‹ Conférences de l'Odéon: les époques du théàtre françaisChapitre 4 sur 35 · DORIS · texte numérisé non relu

DORIS

La suite est digne qu'on l'admire.

Mon baladin muet se retranche en un coin Pour faire mieux jouer la prunelle de loin.

Après m'avoir de là longtemps considérée, Après m'avoir des yeux mille fois mesurée, Il m'aborde en tremblant, avec ce compliment : « Vous m'attirez à vous, ainsi que fait l'aimant, » Il pensait m'avoir dit le meilleur mot du monde. Entendant ce haut style, aussitôt je seconde, Et réponds brusquement, sans beaucoup m'émouvoir : « Vous êtes donc de fer, à ce que je puis voir? » Ce grand mot étouffa tout ce qu'il voulait dire, Et, pour toute réponse, il se mit à sourire.

Depuis, il s'avisa de me serrer les doigts, Et, retrouvant un peu l'usage de la voix.

Il prit un de mes gants : « La mode en est nouvelle, Me dit-il, et jamais je n'en vis de si belle; Vous portez sur la gorge un mouchoir fort c$irré;

Votre éventail me plalt d*être ainsi bigarré ; L'amour, je vous assure, est une belle chose, Vraiment, vous aimez fort cette couleur de rose? La ville est en hiver tout autre que les champs ; Les charges à présent n'ont que trop de marchands. On n'en peut approcher.. »

Je fiB dis pas que ces vers soient ce qui s'appelle bons, -^ ou du moins j'en connais de meilleurs ; ^ mais ils sont caractéristiques, et peut-être qu'après tout, ces détails de la vie commune, dont vous savez assez qu'en tout temps l'expression a été l'écueil de la comédie en vers, n'ont jamais été plus heureusement rendus ^

Et voulez-vous enfin, dans l'Illusion comique, un modèle de cette grosse verve, de ce style emphatique et bouffon qui fera lui tout seul, dans quelques années, la réputation àe Scarron? C'est Matamore qui parle, le seul Matamore que GorneUle ait mis en scène, et comme qui dirait son César de Bazan :

Quand je veux, j'épouvante, et quand je veux je charme.

Et, selon qu'il me platt, je remplis tour à tour

Les hommes de terreur et les femmes d'amour.

Du temps que ma beauté m'était inséparable,

Leurs persécutions me rendaient misérable.

Je ne pouvais sortir sans les faire pâmer.

Mille mouraient par jour à force de m'aimer.

J'avais des rendez-vous de toutes les princesses.

Les reines à Tenvi mendiaient mes caresses :

Celle d'Ethiopie et celle du Japon,

Dans leurs soupirs d'amour ne mêlaient que mon nom.

J . Comparez, pour sentir le prix de ce genre d« mérite, Emile Augier, dans la Jetmeve ou dans GabrieUe :

On dirait, à voue entendre tous,

Que les départements sont des pays de ioups. Je vous jure, monsieur, que ce sont des contrées Habitables A l'homme, et point hyperborées.

Les naturels n*oiit pas ie cerveau plus transi Et l'esprit ne s*y perd ni pins ni moins quMcl

Ces pratiques nuisaient à mes desseins de guerre Et pouvaient m'empêcher de conquérir la terre. D'ailleurs j'en devins las, et pour les arrêter, J'envoyai le Destin dire à son Jupiter Qu'il trouvât un moyen qui ût cesser les flammes Et Timportunité dont m'accablaient les dames ; Qu'autrement ma colère irait dedans les cieux Le dégrader soudain de l'empire des dieux.

Ce que je demandais fut prêt en un moment,

Et depuis, je suis beau, quand je veux, seulement.

