qu'ils peuvêut, mais, vous le savez, qui charment toujours les contemporains. Et pourquoi n'ajoutèràiS-jè pâè qUe, s'il h*a paâ toujours eu le respect de son art — pas plus qu'il n'avait toujours
le respect de lui^^méme — uul, cependant, ne s*est dôuné plus de mal ^our plaire, jusqu'à refaire deut fois, trois fols, quatre fois au besoin ceux mêmes de ses drames qui avaient le mieux réussi* 7
1. C'esl ainsi que iious aront trois y^^ions û'Méiaidfe du GUesclin, sous les litres &' Adélaïde, 1734; du Duc d'Alençon, 1751; û*Amëî^ oti ib Ditb dé ^oîâ:, Î75l Enfin, Beuchôt lul-mémo n*a pas osé donner Une quatrième rérsioà 9é la Â^éme ^ii^ce «ous le titre à'Alamire, dont il possédait le manuscrit de la tnain de Wagnière. Citons encore Mérope, commôïicéc eu 1736, achevée en 1737, refusée par les comédlettS en Hèè, borrigée ôh 1*139, hX jouée pou^ h l^emière fois ea i74B,
Gomment donc se fait-il que, d'une vingtaine de tragédies qu'il a laissées, Zaïre seule survive, et que son Œdipey son Alzire, son Mahomet^ sa Mérope, sa Sémiramis, son Catilina, son Tancrède^ en un mot toutes les autres, soient retombées au néant?
Les raisons n*en sont que trop faciles à donner; et la première de toutes, c'est qu'il a été victime de sa facilité même, lune des plus prodigieuses qui fût jamais, en vers aussi bien qu'en prose. Autant qu'il a la conception rapide, et comme instantanée, autant Voltaire a l'exécution... foudroyante, si je puis ainsi dire. Agé de soixante-quinze ans , il écrira ses Guèbres en douze jours I Mais il en est des idées comme des hommes, comme des plantes... Un chêne ne pousse pas en un jour ; et d'un enfant, pour faire un homme, nous savons ce qu'il y faut d'années. Pareillement les idées, une idée de drame ou de comédie, l'idée de Tartufe ou de Phèdre, Elle a besoin d'être longtemps portée, patiemment mûrie, nourrie, et comme fortifiée par une longue méditation intérieure. En art comme en tout,
Le temps n'épargne pas ce qu'on a fait sans lui.
Et ainsi, l'une des grandes raisons du discrédit légitime où sont tombées la plupart des tragédies de Voltaire, c'est, messieurs, ce que ses contemporains en ont presque le plus applaudi, si c'en est l'air même d'improvisation et de facilité.
Joignez-y cette autre cause, que déjà je vous indiquais l'autre jour en vous parlant de Rhadamiste. Comme le théâtre de Grébillon, le théâtre de Voltaire est décidément trop romanesque et, par là, trop en dehors de la nature et de la vérité. Les situations, celle A*Alzwe ou celle de Tancrède, qui n'ont peut-être rien de
trop invraisemblable, y ont quelque chose de trop particulier, de trop localisé dans l'espace ou dans le temps. D'un autre côté, les moyens y ont quelque chose de trop arbitraire : trop de méprises, comme chez Grébillon, et trop de reconnaissances, dans Alzire, dans Mérope, dans Sémiramis^ dans Y Orphelin de la Chine ^ dans Tanarde... Mais surtout, une licence dont Voltaire abuse, vous Tallez voir dans Zaïre même, c'est celle de ne nous rien expliquer, pourvu qu'il réussisse à nous amuser ou à nous émouvoir. Je vous parlais de la croix de Zaïre : mais, pour peu qu'on y arrête sa réflexion, cette croix d'émail ou de « brillants», ce bijou « précieux », ce signe « des chrétiens », comment donc Zaïre l'a-t-elle gardée,parmi ces musulmans, ou comment la lui laisset-on étaler?C'est que Voltaire, en avait besoin pour que Lusignan pût reconnaître sa lille. Mais lui-même, Lusignan, pourquoi meurt-il presque aussitôt qu'on nous l'a montré? ne paraît-il que pour disparaître? ne sort-il de son cachot que pour expirer à la « cantonade » ? C'est qu'il embarrasserait Voltaire, s'il vivait davantage. Et comment se fait-il qu'Orosmane, quand il a surpris le billet de Nérestan, au lieu de s'en servir pour confondre Zaïre, le garde, pour lui tendre le piège odieux où elle périra? C'est que, s'il montrait à Zaïre le fatal billet, on s'expliquerait, mais, si l'on s'expliquait, plus de catastrophe; et, plus de catastrophe, plus de pièce. N'est-ce pas un peu nous traiter en enfants , et le théâtre comme un jeu? Puisque Voltaire cependant ne se moque pas de nous, nous dirons donc, messieurs, que la grande invention lui manque, celle qui consiste « à faire quelque chose de rien » ; et ses moyens ou ses machines, non seulement arbitraires, mais trop nombreux, trahissent l'impuissance de sa méditation. Trouveres-vous étonnant que, dans ces conditions, les vo-
lontés de ses personnages fléchissent; qu'au milieu de cette multiplicité d'événements, qui les surprennent ou qui les enveloppent, elles perdent presque la conscience, mais surtout la direction d'elles-mêmes? — et c'est encore ce que je veux dire en disant de son théâtre qu'il est trop romanesque.
