‹ Conférences de La MadeleineChapitre 12 sur 14 · CINQUIEME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

CINQUIEME CONFÉRENCE

Vendredi /<y Mars i go4

La Vierge Chrétienne

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La Vierge Chrétienne

Dans cette langue grecque à la fois si expressive et gracieuse, où Ton rencontre à chaque instant des mots qu'on dirait dessinés par Zeuxis ou sculptés par Phidias, saint Paul appelle le chrétien : Un poème de Dieu.*

Je voudrais, puisque cette expression n'a point passé dans nos traductions impuissantes, qu^elle vit enfin le jour dans notre langue, mais qu^elle fut réservée à la Vierge chrétienne.

Là, en effet, où la vertu produit son effort le plus héroïque, où Tamour s'élève à la plus angélique ferveur, où la noblesse de l'âme se couronne de ses plus éclatantes sublimités, là en un mot où la grâce de Dieu produit son plus parfait chef-d^œuvre, on peut bien s'écrier : Voilà le poème de Dieu !

* Ephes., Il, 10.

C'est ce poème, Mesdames, que je vais essaver de vous raconter ce soir. Quel plus bel éloge de la virginité peut-on faire que d'exposer simplement ce qu"'est le cœur d'une vierge et raconter les rêves de cette fille de Dieu, les amours de cette épouse du Christ, les œuvres de cet ange gardien de l'humanité ! Je dirai donc ces choses. Je les dirai pour toutes les femmes qui sont ici, quelle que soit la saison de leur vie, l'état de leur conscience ou l'histoire de leur passé. Je les dirai à celles qui sont jeunes et pures, pour qu'elles comprennent la plus sainte des ambitions; à celles qui honorent la sainteté du mariage, pour leur inspirer le respect d'un idéal plus auguste ; à celles enfin qui n'auraient pas franchi immaculées les inévitables fanges de la vie. pour leur donner la tentation de la pureté dans le repentir.

Et nous aurons ainsi trois questions à poser et à résoudre : Quelle est la pensée qui fait une vierge ? Quel est l'amour qui la récompense ? Quelles sont les œuvres qui nous révèlent dès ici-bas la mesure de sa grandeur ?

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Quelle est la pensée qui fait la vierge?

Pour arriver à la comprendre, veuillez considérer deux faits, Tun d'ordre naturel, Tautre d^ordre divin.

// Le premier nous est signalé par saint Paul*: « Tandis que la femme non mariée et vierge s^inquiète des choses du Seigneur afin d'être sainte dans sa chair et dans son âme, celle qui est mariée s'inquiète des choses du monde, afin de plaire à son mari. » *

Voyez-vous l'indication : Quoiqu'on fasse, et si douces qu'en puissent être les chaînes, l'amour terrestre est une servitude et, saint Paul nous rindique, une servitude par le désir ou le besoin de plaire à la créature.

Avez-vous jamais réfléchi que la plus absolue des servitudes est celle qu'engendre le désir ou le besoin de plaire ? Il y a, de fait, trois façons d'être esclave : par besoin de vivre, c'est la servitude du

* Cor., VII, 34. * Cor., vii^ 34.

travailleur; par la force subie, c'est la servitude de Tesclave ; par désir de plaire à la créature, c'est la servitude de Tamour terrestre. La servitude du travailleur a des limites. Sa tâche faite, son pain gagné, il ne doit plus rien à personne, il est son maître. La servitude de Pesclave a des issues profondes. Jusque sous le joug matériel qui écrase ses épaules, sa pensée est à lui et son cœur peut n'être à personne. Son corps serait-il rivé à ses fers, son âme s'échappe à la façon de Taigle encagé quand il rêve à Tespace, ou du lion captif quand il songe au désert. Par contre, je ne vois pas quelles sont les limites où les issues de la servitude d'une femme condamnée par son propre cœur à plaire au maître qu'elle s'est donné. Ce que tout le monde connaît ou peut connaître c'est que le désir ou le besoin de plaire a conduit plus d'une fois la femme tantôt à des tortures, tantôtà des crimes, tantôtà des abjections telles, qu'il vous suffira d'v réfléchir un instant, pour comprendre que cette servitude est la seule dont il soit, de temps à autre, impossible à une parole honnête de faire le tableau.

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Je ne vrerrais rien d'égal à cette servitude s'il n'y fallait ajouter l'impuissance de la femme à conquérir ou à donner un bonheur définitif.