Malheureusement, messieurs, quels que soient les mérites de ces comédies, il faut bien avouer qu'elles ont deux graves défauts. Le premier, c'est que Tobservation, cette observation des mœurs mondaines, qu'il semble que Corneille s'y soit proposée comme objet, est bien légère, bien superficielle encore, et, pour parler familièrement, toute entière à fleur de peau. La satire n'enfonce pas, et le trait, lancé d'une main négligente, né pénètre jamais bien avant. Ébauches ou esquissée, il n'y a rien là, je ne dis pas d'achevé, mais d'assez poussé seulement. Mais ce que je trouve plus grave et beaucoup plus fâcheux, c'est que le comique de toutes ces pièces n'est pas franc; l'espèce n'en est pas loyale, si je puis ainsi dire ; et trop souvent, ou presque à toiit coup, je ne sais quels accents tragiques, ou du moins élégîaques, s'y mêlent inopportunément aux futiUtés de la conversation mondaineet auxtraitsde la satire. Disons le mot qu'il faut dire : ce sont toujours là des « tragicomédies » ; genre hybride, genre confus, genre indéterminé, dont vous savez sans doute combien on a donné de définitions difi'érentes, également contestables, et que je me garderai bien d'essayer de rectifier. J'en dirai seulement qu'il était l'enfance de Fart, et le témoignage d'une inexpérience égale à manier le comique et le tragique.

d6 CONFÉRENCES DE L*ODÉON.

C'est ce que confirmerait, messieurs, Texamen du théâtre d'Alexandre Hardy, de celui de Rotrou, de celui de Scudéri. Si l'on mêlait, si l'on confondait, si Ton brouillait alors ensemble le plaisant et reffroyable, l'horrible et le bouiîon, les larmes et le rire, non, en vérité, ce n'était point par application d'aucune doctrine d'art ou d'aucune conception raisonnée de la vie I Je ne crois même pas que ce fût pour contenter tout le monde à la fois, donner, dans la même pièce, à ceux-ci de quoi rire, à ceux-là de quoi pleurer, et, les uns etles autres, les attirer indistinctement an Marais ou à l'hôtel de Bourgogne. Mais c'est tout simplement que Ton n'était pas maître encore des moyens de son art. On ne savait pas s'adresser, pour y frapper, à la source des larmes, ni toucher à celle du rire, pour l'en faire jaillir. On tâtonnait. Et on n'ignorait pas tout à fait l'art d'épouvanter les enfants et les femmes, non plus que celui de provoquer le gros rire, mais on était incapable d'émouvoir ou ô!égayer — au vrai sens des deux mots, — ceux que Molière allait bientôt appeler les honnêtes gens ^

i. Aussi, parce que Ton rencontre, dans les comédies de la jeunesse de Corneille, quelques vers éloquents, emphatiques ou déclamatoires, qui s'élèvent d'un ou deux tons au-dessus de celui de la comédie, n*est-ce pas du tout une raison de se le représenter luimême, comme on le fait communément, à Tétroit dans le genre comique ; s'en échappant à la moindre occasion que ses sujets lui présentent ; tendant inconsciemment, mais constamment au tragique; et ne s'attardant aux bagateUes de /a Veuve ou de la Galerie du Palais que pour n'avoir pas encore trouvé sa véritable voie. On ne réfléchit pas à ce propos, qu'autant qu'il y a de promesses do sa tragédie future dans ses premières comédies, autant montrerait-on de resso avenirs de sa comédie jusque dans ses dernières œuvres : Nicomède, Don Sanche d'Aragon^ Pulchéne^ ou même, dans tses chefs-d'œuvre tragiques : telles parties du rôle de Félix dans Polyeucte et le rôle entier de l'infante dans le Cid,

Voyez, pour ces traces de comique dans l'œuvre entière de Corneille, le Commentaire d« Voltaire.

