‹ Conférences de l'Odéon: les époques du théàtre françaisChapitre 3 sur 35 · Tel est encore le début de la Mort de Crispe · texte numérisé non relu

Tel est encore le début de la Mort de Crispe

Doux et cruels tyrans de mon âme insensée Qui mettes tant de trouble en ma triste pensée, Chères impressions qui causer ma douleur.

Inimitables traits d'esprit et de valeur...

Cf. le début do Cinna (1646) }

Impatients désirs d'une illustre vengeance

A qui la mort d'un père a donn^ la naissance...

Il semblerait d'ailleurs que l'auteur mémo i9 fhèdre a*aitpas dê^ daigne do lire la Mort dt Crispe,

LE GID. 15

première fois. Gomment œla? De trdie manières, ou par trois moyens, qu'il nous faut essayer maintenant de préciser.

Et d'abord, si vous aves jamais la curiosité ou la patience, au prix de (pielque ennui, d*examiner d*un peu près, à temps perdu, les tragi-cotnédios d'Alexandre Hardy, celles de Rotrou ou de Scudéri, vous discemeres aisément que, parmi quelques différences, elles ont toutes ensemble ce trait de commun, que, comme dans le roman, l'action y vient toujours du dehors. Dans toutes ces pièces, disposées au gré du caprice ou de la fantaisie du poète, — fantaisie généralement assez déraisonnable^ caprice assez irrégulier» **- ce sont les événements du dehors qui déterminent les caractères des personnages; les événements qui causent les péripéties successives de l'action; les événements toujours qui font le dénouement. Aussi, ne puis-je m'empôcher d'observer en passant qu'il n'est pas étonnant qu'elles nous paraissent vides, puisqu'au fait on n'a rien mis dedans; et je suis fàohé seulement que ce soit là ce que l'on en a quelquefois appelé le caractère romantique. Mais, au contraire, oe qu'il y a de nouveau dans le Cid, c'est que, pour la première fois, et comme qui dirait par un « renversement du pour au contre », les causes de l'action et l'action môme y sont transportées du dehors au dedans, et le drame, par conséquent, dans rintérieur ou dans TAme des personnages. Il ne se passe plus rien ici que de conscient, et déjà de voulu. Tout ce que sont les personnages de Corneille, ils le sont par eux-mêmes, indépendamment des événements, ou au besoin contre les événements mêmes. En dépit de la mort du comte, Rodrigue aime toujours Ghimène, et Chimène, en demandant la tète de Rodrigue, ne continue pas moins de l'aimer. Pareille-

ment, ce sont les résolutions intérieures des personnages qui font varier, s'engager, et avancer l'action. Pas d'action si Rodrigue, penchant du côté de son amour, et croyant devoir plus à sa maîtresse qu'à son père, ne tuait pas le comte ; pas d'action non plus si Ghimène, obéissant aux intérêts de ce même amour, laissait à la puissance publique le soin de venger son père. De telle sorte qu'à vrai dire, si l'on retrouve dans le Cid quelque trace de cette action du dehors qui était avant lui comme la loi de la tragi-comédie, ce n'est que dans le dénouement, et la manière encore un peu artificielle dont il est procuré.

Aî-je besoin, mesdames et messieurs, de vous montrer ici les conséquences presque infinies de cette transformation ou, pour mieux dire, de cette transposition de l'action? Grâce à elle, en effet, la curiosité se détache de ce que la représentation avait jusqu'alors de plus extérieur et de plus matériel, pour se ramasser toute comme en un point indivisible et moral. Ce qui n'était qu'un plaisir des yeux ou de l'oreille en devient un de l'imagination, presque purement intellectuel déjà. Et l'émotion même enfin s'accroît de tout ce que la connaissance du secret de l'âme des personnages ajoute nécessairement à la sympathie que leur situation nous inspire... Tel est le premier moyen dont Corneille a usé pour éliminer de la tragédie ce qu'elle contenait de trop romanesque encore, et, en la rendant à la conscience de sa propre nature, pour la mettre dans la voie de son véritable progrès.