Encore que nos temps corrompus nous permettent d'observer les traits les plus caractéristiques d'une telle servitude, le paganisme surtout en a offert le spectacle désolant. Et c'est pour en avoir été témoins, que saint Paul et, à sa suite, tous les saints Pères ont exalté la virginité comme la condition la plus digne des grands cœurs et des âmes vraiment supérieures. A la vérité, ils ont considéré le mariage en lui-même comme une institution respectable et sacrée, une institution qui offre à la femme un refuge contre l'immoralité et une garantie de salut. A leur avis, le mariage ne serait-il qu'une barrière opposée au débordement des passions, qu'on devrait le vénérer comme saint et nécessaire. Saint Paul dit gravement : « Mieux vaut se marier que brûler, )) ' c'est-à-dire : mieux vaut se condamner à ce qu'il appelle « les tribulations de la chair »

1 Cor. , vil, 9.

que s"'exposer aux misères morales et matérielles qu^engendre le désordre ; mieux vaut être à la chaîne qur: tomber dans un abîme ; mieux vaut, pour une femme, vivre honorée, utile, heureuse du témoignage de sa conscience, sûre de son avenir éternel, malgré les épreuves de la vie matrimoniale, qu^être un objet de scandale, qu^ètre jetée de la passion non réfrénée dans le désordre, du désordre dans le déshonneur, et sombrer enfin, suivant son niveau de fortune, dans le mépris social ou dans les bas-fonds de la débauche : dans le dégoût ou dans Tégoût !...

Donc, « il vaut mieux se marier que brûler. » Si quelques femmes sont à la fois jeunes et vaines, éprises des futilités de la vie et asservies à la tyrannie des sens, PApôtre écrit : « Je veux qu^elles se marient, qu'elles procréent des enfants, qu^elles soient mères de famille, et qu^elles ne donnent aucune prise à Tennemi ! » ' Elles sont en mal de mariage? demande saint Chrvsostome, que le mariage leur soit un remède ! « Il vaut mieux, ajoute même hardiment saint Jérôme, pour les

* 1 Tim,, V, 14.

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veuves, il vaut mieux deux mariages qu'une inconduite ! » Il vaut mieux tomber dans les mains d'un mari que dans les mains du diable.

Mais c'est tout. Le mariage n'est pas tout ridéal évangélique. Il ne comporte pas la perfection de la sainteté et de la liberté chrétiennes. Il apporte encore moins la félicité qu'on s'obstine à n'attendre que de lui. Toute une adolescence de jeune fille consacrée à chercher ce que cherchai: Diogène sa lanterne à la main, pour trouver finalement un maître, ou à tendre ces pièges imprudents qui feront du mari futur un acquéreur plus ou moins déçu ; toute une jeunesse consacrée à retenir captif un cœur maladivement changeant et toujours en quête d'objets nouveaux ; toute une vie passée à vouloir donner et demander du bonheur à ce fils d'Adam, alors qu'il s'obstine à souffrir et à faire souffrir ; toute une existence obstinée à prendre pour point d'appui un être qui se noie lui-même, comme un naufragé qui se cramponne à un autre naufragé pour s'engloutir à deux, voilà quelques aspects entre mille, de la vie humaine vouée aux amours de la terre.

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Eh bien, en face de celte servitude et de celte impuissance, des fronts que Teau baptismale a rendus plus indépendants, des cœurs dans lesquels est descendue une goutte de ce sang que le Christ a versé sur le Calvaire, des âmes inquiétées par des instincts plus hauts et plus vastes que les instincts de la chair, ont pensé qu'il v avait mieux à rêver que des chaînes inutiles et des dévouements impuissants. Elles se sont prises à regarder du côté du Ciel, à lui demander s'il n'aurait pas à offrir une destinée plus glorieuse que la terre. Elles ont poussé le cri magaitique de sainte Thérèse : « Qui est libre comme un roi ? » Et elles se sont répondu : « Celui qui n*a besoin que de Dieu et ne demande rien au monde ! » /^ Je vous ai dit qu'il v avait un autre fait à envi- ' sager.

La virginité est à Tantipode de la corruption. La corruption est l'ennemie de Dieu. L'homme perd dans la volupté le goût des choses de Dieu. Le réalisme du plaisir le rend incapable des joies de ridéal. Empêché de voir Dieu, il ne le connaît pas. Ne le connaissant pas, il ne saurait Taimer.

