CINQUIEME CONFERENCE
Vendredi 27 Mars i go^
Puissance de la Femme
PAR LA Douleur
Puissance de la femme
PAR LA Douleur
Je vais vous parler, Mesdames, de la puissance mystique de la douleur.
Je vous dirai que soutfrir c'est porter bonheur, puisque souffrir c^est racheter.
Et comme il est entendu que, si i^homme est le plus endolori des êtres, dans Phumanité la femme souffre et pleure davantage, j'en tirerai avec vous cette conclusion que vos peines ne sont pas sans consolation ni gloire, puisqu'elles ont, comme vos prières, la valeur d'un inestimable trésor.
Je ne puis oublier que PEglise célèbre aujourd'hui le souvenir du Précieux Sang et j'appelle
sur mes paroles la mystérieuse influence du Sang Rédempteur. C'est le Sang Rédempteur qui donne à nos souffrances leur valeur surnaturelle ; c'est lui que le baptême a pour ainsi dire inoculé dans nos veines i c'est lui qui nous donne parfois l'instinct de la générosité et le goût du sacrifice. Il n'a pas seulement tout racheté, il a tout anobli. Tout être vivant lui doit sa vie. Tout être pur lui doit sa pureté. Tout être héroïque lui doit son héroïsme. Et c'est avec un sentiment d'enthousiasme mêlé de stupeur que l'Eglise chante :
Terra, pontus. astra^ mundus Quo lavantur flumine !
Dans quel fleuve, grand Dieu ! Dans quel fleuve, se trouvent désormais lavés la terre, l'océan, les astres, l'Univers !
Ce fleuve est arrivé jusqu'à votre cœur qu'il réchauffe, jusqu'en vos veines qu'il enivre. Etudions ensemble la puissance spéciale que vous lui devez.
La douleur est rélémeat le plus universel et le plus mystérieux de ce monde.
Le plus universel : Ecoutez les voix qui montent de la terre, puisque vous n'entendez que celles-là, et saisissez la dominante de cette immense symphonie d^êtres qui naissent, bataillent et meurent sous le soleil. S. Paul Ta proclamé, dans un mot dont il est bien difficile de ns pas reconnaître la vérité : Omnis creatura ingemiscit et parturit usqiie adfiuc\.. Dans Tattente d'un vague enfantement dont elle ignore le terme, toute créature gémit!
Regardez maintenant plus près de vous.
Revenez sur les jours que vous avez vécus ; descendez au fond de votre cœur ; résumez le passé, estimez le présent, essayez de peser vos destinées dans vos mains. Quid dicis de te ipso?^ Que dites-vous de vous-même ? Il faudrait que vous sovez bien jeunes, ou bien folles, ou bien insensi-
' Rom., vm, 22. ' Joan., 1, 22.
bles, pour ne pas avouer avec un sage qui fut le plus riche, le plus épicurien, le plus ingénieux des hommes dans l'organisation de sa vie que tout est vanité sous le soleil, tout est labeur, tout est angoisse ! ♦
Je sais bien que la civilisation s'évertue à augmenter le bien-être de tous, et qu'elle se flatte d'avoir amélioré les conditions matérielles de Inexistence. Mais a nous sommes nés trop tard dans un siècle trop vieux « pour être éblouis par ces apparences. On a augmenté notre bien-être c'est vrai, mais il a fallu compliquer la vie. En compliquant la vie, on a compliqué la douleur. Et l'on n'a pu enrichir le bazar des romanciers psychologues et des philosophes pessimistes, qu'en encombrant encore davantage le musée des souffrances humaines.
Il V a quelque chose de plus grave encore. Il semble qu'en se rapprochant de Dieu qui est l'immense et substantiel fover de la Béatitude, la créature doive échapper à la douleur dans une mesure proportionnée à ce rapprochement. C'est tout le con-
' Eccl., I, 14, 17.
PAR LA DOULEUR iS?
traire qui se produit. Toute religion a pour base le sacrifice. Toute conscience ne sMlève à Tordre surnaturel que parmi les déchirements. Et les saints qui sont déjà les plus éprouvés des hommes, sont encore les plus farouches persécuteurs de leur propre bien être !
Vous le vovez : cette terre est bien « une vallée de larmes. » La nature met les larmes dans nos yeux. La civilisation met des amertumes inconnues de la simple nature dans nos larmes. Et la religion mêle à ces larmes le sang des martyres variés à travers lesquels la vertu s"'épure et grandit jusqu'à Dieu.
Aussi, chose rare, sur ce point, tout le monde est d'accord.