En voici un second : c'est que, presque pour la première fois, dans le Cid, les personnages, au lieu d'être les produits de leurs propres actions, en deviennent vraiment les maîtres ; les vrais ouvriers de leur fortune au lieu de n'en être que les esclaves ou les jouets. Ex-

primons-le, et tâchons de sentir toute l'importance de la transformation, en disant que Corneille, par la substitution du volontaire au hasard, a dégagé, du milieu des imitations ou des contrefaçons d'elle-même qui en déguisaient la véritable formule, une des lois essentielles du théâtre; — et permettez-moi d'insister sur ce point.

Une saurait s'agir ici, vous le pensez bien, messieurs, de discuter sur le libre arbitre ; et, si nous ne sommes pas assemblés pour faire de l'érudition, encore moins le sommes-nous pour faire de la métaphysique. Cependant, il faut bien que j'essaye de vous montrer là, dans l'idée même que l'on se fait de la liberté, la différence capitale du romanesque et du dramatique. Tandis donc que les héros de roman, formés, pour ainsi dii^e, et comme façonnés par les circonstances extérieures, soumis à la pression du « milieu » ou du « moment », obéissent toujours à quelque fatalité, dont môme il leur arrive parfois de n'être que le symbole, et sont agis^ selon un barbarisme énergique, bien plutôt qu'ils n'agissent; au contraire, dans le drame, bien loin d'accepter la loi des circonstances, ce sont les personnages qui la leui: font, jusqu'à en mourir, s'il le faut, plutôt que de ne pas la leur faire, et qui les accommodent aux exigences de leur volonté. Quand cela finit mal pour eux, dans la mort et dans le sang, c'est le drame ; quand cela finit mieux, par le mariage, par exemple, c'est la comédie ; quand cela finit moins bien — mais aux dépens de leur amour-propre plutôt que de leur vie, — c'est le vaude ville Mais, drame ou comédie, c'est toujours et partout la condition, la formule, et la loi de l'action dramatique*

Dans une de ses tragédies les moins connues, et d'ailleurs les plus justement oubliées, Corneille a fait eu

beaux vers Tapologie de cette liberté qjoi est Vème de son théâtre. C'est Thésée qui parle :

Quoi, la nécessité des vertus et des vices D'un astre impérieux doit suivre les caprices; Et Delphes, malgré nous, conduit nos actions Âu plus bizarre effet de ses prédictions !

L'àme est donc toute esclave: une loi souveraine Vers k mal o« le bieH incessamment TeAtralne, Et nous ne recevons ni crainte ni désir De cette volonté qui n'a rien à choisir I...

De toute la vertu sur la terre épandue Tout le prix à vos Dieux, toute la gloire est due ! Ils agissent en nous quand nous pensons agir, Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir I... D'un tel aveuglement daignez me dispenser.

Voilà, en même temps que la pensée de Corneille, le secret de sa force dramatique; et voici peut-être, dans une autre citation, le secret de la faiblesse d'Hugo

... Tu me crois, peut-être, Un homme comme sont toms lei autres ; un être Intelligent, qui court droit au but quMl rêva. Détrompe-toi. Je suis une force qui va; Agent aveugfe et sourd de mystères funèbres, Une âme de malheur faite avec des ténèbres.

Où vais*je ? Je ne sais. Mais je me sens poussé D'un souffle impétueux, d'un destin insensé.

Je descends, je descends, et jamais ne m'arrélc '

Ne vous semhle-t-il pas voir, dans ce contraste seul, une explication presque suffisante de ce qu'il y a toujours de dramatique^ en dépit de ses défauts, dans l'œuvre de Corneille, et de ce qu'au contraire, dans

1« Ce très curieux passage d'Uemani a été relevé pour la première fois, je crois, dans une intéressante étude de Victor de Laprade sur le Grand Cot*nei/l9.

celle d^ugo, quoi qu'il fasse, il y a toujours de plus lyrique — ainsi dans Hernani, — ou de plus épique à proprement parler, — comme dans les Burgraves^ — qpie de véritablement dramatique ?

Mais transportons-nous sur un autre terrain.