Mais, messieurs, voici peut-être la grande liaison de cette faiblesse ou de cette médiocrité : c'est qu'ayant d'ailleurs plusieurs des parties de l'auteur dramatique, un don, malheureusement, lui manque, le plus rare, il est vrai, mais le plus précieux de tous : le don de se séparer, de se détacher, de s'aliéner de lui-même; le don de se faire une autre âme que la sienne; le don d'oublier^ dans lajoie de la création, sa vanité d'auteur, les exigences du public, et les conditions du succès. Il lui faut d'abord qu'on l'applaudisse : tout le reste ne vient qu'ensuite, ou souvent ne vient pas... Et qu'en résulte-t-il? C'est qu'il ne comprend pas, il n'a jamais compris que la première condition du succès, que le moyen des moyens, si je puis ainsi parler, c'était, au théâtre comme ailleurs, de ne songer ni k soi-même ni aux exigences du public, ni au succès, mais à la chose que Ton fait, et de s'identifier avec elle jusqu'à s'y confondre, s'y absorber, et s'y perdre soi-même tout entier *.
Sans le comprendre, et sans le vouloir, c'est précisément ce qu'il a fait dans Zaïre; et c'est pour cela que Zah^e est unique dans son œuvre, autant au-dessus de Tanci*ède ou d'Afafre qu'A&iVe est au-dessus de Rhadamiste ou Tancrède au-dessus à'Atrée,,, Voulezvous me permettre d'insister sur ce point ?
1. On ne saurait expliquer autrement la médiocrité des comédies de Voltaire : l'Enfant prodirjue, ou Nanine. Cet homme de tant d'esprit n'a pu prendre sur lui de no pas prêter le sien à peu prés indistinctemont à touâ ses personnages ; mais surtout auctin d'eut n*à oti 1^ pojivoir de l'enlever un instant à lui-même.
Quand il ëerivait en effet Rhadamiste, & quoi, messieurs, dirons-nous que le jpauvré Crébillon s'intéressât dans son œuvre ? À peine était-ce aux « situations » qu'il mettait à la scène; et il savait comme nous qu* « historiques » tant que Ton voudra, cependant elles n'avaient pas d'analogues dans la réalité. Ce n'étaient pas non plus èës pèrsonhàgeé qui l'intéressaient : son Rbadamiste, sa Zénobie, son Pharasmane... Avaîént-il« existé seulenitentî Segtais lô prétendait^ et Crébillon l'eh e^oyail. Mais d'ailtetiH leurs àtêntu^es lui étaient bien la chose du 'monde la pl'uè indifférente, ne se sentant lui-même pour sa part Arménien ni Parthe, mai« FraAçai^, a clere de {procureur » devenu dramaturgie^ h'Almàht lâé se% sujets q\ie l'adresse dont il faisait preuve en lés Irâîtâhl, et tout aU plUs la satisfaction que ses combinaisons procuraient à son goût naturel du romanesque et de l'invraisemblable... Voltaire, lui, dans Zaïre, s'est pris au contraire j si jt puis ainsi dire> à la glu de son propre sujet; et la preuve qu'il s'y est pris, je la trouve dans sa Cotrespondance :
J*ai cru que le ineilleiir moyen d'ôtthlièi" Èrfphyle était de faire tine antre tragédie, écriv^it^l à Bon ami Forhlonl, le 29 mai 1732. Tout le monde tne reproche ici que je ne mets point d'amour dans mes pièces. Ils en auront cette fois-ci, je vous jure, el ce ne sera point de la plaisanterie. Je veux qu'il n'y ait rien de si turc, de si chrétîî?n, de si ûmoui-eux, de sitfe!?dre, de si furieux que ce que Je v*er&ifiiea présent pour eur plaire. J*ai déjà Thonnenr d'en avoir fait un acte. Ou je suis fort trompé, ou ce sera la pièce la plus singulière que nous ayons au théâtre. Les noms de Montmorency, de saint Louis, de Saladin, de Jésus et de Mahomet s'y trouveront. On y parlera de léi Seine el du lonrdafn, de Paris et de Jérusalem. On aimera, on baptisera, on tnera, et je vous enverrai l'esquisse dès qu'elle sera brochée.
248 CONFÉRENCES DK L^ODÉON.
Sans doute, il songe trop encore à plaire, mais il est sous le charme, ou, si vous Taimez mieux, il est dans la fièvre de Tinspiration... Moins d*un mois plus tard la pièce était faite, et il écrivait à Forment, à la date du 25 juin :
Grand merci, mon cher ami, des conseils que vous me donnez sur le plan d'une tragédie; — c'était peut-être le conseil de le mûrir davantage ; — mais la tragédie était faite. Elle ne m'a coûté que vingt-deux jours. Jamais je n'ai tra* vaille avec tant de vitesse. Le sujet m'entraînait, et la pièce se faisait toute seule. J'ai enflu osé traiter l'amour, mais ce n'est pas l'amour galant et français. Mon amoureux n'est pas un jeune abbé à la toilette d'une bégueule : c'est le plus passionné, le plus fler, le plus tendre, le plus généreux, le plus justement jaloux, le plus cruel et le plus malbeureux de tous les hommes. J'at enfin tâché dépeindre ce que j'avais depuis si longtemps dans la tête, les mœws turques opposées aux mœurs chrétiennes, et de joindre, dans un même tableau, ce que notre religion peut avoir de plus imposant, et même de plus tendre,avec ce que l'amour a de plus touchant et de plus furieux.
Yingt-deux jours, c*était bien peu, comme toujours; mais, si nous voulons l'en croire, il y avait longtemps qu'il portait son sujet dans sa tôle; et voici, d'autre part, sans parler de l'inspiration, ce qui semble avoir compensé la rapidité de l'exécution.