Le paganisme ayant à définir Fhomme, dit par la bouche d'un de ses sages : « Vous me demandez ce qu'est l'homme ? L'homme est une douleur « . L'Egypte voulant figurer dans ses hiéroglyphes l'humanité, a gravé sur le granit des files de malheureux, les mains liées derrière le dos, qui traînent leur cœur arraché de leur poitrine. Enfin l'Evangile ayant à nous offrir, dans une vision saisissante
et définitive, la physionomie de l'homme tel que le produiraient désormais, et plus ou moins énergiquement, la justice et Pamour, fait surgir au milieu des vociférations une loque sanglante en s^écriant: Ecce homo ! L'homme le voilà 1
Vous expliquerai-je maintenant le mystère, et vous dirai-je pourquoi Dieu impose à l'humanité cette épouvantable rédemption de la douleur ?
Pourquoi, suivant le mot dlsaie ', « tout visage est sombre, et tout cœur languissant ? pourquoi de la plante des pieds au sommet de la tête, je cite toujours) il n'est pas un recoin que la douleur respecte, pas un trait qui ne soit marqué de la lividité d'une blessure », et qu'ait é^^argné ce que Shakespeare appelle « la tiaj^,\.ilaiivj.i du malheur » ? Vous dirai-je pourq .oi, parmi ses enfants malheureux, Dieu choisit c(?;ik qui l'aiment davantage, ceux dont le cœur est plus pur et les veux plus candides, pour grossir leur fardeau et les fafre pleurer avec plus d'abondance ?
Voici, par exemple, S^® A.;athe. Parce qu'elle a
* Is.. 1
PAR LA DOULEUR iSq
consacré à Dieu son cœur très pur de jeune fille, Dieu permet qu'un bourreau armé dMnormes tenailles lui arrache les seins. Voici S^^ Félicité. Parce qu'elle a donné à Dieu son cœur intrépide de mère, Dieu permet que le bourreau fracasse sous ses veux la tête de son petit enfant ! Vous dirai-je donc pourquoi de telles horreurs au point de vue de la nature, se tournent dans Tordre surnaturel en des magnificences de gloire et des trésors de mérites dont nous n'aurons la mesure que là-haut ? ^c Qu'ai-je besoin du sang des boucs et des génisses'? » s'écriait Dieu dans l'Ancien Testament. Qu'a-t-il besoin de seins arrachés ou de cervelles d'enfant répandues ? dirons-nous à notre tour ?
Hé bien. Mesdames, je n'expliquerai point cela !
Il est possible que d'ingénieux philosophes ou des théologiens subtils réussissent à donner des interprétations satisfaisantes. Que n'expliquent pas les philosophes ingénieux et les subtils théologiens ! — Mais je trouve, moi, que cette loi qui
* Is., I, I I.
fait de la douleur une puissance rédemptrice est trop difficile à comprendre. J'estime qu^il est trop dangereux d'appuyer sur des raisonnements toujours discutables, un aussi redoutable mystère. Je me contente de faire avec vous les deux constatations suivantes plus éloquentes à mon avis que toutes les éloquences et plus concluantes que tous les raisonnements :
D'abord il faut bien que la fécondité de la douleur tienne à la nature même des choses, pour que rien de salutaire ou de grand ne s'accomplisse, en ce bas monde, sans sa collaboration et pour que, au contraire, le principe de la douleur étant discrédité et rejeté, tout s'achemine vers la décadence et la ruine.
Considérez en effet les voies par lesquelles s'est effectué le progrès dans l'humanité. A chaque étape il y a des mains meurtries, des fronts brisés, des cœurs blessés, des morts héroïques. La science, l'industrie, la patrie, la foi, tout a grandi, tout s'est élevé sur les douleurs accumulées d'un nombre plus ou moins grand de héros généreux,
désintéressés, et finalement martyrs. Vous ne trouverez pas un drapeau glorieux que la gloire n'ait déchiré ; pas une pourpre qui ne soit teinté dans le sang ; pas une fécondité qui n^ait eu ses douleurs d'enfantement ; pas un grand sauvetage qui ne soit Toeuvre d^un crucifié !
Au contraire — et pour ne parler que des choses qui vous intéressent plus immédiatement — voyez, au simple point de vue social, les ruines et les désordres qui se multiplient à mesure que ridée de sacrifice s'efface des esprits, et que la loi de régoïsme et des passions à satisfaire devient Tunique loi de nos contemporains. Sous Tinfluence de cette substitution du principe d'égoïsme au principe de sacrifice, il n'y a jamais eu un plus grand nombre d'opprimés par conséquent de malheureux. Et par une singulière ironie, tandis qu'on ne nous parle que de droits, de liberté et de bien-être pour tous, nous ne voyons partout que des fardeaux et des misères qui s'aggravent ! Comptons si vous voulez les principaux droits dont on nous rebat les oreilles depuis un peu plus de cent ans, et constatons les dé-
chéances matérielles ei morales qui semblent répondre à la proclamation de ces droits. Le droit de Thomme : et Thomme se trouve de plus en plus réduit à l'emploi de matière imposable et de chair à canon. Le droit de la femme : et, de Pusîne au ruisseau, en passant par les littératures, la femme est plus que jamais exposée à ce qui répuise, la corrompt et la déshonore. Le droit de Tenfant : et, chose horrible à dire, Tenfant n'a jamais été dans son âme et dans son corps aussi assassiné, ni aussi assassin. Les droits du pouvoir : et jamais le pouvoir n'eut à subir davantage les outrages de la licence ou de la liberté. Le droit de l'ouvrier, et Ton voit le désastre des grèves aggraver les désastres du chômage et rendre la vie de l'ouvrier plus ingrate et plus précaire par la ruine de ceux qui lui donnent du travail et du pain !