Il existe dans notre littérature deux œuvres, un roman et une comédie, Tune et Tautre beaucoup plus qu'estimables, et que Ton peut considérer, — avec un peu de bonne volonté, — comme étant à peu près du même temps. Toutes les deux ont l'Espagne, — une Espagne de convention et d'opéra-comique, — pour théâtre ou pour cadre ; toutes les deux sont des satires 3<»ciales ; toutes les deux nous racontent les aventures d*un même héros, je veux dire d'un laquais de bonne maison : j'ai nommé le Gil Bios de Le Sage et le Mariage de figam. Lisez-les d'un peu près, messieurs. Les ressemblances y sont nombreuses : la différence en est profonde. Et en quoi consiste-elle? Essentiellement en ceci, qu'il n'arrive à Gil Blas aucune aventure, heureuse ou malheureuse, dont û. soit proprement Tartisan, rien qu'il ait prévu, ni délibéré, ni voulu; tandis qu'au contraire il n'arrive rien à Figaro qui ne soit finalement le fruit ou la récompense de son activité, de sa ruse, et de son habileté. Toute l'inteUigente de Gil Blas ne s'emploie qu'à profiter de ce que l'occasion lui 'procure, jamais k la faire naître; mais celle de Figaro ne « s'évertue », selon son mot, qu'à enlever à la fortune tout ce que le calcul peut lui enlever. Et ce n'est, si vous le voulez, qu'une différence de procédés, en un certain sens, mais, en un autre sens, vous verrez qu'elle va jusqu'au fond des choses, parce qu'elle résulte effectivement d'une différence de conception du monde et de la vie. Et sans nous embarrasser ici de l'approfondir davantage, constatons seulement que c'est eu raison

d'elle que Gil Bios demeure Tun des chefs-d'œuvre du roman de mœurs, comme Figaro, d'autre part, l'un des chefs-d'œuvre de la comédie d'intrigue. Nous reviendrons prochainement sur ce point*.

Tel est donc le second moyen dont Corneille a usé dans son Cid pour renouveler le théâtre de son temps. Ce que l'on imputait au hasard de la rencontre, il en a reporté l'honneur aux résolutions volontaires de son Rodrigue et de sa Ghimène. Il en a donc fait ainsi ce que l'on appelle des personnes morales, agissant en toute occasion dans la plénitude entière du sentiment de leur responsahilité. Ne doutez pas, messieurs, qu'au xvii* siècle, qui peut-être est celui de tous où l'on a cru le plus fermement au pouvoir de la volonté, cette heureuse invention de Corneille n'ait été pour une grande part dans le succès du Cidy et que les contemporains n'en aient rien tant applaudi que les fières paroles de Rodrigue :

Car enfm n'attends pas de mon affection Un lâche repentir d'une bonne action !

Mais ce n'est pas tout, et pour achever d'y déterminer le caractère de la vraie tragédie, Corneille, dans le Cid, a usé d'un moyen encore, en montrant, pour ainsi dire, à ses imitateurs, quel genre de sujets et quelle nature de conflits étaient le plus convenables à l'exercice delà volonté.

Qu'est-ce, en effet, mesdames et messieurs, qui est

1. C'est peut-être là rexplication aussi de l'impuissance relabire. dont le naturalisme a fait preuye au théâtre. En tant que doctrine d'art, étant la négation de la liberté de Tagent, il est en effet la négation même de la loi dramatique dont nous venons d'essayer de donner la formule. U s'agira de Toir ultérieurement jusqu'à quel point cette loi même est ou non marquée d'un caractère de nécessité.

LE CID. n

tragique t vraiment tragique dans la vie? Est-ce de mourir? Je ne le crois pas, si nous sommes tous destinés à la mort, ni même de mourir d'une certaine façon. Pour être le terme habituel de la tragédie, la mort, en soi, n'en est pas pour cela plus tragique ; et le nombre de cadavres qui jonchent la scène au cinquième acte n'importe que de peu de chose à la beauté d'un drame. Est-il beaucoup plus tragique de perdre ce qui fait le prix, ou l'agrément, ou la dignité de la vie? la place que Ton occupait? la femme que l'on aimait? la fortune que Ton avait péniblement amassée? Cela dépend; et, par exemple, il ne me semble pas que la fin du Misanthrope soit proprement tragique : elle est triste, elle est douloureuse, elle n'est pas tragique. Le dénouement de VÉcok des femmes ne l'est pas davantage. Mais, direz-vous peut-être, ce qui combat et ce qui empêche ici l'émotion tragique, c'est que, ce que perdent Arnolphe et Alceste,Amolphe surtout, c'est par leur faute. Oui, sans doute; mais inversement, les cas ne manquent point où, perdant sa fortune ou sa vie par sa faute, la catastrophe n'en est pas moins tragique *. Vous me dispenserez là-dessus de vous montrer que ce qui fait le caractère tragique des événements, ce n'est pas non plus la qualité des personnages, quoique d'ailleurs, nous le verrons, elle y soit certes de quelque chose. Mais ce qui me semble vraiment tragique, premièrement et profondément tragique, c'est d'être comme enfermé