Il avait tout d'abord admirablement débrouillé ce que son sujet contenait d*intérôt général et, conséquemment, de longue actualité. C'est ce qui manquait tant, nous venons de le redire, dans les mélodrames du vieux Grébillon. Ici, au contraire, toute une partie du drame sort, pour ainsi parler, des perplexités de Zaïre entre son amour, d'une part, et sa religion, de Taulre, ou, si vous l'aimez mieux, entre Orosmane et Lusignan. Là même en est la donnée première et comme génératrice; là aussi l'intérêt vraiment dramatique et durable. Car, messieurs, changez les noms.
changez les lieux, ôtez de la pièce tout ce qu'elle contient d'arbitraire et de trop « romanesque », n'est-ce pas une question encore d'aujourd'hui, que celle des « mariages mixtes », chrétiens contre juifs, et protestants contre catholiques? N'est-il pas vrai qu'encore aujourd'hui même, quelques-uns au moins d'entre nous, — que personne, je pense, n'a le droit d'en reprendre, — peuvent hésiter, en plus d'une rencontre, entre les intérêts de leur passion et ceux de leur croyance? Et n'est-ce pas une question de nos jours aussi que celle de savoir jusqu'où vont les droits d'un père sur une fille de l'âge de Zaïre? les droits d'un frère? les droits de la race et du nom? Habitué qu'il était au maniement des idées générales, peu capable d'application et de profondeur, mais, en revanche, très agile à saisir les liaisons ou les rapports des choses, ce que le sujet de Zaïre comportait d'intérêt général, voilà ce que Voltaire a vu; et c'est pourquoi, longtemps encore, si je ne me trompe, nous pourrons nous intéresser à Zaïre, parce que nous en aurons d'autres raisons, plus générales elles-mêmes que l'aventure d'Orosmane et de la fille de Lusignan... Un peu de philosophie, vous le voyez, n'est pas toujours pour nuire à l'auteur dramatique ; et il ne faut pas assurément qu'il en abuse, mais j'aime, pour ma part, qu'il sache, et qu'il nous montre, les relations de son sujet avec les intérêts universels et permanents de l'humanité.
Vous parlerai-je maintenant de cette imitation de la liberté du théâtre anglais, et de ce ressouvenir de VOtello de Shakespeare, que l'on a cru devoir si souvent relever dans Zaïre ? Il est certain que, pendant les trois ans de son séjour en Angleterre, Voltaire avait appris à connaître, à goûter Shakespeare, et, comme il le dit luimême dans VÉpiir^ dédicaioire de sou drame ^ son
S60 CONFÉRENCES DE L'ODÊON.
ami Falkener, <c c'est au théâtre anglais aussi qu'il doit la hardiesse qu41 a eue de mettre sur la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du royaume ^. Deux ans après Zaïre, dans ses Lettres anglaises, si ce n*est pas précisément lui qui révélera Shakespeare k la France, il traduira des scènes entières A'Hamiet^ et, plus tard) quand il écrira sa Sémiramis^ il s'en souviendra. Je consens encore qu'il y ait quelques traits d'Iago dans le personnage de Gorasmih* Mais^ peur ce qiii est d'Orosmane, s'il a des traits du More de Venise, n'en a-t-il pas peut-être autant de la Roxane de Racine ? et, en fait de « turquerie » , Bùjazet n'en est-il pas une qUe Voltaire, admirateur encore plus ardent de Racine que de Shakespeare, a dû tout naturellement imitek*? Admettons donc, si l'on le veut, qu'il soit passé duis Zaïre quelque chose de la rapidité, plutôt qUe de la liberté du théâtre anglais; mais n'exagérons rien, si peut-être, des deuX) en raison de la contrainte môme des unités, c'était notre théâtre encore le plus rapide \
Aussi bien, mesdames^ entre toutes les tragédies de Voltaire» si Zaïre est la plus passionnée, je croirais plutôt que cela tient à ce qu'il y a ti^avaiÙé d'après le modèle vivant. C'est que trois femmes de son monde ou de son entourage, ont, en quelque sorte, posé pour la fille de Lusignan^ — sans parler de M"® Gaussîn, son actrice ; —et que, dans le rôle d'Orosniane, il a mis quelque chose de ce qu'elles lui avaient k lui-même inspiré.
1. J*ai touché plusieurs fois cette question de Tinfluence que son séjour eu Angleterre arait etercé^ îjur l*BBprit dé Voltaire, et Je ii*ai pas nié cette influence; mais 11 m*a tottjovrft paru qu'on né laissait pas de Texagérer; qu'on ne songeait pas assez que Voltaire, né en 1694, n'était plus un enfant quand il débarqua en Angleterre en 1726 ; et qu*enfih on oubliait Mjp i6e que l'Angleterre de ce tempslà deyait elle-même à Bayle, dont Voltaire était nourri»
La première était Adrienne Lecouvreur *, l'illustre tragédienne, qu'il avait non seulement connue, mais aimée, etqui même était morte entre ses bras, deux ans auparavant,le 20 mars 1780. A cette occasion, des bruits d'empoisonnement avaient couru, sur lesquels, mesdames, vous pourrez, si peut-être vous aimez le dramatique, accepter sans difflculté la version de M. Legouvé, dm^ la pièce qui porte pour titre le nom même d'Adrienne. Mais vous en retiendrez surtout le grand amour, Tamou^ passionné de la comédienne pour Maurice de Saxe, le futur vainqueur de Fontenoy, le plus infidèle mais le plus séduisant des amants, lui-môme enfant de Tamour, et de race à moitié souveraine, fils d'Auguste, roi de Pologne, et de la belle Aurore de Kônigsmarck. C'étaient les bijoux et l'argenterie d'Adrienne qui avaient payé les frais de l'expédition de Courlande.., Aussi racontait-on qu'étant à son lit de mort, et l'un des vicaires de Saint-Sulpiee l'étant venue visiter, elle l'avait assuré que les pauvres de la paroisse n'étaient pas oubliés dans son testament; mais, comme il lui parlait d'autres devoirs à remplir, elle s'était contentée de montrer du geste un buste de Maurice, placé sur sa cheminée, en prononçant ce vers :
Voilà mon univers, mon espoir et mes dieux!
