‹ Conférences de l'Odéon: les époques du théàtre françaisChapitre 8 sur 35 · TROISIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

TROISIÈME CONFÉRENCE

MESDAMES ET MESSIEURS

Je voudrais Wten que chacune de ces conférences voue apparût dans son indépendance et dans son unité, comme n'ayant besoin, pour être parfaitement entendue, ni d'avoir été précédée ni d'être suivie d'ancune autre, et comme formant en soi ce que Ton appelle un tout. Mais, d'un autre côté, puisque j'essaye, puisque je vous ai promis d'essayer d'établir un visible enchalîiement entre elles toutes ; puisque vous avez admis que, là même, serait ou pourrait être le véritable intérêt de notre comnmne tentative, il doit m'être permis, de loin en loin, de vous le rappeler, et vous trouverez sans doute naturel que, de temps en temps, je tâche à vous faire toucher du doigt ce que cet enchaînement a de plus sensible et de plus extérieur. Si donc j'ai pu vous montrer, en vous parlant du Cid, comment, en 1636, par la vertu du génie de Corneille, l'idée ou la notion de la tragéàîe,<con-

fondue jusqu'alors avec tant de contrefaçons d'ellemême, et comme embarrassée dans ses langes, s'en était dégagée tout à coup pour devenir aussitôt « grande fille » ; et si vous avez bien vu, quand je vous ai parlé du Menteur^ comment la comédie, intervenant à son tour, avait achevé, par son premier succès, d'opérer pour deux siècles et demi la séparation des deux genres, destinés désormais l'un à nous faire rire, et l'autre à nous faire pleurer; il faut que je tâche de vous faire voir maintenant ce qu'il est advenu de la tragédie livrée à elle-même, et comment elle a profité de son émancipation pour se perfectionner, — ou déjà peut-être pour se corrompre. Car vous savez assez que l'équilibre des choses de ce monde est éminemment instable ; que tous les progrès se payent, quelquefois même chèrement; qu'il n'y a guère de qualités, après cela, qui n'aient quelque défaut ou pour revers, ou pour rançon, ou pour condition même ; — et nous allons, je crois, en trouver une preuve dans l'examen de la Rodogune de GorneUle.

Mais pourquoi -flodo^wwe? me demanderez- vous peutêtre, — et au fait on me l'a déjà demandé, — pourquoi Rodogune plutôt (\\i' Héraclius^ que Nicomede, que Don Sanche d'^ra^on? Messieurs, pour beaucoup de raisons, si nombreuses, et si diverses, que ne pouvant ici vous les énumérer toutes, je vous serai reconnaissant de vous contenter des principales.

En voici la première : c'est que Corneille lui-même a toujours et publiquement professé pour sa Rodogune une prédilection toute particulière, et comme qui dirait une tendresse de cœur pour cette enfant de sa maturité :

On m'a, — nous dit-il dans son Examen de Rodogune, — on m'a souvent fait une question à la Cour , quel était celui de mes poèmes que j'estimais le plus, et j'ai trouvé tous ceux

qui me l'ont faite si prévenus en faveur de Cinna ou du Cid' que je n'ai jamais osé déclarer toiite la tendresse que far toujours eue pour celui-ci... Je veux bien laisser chacun en liberté de ses sentiments, mais certainement on peut dire que mes autres pièces ont peu d'avantages qui ne se rencontrent en celle-ci : elle a tout ensemble la beauté du sujet, la nouveauté des fictions, la force des vers, la facilité de l'expression, la solidité du raisonnement, la chaleur des passions, les tendresses de l'amour et de l'amitié; et cet heureux assemblage est ménagé de sorte qu'elle s'élève d'acte en acte. Le second passe le premier, le troisième est au-dessus du second, et le dernier l'emporte sur tous les autres...

Voilà ce qui s'appelle au moins ne pas se méconnaître I Il n'est peut-être pas inutile d'ajouter que ce témoignage étant de 1660, c'est-à-dire de quinze ou seize ans postérieur à Rodogune, Corneille ici ne parle point dans la joie de la production ou du premier enthousiasme, mais avec le sang-froid, le désintéressement, et l'autorité d un vrai juge de lui-même...

Nombre de ses contemporains ont partagé son avis, à la ville surtout; et, sans nous embarrasser de toutes les citations que Ton pourrait produire, c'est ce que suffisent à prouver quelques chiiîres. Nous trouvons en effet, messieurs, que, de 1680 à 1715, dans le temps de la plus grande faveur de Racine, le Cid, il est vrai, n'a pas été représenté moins de 219 fois, tandis que Rodo^ gune, elle, ne Tétait pas plus de 133; mais, dans le même intervalle de temps, on ne donnait que 123 représentations d'Horace, 10 de moins que de Rodogune, et 95 seulement de Polyeucte^,

1. A une autre époque, où l'on ne saurait dire que le souvenir encore récent de Corneille pesât sur le choix des comédiens ni sur le goût du public, de 1800 à 1830, nous trouvons encore 277 représentations du Cid, — qui se détache décidément pour se porter lui tout seul en avant de l'œuvre entière de Corneille. — 193 d'Uorcice,

Aussi n*est-il pas étonnant qu'à la fin du xviii* siècle, lorsque Lessing, dans sa Dramaturgie de Hambourg ^ se proposa d'affranchir l'Allemagne du tribut que ses théâtres payaient toujours à notre répertoire, il ait attaqué la Rodogune de Corneille avec plus de violence et plus d'acharnement qu'aucun autre de ses chefs-d'œuvre. Pardonnez-moi de ne pas vous en remettre les preuves tout au long sous les yeux. Si je le faisais, je ne saurais en effet m'empêcher, pour répondre à Leasing, de hasarder à mon tour une incursion sur ses terres, de vous parler de Nathan Le Sage ou 6!Emil%a Galotti,.. et Dieu sait ce que j'en dirais peut-être 1 Ce n'en est ni le moment ni le lieu, et si je vous ai rappelé en termes généraux comment cet homme d'esprit a parlé de la Rodogune de Corneille, c'est uniquement pour vous donner par là quelque idée de ce qu'elle avait toujours de popularité, non seulement en France, mais ailleurs, et jusqu'en 1765.