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Tous les battements d^n cœur épris de la créature repoussent Dieu. La luxure est un feu d^enfer. Attisé par la passion, ce feu gronde, et fait entendre un bruit de blasphème. L'énergie de Bourdaloue a signalé l'effroyable analogie qui existe entre le sacrement et la luxure. « La luxure, a-t-il dit, est le sacrement de Fenfer. »

Nous à qui les corruptions débordantes du siècle permettent de voir ce que les siècles passés n'ont pas vu, nous n'avons pas besoin de longues dissertations. Ce troupeau de bétes aux instincts déchaînés qui remplit aujourd'hui tous les lieux publics de plaisir, n'est pas seulement rongé par son effroyable corruption comme par une lèpre, il est brûlé en même temps par la haine de Dieu. Tant il est vrai que « cet aiguillon de la chair » dont saint Paul parlait avec effroi, est aussi l'aiguillon avec lequel Satan excite l'impiété et stimule le blasphème.

La vierge est trop pure pour se rendre compte de ces choses. Mais un autre instinct l'avertit. Son cœur gravite autour de Dieu. Or, plus on est proche d'un centre d'attraction, plus on est attiré

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avec force. Et tandis que le chrétien ordinaire en est à se demander avec effroi comment il évitera Penfer, ou avec inquiétude comment il gagnera le Paradis, Pâme faite pour la virginité va plus loin et plus haut. Ce n'est pas le Paradis qu'elle cherche, mais Celui qui a fait le Paradis. Et si Ton vient à lui apprendre qu'il y a un moyen dès ici-bas d'appartenir intégralement à Dieu, et de posséder Dieu autant qu'une créature peut le posséder, si on lui montre au commencement une vierge qui pour avoir été vierge est devenue mère de Dieu, un disciple vierge qui parce qu^il était vierge a pu reposer sa tête sur le cœur m.ême du Christ, si on lui raconte que ces deux vierges ont obtenu le dernier regard et le dernier battement de Cœur du Sauveur Jésus sur la Croix, si on lui révèle que là-haut ce sont les âmes des vierges qui forment, autour de l'Epoux, l'escorte d'honneur, le cortège éternellement attaché à ses pas... comprenez comment la passion de la virginité devient pour elle une véritable passion d^amour. Comprenez le sens de ce cri de sainte Thérèse : « Je brûlais î Je

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me sentais mourir du désir de Dieu, et mon cœur était près d'éclater ! »

Ainsi la vierge n'est pas, comme des ignorants ont osé le dire, un être dénaturé et qui se fait une conception anormale de la vie. Elle aussi a entendu les voix confuses de l'instinct ; elle aussi s'est attardée au doux rêve d'un avenir inconnu ; elle aussi a pensé que les générosités de son cœur avaient à s'épancher sur l'être qui serait entre tous le plus capable d'aimer et le plus digne d'être aimé. Seulement toutes ces aspirations ont subi l'empire d'une aspiration souveraine qui les a absorbées et concentrées vers un objet souverain. J'ai nommé Dieu. Qu'est-ce qui rapproche de Dieu ? Qu'est-ce qui unit le plus étroitement à Dieu ? C'est à Dieu, Mesdames, qu'il faut'fle demander, et Dieu nous a répondu par les saintes Ecritures : Ce qui rapproche le plus de Dieu, c'est la virginité ! Incorruptio facit esse proximum Deo. * Dès lors l'idéal se précise pour les saintes ambitions d'une belle âme de jeune fille. Il y aurait donc, se dit-elle, quelque chose de

* Sap., VI, 20.

plus divin que d^être alliée à une créature, ce serait de contracter alliance avec le Créateur. Il y aurait donc quelque chose de plus désirable que d'être une mère, ce serait d'être un ange. Il y aurait donc quelque chose de plus doux que de donner son cœur à un homme, ce serait de le donner à Dieu, quelque chose de plus noble que de s'attacher à la terre, ce serait de monter au Ciel!