Était-ce pour cela que le curé, Languet, avait refusé de l'enterrer en terre sainte? Toujours est-il que ce refus de sépulture avait fait scandale dans le Paris d'alors; et Voltaire, sincèrement indigné, avait écrit une pièce assez éloquente^ où la piété d'une ancienne aiTection se mêlait aux sentiments d'une juste colère.
i. Voyez dans les Causeries du lundis X* V*t l'^ticle de Sainte* BeuTO sur Adrienne Lecotwrewr^
252 CONPÊRENQES DE L'ODÉON.
Quand elle était au inonde ils soupiraient pour elle» Je les ai vu soumis, autour d'elle empressés 1 Sitôt qu'elle n'est plus, elle est donc criminelle; Elle a charmé le monde, et vous Ten punissez. Non, ces bords désormais ne seront plus profanes: Ils contiennent ta cendre, et ce triste tombeau. Honoré par nos chants, consacré par tes mânes,
Est pour nous un temple nouveau !
Voilà mon Saint-Denys : oui, c'est là que j'adore Ton esprit, tes talents, tes grâces, tes appas; Je les aimai vivants, je les encense encore
Malgré les horreurs du trépas...
Messieurs, nous est-il interdit de croire qu'il n'avait pas encore oublié tout à fait Adrienne quand il écrivait Zaïre; et, par exemple, dans ces jolis vers, auxquels il ne manquerait que d'être d'une facture un peu moins lâche, tout en gardant l'espèce d'abandon qui en fait le charme, ne vous semble-t-il pas que nous retrouvions quelque chose de l'accent de la comédienne quand elle parlait à son Orosmane ?
Vous, Seigneur, malheureux ! Ah ! si votre grand cœur A sur mes sentiments pu fonder son bonheur.
S'il dépend, en effet, de mes flammes secrètes. Quel mortel fut jamais plus heureux que vous l'êtes! Ces noms chers et sacrés, et d'amant et d'époux, Ces noms nous sont communs, et j'ai par-dessus vous Ce plaisir si flatteur à ma tendresse extrême De tenir tout. Seigneur, du bienfaiteur que j'aime. De voir que ses bontés font seules mes deslins. D'être l'ouvrage heureux de ses augustes mains. De vénérer, d'aimer, un héros que j'admire...
Si Voltaire a modelé en quelque sorte les sentiments amoureux de Zaïre sur ceux d'Adrienne Lecouvreur, — et qui sait? ceux aussi de son« Scythe » Orosmane sur le « héros sarmate » en personne^ — c'est une autre
femme qui lui en a donné comme l'image ou le portrait physique.
Il y avait alors à Paris, dans une maison qu*il fréquentait beaucoup, — et où même il avait Tun de ses amis déjà les plus dévoués, — chez les Ferriol, une jeune femme dont l'histoire est l'un des plus jolis romans du xvm* siècle, où il y en a tant, et de plus touchants que Ton ne croit. C'est celle que l'on appelle M"« Aïssé, — Aischa ou Haischa, je crois, de son vrai nom, — le nom que Byron a immortalisé dans son Don Juan sous la forme d'Haydée. Gircassienne de naissance, achetée comme esclave, à l'âge de trois ans, sur le marché de Gonstantinople, par M. de Ferriol, alors ambassadeur de Louis XIV en Turquie, élevée en France, au couvent des Nouvelles Catholiques, et, dans sa nouvelle patrie, conservant le vague souvenir d'une première enfance entourée là-bas, dans ses montagnes, d'un luxe éclatant et barbare, elle avait contracté, avec un libertin dont son influence avait fait le modèle des amants respectueux et soumis, une liaison que tout le monde connaissait bien autour d'elle, mais sur laquelle tout le monde s'accordait pour lui garder respectueusement le secret. Cet homme heureux s'appelait le chevalier d'Aydie ; et, vous le savez sans doute, pour nos gens de lettres duxvm® siècle, — pour Voltaire, en particulier, et pour Montesquieu, — si quelqu'un a résumé toutes les vertus d'un gentilhomme achevé, c'est lui. Mais faites-y tout à l'heure attention, mesdames : la situation d'Aïssé vis-à-vis du chevalier d'Aydie n'est-ce pas celle de Zaïre vis-à-vis d'Orosmane? Cette douceur langoureuse dont Voltaire a paré sa Zaïre, cet aimable naturel, cette grâce indolente et naïve, cette soumission, tous ces traits, — si vous îemWQi^zV Histoire d'une Ch^ecque de qualité, de l'abbé Prévost, ou les Lettres de J/™« Axssé à
M^^ Calandinnij dont Voltaire sera, sinon Téditenr, au moiijis le premier annotateur, — tous ces traits ne sont-ils pas ceux aussi de la Circassienne de la maison des Ferriol, de l'amie du chevalier d*Aydie? Et pourquoi, si le sujet de Zmre est tout d* « invention », pourquoi ne serait-ce pas le sort d'Aïssé qui en aurait suggéré Tidée môme à Voltaire ? Deux ans plus tard, — nous le savons bien, puisque Voltaire nous l'apprend lui-même,
— c'est encore sur le chevalier d'Aydie qu'il modèlera le Gouci de son Adélaïde du Guesdin,., Pour moi, mesdames, je ne doute pas qu'Aïssé soit le modèle de Zaïre; mais, quand vous en douteriez, pourquoi encore, puisque rien ne nous le défend, ne mettrions-nous, pas ce qu'il y a de plus touchant dans Zaïre sous la protection du souvenir gracieux et mélancolique de la petite esclave ?
