HESPÉRIE
Voyez qu'il est adroit à me conter sa flamme...
Je ne veux pas inutilement prolonger les citations, et je vous renvoie, non pas même à la comédie des Visionnaires, mais à la liste seulement des personnages où Hespérie est ainsi désignée : « Hespérie, qui croit que chacun l'aime. »
Vous le voyez donc, la dette de Molière envers Corneille n'est pas plus considérable qu'envers Desmarets ou tout autre des contemporains de Corneille. Et cela ne saurait faire sans doute que le Menteur ne soit xme date importante et caractéristique dans l'histoire du théâtre français. Il est loin seulement d'avoir l'importance du Cid^ et, — toute question de personne mise à part, — on peut, pour terminer, en donner deux ou trois bonnes raisons.
Pour que la comédie pût égaler, sinon la dignité, mais au moins la popularité de la tragédie, il fallait donc, en premier lieu, que le goût général du temps se détournât du romanesque et se portât vers Tétude ou l'observa-
tion de la réalité. C'est, messieurs, ce qui ne pouvait se faire avant que la Fronde et ses suites eussent rabattu quelque chose des fumées héroïques dont on se payait encore aux environs de 1645. C'est ce qui ne pouvait se faire davantage avant que les différentes classes de la société française, rapprochées les unes des autres par les circonstances, se fussent mêlées plus intimement, et qu'en achevant de se mieux connaître, elles fussent devenues les unes pour les autres je ne sais quoi de moins vague et de moins général. Au temps de Corneille encore, un grand seigneur, pour un bourgeois, n'était qu'un grand seigneur; mais, pour un grand seigneur, un bourgeois n'était qu'une « espèce » : — autant dire l'expression, uniformément identique, en quelque sujet que ce fût, des qualités ou des défauts qui caractérisaient « le bourgeois » . On avait quelque idée du genre ; on n'en avait pas de l'individu. On commençait à connaître Vhomme; on ne savait pas encore les hommes, — et qu'il n'en est pas un qui ressemble à un autre.
Il fallait, en second lieu, que la comédie se fût achevée de débarrasser des influences étrangères qui pesaient encore sur elle, et qu'abandonnant enfin l'imitation de l'Espagne ou de l'Italie, elle se fût rendue, je ne veux pas dire Parisienne, mais Française et nationale. Car, en un certain sens, et pour bien des raisons, dont les unes se tireraient de sa définition ou de son objet même, et les autres de ce qu'elle doit toujours exprimer d'idéal, la tragédie n'a pas besoin d'être « nationale », ou, si vous l'aimez mieux, elle peut l'être assez jusque dans les sujets romains, grecs et bibliques; mais comment la vraie comédie se passerait-elle de Têtre, elle qui doit exprimer, sous peine de n'être pas, ce que les ridicules ou les vices d'un peuple ont de plus particulier, de plus intime? je dirais de plus ethnique, si je ne craignais que
le mot ne parût un peu prétentieux. Oui, la vraie comédie d'un grand peuple doit avoir quelque chose de presque inintelligible à tous ceux qui n'en ont pas, comme Ton dit, sucé le goût avec le lait. Il fallait être Grec pour goûter Aristophane ; il faut être Anglais pour goûter les comédies de Shakespeare... Mais au temps deCorneiUe^ et du moment que Ton ne voulait plus de ces gauloiseries qui avaient presque seules défrayé la gaieté de nos pères, les ridicules français ni les mœurs mêmes n'avaient rien encore d'assez caractérisé,
Enfin, messieurs, il fallait que l'observation morale ou psychologique eût fait, eUe aussi, de certains progrès qu'elle était précisément à la veille de faire entre 1640 et 1645, mais qu'elle n'avait pas encore faits. Sous le même habit de cour ou de ville, comme il fallait que l'on apprit à discerner l'être humaio, individuel et particulier, il fallait qu'on apprît à démêler les nuances d'un même caractère, ses alternatives en un même sujet, et l'art de ramener à un même principe l'illogisme apparent de ses contradictions. Il fallait, en un mot, que nos moralistes eussent passé par là, ces observateurs ingénieux ou profonds de la nature humaine dont l'auteur des Sermons, et celui des Maximes, et celui des Pensées, ne sont que les plus éminent s... Molière pourra venir alors, et la comédie française, maîtresse enfin d'elle-même, de sa forme et de son fond, produire ses chefs-d'œuvre,
12 novembre 1891.