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Il faut toute la sottise du monde pour croire que le cœur de la vierge est un cœur sec et sans amour. La virginité, Mesdames, telle que la comprend le Christianisme, est au contraire un acte d'amour suprême, un état constant d'amour surnaturel. Appeler amitié cet acte et cet état ne serait point assez, car le mot d'amitié n'exprimerait pas la différence profonde qui distingue, dans leur union à Dieu, la vierge du fidèle ordinaire. Je dirai plus : encore que le mot charité désigne plus spécialement l'alliance des âmes à Jésus- Christ, il n'est pas assez fort dans son expression naturelle, pour traduire l'élan et l'ardeur d'êtres qui ressemblent aux anges par la flamme, mais qui en diffèrent par la chair. Saint Denys l'Aréopagite pensait peut-être ces choses quand il écrivait : « Le mot Amour est plus divin que le mot Charité. » Et, j'ajouterai, Mesdames, que si ce mot amour n'existait pas, c'est pour les vierges qu'il faudrait l'inventer î

Saint Paul, notre guide, nous donne au surplus une indication qui suffit à nous faire entendre le caractère, la beauté et la puissance de cet amour. Il n'hésite pas à confondre les deux idées de virginité et de fiançailles divines : « J^ai pour vous, écrit-il, la jalousie de Dieu. Je vous ai fiancés au Christ tout seul, pour vous présenter à lui comme une vierge pure ! )i ' Et cette idée du mariage des vierges avec le Christ, idée dont Torigine est dans PEvangile lui-même, à cette page où les vierges sages entendent au milieu de la nuit le cri de joie : « Voici l'époux ! Allez audevant de lui î » cette idée, dis-je, est mieux qu'une poétique et platonique image de Tamour qui unit Tàme crucifiée de la vierge au Bien-Aimé crucifié sur la Croix. Et si le Moyen-âge s'est contenté de ce qu'il y avait de svmbolique dans cette idée, nous pouvons, nous, aller plus avant et en constater les positives réalités.

Car, Mesdames, comprenez bien ce qui est Télément constitutif du mariage, ce qui en fait à la fois et la sainteté et la beauté et la douceur.

Ml Cor., XI. 2.

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Il en est du mariage comme de la vie. Il y a dans la vie des fonctions qui nous sont communes avec les animaux. Ce n'est point par ces fonctions-là que nous constituons une espèce supérieure et des êtres de choix. Nous nous élevons au-dessus des natures inférieures et nous avons des grandeurs ou des droits qu'elles n'ont pas, parce que nous sommes capables de sentiments exquis, de fidélités héroïques, de dévouements voulus et réfléchis. Ainsi en est-il dans le mariage. Ce qui fait le mariage respectable et sacré c'est que, indépendamment de sa condition matérielle, et plus haut que cette condition, il s'y rencontre deux cœurs intelligents et libres qui se donnent l'un à l'autre ; il y a une foi qui est jurée ; il y a des engagements indissolubles ; il y a surtout des sacrifices acceptés. L'homme quitte son père et sa mère pour être tout à son épouse . La jeune fille renonce au foyer qui fut si doux à son enfance pour rejoindre à jamais son époux. Et chacun des deux fiancés dit à l'autre : « Nul autre que toi désormais n'aura ni moncœurni ma main. C'est la nature qui nous a émus d'un amour par-

tagé : mais c'est ma volonté qui élève cet amour à la dignité et à la joie dMne alliance. Le contrat qui nous unit ne nous donne pas Tamour, mais comme on transmue un plomb vil en or pur, il transmue cet amour en devoir. Si nous ne nous recherchions que pour ces choses basses, obscures et fatales que sont les passions, nous resterions égaux et semblables aux plus viles espèces de la création, et, comme elles, nous pourrions, unis aujourd'hui, nous séparer demain. Mais nous sommes des coeurs qui se comprennent et des consciences qui s'enchaînent. Aussi que les tentations s'élèvent maintenant, que le vent de l'épreuve souffle, que l'humanité nous sourie ou nous fasse la guerre, ô mon époux, tant que je vivrai je serai avec toi ! Avec toi je lutterai, avec toi je souffrirai, avec toi et pour toi je braverai la mort ! »

Le voilà le mariage !

Dès lors, comprenez-vous comment nulle part ce mariage ne saurait être plus certain, plus solide et plus vrai qu'entre la vierge qui, pour Jésus, re-

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nonce à toutes les séductions de la vie, et Jésus qui, pour la vierge, accepte la mort de la Croix?

Comprenez-vous comment nous allons retrouver, entre Jésus et les vierges, avec une pureté mais aussi avec une tendresse ineffables, toutes les paroles, tous les sentiments, toute la poésie et toutes les joies angéliques de Tamour ?