Si cependant, messieurs, je me suis bi^n expliqué l'autre jour en vous parlant du Cid^ vous voyez paraître ici la conséquence. En déterminant le vrai caractère de la tragédie, le Cirf avait dégagé de la tragi-comédie les deux espèces qui s'y trouvaient confusément mêlées ; il les avait séparées ou isolées l'une de l'autre ; et du même coup aussi, par exclusion, il avait déterminé le caractère de la vraie comédie. Permettez-moi d'user, pour m'expliquer, d'une comparaison bizarre. Si vous considérez un corps formé, comme l'eau, par exemple, de la combinaison de deux autres, n'est-il pas vrai que tout hasard ou toute opération qui dégagera l'un des éléments de la combinaison, mettra l'autre en liberté ; l'isolera donc, aussi lui, puisqu'ils ne sont que deux; et tôt ou tard nous facilitera, du fait même de son isolementy les moyens de le connaître? Ainsi du Cid. Le succès du Cidy suivi de celui à' Horace, de Cinna, de Po^ lyeucte^ ayant eu pour effet d'apprendre à Corneille où il fallait frapper pour nous tirer des larmes, eut pour conséquence de lui faire en môme temps connaître où était la source du rire; et comme il était Corneille, — un incomparable virtuose, à qui presque tous les sujets étaient bons, qui avait ce que Ton appelait Voutil universel, — le Menteur nous est venu de là.

C'en est en effet le premier mérite, le mérite vraiment original et nouveau, analogue ou, pour mieux dire, réciproque de celui du Cid : Le Menteur est une comédie gaie.

On a beaucoup discuté, à ce propos, la question de savoir si le Menteur était une comédie d'intrigue, ou une comédie de mœurs, ou une comédie de caractères; et je m'empresse de dire que ce n'est pas moi qui trouverai la question oiseuse ou la discussion inutile, — ni vous non plus, messieurs, si vous voulez y songer un in-

stant. Tout le monde convient, n'est-ce-pas, qu'entre la Cagnotte ou Cèlimare feJÇien -aime, de Labiche, et XHarr^ let onV Othello de Shakespeare, il y a quelque différence. Ce sont également des œuvres de théâtre; ce sont également des chefs-d'œuvre, on le dit, et fy consens ; mais il y a pourtant une différence, une différence de fond, une différence de nature ou d'espèce, et non pas seulement de degré. Nous ne confondons pas aussi le chat avec le tigre, ni le chien avec le loup, encore moins le chat avec le chien. Pour découvrir et pour noter des différences du même genre, quoique plus délicates, comme étant moins apparentes, plus profondément cachées, entre le Légataire universel et Tartufe ^ entre Zaïre et le Bajazet, de Racine, qu'y faudra-t-il donc, messieurs? Tout simplement des moyens d'analyse plus délicats eux-mêmes, des instruments de critique plus sensibles et plus précis, un goût plus exercé, je veux dire plus d'expérience : ajoutons-y de surcroît une curiosité plus éveillée, plus aiguë, plus exigeante, plus « scientifique ». Mais la question, vous le voyez, pour être plus difficile à résoudre, n'en demeure pas moins légitime. Du Menteur de Corneille, comme d'une comédie quelconque, on peut toujours se demander ce qu'elle est, et il faut même qu'on se le demande.

Je ne la traiterai pourtant pas aujourd'hui selon son étendue, et je me contenterai, sans autre discussion, de vous faire observer que le Menteur, à proprement parler, n'est encore ni comédie d'intrigue, ni comédie de mœurs, ni comédie de caractère. Le Menteur n'est pas une comédie d'intrigue, si l'intrigue en est assez faible, dépourvue d'ailleurs de tout intérêt propre, et livrée comme au hasard par l'indifférence de l'auteur. Car, à qui importe-t-il que Dorante épouse Glarice ou Lucrèce? Pas même à lui, je pense, et, naturellement.