Et enfin, mesdames, quelques accents plus vifs ou plus profondément sentis qu'il n'appartient d'habitude à Voltaire :
Zaïre, que jamais la vengeance céleste
Ne donne à ton amant, enchaîné sous ta loi,
La force d'oublier l'amour qu'il a pour toi.
Qui? moi? que sur mon trône une autre fût placée,
Non, je n'en eus jamais la fatale pensée.
Pardonne à mon courroux, à mes sens interdits.
Ces dédains affectés et si bien démentis...
— quel dommage que ces vers soient si mal écrits! — mais si quelque chose y a passé de plus sincère, et, comme on dit, de plus vécu que dans aucxme des tragédies de Voltaire, pourquoi ne croirions-nous pas que c'est parce qïi'il aimait lui-même, et n'en ferions-nous pas honneur à M"»« du Châtelet?
Oh 1 celle-ci, mesdames, est moins touchante que les deux autres. C'est une bien plus « grande dame », Ga-
biielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Cbâtelet-Lomont, mais combien moins touchante que Taimable Aïssé ou que la tragique Lecouvreur I Hardie, impérieuse et brusque, il n'y a rien en elle de la douceur de Zaïre ; — et elle faisait des mathématiques. Mais elle a bien aimé Voltaire! Elle Ta réconcilié avec ce grand monde qu'il boudait, — et non sans de bonnes raisons, — depuis son retour d'Angleterre, avec sa patrie peutêtre ! Croyons-en sa Correspondance, quand il ne nous en resterait, par exemple, que ce bout de lettre àMaupei tuis, où elle le prie de faire que le roi de Prusse ne garde pas trop longtemps, et « lui renvoie bientôt une personne avec qui elle compte passer sa vie ». Et lui aussi, ' Voltaire, il l'a sincèrement aimée ; et puisque c'est sans doute en 1732 qu'il a renoué connaissance avec elle, pourquoi, si les premiers temps de l'amour ont toujours quelque chose de plus passionné, pourquoi ne ferionsnous pas aussi sa part à la belle Emilie dans le succès de Zaïre ^2
Car le succès fut grand, l'un des plus grands qu'ait remportés Voltaire, avec je ne sais quoi de personnel, si je puis ainsi dire, dont il semble qu'on entende résonner l'écho dans une lettre du 25 août à son ami Gideville :
Mes chers et aimables critiques — il met le pluriel parce que Gideville, c'est Formont, et Formont, c'est Gideville, — je voudrais que vous pussiez être témoins du succès de Zaïre; — ils habitaient Rouen, — vous verriez que vos avis ne m'ont pas été
1. On consultera, sur M«« du Châtelet, Tédition de ses Lettres donnée par M. Eugène Asse, Paris, 1882, et les Lettres aussi de M»8 de Graffigny, publiées par le même éditeur.
La première lettre de Voltaire où il soit question de M™« du Châtelet n'est datée, il est vrai, que de 1733, mais il connaissait Emilie presque de tout temps, et lui-même a reporté quelque part les commencements de cette liaison célèbre à 1732.
inutiles et qu'il y en a peu dont je n'aie profité. Souffrez, mon cher Cideville, que je me livre avec vous en liberté an plaisir devoir réussir ce que vous avez approuvé. Ma satisfaction s'augmente en vous la communiquant. Jamais pièce ne fut si bien jouée que Zaïre à la quatrième représentation. Je vous souhaitais bien là : vous auriez vu que le public ne hait pas votre ami. Je parus dans une loge, et tout le parterre me battit des mains. Je rougissais, je me cachais, mais je serais un fripon si je ne vous avouais pas que j'étais sensiblement touché. Il est doux de n'être pas honni dans son pays; je suis sûr que vous m'en aimerez davantage.
Il se serait encore plus vivement félicité peut-être, si Ton pouvait lire dans l'avenir. En effet, il ne devait jamais retrouver au théâtre ni de succès plus franc, ni dont la mémoire s'associât pour lui à de plus aimables souvenirs. Et nous, ce succès, nous le comprendrons mieux encore si, aux mérites que je viens d'essayer de vous montrer dans Zaîre^ vous en ajoutez, messieurs, un autre, qui n'est au surplus qu'une conséquence des premiers.
Je veux parler de la ressemblance de Zaïre avec les mœurs du xvm* siècle; et, si je ne me trompe, tout ce que l'on a dit si faussement, à ce propos, de Corneille ou de Racine, c'est de Voltaire qu'on peut, qu'il faut le dire. Les Chimène et les Rodogune, les Andromaque et les Phèdre, quelques traits de ressemblance qu'elles offrent avec les belles dames de l'hôtel de Rambouillet ou de la cour de Versailles, les dépassent de toutes les manières; et, pour contemporaines qu'elles soient de M"*' de Longueville ou de M""' de Montespan, elles sont cependant de notre temps aussi, comme exprimant quelque chose de plus général, de plus permanent, de plus universel qu'elles-mêmes. C'est ce que j'ai tâché de vous montrer... Mais ici, de même que nous retrouvons dans le personnage de Zaïre des traits de M""^ du
Châtelet, d'Adrîenne Lecouvreur, et de M'^* Aïssé; de même, dans Orosmane, ce n'est pas seulement quelques traits d'Otello, c'en est quelques-uns aussi de Voltaire lui-même, et du chevalier d'Aydie, et du comte de Saxe, et de Richelieu... Vous avez vu plus haut comme on çiéclarait son amour aux environs de 1730, et voici comme on rompait, à la même époque, et dans le même monde :
Madame, il fut un temps où mon âme charmée, Écoutant, sans rougir, des sentiments trop chers. Se fit une vertu de languir dans vos fers.