Ah ! cet épithalame du cœur du Christ et du cœur de la vierge qui le chantera? « Quelle éloquence, demande Bossuet, pourrait exprimer l'amour du Sauveur pour la sainte virginité ? » Quelle éloquence aussi pourrait traduire Tamour des vierges pour le Verbe Incarné ?

Il semble que Jésus ait dit :

a Pour ma foi, ne trouverai-je pas une âme assez lumineuse ; pour mon amour, un cœur assez pur ; pour Phostie dans laquelle je me donne, une chair assez chaste ? »

Il semble que la Vierge ait demandé : « Pour mes lèvres, n^est-ilpas un breuvage plus enivrant dans quelque coupe plus profonde ? Pour mon front, n'est-il pas des fleurs dont le soleil du temps ne brûle pas la fraîcheur et ne déshonore

pas la grâce ? Pour mon cœur n'est-il pas une passion qui soit elle aussi un torrent qui remporte, mais un torrent qui le garde jusque dans les profondeurs de TEternité ? »

Alors... Ah ! Mesdames, vous aimez les romans d'amour? Je vais vous en raconter un, car il n'y a pas de roman d'amour comparable à l'histoire d'une vierge... Alors, le Ciel fait sa demande. Tout comme un ange fut envoyé à la Reine des Vierges, une inspiration de la grâce, apportée sans doute aussi par un ange, murmure cet appel à Toreille de la pudique enfant que le Christ s'est choisie : « Fille de Dieu, écoute ! Le Roi convoite ta beauté... Andifilia et vide quia concupiscet Rex déco rem tuum ! » '

Elle accepte. Elle offre sa main. Elle donne son âme. Une autre grâce descend alors au cœur de cette jeune fille, s'empare de toutes ses fibres, de toutes ses tendresses ; un amour inconnu à la terre allume son incendie... Vous croyez, Mesdames, vous crovez que je fais de la vaine littérature et de la fiction poétique ? Vous faites cette injure à

' Ps. XLIV, 12.

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la passion mystique d'une sainte Cécile, d'une sainte Catherine de Sienne, d'une sainte Thérèse ? Hé bien, sachez-le : les anges pour être dévorés d'un amour d'une autre qualité que celui dont la nature vous enivre, n'en sont pas moins en proie à un amour dont la puissance, s'il entrait dans votre cœur, le briserait comme un vin trop impétueux fait éclater un vase trop fragile. Dès lors si une femme, avec son cœur de femme fortifié par la grâce et préparé par la main même de Dieu pour des élans sublimes, conçoit l'amour à la façon des anges, ne voyez-vous pas les hauteurs qui l'attendent ? Ne voyez-vous pas que, autant votre cœur d'épouse chrétienne s'élève avec ses sentiments les plus exquis au-dessus de l'animalité, autant le cœur de la vierge s'élève au-dessus de votre cœur ?

Et puis viennent les fiançailles. Le Christ et la vierge s'étant ainsi compris, échangent des gages et des promesses. Sainte Catherine martyre reçoit de Jésus l'anneau nuptial, sainte Thérèse est frappée au cœur de la lance du Séraphin, sainte Catherine de Sienne entend Jésus lui dire en une

extase : « Tu seras à moi et je serai à toi ! » La bienheureuse Marguerite-Marie reçoit cette déclaration encore plus tendre, encore plus douce : a Ma fille, j^ai choisi ton âme pour m'étre un Ciel sur la terre ! » On a bientôt fait de qualifier ces ravissantes scènes de fictions et de légendes. Mais ce qui en atteste, sinon la forme et les formules du moins les vivantes et profondes réalités, c^est l'attitude des vierges vouées au Christ, ce sont les déclarations qu'elles font aux prétendants terrestres les plus enviables. Telles sont les dernières paroles d'une sainte Agnès, tels sont les propos de sainte Cécile à son fiancé Valérien, tel est ce cri échappé à l'impatience de sainte Thérèse incapable de supporter les retards de la mort qui sonnera l'heure de son mariage : « Chaque fois que j^entends sonner l'heure je dis : Encore une heure de moins qui me sépare de mon Dieu ! Ah ! je meurs de ne pouvoir mourir ! »

