Conférences de La Madeleine
Je recommande, Mesdames, à votre admiration cet aperçu d'un grand homme sur la création de la femme.
On ne saurait exprimer une pensée plus charmante avec plus de grave simplicité :
« Dieu a pris la substance dont il devait former la femme sur le cœur de Thomme. Il ne Ta pas tirée de sa tête, parce qu'elle n'est pas faite pour la domination. Il ne Ta pas tirée de ses pieds, parce qu'elle n'est pas faite pour la servitude et le mépris. Il l'a prise sur son cœur, parce qu'elle est faite pour aimer et pour être aimée ». '
* Summa theol. l* I®, Quœst. xcit, art. m.
Qui a dit ces paroles vraiment douces à répéter ?'
Ce n^est pas un philosophe épicurien, ni même un poète sentimental.
C^est le plus chaste des moines et le plus impassible des docteurs.
J'ai nommé S. Thomas d'Aquin.
Ainsi, que Tamour soit divin, légitime ou profane, la femme semble faite pour lui, s'il faut en croire son origine racontée par Dieu et expliquée par un saint. Et de même qu'on juge de la valeur d'un savant par la science qu'il possède, d'un héros par la vertu qu'il manifeste, d'un envuvé de Dieu par les miracles quil a.complit, c'est bien à Tamour qu'elles prodiguent ou qu'elles provoquent, qu'il nous faut estimer la puissance des filles d'Eve.
Divin, l'amour modèle et parachève Texquise beauté des saintes. Légitime, ils inspire l'héroïsme des épouses et la sublimité des mères. Profane et corrompu, il transforme la femme en un fléau, ie plus désastreux de tous.
Et parce que le cœur est, dans Thomme, la première de toutes les énergies qui le meuvent, la femme est, dans le monde, la première des puissances qui le gouvernent.
Allez, quoi que vous puissiez en penser, je ne vous dis point là des choses indignes d'être proclamées dans la maison de Dieu et en son nom.
Dieu lui-même semble avoir voulu, tout le long de THistoire sainte, nous persuader cette vérité que la femme est, par le cœur, une puissance de premier ordre, pour le bien ou pour le mal.
J'ajoute que si Dieu a pris la peine de nous persuader cela, c'est évidemment parce que, de cette persuasion, les conclusions les plus salutaires découlent.
N'avez-vous pas lu THistoire sainte? Dites-moi donc si la suprématie de la femme par le cœur n'est pas racontée d'un bout à l'autre des livres inspirés ?
Lorsque Adam désobéit à son Dieu pour complaire à sa femme, qui domine?
Lorsque Abraham chasse de sa tente la mère d^Ismacl, sur les injonctions de Sara, qui commande ?
Lorsque Jacob accepte, durant deux fois sept ans, une véritable servitude pour obtenir la main de Rachel, où est Tesclave ?
Lorsque Ruth la pauvre, réussit à se faire épouser par Booz le riche, qui a Tinfluence?
Lorsque Dalila coupe les cheveux de Samson et le livre aux Philistins, qui est le plus fort?
Lorsque Judith fascine le voluptueux Holopherne et le tue, qui triomphe?
Lorsque Esther, à moitié évanouie, peut à peine entendre la voix tremblante du grand roi lui offrant la moitié de son empire et la totalité de son cœur, qui règne?
Lorsque Salomon... mais je m'arrête: raconter rhistoire de la domination féminine, n'est-ce pas reprendre Thistoire de toute l'humanité ?...
Chose remarquable ! Le paganisme ne nous a révélé la puissance féminine qu'à moitié, et seulement par son côté fatal. Il a noté lui aussi les
événements considérables et les bouleversements imprévus, conduits ou provoqués par l'intervention d'une faible femme. Il n'a guère enregistré que des méfaits ou des crimes. Quand on a cité Hélène, Phryné ou Cléopâtre, on a nommé les femmes les plus célèbres, et de beaucoup, que Tantiquité païenne ait connues. Les livres saints, eux, sont à la fois plus complets, plus équitables et plus instructifs. S'ils reconnaissent l'effroyable pouvoir de mal faire que la femme possède, ils révèlent les forces admirables de salut que Dieu a mises entre ses mains. Il faut, sans doute aussi, en conclure que la foi et la prière peuvent seules remettre la femme dans son rôle de bienfaisant génie et de puissance tutélaire au sein de l'humanité.