Je croyais être aimé, Madame; et votre maître, Soupirant à vos pieds, devait s'attendre à Tètre. Vous ne m'entendrez point, amant faible et jaloux. En reproches honteux éclater contre vous.
Cruellement blessé, mais trop fier pour me plaindre, Trop généreux, trop grand pour m'abaisser à feindre. Je viens vous déclarer que le plus froid mépris De vos caprices vains sera le digne prix...
Oui, c'était ainsi que l'on se séparait, galamment, sans fracas, ni gros mots, ni grands gestes, — et on en pouvait mourir, quelquefois, pas souvent, — mais l'honneur était sauf. Les contemporains de Voltaire ont sans doute goûté dans ses tragédies cette image d'eux-mêmes, sinon comme fidèle, au moins comme embellie par le « coloris » du style et le poétique éloignement de la distance ; et nous, comme dans les romans de Prévost ou comme dans ceux de Marivaux, nous y voyons un « document » dont l'intérêt historique supplée — dans une certaine mesure — ce qu'elles n''ont pas de valeur littéraire.
Enfin, j'ose le dire, en plus de ces mérites intrinsèques et particuliers, Zdire, pour expliquer son succès, en a d'autres encore, de plus généraux, par
lesquels elle exprime en raccourci, si je puis ainsi parler, tout le théâtre de Voltaire ; grâce auxquels elle s'insère comme une date mémorable dans l'histoire du théâtre français; et par lesquels, enfin, elle marque vraiment l'origine de quelque chose de nouveau.
C'est ainsi, mesdames et messieurs, que cette couleur locale, dont nous aurons d'ailleurs l'occasion de reparler quand nous viendrons aux romantiques, n'est pas du tout de leur invention, mais de celle de Voltaire. Non qu'elle fasse absolument défaut dans le théâtre classique lui-même, dans la tragédie du xvn® siècle; et je trouve, pour ma part, le Bajazet de Racine assez turc, — sa Roxane, son Acomat, son Bajazet lui-même *, — comme je trouve encore VHéraclius de Corneille assez byzantin pour mon goût. Mais si la couleur est là dans la conformité des sentiments ou du langage aux mœurs locales, plutôt que dans la représentation, dans l'expression, dans la figuration de ce que ces mœurs elles-mêmes peuvent avoir de pittoresque; ou, en d'autres termes, s'il y a certainement, messieurs, un byzantinisme du costume, pour ainsi parler, et une turquefne du décor, c'est à Voltaire, c'est à l'auteur de Zaïre et d'Alzire, de Mahomet et de VOrphelin de la Chine, de Zulime et de Tancrède qu'il faut, avant d'en faire le reproche à d'autres, en faire d'abord honneur.
1. J'ai rappelé que Corneille reprochait à Racine que ses Turcs avaient tous, dans Bajazet j sous leur habit oriental, les « sentiments qu'on a au milieu de la France ». Mais, est-ce bien Corneille qui lui faisait ce reproche? Car nous le trouvons dans le Segraisiana. Or, il semble bien que Racine, en son Bajazet, se soit inspiré de la dernière des Nouvelles françaises publiées en 1657 chez Antoine de Sommavillo. Et qui est l'auteur des Nouvelles françoises^î C'est Segrais, qui n'aura pas osé s'en prendre à Racine, de peur de laisser, comme on dit '< passer le bout de l'oreille », et qui aura trouvé plus conforme à ses intérêts de mettre la critique de Bajazet au compte de Corneille.
Cette couleur locale tout extérieure, qui s'applique par le dehors, qu'on puise dans un manuel d'histoire ou de géographie, c'est bien lui qui s'en est avisé le premier. Mettre des Péruviens et des Chinois sur la scène, sur cette scène où jusqu'alors on ne s^'était guère égorgé qu'entre Grecs et Romains; faire- contraster, comme dans Zaïre, les « mœurs turques » et les « mœurs chrétiennes », ou, comme dans Akwe, l'ancien et le nouveau monde; rompre ainsi, tout en respectant les trois autres, cette « unité de ton » qui est celle de Bajazet ou d'Andj'omaque, d'fJéraclius ou du Cid; à la sévérité de la ligne ou du dessin substituer les séductions, mais aussi le trompe-l'œil du coloris, voilà ce que Voltaire a fait et voilà ce qui était nouveau... Et voilà comment, s'il n'en est pas l'auteur, il est responsable pourtant des Manco Capac et des Veuve du Malabar qui suivront son Alzh^e et son Orphelin de la Chine.,.