Une fois l'alliance promise, ce qu'on appelle dans le langage profane « les manèges de l'amour » se produit. Il n'y manque rien, vous dis-je, pas même les jeux du regard. Mon Dieu, Mesdames,

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je n^oserais pas user d'expressions semblables, ni vous dire ces choses. Ecoutez le grave Bossuet : « En lisant le sacré Cantique, nous remarquons deux regards du divin Epoux : il y a un regard qui admire et c'est le regard de Pâmant ; il y a un regard qui observe et c'est celui de la jalousie. « Que vous êtes belle, fille du prince ! » dit TEpoux à la chaste épouse \ Cette ardente exclamation ne vient-elle pas d'un regard qui admire? C'est ce que j'appelle le regard de l'amant. Voulez-vous voir le regard du jaloux ? « Mon Bien- Aimé est venu, dit l'épouse, regardant par les fenêtres et guettant par le treillis. » ' Ne voyezvous pas le regard qui observe ? C'est le regard de la jalousie ! » '

Que diriez-vous, Mesdames, si nous rencontrions encore dans ce poème de tendresse, cet élément inévitable dans les idylles humaines, inattendu dans Tidylle divine, et venu là comme pour attester un commerce réel et d'authentiques intimités, je veux dire : les doux reproches et les

* Gant., VII, 1,6. ' Serm. sur la Virginité IP p.

* Ibid., 11, 9.

saintes querelles ? Pour ne rien omettre de ce témoignage suprême de familiarité, il faudrait raconter toute la vie des vierges et répéter une part considérable des paroles que le Sauveur Jésus leur adressa. J'entends sainte Catherine oser une plainte à l'adresse de son Bien-Aimé : a Où étiez-vous, mon Dieu ? Où étiez-vous pendant que mon âme était assaillie de la sorte ? n J'entends Thérèse, plus hardie encore, se plaindre amèrement des apparentes froideurs du divin Fiancé : a Faut-il, soupirait-elle, que dans les rares instants où je pourrais goûter votre présence, vous vous dérobiez à ma vue ^ Comment Tamour que vous avez pour moi le peut-il tolérer ? S'il m'était possible de me cacher de vous, comme vous vous cachez de moi, votre amour, j'en suis sûre, ne le souffrirait pas ! Maître adoré, vraiment, cette inégalité est trop cruelle ! » Si vous rapprochez. Mesdames, ces audaces de cœur et de langage, de la timidité, du respect épouvanté que manifestaient Moïse et les prophètes à l'approche de Dieu, il vous faudra bien reconnaître que les vierges diffèrent des plus augustes personnages, dans leurs

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relations avec TEternel, autant que Tépouse diffère du très humble serviteur et sujet, comme si, jusque dans le Ciel, toute majesté s'effaçait devant la majesté de Tamour !

Enfin, voici, Mesdames, la merveille, Tapogée du mystère dont la marche et le développement doivent aboutir au mariage céleste des vierges. Dès ici-bas la sainte union commence et se réalise en des ivresses qui sont le grand prodige du Christianisme et le miracle du mvsticisme vécu. En attendant les éternelles allégresses, s"'inaugure Funion entre les vierges et le Christ, avec la douleur ou le martyre pour joie, avec la Croix pour lit nuptial.

Oh ! écoutez ! écoutez ! D'une part la douleur unit bien mieux les âmes que le plaisir ; d'autre part souffrir avec Jésus est un privilège de Phumanité. L'infériorité des anges consiste en ce que leur impassibilité, qui leur permet cependant d'être les compagnons de la gloire du Christ, leur interdit de prendre part à ses souffrances. Ils sont à l'honneur sans avoir été à la peine. Et c'est pour cela sans doute qu'il n'est pas une histoire

de vierge où les anges ne nous apparaissent au service de la virginité. C'est pour cette raison aussi que, à force de rencontrer, dans rameriume de souffrir, la joie de s"'identifier à leur divin Epoux, les vierges finissent par s'éprendre d'une ardente passion pour la douleur. Une Lydwine accepte comme une destinée bienheureuse Patroce condition qui livre sa chair à de déchirantesinfirmités. Marguerite-Marie laisseéchapper cet aveu paradoxal : « Je crains que je ne prenne trop de satisfaction à souffrir î » Sainte Thérèse pousse son cri fameux : « Toujours, toujours souffrir ! » Et si la frénésie avec laquelle les hommes charnels se ruent au plaisir sensuel n*a rien qui régale dans Tordre naturel, elle est du moins surpassée par cette folie surhumaine qui pousse les saintes de la virginité à la recherche de la douleur. Elles se plaisent à se représenter tous les biens de la terre pour les accabler d'un mépris immense comme le trésor qu'elles leur préfèrent. Jamais l'amour terrestre, la beauté, la gloire, la volupté, n"'ont inspiré un cri plus ardent et plus éperdu que ce cri triomphal qu'elles poussent le