Quoiqu'il en soit, loin d'interrompre une aussi considérable tradition, le Nouveau Testament la consolide et la grandit. Je ne citerai que deux noms : deux noms qui dominent l'histoire évangélique et, je puis le dire après Dieu lui-même, rhumanité. Le premier est Jésus, le second Jean-
Baptiste. De Jésus, le Père Céleste dit : « Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé en qui i"ai mis toutes mes complaisances. « De Jean-Baptiste. Jésus dit: « Entre tous les fils de la femme, il n'en est point né de plus grand. )i Or, mesurez, en présence de ces deux êtres d'exception dont l'un est Dieu, l'autre prophète et le plus grand des prophètes, mesurez, dis-je, ce que peut une femme. Le premier a été engendré par la vertu d'une vierge qui entraîna la Vertu du Très-Haut.' Le second a été supprimé par le crime d'une concubine qui put seule combler le désir impuissant de l'enfer. Si donc vous demandez à l'Evangile : « Jusqu'où peut aller la puissance de la femme par l'amour, que cet amour soit pur ou qu'il soit perverti? « L'Evangile vous répond : « Une femme a pu faire tomber la tête du plus grand des prophètes, une autre femme a pu engendrer un Dieu ! «
Tels sont les faits, les faits relatés par Dieu dans toute la solennité de sa révélation. ' I-uc. 1. ;:;.
Hé bien, Mesdames, je prétends que si la Providence a mis entre vos frêles mains une telle puissance, le premier de tous vos devoirs est de vous en préoccuper, d^en étudier la loi, pour la vouer mieux et plus entière au service du Bien.
A cette étude de la Puissance Féminine nous allons consacrer les enseignements de ce Carême.
Aujourd'hui, j'envisagerai le fondement même de la question, et je vous exposerai cette doctrine que le véritable amour entraînant par sa nature l'absolu dévouement de soi, c'est par le dévouement d'abord, que la femme exerce sur le monde une domination salutaire.
Qu'est-ce que le dévouement?
On peut je crois détinir le dévouement : L'abandon total de soi-même au service d'autrui.
Le dévouement est la forme suprême de l'amour puisqu'il est l'acte même d'un amour qui sacrifie tout rêtre, avec son cœur, sa pensée et son activité.
Car, veuillez le bien remarquer, c'est là le caractère propre du dévouement : il donne tout.
Il y a des gens — artistes, savants, littérateurs, qui vous donnent leurs pensées dans des discours ou dans des livres, mais qui ne vous donnent que cela. Vous avez pu vous passionner pour le talent ou le génie de ces hommes, il ne vous est jamais venu à Tidée de parler de leur dévouement.
Vous avez des serviteurs qui, du matin au soir, vous consacrent leur activité. Mais leurs préoccupations sont étrangères à votre bonheur, et vous savez peut-être qu'ils ne vous aiment pas.
Cela suffit : alors même que vous les reconnaissez ponctuels, vous regrettez qu'ils ne soient pas dévoués.
Enfin vous avez peut-être des amis qui se plaisent dans votre société, qui vous le disent, qui vous le disent peut-être avec beaucoup d'esprit. Seulement, dès qu'il leur faut se déranger pour vous, sacrifier quelque chose de leur fortune ou de leur temps, ils se dérobent. Vous déplaisent-ils? Non. Il est même possible que vous les trouviez charmants. Direz-vous qu'ils sont dévoués? Jamais de la vie.
Vous le voyez : il n'y a dévouement que lorsqu'il y a le don complet et intégral de soi à un autre, avec sa pensée, son activité et son cœur. On peut donner sa pensée, son travail, son temps, sa sympathie et n'être pas dévoué. On n'est vraiment dévoué que lorsqu'on donne ou lorsqu'on est prêt à donner tout, et, comme dit S. Paul, soi-même par dessus le marché ! '
Ceci posé, nous pouvons dire que la femme * II Cor., XII, 15.
l6 PUISSANCE DE LA FEMME
est, de par la destination que lui assigna le Créateur lui-même, un être essentiellement, organiquement dévoué.