LK MENTEUR- ZS

bien moins encore à nous, ^intérêt de la pièce n'est pas là ; personne de nous ne se soucie de ce que de* viendra Taventure. Mais, d'un autre côté, l'intérêt n'étant pas davantage dans cette espèce d'agréable anxiété qu'excite et que renouvelle, d'acte en acte, de scène en scène^ l'ingéniosité d'un habile homme aux prises avec un problème curieux, des embarras duquel nous nous demandons comment il sortira, le Menteur n'est pas une comédie d'intrigue. Le Menteur n'est pas non {^us une comédie de mœurs, quoique d'ailleurs il soit bien de son temps. Point de satire générale ici, point de satire particulière non plus, qui mette en scène un « état » ou une « condition » ; point de Ganaches ni de Faux Bonshommes^ porut d'Effrontés ni de Vieux Garçons. Si cependant c'est en cela que consiste à vrai dire la comédie de mœurs, dans la satire plus ou moins âpre des ridicules d'un âge, d'une profession, ou d'un travers général d'esprit, fe Menteur n'est pas une comédie de mœurs. Et, enfin, le Menteur n'est pas une comédie de caractère, si ce n'est pas, proprement, un « caractère », mais seulement un « défaut » ou un « vice » que d'être menteur, et de l'être surtout comme Dorante,. « pour rien, pour le plaisir », comme qui dirait gratuitement, par complaisance pour la fécondité de sa propre imagination, sans motif et sans but. Vous remarquerez^ en outre, que le vice de ce jeune gentilhomme ne lui est pas intime; qu'il n'empêche pas de briller en lui toutes les qualités de sarace et de son éducation : bravoure, loyauté même, générosité de cœur, élégance» noblesse ; qu'à peine enfin effleure-t- il, mais il n'entame pas, il ne corrompt pas son intégrité morale. Si nous entendons par caractère quelque chose de plus profond et de plus général à la fois, le Menteur n'est donc pas un^ comédie de caractère.

Mais ce qu'il est éminemment, si je puis ainsi parler, messieurs, c'est ce que je vous disais à l'instant même : une comédie gaie. J'entends : une comédie où le rire n'est pas contrarié par les larmes ; une comédie pendant les cinq actes de laquelle aucune émotion ne se mêle au plaisir que nous causent les amusantes hâbleries de Dorante ou les facéties de Cliton, son valet; où nous ne tremblons, où nous ne sommes inquiets pour personne ; et, enfin, où pas un instant nous ne prenons seulement homme ni femme au sérieux. Je ne nie pas, d'ailleurs, que cette continuité de gaieté légère y soit en un sens un défaut. Le parti pris est trop évident. La distinction est trop tranchée. Le Menteur est trop comique, à sa manière; et, manquant par là de réalité, c'est un peu par là, c'est même surtout par là, — vous en jugerez dans un moment, — qu'il me parait manquer de force et de profondeur. Mais, enfin, à sa date, ce défaut même était un mérite, en son genre. Puisqu'il s'agissait de séparer ou de distinguer les espèces, la tragédie d'une part, la comédie de l'autre, c'est pour cela qu'à sa manière aussi le Menteur, conmie le Cid, quoique avec moins de netteté, marque une époque dans l'histoire du théâtre français. Il est comique; ce que n'étaient point les comédies de Rotrou, et ce qu'il fallait que fût la comédie avant que de pouvoir devenir autre chose .

Voici cependant un autre mérite : le Menteur est, en même temps aussi, notre première comédie littéraire ; et ici, messieurs, puisque l'occasion s'en offre, posons un principe, dont nous verrons plus tard sortir plus d'une conséquence.

Il n'est pas nécessaire qu'une pièce de théâtre, pour être, comme on dit, du théâtre, soit littéraire. Le théâtre est un art qui peut à la rigueur uniquement vivre de son propre fonds, en ne s'aidant que de ses moyens et

de ses ressources à lui. Gommé la peinture et comme la musique, il peut, s'il le veut, se passer d'idées. Et de nombreux exemples vous prouveraient qu'encore plus aisément il peut même se passer de style. N'est-ce pas aussi bien ce que l'on entend quand on nous parle d'un style de théâtre, dont il semble, en vérité, que l'incorrection serait le premier privilège? Je ne voudrais pas aller jusque-là. Si ces quatre vers de Tartufe sont assez mal écrits :

Qu'est-ce que cette instance a dû vous faire entendre ? Que rintérêt gu*en vous on s'avise de prendre, Et l'ennui çu'on aurait que ce nœud qu'on résout Vînt partager du moins un cœur que l'on veut tout.

je ne voudrais pas jurer que Molière ait fait « exprès » de les écrire aussi mal, et qu'il ait bien fait de le faire, pour mieux exprimer l'embarras d'Elmire * :

Qu'est-ce... cette instance... a dû vous faire entendre? Que... l'intérêt qu'... en vous on s'avise de prendre, Et l'ennui... qu'on aurait... que ce nœud... qu'on résout... Vînt partager du moins un cœur... que l'on veut tout.