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jour OÙ elles disent adieu au monde : « Régna mundi et omnem ornatum sœculi contempsi, propter amorem Domini mei Jesu Christi quem vidi, quem amavi, quem dilexi ! Tous les royaumes du monde, toutes les pompes du siècle, je les ai dédaignés pour Tamour de mon Seigneur Jésus-Christ que j'ai vu, que j'ai aimé, que j'ai choisi ! » Il faut, Mesdames, pour avoir quelque idée du paroxysme de cette ardeur divine, recueillir sur les lèvres de sainte Thérèse un de ces éclats de passion qui faisaient dire à Bossuet : « Jamais l'éloquence ne s'est élevée plus haut que lorsque Thérèse parle à Dieu. « Ecoutez cette parole de la séraphique créature, et essayez de vous en représenter l'accent : a Ah ! si je l'aime, tu le sais bien, ce^ n'est pas pour le Ciel que tu m'as promis ; si je crains de te déplaire, ce n'est pas pour TEnfer dont je suis menacée. Ce qui m'attire à Toi, c'est Toi ! Toi, cloué sur la Croix ; Toi, meurtri, Toi, dans les angoisses de la mort ! Et ton amour s'est tellement emparé de mon cœur, que lors même qu'il n'y aurait point de Ciel, je t'aimerais ! Lors même qu'il n'y aurait point d'enfer, je te craindrais ! Tu:

n'as rien à me donner pour provoquer mon amour, car, même n^espérant pas ce que j'aspère, je serais à toi ! «

Le temps passe, Mesdames. Je n'ai plus le loisir de vous parler des œuvres de la vierge parmi nous, d'autant qu'il y faudrait un long discours. Au surplus, ces œuvres ne les avez-vous point sous les yeux, et fut-il jamais un temps où la vertu virginale apparut à la fois plus consolante et plus bienfaisante que dans le nôtre?

Proudhon a écrit : « Le Christianisme a eu le pressentiment de Pavenir, lorsqu'il a exalté la virginité au-dessus de toutes les vertus. «

Ce n'est pas tout à fait cela. Ce n'est pas le Christianisme qui a pressenti, c'est le Christ en personne qui a vu les temps à venir et leur a préparé la vertu des vierges comme une ressource souveraine et un indéfectible trésor.

Il a prévu le temps où le démon redeviendrait l'inspirateur et le maître de nos civilisations décadentes, et il a préparé cette puissance mvstique

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dont la destinée est d'écraser toujours la tête du serpent : Ipsa conteret caput tuum!

Il a prévu le temps où rhomme devenu immonde par les mœurs et féroce par la haine, tenterait d'effacer d'une main brutale tous les vestiges célestes parmi nous. Et il a préparé les vierges pour nous laisser la plus pure et la plus entraînante des visions de morale et de vertu.

Il a prévu le temps où les misères s'aggravant sous le poids de l'immoralité publique, feraient de la vie des déshérités un véritable enfer. Et il a préparé la vierge afin que Thomme, si déchu qu'il pût être, retrouvât à ses côtés un ange consolateur.

Il a prévu le temps où la grossièreté des esprits et la brutalité des négations entraîneraient les faibles à ne plus aimer Tidéal, à ne plus croire le divin. Et il a préparé la vierge pour qu'un doux rayon de surnaturel traversât encore notre nuit.

Il a prévu le temps où des mains criminelles frapperaient pour les blesser, pour les disperser, pour les anéantir, tous ceux qui font profession d'être ici-bas les témoins de Dieu et de son Evangile. Et pour que ce crime n'entraînât point

des désastres sans retour, atin que la foudre prête à partir fût contenue, il a préparé les vierges qui, jusque dans les meurtrissures de l'exil, offrent leurs larmes expiatoires, pour que les bourreaux se convertissent et puissent être emportés eux aussi dans la conquête définitive de Famour !

MMMMMMI

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