Voici cependant xme autre raison : c'est que, pour emprunter l'expression bien connue de Boileau, Rodogune a vraiment marqué le midi de l'inspiration ou de la poésie de Corneille, et s'il la préférait lui-même à toutes ses autres tragédies, c'est qu'il s'y retrouvait en quelque sorte plus complet et plus ressemblant. Et, en vérité, il n'avait pas tort! Oui, pour la complication ou l'obscurité de l'intrigue, pour l'exagération des caractères, pour la nature de l'éloquence et de la force du style, c'était bien lui, saRodogune; c'était lui tout entier, avectoutes ses qualités, vous l'allez voir, sauf peut-être cette flamme de jeunesse et de passion que je crains qu'il ne prisât pas assez haut dans son Cid; et c'étaient bien aussi tous ses défauts, sans en excepter ceux dont il était presque plus

85 de Rodogune, et 37 seulement de Polyeucte. C'est donc à peu près une iceprésentation unique de Polyeucte pour trois de Hodogune*

fier que de ses qualités . Les grands artistes , vous ne l'ignorez pas, messieurs, savent toujours leur mérite; mais, en quoi ce mérite consiste, c'est communément ce qu'Us savent moins bien...

Enfin, dernière raison, qui devait fixer notre choix sur cette même Rodogune : de toutes les tragédies de Corneille, elle est Tune des plus voisines de nous, la plus contemporaine, « la plus romantique », si nous voyons le romantisme où il est, non pas dans la dispersion de l'action ou dans l'abus de la couleur locale, du décor et du costume, mais plutôt dans l'exagération des caractères, dans la violence des passions, dans 1 énormité des catastrophes, et là enfin où l'a mis l'auteur d'An^efo, de MaHe Tudo7\ de Lucrèce Borgia, Je pourrais, je devrais peut-être même insister à ce propos, et vous montrer dans Rodogune une analogie de construction remarquable avec Ruy Bios, Gomme Ruy Bios, Rodogune est une pièce machinée ou «truquée» parlefond, sijepuis ainsi dire. Dans Rodogune comme dans RuyBlas, si «le dernier acte l'emporte sur les autres », c'est qu'il les commande ou même c'est qu'il les engendre. Comme Hugo dans jffwy Blas^ c'est parla beauté de la catastrophe et par l'horreur du dénouement que Corneille a été séduit dans le sujet de sa Rodogune. Enfin, dans Rodogune comme dans Ruy BîaSy on peut dire que quatre actes et demi n'ont d'objet que de préparer ou d'amener la dernière scène du cinquième. Aussi, pour être justes envers Corneille et envers Hugo, ne devons-nous les chicaner ni sur le choix de leurs moyens, ni sur le détail de leur intrigue, mais il faut se demander uniquement si le dénouement de Rmj Blas et la catastrophe de Rodogune contiennent en soi l'un et l'autre asses d'émotion dramatique et de « vérité humaine, » pour justifier et légitimer l'artifice des moyens qui les ont procurés.

J'en ai dit sans doute assez, messieurs, pour vous rendre compte du choix de Rodogune, et je viens à la pièce, dont je crois devoir, contre notre habitude, vous rappeler le sujet en deux mots.

Deux hommes, deux princes, deux frères, Antiochus et Séleucus, sont entre deux femmes, dont ils veulent tous deux épouser Tune, Rodogune, princesse des Parthes, et dont Tautre, Cléopâtre, reine de Syrie, est leur mère. Elle est aussi la meurtrière de leur père. Nés à quelques moments de distance Tun de Tautre, et, depuis leur première enfance, élevés en Egypte, il est convenu, quand l'action s'ouvre, que la main de Rodogune et le trône de Syrie appartiendront à Tainé des deux, que Cléopâtre est seule encore à connaître. Cependant, cette mère, qui ne descend du trône qu'à regret, leur déclare que celui-là sera l'aîné pour elle qui la débarrassera de Rodogune, en l'assassinant ; Rodogune, de son côté, fait de l'assassinat de Cléopâtre une condition de son consentement au mariage qu'on sollicite d'elle;... et voilà le sujet de Rodogune, assurément, messieurs, l'un des plus dramatiques qu'il y ait, si l'atrocité des situations est la mesure de la beauté d'un drame.

Comment Corneille l'a-t-il traité?

Il l'a traité d'une manière nouvelle, qui est à la fois un progrès et un recul sur Polyeucte et sur le Cid^ et c'est ce que je vais tâcher de vous faire bien voir.