Dieu voit Phomme qu'il vient de créer. Il ne semble à cet instant se préoccuper que de lui. Il aime ce fils de sa pensée et de son amour. Il Ta merveilleusement doué ; il Ta placé dans un cadre incomparable ; il le veut maintenant parfait, il le veut heureux. Mais encore que la Création soit ineffablement belle, elle est trop loin de la grandeur humaine, pour être à Fhomme comme un autre lui-même. Si douces que soient les aurores, et paisibles les nuits, si fidèle que soit Tanimal, si fraîche que soit la fleur, il faut au cœur et à la faiblesse de Fhomme en Tabsence de Dieu, quelque chose de mieux que la poésie et la paix de la nature. Il lui faut retrouver, dans une image de lui-même, comme une image de la bonté dont il procède. Et s'il ne se rencontre pas, en toute cette féerie, un regard qui soit le miroir de son regard, une main qui soit l'alliée de sa main, une âme qui soit la sœur de son âme, rhomme se sentira isolé, sans appui, incomplet,
moins heureux. Qu'importe d'être roi si Ton est un roi solitaire ? Qu^est-ce que la gloire, le génie, la richesse, sans affection ? Quelle misère, de n'avoir personne avec qui partager la joie comme Tennui de vivre ! « Malheur à celui qui est seul, dit le Saint-Esprit lui-même dans les livres sapientiaux. Malheur à celui qui est seul! Vœ soli ! S'il a froid qui le réchauffera ? S'il tombe qui l'aidera à se relever?^) * C'est pourquoi Dieu se dit : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul ! — Homme ne sois pas seul ! Je te ferai une compagne qui sera ton auxiliaire, ton aide : Adjutorium ! »
Adjiitorium..., une aide !
Le mot y est. Mesdames — et avec lui tout un programme de dévouement, et de bons offices perpétuels.
Telle est l'indication donnée par le Créateur.
Voyez maintenant si la vie ne confirme et ne remplit pas ce programme divin. Voyez si, par la force même des choses, la femme n'est pas, de la naissance à la mort, l'indispensable et perpétuelle
* Eccl., IV, 10.
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auxiliaire de Thomme. Vous direz ensuite avec votre conscience et votre cœur, si vous ambitionnez un autre rôle.
L'homme n'est encore qu'un être problématique et informe, incapable de se maintenir par lui-même dans la hiérarchie des existences. La femme lui donne asile dans son sein, elle lui prête les palpitations de son cœur maternel, le souffle de ses narines, elle le nourrit de son sang.
L'enfant naît, incapable de soutenir le poids de son être et de défendre sa propre place au soleil de la vie. La femme le prend sur ses genoux, et dans ses bras. Elle le protège et le nourrit. Il ne saurait manger, elle Tallaite. Il ne saurait marcher, elle le porte. Il ne saurait se défendre du froid et de la mort, elle Tentoure de langes et le vivifie de ses tendresses.
L'homme grandit, il a vingt ans, il a trente ans, il en a quarante. Regardez encore : qui est le charme de sa vie? Qui le console dans l'épreuve ? Qui Tapplaudit dans le triomphe ? qui le soutient dans le combat ? Oui réchauffe le ca^ur de
rhomme, après avoir rechaufifé les membres du petit enfant ?
Il vieillit. L'infirmité s^empare de lui, le faisant à la fois plus besogneux et plus solitaire. Quelle est la bonne et douce fidélité que nulle répugnance ne décourage ?
Il meurt. Dites-moi, neuf fois sur dix, qui adoucit son dernier passage ? Quelle main lui ferme les yeux avec plus de douceur ? Quelle vision dernière passe sous son regard.., comme si Dieu, par une admirable transition, voulait qu'avant d^aller voir les anges aux cieux, sa dernière vision ici-bas lui montrât quelque ange de la terre !
C'est donc bien la réalisation constante du plan divin. Je ne sais plus qui a dit : « Toutes les femmes sont capables de se dévouer beaucoup, mais les meilleures entre les bonnes sont celles qui sont capables de se dévouer longtemps. » Cela signifie, à mon humble avis, que la femme en général n^est pas seulement bonne : elle est meilleure.
Elle vit auprès de Phomme en perpétuelle
fonction de tendresse. Elle est l'auxiliaire par excellence. Elle est le dévouement incarné.