II ne Test guère moins de ces tragédies «nationales», dont, après avoir conçu l'idée dans Zaïre ^ vous l'avez vu, — il a, deux ans plus tard, essayé la réalisation dans son Adélaïde Du Guesclin, « Il me paraît, disait-il dans son Épître dédicatoire, que celte nouveauté, — d'avoir mis sur la scène les noms de nos rois et des anciennes familles, — pourrait être la source d'un genre de tragédie qui nous est inconnu jusqu'ici, et dont nous avons besoin. Il se trouvera sans doute des génies heureux qui perfectionneront cette idée, dont Zaïre n'est qu'une faible ébauche... » Et sans doute, messieurs, il serait curieux de rechercher, en dépit du Siège de Calais ou des Templiers, pourquoi ces « génies heureux », depuis cent cinquante ans, n'ont pas encore paru... pourquoi le Cid et Andromaque sont demeurés notre vraie tragédie «nationale »... Au moins, vous le voyez, il n*a pas dé-
pendu de Voltaire qu'il en fût autrement. Si Tidée d'une tragédie « nationale », aux environs de 1730, n'était pas absolument nouvelle, l'auteur de la Henriade, et de Zaïre, et d'Adélaïde et de Tancrède, l'a pourtant faite sienne; et le jour où nous aurons une tragédie « nationale », c'est lui, Voltaire, qu'il en faudra nommer presque pour le premier ancêtre.
Enfin, messieurs, ce qui n'était pas moins neuf à cette date, c'était cette manière que vous allez voir de traiter le christianisme à la scène, par son côté que j'appellerai pittoresque, aussi lui, sensible et matériel. A cet égard il y a dans Zaîi^e^ par une rencontre assez curieuse, quelque chose déjà du Génie du christianisme, et, dans un tout autre sens qu'on ne le dit d'ordinaire. Voltaire est vraiment un précurseur de Chateaubriand. Ce qu'il y a de pouvoir émotif et, par conséquent, esthétique, dans le christianisme, je ne dirai pas que Voltaire l'ait reconnu le premier, — puisque enfin c'était au nom de ce pouvoir que toute une école, qui procédait du concile de Trente et de la Jérusalem délivrée, avait fait la {pierre au paganisme intransigeant de Boileau :
De la foi des chrétiens les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles... —
mais enfin, ce que n'avaient pas pu ses prédécesseurs dans l'emploi du « merveilleux chrétien », il l'a fait, lui. Voltaire, et Chateaubriand s'est donné le plaisir de l'en louer. 11 vient de citer le grand couplet de Lusignan, et il ajoute :
Une religion qui fournit de pareilles beautés à son ennemi mériterait pourtant d'être entendue avant d'être condamnée. L'antiquité ne présente rien de cet intérêt, parce qu'elle n'avait pas un pareil culte. Le polythéisme, ne s'opposant point aux passions, ne pouvait amener de ces combats intéressés
de l'dme, si communs sous la loi évaugélique, et d'où naissent les situations les plus touchantes. Le caractère pathétique du christianisme accroît encore puissamment le charme de la tras;édie de Zaïre. Si Lusignan ne rappelait à sa fille que des dieux heureux... Mais les malheurs de Lusignan, mais son sang, mais ses souffrances se mêlent aux malheurs, aux souffrances et au sang de Jésus-Christ. Zaïre pourrait-elle renier son rédempteur aux lieux mêmes où il s'est sacrifié pour elle? La cause d'un père et celle d'un Dieu se confondent ; les vieux ans de Lusignan, les tourments des martyrs, deviennent une partie même de l'autorité de la religion; la Montagne et le Tomlieau crient : tout est ici tragique, les lieux, l'homme et la divinité.
La page est belle sans doute, mais, messieurs, Chateaubriand, qui croit ici faire une ingénieuse malice à Voltaire, n'est-il pas peut-être la dupe de ce diable d*homme? Répondre à cette question, c'est dégager un dernier mérite de la tragédie de Voltaire, si c'est, comme je le crois, en définir le pathétique original et nouveau.
Assurément encore, vous le savez, ni dans la tragédie de Corneille, ni dans celle de Racine surtout, le pathétique ne faisait défaut. Mais il y dérivait de sa source la plus haute et la moins accessible à la médiocrité, qui est, comme Chateaubriand nous le disait tout à Theure, le combat de l'àme contre les passions de la chair et du sang. C'est pour cela qu'en général, — à l'exception d'Andromaque et dlphigénie, — les héroïnes de Racine sont coupables en quelque mesure du malheur qui les atteint. Hermione, Roxane, Agrippine, Monime ellemême, Phèdre, Athalie... elles expient toutes quelque chose. Conformément d'ailleurs à la vieille maxime et à la réalité, elles ne sont ni tout à fait méchantes, ni cependant tout à fait bonnes : il y a du bien en elles, et du mal, intimement et savamment mêlés. Les héroïnes
de Voltaire , au contraire, à commencer justement par Zaïre, n'ont rien fait ni rien dit qui puisse leur mériter leur malheur. Jetées par la fortune, ou par le caprice du poète, ou plutôt avec une intention bien définie, au milieu des circonstances les plus tragiques, elles en sont les victimes innocentes. Vous voyez la conséquence : lem- aventure nous apparaît aussitôt comme encore plus lamentable que tragique à vrai dire, et l 'injustice de leur sort excite en nous des mouvements d'une pitié passionnée. L*émotion d'art diminue, mais l'émotion humaine augmente. Le drame se rapproche de nous; la condition souveraine des personnes n'y sert plus que comme d'un décor; nous croyons tous être exposés au sort d'Orosmane ou de Zaïre...
Voulez- vous mieux voir encore la différence? Vous vous rappelez, mesdames ex messieurs, l'épigramme de Racine sur là Judith de Boyer. Cette Judith^ en 1695^ avait été, comme notre Zaïre, ce que Ton appelait un succès de larmes. Une scène même en était devenue célèbre sous le nom de la « scène des mouchoirs », parce que, la mode s'en mêlant, il n'y avait pas moyen d'y résister, paraît-il, et toutes les dames y fondaient en pleurs. Cet excès de sensibilité semble avoir fort égayé Racine, et vous n'avez pas oublié les derniers, vers de l'épigramme :
Lors, le richard, en larmoyant, lui dit :
Je pleure, hélas! sur ce pauvre Holophenie, Si méchamment mis à mort par Judith.