i. Je Us à ce propos, dans un recueil d* Extraits de la Chanson de Roland, récemment publié par M. Gaston Paris : « Le refus de Roland d'appeler Charles à son secours en sonnant son cor est la vraie cause, dans notre poème, du désastre de Ronceraux... Par là ce désastre prend un caractère vraiment tragique, puisqu'il proyicnt en grande partie de la faute du héros, de sa desmesure, comme on disait en ancien français, d'un mot qui rend parfaitement l'idée de TvSptc homcri(iue, »

2â CONFÉRENCES DB UODËON.

dans une impasse dont o^ ne peut àbscdumeni sortir que par un effort exceptionnel de volonté, comme Rodrigue et comme Clûmène, comme Andromaque et comme Phèdre ; et, lorsque cet effort exige de nous lo sacrifice de quelque chose qui nous est plus cher que la vie — devoir, honneur, amour — c'est alors que la tragédie, en touchant le comble du patliétique, touche en même temps le fcmd de sa déûnition.

C'est là;, messieurs, ce que Corneille a si bien vu dans le sujet du Cidy ee que son génie a si bien dégagé de la pièce de Guillen de Castro ; c'est ce que les contemporains y ont tant applaudi. Honneur et passion, amour et devoir, c'est du conflit de ces sentiments, également forts, sinon également légitimes, que l'émotion sort; nous aimons en Chimène, et surtout en Rodrigue, leur obstination, leur opiniâtreté généreuse à les vouloir concilier; et ce que nous admirons le plus en eux, dans cette situation extraordinaire, c'est Vhé^ roïsme de volonté qui les élève au-dessus d'eux-mêmes. Pas de tragédie sans lutte; pas dmtérêt dans la lutte si ceux qpii la livrent ne se croient pae libres ; et pas de noblesse ou de grandeur — ni pour nous, spectateurs, de véritable angoisse, — s'il n'y va de quelque ebose d'autre et de plus que la vie ^

Est-ce à dire, en terminant, que le Cid soit une chose parfaite? Je ne le crois pas, et s'il n'est pae douteux

1. Je ne reux pas, en les écrivant, refaire ici ces Conférences, mais si je crois devoir les modifier en quelques points, on ne me défi^uirft pas de le iaire en note. U manque donc ici un développement, que j« ne sais comment y ai pu omettre, sur lo caractère d'humanité qui est Tun des caractères essontteU du Cid français et qui le distingue si profondément de son original espagnol. La littérature espagnole a, en généra], quelque chose de dur; et c'est ce qui explique assez bien que ni le Cid de Guiilan de Castro, ni les romans picaresques n'aient fait, -*- je dis «a fiurope, -*• la fortona du Cid ou du Gil Bios français*

li^liS Cl a 33

qu^il doive ëteroallememt demeurer I'ub des chefsd'œuvre de la scène française, le mot de La Bruyère n'a cependant pas perdu toute vérité : que Tune dos meilleures critiques que Ton ait faites e&t celle du Cid, Um», par la mérq^e raisoâ que nous avons pu, que nous avons dû nous interdire de toucher tant de question* relatives au Cidf, nous u' avons pas ici k insister sur ses défauts.», ou du moins nous n'en devons retenir que ceux qui> pour avoir fait école, ou pour obscurcir encor» un peu dans le Cid la notion de la vraie tragédie, intéressent par là l'histoire du théâtre français.. J'en vois deux de cette nature ; et il me parait qu'à cet égard le Cid est, d'une part^trop épique, et^de l'autre^ trop Ivrique encore.