Elle Test et elle veut Tétre. Vous n'entendez pas de cri plus déchirant que le cri de la mère à laquelle on ravit Tenfant qui lui prend ses veilles, sa santé, sa vie. Vous ne verrez pas de plus atroce douleur que la douleur de l'épouse à laquelle on. dispute le cœur de Thomme qui est le seigneur de son àme et le maître de sa liberté. Je dirai plus encore : Ce que les épreuves de la patrie vous réservaient peut-être de plus émouvant et de plus amer, c'est encore, j'imagine, la tristesse de ces saintes femmes que des lois récentes arrachent au service très-humble d'enfants pauvres qu'elles n'ont pas engendrés, de vieillards délaissés qui ne sont point leurs pères, de malades enfin dont elles ne sont les sœurs que par cet indéfectible besoin de dévouement, par ces adorables impulsions de la charité qui sont bien, partout et toujours, par la force de la nature et de la grâce, la loi fondamentale, Mesdames, de votre cœur !
En présence de cet état de choses évidemment providentiel, les détraquées et les dévoyées du féminisme impie s'insurgent et blasphèment.
Elles crient à la dégradation et à la servitude. Elles plaident je ne sais quelle révolution femelle avec tant de violence et parfois une telle crudité de style que. fussions-nous ici sur le carreau des halles, vous ne me pardonneriez certainement pas de répéter leurs paroles.
A les entendre, Fhomme n'est plus que le singe brutal, despote, orgueilleux et satisfait qui abuse de sa supériorité musculaire pour opprimer et avilir une compagne plus faible que lui, la cantonner dans je ne sais quelles fonctions propres à révolter le double sentiment de la liberté et de la dignité humaines, la réduire à un de ces rôles que Ton ne saurait qualifier dans aucune langue qui se respecte. La femme, elle, n'est plus qu^une pauvrette écrasée, abêtie, annihilée, qui a cessé à peu près partout de sentir sa servitude et d'en
souffrir, précisément parce que son abominable dégradation est consommée !
Inutile d'ajouter qu'au jugement de ces esprits surexcités, Dieu qui a organisé le monde ainsi, ou qui Ta laissé devenir tel, ne mérite plus que des injures.
Mon Dieu, Mesdames, je ne nierai point qu'en des cas particuliers, Thomme qui ne descend pas du singe mais qui fait parfois tout ce qui dépend de lui pour y remonter, n'ait abusé d'une façon odieuse de la disposition Providentielle. Il s'est rencontré, dans le passé surtout, des situations fort dures pour la femme. Si le Sauveur a dû faire tomber de la main de quelques hommes les pierres qui allaient lapider une femme coupable, s'il a cru opportun d'élever, sur les autels de cette belle église, une femme a qui le mépris pharisaïque refusait jusqu'au droit de se repentir, jusqu'à la douceur de pleurer, c'est bien parce qu'il v a lieu quelquefois d'intervenir entre une force qui s'oublie, et une faiblesse qui ne sait pas se défendre. J'avouerai même qu'il se trouve en-
core, dans notre société, des femmes martyres de la dureté ou de Torgueil virils, dont le ciel compte les larmes, en attendant de les consoler par un surcroît de félicité dans un monde meilleur.
Mais dire, en thèse générale, que le rôle de la femme est un rôle sacrifié parce qu'elle a le sacrifice en partage — qu'elle est asservie parce qu'elle rend de perpétuels services — qu'elle est esclave parce qu'elle est dé.ouée — c'est montrer une ignorance brutale, décourageante, de la plus belle et delà plus haute dts vérités morales.
Cette vérité morale la voici :
En ce monde où tout est impuissance et misère, les premiers, les plus grands, les plus fêtés, les plus courtisés, sont ceux dont on a le plus besoin.
Au contraire, ceux qui sont réputés inutiles, ceux qui ne vivent que pour eux, ou encore ceux dont les services peuvent être facilement suppléés, sont précisément ceux qui ne comptent pas, ceux que, au besoin. Ton méprise.
Tel est le principe profond et solide sur lequel est fondée la véritable hiérarchie sociale.