Mais, enfin, il y a quelque vérité de contenue dans ce paradoxe, et l'histoire est là pour nous prouver que le théâtre s'est passé plus d'une fois d'avoir aucune valeur proprement littéraire *.

Parmi plusieurs moyens qu'ilya de lui en donner une,

. 1. C'est Sainte-Beuve, je crois, qui s'est avisé le premier, quelque part, dans son Port-Royal, de soutenir ce paradoxe. M. Dumas, depuis, l'a développé, avec éclat, dans la Préface de son Père prodiguCf à laquelle, d'ailleurs, selon l'engagement que j'avais pris, je me suis gardé de faire allusion seulement en prononçant la présente conférence, mais que l'on ne trouvera pas étonnant que je rappelle en note.

2. On voudra bien remarquer ici qu'il en est de même de plusieurs autres genres, et peut-être de tous, à l'exception de la poé-

je ne crois pas, messietirs, que le style soit le senl,iii tonjours le plus efficace; ou du moins j'en connais d'autres; mais, sans examiner cette grosse question, il suffit que ce soit celui qui a si bien réussi à Corneille dans le Metir teur. Vous voyez pourquoi j'ai tant insisté sur le style de ses premières comédies. Je ne voulais pas anticiper sur le plaisir que vous prendrez tout à Tiieure à entendre le Menteur, Mais, appliquées à un sujet mieux choisi, mieux défini surtout que ceux de Mélite ou de l'Illusion comique, forgées et reforgées sur l'enclume du tragique, assouplies par leur exercice môme, ce sont les qualités du style de ses premières comédies que vous allez retrouver dans son Menteur, Elles y ont seulement quelque chose de plus franc, de moins mêlé, de préciosité, de plus naturel, de moins cherché, de plus « trouvé », de plus net, si vous le voulez, et de plus définitif. A cet égard, sans faire tort à personne, — ni à Racine, ni à Molière, ni à Regnard, — je ne crois pas qu'il y ait rien au théâtre de supérieur à quelques narrations du Menteur. J'aurais plaisir à vous le montrer, messieurs, si cen'étaitlaraison que je viens de vous donner. Mais attachez- vous, je vous le demande, à suivre le dessin de ce style, et admirez-

sie : poésie épique oxt poésie lyrique. Une épopée ou une ode qu ne sont point littéraires n'existent pas :

Mediocrihits esse- poetis Non Di, non homines, non concessere columnae

C'est qu'elles ont pour objet la réalisation de la beauté ou l'expression du caractère. Les autres genres en ont un autre, et si les auteurs dramatiques ne s'offensent point d'être comparés aux prédicateurs, je dirai, pour me bien faire entendre, qu'une comédie peut se passer d'être littéraire, comme on voit qu'un sermon s'en passe; il peut Têtre, comme une comédie; il ne l'est point de soi, nécessairement, par définition ou par destination. Aussi n'y a-t-il, dans l'histoire de la littérature, que trois ou quatre prédicateurs; et cependant combien, depuis trois Cents ans, dans les églises de Pans on de France, a-t-on prononcé de carêmes et d'avents ?