Trop épique, je veux dke par là que des événements étrangers, et plutôt parallèles que connexes à l'action, y tiennent trop de place, comme la bataille de Rodrigue contre les Maures, dont le récit, à mon sens, fait horsd'œuvre dans la pièce. D'un autre côté, les personnages y sont, les uns trop effacés, comme le roi, comme l'infante, comme don Sanche, les autres trop d'une pièce, comnpie don Diègue, comme Chimène, comme Rodrigue*. La psychologie en est trop courte encore et trop sommaire. N'y parlent-ils pas peut-être aussi avec un peu d'emphase?

Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans,

Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants !

1. C'est ce que Saiujte-Biduvc voulait dire quand il trouvait lo fond du sujet « plus biographique encore que dramatique » ; et c'est une obseryation que M. Ernest Mérimée, dans son Introduction aux Mocedades del Cidj s'est heureusement appropriée en disant que, tt sans le Romancero, C&stxo a'aarait point fait le Cid, mais qu'en revanche 1% Romancero est la cauM dd 1^ plupart dos fautM du Cid, »

Mais surtout Corneille est trop lyrique encore dans le Cid, et j'entends que ses personnages y font trop de couplets; que peut-être s'occupent-ils trop d'eux mêmes; et qu'enfin, ce qui est plus grave» le poète intervient encore trop souvent de sa personne dans son œuvre.

Vous remarquerez, mesdames et messieurs, qu'aucune autre mauvaise habitude n'avait jusqu'à Corneille lui-môme retardé davantage les progrès de la tragédie, n y a des écrivains qui se font, comme on dit, de leurs œuvres une ferme en Beauce, et il y en a qui ne mettent les César ou les Alexandre en scène que pour essayer de se tailler une renommée dans la leur. Au xvi® siècle, et dans les premières années du xvn* encore, on ne pouvait guère songer à vivre de sa plume : on écrivait donc surtout pour la gloire, et avant tout on voulait se faire .une réputation de bel esprit. Tel Voiture, tel Balzac, tels encore les poètes leurs contemporains. Je vous ai cité tout à l'heure quelques vers assez bien venus de Pyrame et Thisbé; en voici d'autres, mesdames, qui ne le sont pas moins bien, quoique d'un goût différent. C'est Pyrame qui chante à sa Thisbé ce couplet amoureux :

Ah! laisse à mon amour un peu de jalousie Non pas pour les mortels, car je peux m'assurer Que tu n'aimes que moi.

THISBé.

Tu peux bien le jurer.

PYRAUB.

Mais je me sens jaloux de tout ce qui te touche, De l'air qui si souvent entre et sort par ta bouche.

LE CID. 2j

Les fleurs que sous tes pas tous les chemins produisent Dans Thonneur qu'elles ont de te plaire, me nuisent. Si je pouvais complaire à mon jaloux dessein J'empêcherais tes yeux de regarder ton sein.

Ton ombre suit ton corps de trop près, ce me semble, Car nous deux seulement devons aller ensemble. Bref, un si rare objet m'est si doux et si cher Que ta main seulement me nuit de te toucher.

Vous saisissez le procédé. Encore, ce Théophile, qui fut décidément un vrai poète, est-il délicieux ici de mauvais goût. Mais, prenons-y garde, à vouloir ainsi faire montre de soi-même, le grotesque est tout près, et, pour y choir ensemble, nous n'avons qu'à rouvrir la Marianne de Tristan. Hérode vient de faire exécuter sa femme, et, selon la coutume, elle n'est pas plutôt expirée qu'il regrette amèrement de l'avoir envoyée au supplice :

Marianne a senti la rigueur du trépas 1 La mort n'a point d'empire où régnent ses appas. Je sais que cet ouvrage à son auteur ressemble, Et qu'il n'est pas céleste et mortel tout ensemble. Quoil dans si peu de temps, aurait-on abattu Le temple le plus beau qu'eut jamais la vertu I Aurait-on renfermé dans les moindres espaces La retraite d'amour et le séjour des grâces ? Les astres de ses yeux seraient-ils éclipsés ? £t les lis de son teint seraient-ils effacés ? Aurait-on dissipé ce recueil de miracles ?

Aurait-on fait cesser mes célestes oracles ?

Aurait-on de la sorte enlevé tout mon bien !

Et ce qui fut mon tout ne serait-il plus rien?