Tel est le principe établi par TEvangile en une sentence qui semble paradoxale parce qu'elle contredit à toutes les fictions mondaines, mais qui est une vérité assise sur les réalités les plus inébranlables de la vie.
Cette sentence la voici : « Les derniers — les utiles — sont les premiers. Celui qui paraît le plus grand parmi vous est justement le moindre, tandis que la préséance appartient à celui qui vous sert davantage. «
Songez donc, Mesdames, que Dieu lui-même a dû subir la nécessité de cette loi. Dieu avant voulu régner, se trouve d'avoir une histoire ici-bas, comme tout souverain qui s'impose à la liberté humaine. Il a rencontré toutes les vicissitudes à travers lesquelles une autorité a coutume de s'atïirmer. Il a été tantôt méconnu, tantôt adoré. Des siècles et des peuples Font béni, d'autres siècles et d'autres peuples l'ont blasphémé. Vous connaissez au moins les principaux épisodes de cette longue épopée qui va de la Création à l'Eternité, et qui porte en ses flancs la fortun:^ de
Dieu comme la barque du pêcheur portait la fortune de César.
Or comment Dieu triomphe-t-il ?
Après quarante siècles d'aventures contraires/ s'il m'est permis de m'exprimer de la sorte, pendant lesquels il put à peine obtenir les adorations intermittentes d'une poignée de juifs, son règne a fini par s'établir. Encore que ce règne soit troublé par les inévitables écarts de la liberté humaine, nous pouvons dire qu'il se déploie sur le monde. Il va de l'Orient à l'Occident, du Nord au Sud. Il s'étend sur tous les âges et toutes les conditions de l'humanité. Il est proclamé dans toutes les langues. Et si partout où bat le cœur humain le flot des iniquités humaines roule son éternelle fange, partout aussi l'amour de Dieu enfin s'épand, la louange monte avec l'action de grâces, des voix sans nombre le bénissent, plaident sa cause, chantent sa gloire, et préparent des triomphes pour son éternité.
Encore une fois comment le prodige s'est-il accompli? Par quelle attitude nouvelle Dieu a-t-il conquis ce qu'il n'avait obtenu ni avec la bonté
paternelle du Créateur, ni avec la gravité du législateur, ni avec la sévérité du juge qui menaçait les pécheurs par la bouche des prophètes r
Cette attitude, S. Paul Ta caractérisée en des paroles célèbres qui en établissent en même temps la nature et la vertu.
« Le Christ, dit le grand Apôtre, encore qu'il fût en la forme même de Dieu, ne s'est pas prévalu de ce qu'il était égal à Dieu : mais il s'est anéanti luimême, prenant la forme d'un serviteur... 11 s'est humilié, il s'est fait obéissant jusqu'à la mort, la mort des esclaves, qui est la mort de la Croix.
« Et voilà pourquoi Dieu Ta exalté et lui a donné un nom qui surpasse tout nom. A tel point qu'au nom de Jésus, tout genou fléchit au ciel, sur la terre et dans les enfers, et toute laneue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu le Père ! « '
L'Eglise répète, en la précisant, cette affirmation de S. Paul. Elle chante, au jour le plus sombre de sa liturgie : « Un Dieu est mort sur la Croix et. par sa Croix, il rèi^neî... Res'uavit a liiJi-no Deus ! Il
' 11 Philip., 6-11.
n^a dominé ni par la majesté de la nature, ni par les menaces du Sinai, ni par le lyrisme de David, ni par la splendeur de Salomon, ni par la science et le despotisme de la synagogue. Il s'est mis sur la Croix au service de Thomme. 11 a servi Thomme jusqu'à mourir pour lui. Et alors, le Christ ayant ainsi servi Phumanité, il s'est trouvé qu'on a dû clouer en même temps que Lui, sur cette Croix, une proclamation qui disait : Maintenant, il est Roi !
Un tel exemple suffit-il à vous démontrer qu'il n'existe pas au ciel et sur la terre de force conquérante, ni de puissance dominatrice,, comparables à la force du sacrifice et à la puissance du dévouement? Alors ne voyez-vous pas que si nul ici-bas ne doit échapper à votre domination, c'est d'abord parce qu'on a toujours quelque bienfait nouveau à espérer de votre dévouement — ensuite parce que ce dévouement est la suprême ressource de rhomme, à Theure toujours possible et souvent réelle où tout vient à lui manquer — enfin, parce que, en face de ce dévouement auquel rien ne peut être égalé, dans Tordre sentimental, l'homme restera éternellement insolvable, c'est-à-dire éternellement votre débiteur?