Le progrès, vous le trouverez d'abord dans la construction même du drame» plus ingénieuse, plus habile, plus savante, plus une, et mieux liée, plus fortement, en toutes ses parties, qu'aucune des tragédies antérieures de Corneille. Selon la curieuse et spirituelle expression de Le Sage, le drame est ici vraiment « purgé d'épique ». Plus d'épisodes qui rompent ou qui ralentis-

sent la rapidité logique de raction ; plus de « duels » ni de « batailles ». Pas de comparses non plus : d' « infante » comme dans le Cid^ ou de Sabine, comme dans Horace, ou de Sévère *, comme dans Polyeucte. Tout sort ici de la donnée première, tout s'y rapporte et tout y est d*abord contenu. Quatre personnages : Cléopâtre et Rodogune, Antiochus et Séleucus, les deux ou trois « domestiques » ou confidents nécessaires, et Taction résultant du seul jeu de leurs sentiments réciproques. On peut dire qu'à cet égard la Rodogune de Corneille annonce ou fait déjà pressentirla tragédie de Racine, — son Andromaque ou son Bajazet, — ces chefs-d'œuvre « faits avec rien », chargés de si peu de matière, et dont l'élégante simplicité de lignes n'a d'égale, comme nous

1. Je ne voudrais pourtant pas que Ton m'accusât là-dessus de méconnaître ce que l'invention du personnage de Sévère a d'extrêmement ingénieux dans Polyeucte, ni ce qu'elle ajoute non seulement d'intérêt au drame, mais de grandeur encore au sacrifice, et par conséquent au personnage lui-même de Polyeucte. Ou plutôt, c'est justement ce que je voulais dire, quand, dans une précédente conférence, je parlais de Polyeucte comme de l'un des chefs-d'œuvre à la fois du génie et de « l'esprit > de Corneille. U n'en est pas moins vrai que, si le « christianisme », ainsi qu'on le croyait au xvii® siècle, est le véritable objet de Polyeucte ; si ce que Corneille s'est proposé d'y peindre c'est l'ardeur ou la soif du martyre ; si l'idée de son drame est enfin la victoire de l'esprit de Dieu sur les affections du monde, il eût pu la traduire par d'autres moyens, tirés eux-mêmes du fond du sujet au lieu de l'être du dehors. C'est en ce sens que je trouve encore de l'épisodique, pour ainsi parler, dans le personnage de Sévère. Le « moyen » qu'il est, sent encore la tragi-comédie; et ne pourrait-on pas dire que l'on s'en aperçoit en plusieurs endroits du rôle?

Oh! trop aimable objet, qui m*avez trop charmé, Est-ce là comme on aime et m'avex-vous aimé !

Voyez encore :

Pour moi, si mes destins, un peu plus tôt propices

Eussent de votre hymen honoré mes services.

Je n'aurais adoré que l'éclat de vos yeux,

J*en aurais fait mes rois, j'en aurais fait mes Dieux, ete.

le verrons, que la richesse, la profondenor, la complexité d'observation morale.

Elle Tannonce encore d'une autre manière, et en cet autre sens, que, pour la première fois, les intérêts d'amour nous apparaissent dans Rodogune conomcie étroitement unis au destin même des empires. C'est ce qui n'avait lieu ni dans Polyeucte ni dans le Cid. Nous nous intéressions à l'amour de Rodrigue et de Gbimène, et notre sympatliie pour Pauline le disputait à notre admiration pour son « chrétien de mari » ; mais, après tout, quoi qu'U en pût advenir, nous savions bien qu'il n'y allait ni du sort des Espagnes, ni de celui de l'empire romain. Leur histoire était encore une histoire privée; leur passion, en un certain sens, n'intéressait qu'eux-mêmes ; la fortune de tout un grand peuple ne dépendait pas de la leur. Mais, au contraire, messieurs, songez à Bérénice et songez à ^^y'aze^ N'est-il pas vrai que le destin de l'empire ottoman y dépend de savoir si Bajazet acceptera l'amour de la sultane? que l'avenir même de Rome est engagé dans les résolutions que va prendre Titus à l'égard de sa Bérénice ? Quoi quHs décident l'un et l'autre, les effets de leur décision vont s'étendre comme en une succession d'ondulations bien au delà d'eux-mêmes. Nous le savons, nous le sentons ; et que c'est là même une partie de la grandeur du spectacle. Corneille, qui devait plus tard affecter de dédaigner, comme indignes de la tragédie, les passions de l'amour, a cependant bien vu quelque chose de cela dans sa Rodogune, C'est pourquoi l'intérêt en a quelque chose aussi de plus général que son Polyeucte ou son Czrf, et à cet égard encore il y a réellement progrès, si toute œuvre d'art approche d'autant plus de la perfection de son genre qu'elle enveloppe dans son plan, si je puis ainsi dire, de plus grands intérêts.

Enfin, ce que n'étaient non plus ni le Ctd, mPolyeucte même : des tragédies de caractère, appuyées sur Tobseivation morale, et riches d'enseignements sur le cœur humain, c'est ce que Rodognne est encore, et c'était encore un progrès. L'effort de Corneille est visible et quelquefois un peu gauche, mais aussi quelquefois singulièrement heureux pourpeindre les nuances de l'amour dans les caractères différents d'Antiochus et de Séleucus. Ils parlent bien un peu le même langage, mais ils ne disent pas leB mêmes choses ; Tun est plus vif et plus bouillant, l'autre plus timide et plus mélancohque ; dans ces deux rôles élégants, il ne dépend que de l'acteur de mettre, s'il le veut, ce que Corneille s'est contenté seulement d'indiquer. Je ne dis rien du rôle de Rodogune, qui a quelque chose d'assez énigmatique. Mais assurément, vous l'allez voir, messieurs, celui de Cléopâtre est l'une des plus belles peintures, des plus énergiques surtout, que l'on ait jamais tracées de l'ambition, de l'audace dans le crime, et delà volonté dans la passion.