Messieurs, si le vice de ce petit morceau, sans rien dire du ridicule de quelques expressions, — qu'en bonne critique on peut toujours considérer comme un simple accident, — si ce vice consiste en ce que le poète, ren-

contntit par hasard un thènie qui riBS{àre,ou qa*iL croit propre à faire briller sa virtuosité, &'y arrête arec un excès de complaiâaîice, et en oublie le lieu, la situation» le caractère de ses personnages, le goût ou les convenanees, n'y a-t-il pas encore quelque chose de cela dans le CHr comme dans Boraeê, ccxinme dans Cinna, comme dans Pompée f C'est tme qtiestîoft que j'indique plutôt que je ne la décide encore.

Pour aujom^'hui, en effet, quelques taches légères que l'on puisse noter dans fe Cid, fl non» swfflt d*y avoir vu ht tragédie pour la premièfe fois en Fratiée prendre conscience de sa vraie aatare. Que si eUè y conserve quelque chose de trop volsi» de ses prerRrères origines, du lyrisme ou de l'épopée, nous y reviendrons prochainement pont voif comment, par qaels moyens elle devait achever de s'ai débarrasser. Mais ce que nous verrons mieux et plus prochainement encore, c'est qu'elle ne saurait désormais s'écarter tout à fait de ce qu'elle est déjà dans te Cid, non seulement sans dommage, mais sans danger pour sob existeiiee même.

8 noTombre 1891.

DBUKIËME GONFÉBENGB

MESDAMES ET MESSIEURS

Par une de ces fictions familières, et peut-être même nécessaires au théâtre, nous franchissons en huit jours un Intervalle de six ou huit ans, et, du Cid passant au Menteur^ nous sautons, si j'ose m'exprimer aingi, pardessus Horace^ Cinna, Polyeucte et la Mort de Pompée. Cette précipitation n'a-t-elle pas quelque chose de sacrilège, de barbare à tout le moins, n'est-elle pas un manquement à la justice et au goût autant ou plus qu'à la chronologie? Je le crains, en vérité; je m'en accuse; Je m'en excuse; et je ne demanderais pas mieux que de vous parler à loisir, sinon peut-être de Cînna^ mds assurément à'Horaee et de Polyeucle.

Horace, en effet, quel thème ! ou plutôt, — comme on dit dans la langue un peu bizarre et un peu tourmentée d'aujourd'hui, mais expressive pourtant, — quelle « envolée » vers les hauteurs! Remise des blessures de

la guerre chdle, victorieuse de l'Espagne, la France, en ce temps-là, vers i640, prenait une conscience vraiment nouvelle, plus profonde et plus claire à la fois, de sa solidarité, de son unité, de sa personnalité politique; et, de cette conscience, est-ce que je me tromperais, en essayant de retrouver la révélation dans Horace? Quelle unique occasion encore que de commenter une belle page d'Henri Heine, qu'U a écrite un peu pour célébrer Racine aux dépens de Corneille, je le sais, mais qui n'est pas moins vraie, qui l'est même plus au fond de Corneille que de Racine, et de montrer ce que doivent aux accents patriotiques de ce bourgeois de Rouen les morts sans nom, mais non pas sans gloire, qui gisent dans les plaines de Hohenlinden et de Marengo, d'Austerlitz et de Wagram, de Montmirail et de Waterloo. Et si j'osais enfin toucher à des temps plus voisins de nous, combien ne sont-elles pas toujours vivantes et toujours actuelles, du fond de son passé, les leçons de courage et de vertu civique enveloppées et comme gravées dans les vers du vieux poète! Mais Polyeucte à son tour, — l'un des chefs-d'œuvre à la fois de l'esprit el du génie de Corneille, — si Corneille m'animait de son enthousiasme, et qu'il me portât, pour ainsi dire, sur son sujet, s'il m'aidait à trouver des mots dignes de lui, quel thème, encore, presque plus beau que celui A' Horace! Car, où jamais a-t-on mis à la scène un plus grand sujet, je veux dire qui nous fît mieux entendre combien il y a dans la vie de choses de plus de prix que la vie? Héroïsme, christianisme, jansénisme, mysticisme, fondus ensemble par le génie de Corneille, comme il serait intéressant de les démêler un à un dans Polyeucte! Et que ne pourrais-je pas dire encore de la note purement humaine; si pathétique et si tendre, que mêle, en

quelque sorte, à ce duo de martyrs, Taimable, Télégante, la noble galanterie de Sévère?