/' Mesdames, l'homme use très largement, c'est vrai, de vos dévouements quotidiens. Il exploite volontiers, dans tout le détail de la vie domestique et intime, votre goût de la prévenance et votre
besoin de faire des heureux. Tout homme naît plus ou moins pacha, ou tout au moins le devient, dès la plus tendre enfance, entre les mains souvent trop douces, et près du cœur toujours trop faible des... mamans. Il en résulte cette amusante énormité : pour le bien-être d^un seul homme, robuste et barbu, ce n^est pas trop de la sollicitude d^une vieille mère, des petits soins dMne épouse et des attentions délicates d^une fille qui grandit, ^antiquité montrait Hercule tenant la quenouille d'Omphale. Je ne sais s^il serait plus fabuleux d'imaginer Hercule priant Omphale de porter ou de fourbir sa massue. Je sais seulement, et d'une façon bien certaine, que les exaltées du féminisme reprochent très aigrement au sexe fort le sang-froid avec lequel il se fait servir par plus faible que lui. Je ne veux pas rechercher s'il est, ou non, bien criminel cet être qui fût entre vos mains maternelles « un enfant gâté » et qui profite si volontiers d'un empressement et de soins que vous lui prodiguez plus volontiers encore. Je pourrais, si je ne craignais de manquer de respect au seul adorable des en-
3o PUISSANCE DE LA FEMME
fants des hommes, je pourrais invoquer, comme précédent, le souvenir de quelqu'un qui goûtait, dans TEvangile, les douceurs d'une hospitalité dont le charme se mélangeait de l'affectueuse admiration d'une femme, et de la serviabilité active d'une autre. Je n'insisterai pas : il y a des abîmes trop grands entre la dignité du Sauveur et la misère de ses frères en humanité. Vous me diriez : l'homme n'est pas un dieu, et je serais contraint de vous répondre : Je le sais ! *
Mais ne voyez-vous pas que, en réalité, ce besoin ou cette exigence constante de l'homme à l'endroit de vos services domestiques, constitue d'innombrables liens invisibles qui le mettent en
* J'ai hésité à conserver ce trait échappé à l'improvisation d'un moment. On pensera non sans raison qu'il n'est peutêtre pas convenable d'assimiler le Sauveur à un homme ordinaire, quand il reçoit les hommages de deux saintes qui l'adoraient. Est-il impossible cependant de considérer comme l'exemplaire de l'humanité, même au milieu des hommages de Bithanie, le Sauveur dont l'humilité se dérobait si obstinément aux attentions humaines, et allait jusqu'à se mettre aux genoux des apôtres ? Le lecteur appréciera en toute liberté.
votre pouvoir ? Ne vovez-vous pas que, sous prétexte d^étre servi, cet esclave de son propre bienêtre est Tesclave de celle qui peut seule le lui procurer ? Et si cet homme est assez... homme pour placer une partie de son bonheur à trouver, quand il rentre chez lui, sa table bien apprêtée et ses pantoufles chaudes, en vérité il a mis son bonheur et par conséquent la meilleure partie de sa liberté, entre les mains de celles qui veillent à ce que les pantoufles soient prêtes et la table servie !
Vous verrez tout à Theure combien sont graves et peuvent être divines, les conséquences de ces choses qui vous font sourire. Il faut bien, du reste, qu^elles soient importantes par quelque côté, pour que Dieu nous en ait signalé la morale au cours des Ecritures. Rappelez-vous cette histoire de Jacob, histoire qui a dû intéresser votre enfance en attendant d^éclairer votre âge mûr. Rebecca voulait attirer sur Jacob la bénédiction d'Isaac. Elle lui dit : a Apporte-moi les deux meilleurs chevreaux du troupeau, je les accommoderai à la sauce préférée de ton père. Tu les lui porteras et tu recevras avant qu'il meure, la béné-
diction qui confère le droit d'aînesse »'. \'ous savez le reste, et comment, grâce à ce stratagème culinaire, Jacob supplanta Esaû.