On peut, je le veux bien, entendre autrement l'épi-^ gramme, mais, de quelque manière qu'on l'entende, cfr qui parait plaisant à Racine, c'est que l'on pleure sur la mort d'Holopherne ; car, pour lui, l'essence du plaisir tragique ne se sépare pas de l'idée que Ton as-
siste à une fiction; et puis, d'émouvoir la sensibilité physique au moyen de la mort, il trouve cela trop facile, vulgaire, et quelque peu grossier.
Voltaire cependant, et depuis lui le drame, c^^est au contraire là, mesdames et messieurs, qu'ils placent la source de leur pathétique; et, pour nous émouvoir, c'est sur notre horreur ou sur notre peur de la mort qu'ils spéculent. On ne craignait pas la mort dans la tragédie de Racine ou de Corneille. On la prenait pour ce qu'elle est : un accident ou un événement de la vie. Rappelez-vous plutôt la plainte harmonieuse et discrète d'Iphigénie :
Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie* Pour lie pas souhaiter qu'elle me fût ravie...
C'est qu'on estimait alors qu'une foule de choses pouvaient valoir mieux que la vie...
Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge,
disait encore dans Rodogune la Gléopâtre de Corneille. On aimait mieux mourir que de vivre misérablement, et vivre misérablement, c'était survivre à la défaite de sa volonté. Mais, avec Voltaire, pour toute sorte de raisons, le prix de la vie humaine croissant, la grande affaire de la vie devient d'éviter la mort, et, par conséquent, l'effroi de la mort, à son tour, devient la source du pathétique. Quoi de plus tragique, en effet, que de mourir, ou quoi de plus irréparable, lorsque la vie n'a plus d'autre objet que de se continuer ou de s'entretenir elle-même, en attendant qu'elle oublie ou qu^elle perde dans la recherche du bonheur à tout prix toutes les raisons qu'elle a d'être 1 C'est par là que Chateaubriand a été la dupe de Vol-
taire, car c'est par là que Zaïre^ qui semblait d'abord s'en excepter, rentre tout naturellement dans la philosophie générale de Voltaire. Voltaire spécule sur Témotion dont nous remuera la mort de Zaïre; mais, remarquons-le bien, Zaïre ne mourrait pas, Zaïre épouserait Orosmane, Zaïre enfin serait heureuse, — et nous comme elle, — si , premièrement, elle ne retrouvait pas son père; si, en second lieu, ce père n'était pas Lusignan,le roi chrétien de Jérusalem; si enfin, mesdames et messieurs, — ayons donc le courage de le dire, — cette religion, dont Chateaubriand admire la grandeur, ne devenait pas l'instrument du malheur de Zaïre, « le fer sacré qui l'assassine » pour ainsi parler, et son Orosmane avec elle. Tranchons le mot : Zaïre est une victime de ce que Voltaire appelle le « fanatisme » ; et je m'étonne, en vérité, que Chateaubriand ne Fait pas vu. « Une religion qui fournit de pareilles beautés à son ennemi mériterait pourtant d'être entendue avant d'être condamnée, » nous dit-il! Oui, si « l'ennemi » n'avait pas répondu par avance que c'est payer trop cher de « pareilles beautés » que de les acheter du prix de deux existences humaines. « On trouvera dans tous mes écrits, — dira bientôt Voltaire, en 1736, quatre ans seulement plus tard, dans la Préface de son Alzire, — cette humanité qui doit être le premier caractère d'un ôtre pensant; on y verra, si j'ose m'exprimer ainsi, le désir du bonheur des hommes, la haine de l'oppression et de l'injustice. »
Je n'ai pas, messieurs, à m'expliquer ici sur cette philosophie de Voltaire... C'est en effet non seulement la philosophie de Zaïre oud'i4/zire,mais c'est bien celle de Voltaire lui-môme, et, mieux encore que cela, c'est celle du siècle tout entier. S'il n'en faut certes pas méconnaître la générosité, — disons la grandeur même, —
je crois d'ailleurs qu'il est bon de ne pas s'en exagérer les bienfaits... Mais, pour établir cette simple opinion, vous savez sans doute ce qu'il faudrait de temps, et de raisonnements, et de distinctions. Et puis, je ne suis pas ici pour parler de ce qui nous divise, mais au contraire de ce qui peut nous unir. Il me suffira donc d'avoir essayé de vous montrer où est encore aujourd'hui le très vif et très réel intérêt de Zaïj^e; ce que les contemporains de Voltaire en ont justement applaudi; que, sous des formes surannées, dont il est trop aisé de sourire, son théâtre est déjà tout moderne; qu'il s'y est montré lui-même, sous la timidité d'un disciple de Corneille et de Racine, plus hardi qu'on ne le croit, vraiment novateur, vraiment inventeur; que beaucoup de choses datent de lui dont nous faisons honneur à d'autres; et enfin que sa tragédie, — contemporaine
du roman de Prévost ou de la comédie de Marivaux, — n'est déjà plus delà tragédie, mais du drame. Et, de fait, pour achever de la dégager, cette forme nouvelle, il n'y a plus qu'à dépouiller la tragédie de Voltaire de ce qu'elle conserve encore d'une tradition qui n'est plus la sienne : les trois unités, la contrainte du vers, l'imitation de l'histoire, la représentation des personnes souveraines... Ce sera l'œuvre, comme nous le verrons, des Diderot et des Sedaine, des Beaumarchais et des Mercier.
28 janvier 1892.
Tr
fi.