Mais si j'étais libre encore jeudi dernier, je ne le suis plus 1 Je suis le prisonnier de mon programme ; et puisqu'au surplus il n'y a rien dans Polyeucie, — ou peu de chose à notre point de vue, — qui ne fût en germe ou en puissance au moins dans le Cid, rien non plus dans Horace que nous ne devions prochainement retrouver dans Rodogune, quoique sous une forme un peu différente, je suis pressé, je me sens pressé, après vous avoir montré les commencements de la tragédie dans le Cidy de vous montrer aujourd'hui les origines de la comédie dans le Menteur.

Est-il donc vrai, messieurs, comme on le dit encore tous les jours, que, si le Cid est la première tragédie vraiment digne de ce nom qui ait illustré la scène françaisC; le Menteur en soit, lui, la première comédie? Est-il vrai qu'en même temps que le « maître de Racine », — ou plutôt de QuinauU et de Grébillon, du doucereux Quinault et du noir Grébillon, — Corneille soit aussi le « maître de Molière »? Est-il vrai que. ce que le Menteur n'est pas enfin lui-même, il en ait du moins suggéré l'idée, et montré de loin le modèle aux injitateurs de Corneille? Ouï et non... Mais, pour répondre utilement à ces questions, il nous faut, messieurs, faire un léger détour, ou plutôt un retour en arrière, et tâcher de nous rendre compte, avant tout, du rapport du Menteur lui-même avec les comédies de la jeunesse de Corneille.

Vous savez qu'en effet GomeUle avait commencé par des comédies : i^é/i/e, /a Veuve, la Galerie du Palais, etc., dont je n'oserais sans doute conseiller à aucun directeur de « remonter » même la meilleure, mais dont je ne me permets pas moins de vous recommander la

80 CONFËRENCBS DE L'ODÉON.

leoture. S'il en fallidt croire Corneille lui-même, qui ne pèche point par excès de modestie, ces comédies n'auraient eu « de modèle dans aucune langue » ; — et, selon son habitude, il exagère, mais ce qui est certain, c'est qu'elles brillent déjà de mérites rares et originaux.

Elles eont décentes, en dépit d'une certaine liberté de langage, dont aussi bien vous retrouverez encore des traces dans le Menteur même ' ; elles sont honnêtes ; et c'était quelque chose, c'était beaucoup alors 1 Car, vous dirai-je de quoi l'on s'amusait^ aux environs de 1680? Non; je n'oserais point ici vous donner une idée de l'équivoque obscène qui fait le fond des Galontet^ies du duc d'Ossone, l'une des meilleures pièces, ou l'un des grands succès du Bcsançonnois Mairet. Mais pour vous indiquer la nature des plaisanteries dont on se conjouissait, il me suffira de vous citer ces trois vers d'un laquais poltron, dans V Esprit follet^ du sieur d'Ouville :

ciel, fais-moi ce bien que mes craintes soient fausses, J'ai, d'appréhension, lâché tout dans mes chausse^! Mais quoi, sans les laver, les laisserai-je ainsi...

Ahl messieurs, certes, nos pères n'étaient pas difficiles, qui là-dessus s'éclataient de rire! Il est vrai, mesdames, qu'heureusement pour nous, nos grand'mères l'étaient quelque peu davantage ; et vous pouvez penser, en entendant ces grossièretés, la figure, ou plutôt la grimace de dégoût, que faisaient celles que Ton appelait en ce temps-là l'incomparable Arthénice, et sa fllle, Julie d'Angennes, un peu plus prude encore qu'elle, la même qui fut depuis la sévère et complai-î

l. Voy<JZ, à çot éçard, le Commtntaire d* Voltaire.

LB MBNTBUE. M

•ante à la fois dueàesse de Montausier. En eamparaisoii de celles de d'Oaville ou de Mairet, lea Gomédiea de Corneille n'avaient rien, ou presque rien, qui pût choquer ces nobles oreilles, et quand on y jouait de Téventail c'était.:, pour sa donner de Tair, et non plus, comme auparavant, pour dissimuler te rouge d'une pudeur justement oflfensée.