Qui eût pensé qu'en faisant son plat, Rachel faisait une révolution, et qu^en préparant une sauce au goût de son mari, elle accommodait à sa fantaisie les destinées d'Israël î
Voilà pourtant ce que peuvent être les suites d'une prévenance banale !
Il y a mieux encore.
Le monde et la vie vous disputent, je le veux, ces âmes d''hommes sur lesquelles vous ambitionnez de régner pour le compte de Dieu. Trop souvent même ils vous échappent, parce que le monde les prend et parce que la vie les occupe. Le labeur de celle-ci aussi bien que les sourires de celui-là, leur sont une é^ale occasion de s'affranchir. Sachez attendre. Au fond, le monde est dur et la vie mauvaise. Le moment arrive toujours où, malgré mensonges et promesses, l'un et l'autre sont obligés de paraître ce qu'ils sont. Alors les jours
' Gen., xxvii.
d'infortune ou d'hostilité se lèvent. Par sa faute ou autrement. Thomme se voit abandonné, combattu, vaincu. \'ous connaissez le vieil adage : Tout sourit aux heureux, tout accable Tinfortune. Les malheureux sont toujours seuls. Si le malheur doit exister sur terre, les choses ne sauraient être autrement, puisqu'il n\' aurait pas de vrai malheur s'il n'y avait pas d^abandon. Donc, ce jour-là, l'homme qui souffre n'a plus que vous.
Et si vous vous trouvez alors entre lui et Dieu, calculez je vous prie les chances de victoire pour le bien, qui sont en votre pouvoir !
Qui dira les miracles de conversion accomplis par le dévouement d'une femme qui a su attendre, durant de longues années de patience, d'ennui, d^efforts impuissants, d'espérances toujours avortées, de mépris quelquefois dont on Fabreuvait — avec son cœur constamment fidèle et constamment méconnu — Theure bienfaisante de répreuve et des secourables douleurs? Qui dira encore ce que pèsent, à la fin, l'abnégation, la bonté et la patience d'une mère ou d"une épouse
quand, tout à coup, après mille vicissitudes, Tétourdi ou Fingrat pour qui elle se fatigue et pleure sans relâche, ouvre les veux et voit enfin une réalité que son égoïsme ou sa méchanceté n'avait pas su comprendre?
Sans remonter jusqu'à S. Augustin converti par le dévouement de sa mère, j'ai vu Tentant insupportable et pervers repoussé partout, chassé de collège en collège, insupportable même aux maisons de correction, abandonné par son propre père auquel il avait Tinfortune de ressembler, renouvelant, jeune homme, les fautes de son enfance agitée, pour renouveler aussi ses malheurs.
Sa mère seule ne s'est pas découragée. Elle seule a été assez forte pour ne pas faiblir, assez douce pour ne pas rompre. Elle seule n*a pas voulu achever par son abandon le roseau à demi brisé. Elle seule a veillé auprès de cette âme comme on veille auprès d'un malade abandonné, condamné par tous...
Comment voulez-vous que tant d'héroïsme, de constance et d'amour ne lui donne pas, à la fin.
le dernier mot sur cette destinée et ne lui réserve pas rinfluence à la fois souveraine Jt décisive?
11 en est ainsi de l'homme brisé, perdu, failli, qui voit la ruine de ses espérances et le triomphe de ses ennemis. Tout l'abandonne? Non ! Il sait une femme qui Pattend au fover et qui non-seulement ne le lapidera pas avec les autres, mais s'estimera la plus heureuse, étant devenue Tunique et suprême providence terrestre de celui qui, grâce à elle, n'est pas un malheureux puisqu'il est encore tant aimé !
i^ Voulez-vous maintenant vous transporter par la pensée dans un de ces asiles où les plus tristes épaves de Phumanité trouvent leur avant-dernier refuge? Quand la vieillesse et le vice ont fait de l'homme je ne sais quel haillon sordide dont Tabjection décourage même les siens, il vient à Tun de ces hospices. Là, il est attendu. Qui Tattend ? Qui ose braver le dégoût et l'ingratitude au point de dire : « Je donnerai mon cœur, mes soins et ma vie à des êtres dont ni le passé, ni le sang, ni l'affection ne me rapprochent. Je choi-
?tj PUISSANCE DE LA FEMME
sirai parmi ceux-là les infortunés que la terre entière rebute. Je leur serai plus qu'une bienfaitrice, une amie: plus qu'une amie, une sœur; plus qu'une sœur, une mère. »
Qui, Mesdames, élève son courage à la hauteur d'un tel amour?