D'où viennent donc ces progrès? Pour une partie, de l'expérience acquise par Corneille dans le maniement des moyens de son art : Rodogune est sa quinzième pièce, et nous n'en avons que douze en tout de Racine. Pour une autre partie, de la soumission de Corneille aux règles contre lesquelles il avait plutôt résisté ou regimbé jusqu'alors. Je vous ferai remarquer, en effet, que, quoi que l'on pense de ces règles fameuses, — dont je ne vous ai rien dit encore, dont le moment n'est pas venu de parler plus à fond,— nouB voyons que, de nos jours mêmes, quand nos auteurs dramatiques veulent obtenir des effets plus saisissants, de ces effets qui ne nous laissent, comme on dit, le loisir ni de réfléchir ni de respirer, ils commencent par encadrer leurs trois ou leur cinq actes dans un même décor, et par resserrer

leur action dans les vingt-quatre heures. Ajoutez aussi, messieurs, si vous le voulez, que, par une conséquence nécessaire du mouvement naturel des choses, les genres une fois séparés, la distinction s'aggravait d'elle-même entre la tragédie et la comédie, s'accentuait, devenait tous les jours plus profonde. Mais la vraie raison, la bonne, celle qui pourrait toute seule nous tenir lieu de toutes les autres, c'est ailleurs que je la trouve, dans la pénétration singulière et profonde avec laquelle Corneille a vu ce que l'histoire offrait à la tragédie de ressources uniques.

On a écrit, vous le savez, tout un petit livre sur Corneille historien^ — livre savant, livre ingénieux, livre contestable en beaucoup de ses parties, — pour démontrer que Corneille avait eu plus qu'aucun de ses contemporains ce que nous appelons aujourd'hui le (( sens du passé », celui de la différence des temps et de la diversité des époques. Je le veux bien; je n'en sais rien ; je ne le crois pas ; mais ce n'est pas cela que je veux dire. Je ne parle pas davantage ici de ce prestige que l'histoire exerce de tout temps, — par cela seul qu'elle est l'histoire, et que l'histoire c'est le passé, — sur l'imagination des hommes en général et des poètes en particulier. Presque tous les grands poètes ont eu les regards tournés vers le passé. Ce prestige du passé, cette séduction du souvenir, ce charme subtil de l'histoire, j'essayerai de vous montrer à quel point Racine l'a subi. Mais, dans l'histoire, c'est autre chose encore, si je ne me trompe, que Corneille a vu, d'autres ressources, d'un autre genre, et qu'il ne me paraît pas que l'on ait jusqu'ici suffisamment définies.

Et d'abord, à ses yeux, l'histoire a cela pour elle d'authentiquer l'extraordinaire, si je puis ainsi parler, de prêter ou plutôt de donner à l'invraisemblable le ca-

chet de la vérité. Par exemple, vous ne voulez pas croire qu'un jour deux villes, Albe et Rome, aient remis le soin de vider en champ clos leur querelle à trois frères chacune, Ués entre eux six d'une ancienne amitié? Et, en effet, dit Corneille, ce n'est pas une aventure ordinaire; mais quoil lisez Tite-Livel... Ou bien encore : la vertu de Polyeucte vous paraît surhumaine I Après quinze ou vingt jours de mariage, vous vous étonnez, vous admirez, non seulement qu'un époux abandonne sa femme pour courir au martyre, mais encore, selon son expression, froidement, et sans verser une larme ou pousser un soupir, qu'il la « résigne » à un rival, à un ancien fiancé ! Peut-être même, à ce propos, vous souvient-il que l'ancienne Église interdisait à ses fidèles de provoquer bruyamment la persécution? « Je n'ai pourtant rien inventé, dit Corneille, et, si vous ne m'en croyez pas, consultez Surius et Siméon Métaphraste!... Mais maintenant, c'est ma Cléopâtre, meurtrière tour à tour d'un mari, d'un premier fils, d'un autre fils encore, qui vous paraît sortir de la nature et de l'humanité, dont même vous vous demandez si vous n'imputerez pas les crimes à la noirceur de mon imagination ?

Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier;

allez, retournez à l'école; lisez Appian Alexandrin, en son livre des Guerres de Syrie « sur la fin » ; lisez Josèphe, en ses Antiquités judaïques « au Hvre 13 » ; lisez Justin « qui commence cette histoire au trente-sixième livre, et, l'ayant quittée, la reprend sur la fin du trente-huitième et l'achève au trente-neuvième ».

Voilà des autorités, je pense, nous dit le poète, heureux de notre embarras; et vous, messieurs, si vous voulez sentir toute la force de son argument, songez de

combien de pièces toute la critique que nous faisons se réduit à demander, d'un air incrédule et moqueur, où, en quel temps, dans quel monde, en quel pays se sont passés les événements ou rencontré les caractères que Ton nous développe à la scène ? L'emploi de Thlstoire sauve Corneille de cette objection, et, appuyé sur les Paul Diacre ou les Erycius Puteanus, il peut se livrer en sécurité désormais à son goût de l'invraisemblable et de l'extraordinaire. Il s'est convaincu que son imagination échauffée ne saurait rien inventer de si difficile à croire que l'histoire de la Grec© ou de- Rome, c«lle du Bas-Empire, celle des Lombards ou d«s Huns au besoin, n'offre à notre étonnement quelque chose de plus incroyable encore, et pourtant d^arrivé. Il nous en a convaincus nous-mêmes; et, pour nous faire accepter les horreurs tragiques de sa Rodogune ou la mystérieuse complication de son Héracliusj nous n'exigeons même plus qu'n nous produise ni témoins ni garants : nous l'en croyons sur sa parole.