en Taisance dans la précision, la facilité spirituelle, l'élégance et la solidité. Pas ou presque pas une épithète à la rime, mais des verbes ou des substantifs; pas un mot inutile; pas un surtout qui paraisse exigé par la mesure du vers ; mais la simplicité, la propriété, la rapidité, la limpidité de la prose, de la belle prose, — comme on eût dit au xvni* siècle, — avec, en plus, ce quelque chose de souriant et d'ailé qui est le propre du poète... C'est qu'aussi bien Corneille opérait ici dans le sens de son génie, étant de ces écrivains dont la fécondité d'invention verbale est peut-être le don caractéristique entre tous. Il y a des écrivains qui peinent à chercher leurs mots, qui sont en quelque sorte obligés, pour traduire à peu près leur pensée, d'avoir là, sous la main, toute une bibliothèque ou un arsenal de dictionnaires : dictionnaire de l'usage, dictionnaire des synonymes, dictionnaire des étymologies, que sais-je encore? Mais il y en a d'autres à qui les mots viennent d'eux-mêmes, presque sans qu'ils y pensent, abondamment, trop abondammeni, plais qu'en îoule ; à qui vous croiriez, en vérité, qu'une manière de dire en suggérât vingt autres aussitôt; qui ne trouvent, d'ailleurs, le courage d'en sacrifier ou d'en rejeter aucune; et nous, toujours Gaulois en cela, toujours amis du bien dire, nous leur pardonnons l'excès de leur rhétorique, en raison de son ampleur même, de l'abondance de son « débit », et surtout de sa diversité. Tel Ronsard au xvi*' siècle, tel Hugo de nos jaurs, et tel, messieurs, Corneille en son temps- Le danger pour eux, c'est de noyer leurs idées sous les mots ; et Corneille, vous le savez, n'est pas, ne sera pas toujours exempt de ce reproche. Mais lorsque par bonheur cette fécondité s'exerce et se déploie dans un sujet qui la supporte, il faut bien convenir qu'auprès d'eux tous les autres alors, — qui peuvent avoir d'autres qualités^

nous paraissent essoufflés, courts d'haleine, etpoussîfs* .

Nous pouvons maintenant, messieurs, répondre aux questions que nous nous posions tout à l'heure ; nous le pouvons brièvement, et en connaissance de cause.

Et, d'abord, dirons-nous du Menteur qu'il soit, dans l'histoire du théâtre français, l'origine ou le premier modèle d'une transformation, d'une révolution de la comédie analogue ou comparable à celle dont le Cid^ six ou huit ans auparavant, avait donné le signal? Évidemment non. Par cela même, par cela seul qu'il n'était proprement ni une comédie d'intrigue, ni une comédie de mœurs, ni une comédie de caractère, le Menteur n'ofrait rien d'assez facile à en reproduire, d'assez aisément saisissable à l'imitation des successeurs ou des rivaux de Corneille. En effet, on n'imite pas d'un grand écrivain, — ni d'aucun maître en aucun art, — ce qu'ils ont, pour ainsi parler, d'absolument personnel, mais seulement les parties de leur œuvre qui, se laissant aisément définir, deviennent donc ainsi comme des lois ou des règles du genre dans lequel ils se sont exercés. Après le Misanthrope, après V Avare, on saura ce que c'est qu'un « caractère » et les moyens les plus généraux de le mettre en valeur. On saura ce que c'est qu'une « intrigue » après lé Légataire universel ou après le Mariage de Figaro, On ne le savait pas après le Menteur^ et Cor^neille ne le savait pas lui-môme.

Aussi, malgré tant de qualités, ne voyons-nous pas que son Menteur^ en son temps, ait obtenu un succès comparable à celui du Cid; et quelques vers en sont

\ . Les découTcrtes récentes de la physiologie viendraient à l'appTii, je le crois, de la distinction que j'essaye ici d'établir entre ces deux familles d'écrivains. Boileau, pour préciser les idées par un nom, était de la première; et, de nos jours, dans un tout autre genre, ou d'une toute autre branche, Alfred de Vigny.

bien devenus proverbes en naissant; mais dix autres comédies, dans le même temps, n'ont pas moins heureusement réussi que le Menteur, et jusqu'à ce que Molière parût, avec son École des femmes, il y avait bien une comédie que Ton honorait du nom d' « inimitable », mais ce n'était point le Menteur, c'étaient les Visionnaires, de Desmarets de Saint-Sorlin. Observez encore que, pour Corneille lui-même, il ne semble pas que sa pièce ait été le trait de lumière, l'indication neuve et féconde qu'avait été le Cid; et, qu'après avoir donné La suite du Menteur, devant écrire cependant plus de vingt ans ou vingt-cinq ans encore, on ne le verra pas revenir à la comédie. Enfin, messieurs, si Corneille s'est en quelque sorte abandonné lui-même, il ne semble pas que personne l'ait suivi ou remplacé dans la voie qu'on veut que le Menteur ait ouverte, — ni Thomas, son petit frère, ni Quinault, son plus brillant disciple, ni Scarron, le maître du burlesque. On est retourné, les uns aux intrigues plus ou moins savamment compliquées de la comédie espagnole ; les autres à l'imitation des boufTonneries italiennes ; mais aucun, jusqu'à Molière, n'a semblé se douter de ce que contenait le Menteur qui le distinguât si nettement de tout ce qui l'avait précédé...