D'autre part, également éloignées qu'elles étaient de l'extravagance espagnole et de la bouffonnerie classique italienne! non moins éloignées de l'ancienne liberté gauloise, on ne peut pas dire que Mélite ou la Veuve fussent proprement des comédies « réalistes », mais enfln citaient, à peine romancées, des imitations de la vie moyenne ou bourgeoise d'alors. Pas ou peu de « valets bouffons », ni de fc eapitans », ni de « docteurs », — c'est Corneille, dans son £xamendeMéliiCy qui n'oublie pas de nous le faire observer lui-même : — mais le ton, mais les « riens » de la conversation du jour; et, pour héros, un peu embellis, les personnages que l'on coudoyait dans les rues de Paris ou de Rouen. Vous savejs d'ailleurs que le point de départ, ou plutôt que le fond de MélUe était fait d'une aventure de la jeunesse du poète ^ ; et n'est*ce pas comme si nous disions qu'au lieu de la caricature, c'était déjà, timidement et gauchement, la peinture des mœurs contemporaines qui s'insinuait, pour ainsi parler, dans la notion de la comédie?

Mais de quel style surtout, mesdames et messieurs, ces premières pièces étaient écrites ; — si naïf dans son air d'archaïsme, si charmant dans son hésitation, si amusant, si élégant déjà dans sa préciosité, si gracieux

1. Voyez là-d««s\ti F, Bouquol : kê Fointî ^êeur$ de la vie de Corneille, Pam, iSSS. Haehttt*.

en son contour, avec, dans Ylllusion comique^ par exemple, ce que Ton demandait encore alors de verve copieuse ou d'énormité même dans la drôlerie! Il faut que je vous en donne ici quelques échantillons, que j'ai choisis exprès de genres assez différents. Écoutez ce couplet de l'amoureux Tircis, enfin rejoint à sa MéUte :

Maintenant que le sort, attendri par nos plaintes, Comble notre espérance et dissipe nos craintes, Que nos contentements ne sont plus traversés Que par le souvenir de nos malheurs passés !

Ouvrons toute notre âme à ces douces tendresses Qu'inspirent aux amants les pleines allégresses, Et d'un commun accord chérissons nos ennuis Dont nous voyons sortir de si précieux fruits.

Adorables regards, fidèles interprètes.

Par qui nous expliquions nos passions secrètes. Doux truchements du cœur qui déjà tant de fois M'avez si bien appris ce que n'osait la voix; Nous n*avons plus besoin de votre confidence; L'amour en liberté peut dire ce qu'il pense.

Et dédaigne un secours qu'en sa naissante ardeur Lui faisaient mendier la crainte et la pudeur. Beaux yeux, à mon amour, pardonnez ce blasphème, La bouche est impuissante 0(1 Tamour est extrême; Quand l'espoir est permis elle a droit de parler. Mais vous allez plus loin qu'elle ne peut aller. Ne vous lassez donc point d'en usurper l'usage. Et, quoi qu'elle m'ait dit, dites-moi davantage ^

1. Mffliiej acte V, scène iv. Je n'ignore pas que ces vers ont été retouchés; et la version que j'en donne là n*est même que de 1657. mais si la propriété de l'expression n'était pas tout à fait la même ni le goût aussi pur encore dans le texte de 1633 — c'est la date de la première édition de Mélite — la grâce du tour et celle de l'accent s*y trouvaient déjà tout entières. J'aurais d'ailleurs aussi bien cité, si je ne l'avais déjà fait dans une Étude sur Corneille, le monologue de Philandre, acte III, scène i :

Souvenirs importuns d'une amante laissée

Qui venex malgré moi remettre en ma pensée, etc,

Ouï, je sais, et je vais le xedire tout à l'heure, Je sais que cela ne va pas très profondément, et n'est, si vous le voulez, que le langage ou le jargon commun de la galanterie du temps; mais déjà quelle élégance, et quelle grâce, et quelle facilité de touri Voici, de la Veuve, un autre passage, d'un tout autre genre, spirituel et agréablement malicieux, où Taisance du vers s'associe à l'expression de ce que la vie mondaine a de plus futile et de plus léger. C'est une jeune fille, qui cause avec sa mère d'un « prétendu » qu'on leur a présenté dans un bal :

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