Autre ressource, non moins féconde : Thistoire, vous le savez, n'est pleine, elle ne l'était surtout au temps de Cor*neille, que de personnes souveraines, que de princesses ou d'impératrices, que de satrapes et de généraux d'armée, que de consuls, que de rois, que d'empereurs ; et vous savez aussi, messieurs, ce qu'ils tiennent de place dans notre tragédie. Croyez-vous cependant que si Corneille en a rempli son répertoire, ce soit naïve admiration des grandeurs humaines, effet et conséquence en lui de la superstition monarchique, éblouissement d'un « bourgeois de Rouen » devant un Louis XIV ou un Richelieu? Peut-être ; mais c'est aussi qu'à vrai dire, n'y ayant pas de « terrain », si je puis ainsi parler, plus favorable au développement des passions que l'âme des grands et des puissants de ce monde, il n'y a donc pas non plus

d'âmes plus tragiques. Où les passions jetteraient-elles m effet de plus nombreuses, de plus vivaces, de plus tenaces racines? Où grandiraient-elles plus vite? Où s'épanouiraient-elles plus librement, plus largement, plus monstrueusement? Et la raison n'en est-elle pas bien simple? Empereurs ou rois, « qui n'ont plus rien à désirer du côté de la fortune, n'y trouvent rien aussi qui gène leurs plaisirs », et nés, et destinés à mourir dans leur pourpre, rien ne traverse, ni ne partage, ni ne rompt leurs passions.., que les obstacles qu'elles se créent à elles-mêmes en courant à leur satisfaction Mis n'ont pas davantage à se soucier de l'opinion, et encore moins de la justice des hommes, puisqu'en fait ils en sont euxmômes la source et la sanction. Et ne peuvent-ils pas enfin, quand et comme il leur idaît, couvrir du prétexte ou du masque de l'intérêt public ce que leurs caprices ont de plus inique et de plus monstrueux? C'est pourquoi, dans la plupart des hommes, tandis qu'on ne peut guère étudier que la physiologie des passions, dans les personnes souveraines, au contraire, c'est proprement la pathologie qui s'en offre d'elle-même à nous. Là vraiment, dans le cœur d'une Hermione, d'une Phèdre oud'un Néron, — là surtout, — l'amour exerce ses fureurs, et va pour ainsi dire jusqu'au bout de ses ravages. Là encore, dans l'âme d'une Cléopâtre, d'un Mithridate ou d'une Agrippine, — et là seulement peut-être, — l'ambition se déchaîne en toute liberté. Et là encore, je ne puis pas dire dans le cœur, mais dans les entrailles d'un Néron, d'un Commode ou d'un Caligula, le goût du sang et de la

i. J'emprunte ces expressions à Massillon, dans son sermon sur les Tentations des grands^ où je renvoie le lecteur, si peut-être il était curieux de voir la chaire, pour une fois, venir au secours du théâtre, et un prêtre justifier, par des raisons psychologiques, le choix que* nos grands tragiques ont fait de leurs personnages ordinaiTes.

volupté s'exaspèrent jusqu'au crime et jusqu'à la folie. De telle sorte, messieurs, que l'iiistoire est ainsi non seulement le théâtre des passions, le seul même où souvent le poète et l'artiste les puissent observer, mais elles y sont aussi plus violentes qu'ailleurs, presque toujours extrêmes, comme y étant débarrassées de toutes contraintes, et ne rencontrant d'obstacles sérieux que dans la volonté même de ceux qui les laissent se développer en eux. C'est ce que Corneille a encore admirablement vu, et qu'il y avait comme une convenance interne entre la nature de l'histoire et sa propre conception dramatique.

Les passions, en effet, ne suppriment pas la volonté, quoi qu'on en dise ; elles la détournent seulement de son véritable objet; et si, comme je le disais, l'histoire est le théâtre des passions, elle est en même temps ce que j'appellerai « le lieu des volontés ». Vous lé savez, messieurs, et vous aussi, mesdames, ce n'est pas la sensibiUté qui gouverne le monde. Vertu de femme et de dilettante, elle eBt trop délicate, trop facile à émouvoir, ou plutôt à surprendre, et par suite à tromper; elle répugne à trop de besognes; eUe paralyse enfin l'action plus souvent qu'elle n'y aide. Ce n'est pas non plus l'intelligence. Dirai-je qu'elle habite trop haut? dans une sphère trop éloignée de la vie présente? ou peut-être qu'elle discerne avec trop de lucidité le fort et le faible des choses, le pour et le contre, et que, par exemple, jusque dans l'application des principes de la justice elle trouve toujours je ne sais quoi d'injuste qui se mêle encore? Elle a d'ailleurs de quoi se satisfaire en elle-même, et je ne me rappelle pas qu'aucun Platon, aucun Descartes, aucun Spinoza ait rêvé d'échanger les joies pures de la spéculation contre les voluptés, si grandes, à ce qu'il paraît, de l'action, mais toujours

si troubles et si courtes! La volonté, voilà la maîtresse du monde. Ceux qui veulent, ceux qui savent vouloir, ceux mêmes, comme on l'a dit, qui ne veulent rien, mais « qui le veulent bien », voilà ceux qui nous mènent! Trop d'intelligence en a gêné plusieurs, et leur sensibilité, quand ils en ont eu, les a perdus.. Mais si Thistoire n'est que le spectacle du conflit des volontés entre elles, ou du combat de la volonté contre la force des choses, voilà pourquoi l'histoire est devenue naturellement l'inspiratrice d'un théâtre fondé tout entier, comme celui de Corneille, sur la croyance au pouvoir de la volonté.