Est-ce que je veux dire par là que Corneille soit « le maître de Molière »? C'est, vous vous le rappelez, notre seconde question, et vous connaissez la légende. « Oui, mon cher Despréaux, disait Molière à Boileau, je dois beaucoup slu Menteur. Sans le Menteur, ^'aurais fait sans doute quelques pièces d'intrigues, l'Etourdi, le Dépit amoureux, mais peut-être n'aurais-je pas fait le Misanthrope. » Vous savez sans doute aussi que l'anecdote est parfaitement apocryphe ^ Mais si la forme en est fausse,

i. C'est François de Neufchâteau qui l'a le premier mise en cir-

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le fond n'en serait-il pas vrai? C'est encore, pour ma part, ce que je ne crois pas. Pour moi, Molière ne doit à Corneille que ce qu'un écrivain, si grand qu'il soit, et quoi qu'il fasse, doit toujours à ceux qui Font précédé dans l'histoire de son genre ; ce que nous avons vu que Corneille lui-même devait à quelques-uns de ses prédécesseurs ou de ses contemporains; et, à cet égard, nous n'avons pas à craindre d'exagérer leur dette : ils sont hommes à la payer, sans en être pour cela moins riches de leur fonds. Même, si nous le voulions, il nous serait facile de montrer, — et nous le pouvons toujours par anticipation, — qu^autant qu'à Fauteur du Menteur, Molière est redevable à celui des Visionnaires, que nous nommions tout à l'heure. Que direz-vous, en effet, de ce petit morceau? C'est un père qui parle et qui discute la qualité des gendres qui s'offîrent à son choix :

Moi, je suis d'une humeur que tout peut contenter. Pas un d'eux à mon gré ne se doit rejeter :

S'il est vieux, il rendra sa famille opulente ; S'il est jeune, ma fille en sera plus canteiite; S'il est beau, je dis lors : beauté n'a point de prix; S'il a de la laideur, la nuit tous chats sont gris; S'il est gai, qu'il pourra réjouir ma jeunesse; Et s'il est sérieux, qu'il a de la sagesse; S'il est courtois, sans doute il vient d'un noble sang; S'il est présomptueux, il sait tenir son rang; S'il est entreprenant, c'est qu'il a du courage; S'il se tient à couvert, il redoute l'orage...

Enfin, quelque parti qui s'ose présenter, Toujours je trouve en lui de quoi me contenter.

Est-ce que vous ne croirez pas, messieurs, que, dans un couplet célèbre du Misanthrope, Molière, autant que

culation, quelque cent ans après la mort de Molière. Il prétendait l'avoir tirée daBolœana où, depuis lui, personne n*a pu la retrouver.

des vers bien connus de Lucrèce, se soit ressouvenu de ceux de Desmarets, dont, sans doute, il avait lui-même joué plus d*unefois to Visionnaires ^'i Gesi des mêmes Visionnaires encore qu'il a tiré la Bélise des Femmes savantes, et, d'occasion, quelques traits aussi de son Vadius et de son Trissotin. Jugez-en plutôt :

FILIDAN.

Ail ! qu'elle est rigoureuse à son amaïkt ûdèle I

AHIDOR.

Ah ! que pour les savants la saison est cruelle I

FILIDAN.

Beauté, si tu pouvais savoir tous mes travaux!

AMIDOR.

Siècle, si tu pouvais «avoir ce que je yaux I

FILIDAN.

J'aurais en ton amour une place authentique.

AUIDOR.

J'aurais une ^atm en la place publique^.

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