Qui?
Une femme !
Quelque fille de noble race qui aurait pu, entre la fortune et la beauté,'passer sa vie à recueillir des sourires et peut-être des couronnes, est venue là, pour servir, pour aimer, pour adorer l'homme que plus personne ne veut connaître. Je dis bien : adorer, et vous savez pourquoi ! Il viendra donc ce déshérité. Il frappera à cette porte. Il trouvera cette protection virginale, cette bonté tutélaire, qui joint encore toutes les grâces de l'humilité aux splendeurs du dévouement, et qui, pour ne lui imposer ni trop de vénération ni trop de reconnaissance, ne voudra pas recevoir de lui d'autre titre que celui de Petite Sœur !...
En vérité. Mesdames, reconnaissez-vous toute
la puissance morale, toute la grandeur que peut conférer un tel rôle ? Oui vraiment ! Quand Dieu et son Christ ont donné ainsi à Thumanité des mères, des épouses, des filles, des sœurs, douées d'une si splendide faculté d^aimer, d^un aussi héroïque courage de servir, d^une propension si naturelle au sacrifice, à la constance, au don total et continu de soi-même. Dieu et son Christ ont constitué — je n"'hésite pas à le dire — la première puissance de ce monde.
Laissez donc les satiriques, les moralistes et les misogynes accuser la femme de tous les malheurs de rhumanité. Laissez-les se répandre en imprécations plus ou moins sincères contre les fléaux qu^on vous accuse d'avoir engendrés. Laissez passer les épigrammes des beaux esprits et les diatribes de ceux qui oublient leur mère.... Au fond de cet éternel procès que Thomme intente à la femme, il y a un éternel hommage. Car s''il est vrai que la femme qui sort de son rôle dévoué c''est-à-dire divin, conserve encore sur Fhumanité un prestige aussi fatal, celles qui joignent à cette puissance de séduction qu'elles tiennent de la
nature, les forces surnaturelles que peut leur donner la charité, celles-là remanieront le monde ! C'est trop peu de dire que la terre leur appartient, elles disposent encore du Ciel puisque nul n'est plus apte qu''elles à orienter les cœurs, et que celui-là dispose du Ciel, qui peut orienter les coeurs vers la vie éternelle î
S'il se trouvait ici — et la chose après tout est possible — s'il se trouvait dans cette brillante assemblée, les plus nobles, les plus fortunées et les plus belles, je leur dirais : Il est en vous une noblesse, une richesse, une beauté qui dépasse tout ce que le monde peut apprécier et connaître. Il est en vous une puissance devant laquelle toute puissance humaine doit humainement s'incliner et se rendre. Cette puissance est, en votre cœur, la puissance de ce dévouement qui vous est propre et dont seules vous possédez et la mission et le secret. Sovez dévouées au sens chrétien du mot, c'est-à-dire sovez de bonnes mères, de fortes épouses, de saintes jeunes filles, et dans la mesure
PAR LE DEVOUEMENT 3g
OÙ VOUS êtes en contact avec Thumanité, Thumanité sera sauvée.
Il se pourra que vous partagiez quelque temps le sort de Dieu d»ns les coeurs. Il se pourra que vous ayez la gloire d'être repoussées avec lui, méconnues comme lui, ignorées aussi longtemps que lui. Patience î Ces cœurs vous reviendront en même temps qu'ils reviendront à Dieu. Ils reviendront à votre bonté, à votre amour et au Dieu qui inspira cette bonté et soutint cet amour. Vous partagerez avec Dieu la joie d'assister au retour de l'âme enfin éclairée, émue, repentante. Vous aurez fait cela pour le Père Céleste qui vous a si divinement douées, et pour le Christ qui vous a tant aimées. Grâce à vos lon^s et laborieux dévouements vous aurez triomphé là où tout fut demeuré impuissant, et de ces dévouements euxmêmes naîtra votre plus douce récompense !