Je ne crains pas, messieurs, d'avoir exagéré l'originalité de ces vues de l'auteur de Rodogune sur l'emploi de l'histoire dans le drame, et je me reprocherais plutôt de ne pas l'avoir assez développée. Elles vous expliquent, en effet, et nous y reviendrons sans doute, le caractère de grandeur de notre tragédie classique : elles en font l'une aussi des impérissables beautés. Sans cet emploi de l'histoire, vous sentez bien que ni Cinna, ni Rodogune^ ou Héraclius encore ne seraient ce qu'ils sont, et BérénicCy Britannicus, Mithridate^ Athalie même ne lé seraient pas davantage. Pourquoi faut-il, comme je vous le disais, que le progrès ne s'acquière pas, mais s'achète? que Corneille, étant à sa manière de ces esprits extrêmes, ait abondé dans son sens? et que les mêmes raisons qui nous ont rendu compte de ce qu'il y avait dans Rodogune de plus que dans Polyeucte soient celles aussi qui nous expliquent ce qu'elle a de moins que k Cid? C'est ce que je vous disais tout à l'heure, et c'est ce qu'il me reste à vous montrer maintenant.

Il ne semble donc pas, mesdames et messieurs, qu'à mesure qu'il débattait dans son drame des intérêts historiques plus définis, Corneille se soit douté qu'il risquait

par là même et en même temps de mains nous intéresser. Vous rappelqz-vous,à ce propos, une page curieuse et significatLye de Beaumarchais, dans cet Essai sur le genre dramatique sérieux^ qui sert de préface à son Eugénie ?

Que me font à moi, paisible sujet d'un État monarchique du xviii" siècle, les révolutions d*Athènes et de Rome? Quel véritable intérêt puis-je prendre à la mort d'un tyran du Péloponnèse? au sacrifice d'une jeune princesse en Aulide? Il n'y a dans tout cela rien à voir pour moi, aucune moralité qui me convienne. Car qu'est-ce que la moralité? C'est le résultat fructueux et l'application personnelle des réflexions qu'un événement nous arrache. Qu'est-ce que l'intérêt? Cest le sentiment involontaire par lequel nous adaptons cet événement, sentiment qui nous met en la place de celui qui souffre, au milieu de sa situation. Une comparaison prise au hasard dans la nature achèvera de rendre mon idée sensible à tout le monde. Pourquoi la relation du tremblement de terre qui engloutit Lima et ses habitants à trois mille lieues de moi me trouble-t-elle, lorsque celle du meurtre juridique de -Charles !•', commis à Londres, «lefut que m'indigner? C'est que le volcan ouvert au Pérou pouvait faire son explosion à Paris, m' ensevelir sous ses ruines, et peut-être me menace encore, au lieu que je ne puis jamais rien appréhender d'absolument semblable au malheur moui du roi d'Angleterre. Ce sentiment est dans le cœur de tous les hommes; il sert de base à ce principe certain 'le l'art qu'il n'y a ni moralité ni intérêt dramatique au théâtre, sans un secret rapport du sujet dramatique à nous.

La citation est un peu longue, mais elle est bien instructive. Ce n'est pas d'ailleurs le moment encore de relever ce qu'il y a de paradoxal dans la boutade de Beaumarchais, laquelle n'est pas une boutade, au surplus, mais tout un système, dont le moindre tort, — je puis bien en .faire en passant la i^emarque, — est d'expulser de Tart la notion même de l'art, pour n'y

laisser subsister que celle de Timitation de la réalité. Beaumarchais ne conçoit évidemment pas que le poète se puisse proposer « la réalisation de la beauté » pour but ; et ne serait-ce pas pour cela qu'il a fait de si mauvais drames, son Eugénie , ses Deux Amis, sa Mère coupable ? Mais il n'y a pas moins quelque vérité dans son paradoxe, qui est tout ce que j'en veux aujourd'hui retenir. Il a raison, lorsqu'il dit qu'il n'y a « ni moralité, ni intérêt dramatique au théâtre, sans un secret rapport du sujet dramatique à nous ». Et si j'insiste, messieurs, c'est que nous voyons poindre ici l'une encore de ces lois du théâtre, — que nous supposons, en attendant que l'histoire et l'expérience les aient solidement établies.

En raison même de l'abus de l'histoire, c'est «ce secret rapport», et par conséquent cet intérêt qui commencent à faire défaut dans la Rodogune de Corneille. Ils ne manquaient pas, remarquez-le bien, dans Horace ni dans Cinna, ou plutôt ils en faisaient l'âme. Car à qui de nous est-il indifférent de savoir jusqu'où s'étendent les devoirs du patriotisme, et si l'État peut exiger de nous quelque chose de plus, un autre et plus grand sacrifice que celui de notre fortune et de notre vie? C'est la question que Corneille agitait dans Horace, Pareillement, dans Cinnay quelque intérêt que nous prenions aux angoisses d'Auguste, ce qui défend, ce qui soutient l'une des moins dramatiques assurément des tragédies de Corneille, c'est qu'il y va de savoir où commence le droit à l'insurrection ; si nous avons celui de donner des bornes à une tyrannie qui n'en reconnaît aucune ; et si tous les moyens sont légitimes, permis, ou excusables pour les lui imposer? Mais, au contraire, dans Rodogune, si je ne l'oserais pas encore, je suis cependant déjà tenté de me demander aTec Beaumarchais :

« Et que m'importe à moi le trône de Syrie? Que m'importe si c'est Rodogune qui triomphera de Gléopâtre ou Cléopâtre de Rodogune? Que m'importe même de savoir si c'est Séleucus ou Antiochus qui sera l'heureux époux de la princesse des Parthes. » L'intérêt décroit vci de tout ce que Corneille a voulu mettre d'étroite conformité entre le développement de son drame et la réalité d'une histoire qui nous est aussi étrangère que l'est celle des Syriens et des Parthes.

En même temps que l'intérêt, — et pour la môme raison toujours, parce que Corneille ne se borne pas à user de l'histoire, et qu'il en abuse, — la vraisemblance tend à diminuer. N'a-t-il pas écrit quelque part que « le sujet d'une belle tragédie doit n'être pas vraisemblable » ? Et il voulait dire par là qu'une belle tragédie doit avoir pour fondement quelques-unes de ces actions « illustres ou extraordinaires » à la vérité desquelles nous ne croirions pas, comme je vous disais, si l'histoire n'était là qui nous l'atteste et nous la garantit? C'est ce qu'il aimait dans sa Rodogune, c'est ce qu'il louera dans son Béraclius, L'histoire ainsi, messieurs, lui devient un répertoire de situations invraisemblables, qui même ne vont pas tarder à l'attirer d'autant plus vivement qu'il aura des raisons de les croire moins connues : Théodore^ Pertharite^ Nicomède^ Attila^ Pulchérie, Mais, nécessairement, à mesure qu'il s'enfoncera dans l'histoire des Lombards ou des Huns, guidé, vous le voyez, par des motifs qui n'ont rien de commun avec ceux qu'on lui prête quand on loue son « sens historique » , à mesure aussi s'éloignera-t-ildela nature et delà vérité. L'exception est dans la nature, mais elle n'est pas la nature, et déjà dans Rodogune, en nous peignant sa Cléopâtre, peut-être Corneille l'a-t-il oublié.

C'est un peu comme si nous disions qu'en devenant

une galerie de « monstres », sa tragédie, la tragédie de Tauteur du Cid et de Polyeucte^ va devenir, à sa manière, une école d'immoralité... Je ne sais, à ce propos, qui a dit le premier que Corneille était dans l'histoire du théâtre le poète de la lutte du devoir et de la passion? Mais il n'y a rien de moins vrai. Dans le Cid même, est-ce que ce n'est pas la passion qui triomphe? est-ce qu'en vérité Rodrigue ou Chimène essayent, je dis un seul instant, de l'étouffer dans leur cœur ? est-ce que l'Académie n'avait pas raison, dans ses Sentiments sur le Cid, de la trouver bien peu fidèle au souvenir de son père? Et nous-mêmes, messieurs, si ce n'était justement le prestige de l'histoire ou de la légende, quelle idée nous ferions-nous, que penserions-nous d'une jeune fille qui accepterait la main du meurtrier de son père? Je ne parle pas d'Horace, du jeune et brutal Horace, qui ne lutte un moment contre aucune passion, que je sache, et qui tue sa sœur Camille avec une férocité qui ne relève pas tant qu'elle déshonore son patriotisme. Mais Polyeucte, qu'en dirons nous? et qui soutiendra que son « devoir » fût d'abandonner Pauline, contre la foi jurée, contre le commandement de l'Églisei pour s'oflrir à un martyre qu'au contraire son vrai « devoir », à tous égards, était d'éviter? Mettons, messieurs, que sa passion soit noble, qu'elle passe l'ordinaire de l'humaine nature, qu'il faille même des Polyeucte pour nous élever au-dessus du culte des intérêts matériels, mais ne changeons pas le sens de& mots, ni surtout les vrais noms des choses, et convenons franchement que si jamais héros de théâtre a suivi les mouvements de sa passion au rebours des injonctions de son devoir, c'est le mari de Pauline. Je ne connais que bien peu de tragédies de Corneille où le devoir triomphe de la passion, — si même j'en connais une, dont le titre, en ce

cas, m'échapperait, — mais j'en connais beaucoup où je crains qu'il n'ait outré, sous prétexte d'histoire, la vérité de l'histoire d'abord, et celle même de la passion.

Avouons-le donc une fois, et achevons de le comprendre : ce n'est proprement ni le devoir ni la passion qu'il s'est plu à nous représenter, c'est la volonté, quel qu'en fût d'ailleurs l'objet; et ce n'est ni la pitié, ni la terreur même qu'il s'est proposé d'exciter ou de remuer en nous, c'est l'admiration. Heureux, s'il n'eût pas oublié que, pour être voisine de l'étonnement ou de la surprise, l'admiration n'est pas cependant la même chose, et que la volonté, pour être toujours une force, n'est pas d'elle-même ni toujours une vertu ! Là est l'erreur de sa Rodogune^ habilement palliée par la peinture de l'amour et de l'amitié des deux frères ; là sera le vice de son Pertharite ou de son Attila, De ne reculer devant aucun crime pour perdre une rivale ou pour conquérir un trône, il n'y ven*a qu'une preuve de résolution ou de volonté, de « grandeur d'âme » au besoin, comme il Ta dit lui-même de sa Cléopâtre. Et comme une volonté ferme est peut-être ce qu'il y a de plus rare parmi nous, qui, sous le nom de notre volonté, suivons généralement l'impulsion de nos instincts ou l'opinion de la foule, il y trouvera justement ce qu'il lui faut pour exciter l'admiration...

Je ne veux pas dire par là, messieurs, que sa Rodogune ne demeure une œuvre singulièrement forte, et toute pleine encore de quelques-unes de ses plus rares qualités. Je n'en louerai pas le style, et même, quoi que les commentateurs en aient pu dire pour le défendre, je crains bien que vous n'y retrouviez pas tout à l'heure cette aisance et cette faciUté que je tous signalais l'autre jour dans le Menteur, J'ai relu Rodogune deux ou trois fois cette semaine, et il m'a décidément paru qu'avec

RODOaUN.B 11

Béraclius elle étaii Tune des pièces les moins bkn écrites de CosneilLe ^ Ce qu'elle a surtout pour elle, c'est la manière dont l'intérêt y est soutenu, suspendu, renouvelé d'acte en acte, d'est aussi cette gradation des effets dont Corneille, dans son Examen ^ a eu raison de se louer lui-même. Un art dans lequel il a excellé, c'est celui d'épuiser ce cpi'une situation draanatique donnée semblerait contenir d'émotion ou d'horreur, et quand on croirait qu'il a. tout dit, de trouver le moyen d'y ajouter encore. A. cet égard, je ne serais pas éloigpjé de croire que Modogune. est peut-être le clief-d'œuv3?e de Corneille. Son Eéraclius même, pbis obscur, plus difficile à suivre,, n'eat pas mieux iatrigué, et puisque la tradition raconte qu'il n'avait pas mis moins d'unn année

1. Je crois devoir ici donner quelques exemples, et justifier

Voltaire, dont il est vraiment devenu trop banal de redire que, dans

le Commentaire qu'il a donné de Corneille, il ne l'a pas coiupris^

Le peuple épouvanté) qui déjà dans son âme Ne suivait qu'à regret les ordres d^une femme» Voulut torcer la reme à choisir un époux.

Que pouvait-elle faire et seule et contre tous. Croyant son mari mort, elle épousa son frère.

J'ai souligné les chevilles et l'incorrection.

II est dos nœuds secrets, il est des sympathies, Dont par le doux rapport les âmes assorties S'attachent l'une à. 1 autre et se laissent piquer Par un je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.

C'est du galimatias pur ; et il importe assez peu qu'au temps d'e Corneille les « nœuds secrets », les « doux rapports », et le « je ne sais quoi » fussent de la langue dii jargon galant : on n'eat pas Corneille pour écrire comme Scudéri.

Le verbiage abonde également dans Rodogune :

Là, nous n'avons rien au que de la renommée Qui, par un bruit confu» diversement semée N'a porté jusqu'à nous ces grands renverse monts Que sous 1 obscurité de cent déguisements.

Et les vers prosaïques aussi, comiques môme :

Sur les noires couleurs d'un si triste tableau. n faut passer l'éponge ou tirer le rideau.

On en trouvera d'ailleurs autant d'exemples que l'on voudra dans le Commentaire de Voltaire, — et Voltaire n'a pas tout relevé.

72 CONFÉRENCES DE UODÉON.

toutentière à disposer son sujet, ilfaut avouer que, sous ce rapport, le succès n'a pas trompé sa patience.

Mais ce que je veux dire, et ce sera ma conclusion, c'est que les beautés mômes de Rodogune n'empêchent pas qu'il fût dès lors orienté dans une direction fausse, et que, parti d'une idée juste, mais portée ou poussée tout de suite à l'extrême, il n'eût dès lors détourné la tragédie de son véritable objet, tel qu'il le lui avait, comme vous avez vu, si nettement assigné dans le Cid. Chose sLQgulière ! Thistoire, qui lui avait d'abord servi dans Horace, dans Ctnna, dans Pompée pour expulser le romanesque de la tragédie, allait maintenant lui servir à l'y réintroduire lui-même, dans son Don Sancke, dans sonPertharite^ dans son Othon plus tard. Encouragé par le mauvais goût de son temps, — qui était effroyable, aux environs de 1645, et dont ni les pointes de sa Bodogune ni la déclamation de son Héraclius ne sauraient vous donner une idée, — il allait retourner aux errements de sa jeunesse, peiudre vraiment

... GatoR galant et Brutus dameret;

non seulement Brutus et Caton, mais Attila, le roi des Huns; entraîner à sa suite, pendant plus de vingt ans, toute une école d'imitateurs hors de la nature et de l'observation ; et vérifier enfin lui-même, en sa propre personne, ce que l'on a dit de tant de grands artistes, que leur longue carrière se divise en trois périodes, pendant la première desquelles ils se cherchent; dans la seconde, ils se trouvent; et dans la troisième, — ils se perdent.

19 noTembre 4891.

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