Je m'arrête... Comprenez-vous la première loi sur laquelle je voulais attirer un instant votre regard et que j^ai formulée ainsi : il faut bien que la fécondité de la souffrance tienne à l'essence même des choses, pour que tout s'améliore ou
tout se dégrade selon qu'on accepte la souffrance ou qu'on la répudie?
Je suis sûr que ma seconde constatation vous touchera bien davantage.
Ecoutez.
Encore que Dieu soit notre Père à tous, il a eu ici-bas un Fils par excellence, issu non pas de sa volonté créatrice, mais de sa substance même; un Bien-Aimé dont la douceur et la beauté nous sont adorables à nous-mêmes.
Qu'en a-t-il fait?
La plus lamentable des victimes.
Vous vous rappelez le sacrifice d'Abraham ? Le sacrifice d'Abraham n'était que l'ombre imparfaite, le geste inachevé de ce que Dieu le Père a fait lui-même le jour du Vendredi saint. Car c'est Dieu, c'est sa justice, qui a mis le fardeau de la Croix sur les épaules de Jésus. C'est Dieu, c'est sa justice, qui a allumé ce brasier de malédiction et de haine dans lequel la Victime de nos péchés a paru un instant dévorée. C'est Dieu, c'est sa justice, qui a détourné la tête, et refusé de sourire à
Tagonisant qui Timplorait du regard, et criait d^une voix si dolente : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! Pourquoi m'avoir abandonné ! »
Attendez, ce n'est pas tini.
Ce Dieu qui mourait avait une mère. Il avait laissé sa mère dans Tobscurité durant tous ses triomphes mortels. Quand Pheure vint de boire le douloureux calice, il la voulut présente. Pauvre mère î Si votre cœur blessé ne s'était porté de lui-mêjiie sur les traces du condamné, sa justice et son amour vous eussent traînée sur les coteaux rocailleux du Calvaire ! Il fallait que vous fussiez là. Et elle v était, Mesdames! Sous les épines qui ensanglantaient la tête du Christ, le front de la Vierge saignait. La gorge de cette mère se desséchait à entendre son Fils crier la soif. Son cœur palpitait et perdait son sang par toutes les blessures du Bien-Aimé. Ses nerfs étaient déchirés par les clous qui transperçaient les pieds et les mains du Crucifié. Et ces deux êtres d'une pureté et d'une délicatesse infinies, étaient enveloppés dans la communauté
d'un supplice tel, qu'après vingt siècles, nous n'en sommes pas encore consolés !
Or, Mesdames, tandis que le Fils et la Mère tous deux martyrisés, Tun dans sa chair, Tautre dans son âme, haletaient sous le poids de cet ineffable douleur, les échos du Thabor — de ce Thabor qui s'élève en face du Calvaire — répétaient cette parole tombée du ciel la veille du supplice : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Celui en qui je me complais de toute la force de mon amour ! ' »
Et, de son côté, le Sauveur inclinant sa tête mourante vers la douce Vierge qui, autrefois, l'avait allaité et si souvent endormi sur son cœur, la consolait encore, et lui disait : Je meurs, mais voilà un Fils !... '
Alors que voulez-vous que nous disions maintenant? Si le bois vert est traité de la sorte, de quoi le bois sec se plaint-il?' Si Dieu, suivant le mot de S. Paul, avant besoin pour le monde de
' Matt., m, 17. 5 Luc, xxiii, 31.
* Joan,, XIX, 26,
salut et d'expiation « n'a pas épargné son propre Fils ))/ et si le Fils bien-aimé n'a pas épargné sa propre mère, c'est qu'évidemment nous nous trouvons en présence d'une de ces lois profondes, inexorables, qui tiennent à l'essence même des choses, et contre lesquelles le bon plaisir de Dieu lui-même ne peut rien !
Pourrez-vous, en effet, blasphémer au point de dire que si les nécessités éternelles, les principes absolus qui tiennent à Fessence même de Dieu ne donnaient pas à cette loi de la rédemption par la souffrance quelque chose d'inexorable, pourrez-vous, dis-je, blasphémer au point de dire que Dieu le Père n'en aurait pas dispensé au moins son Fils, et que Jésus n'en aurait pas dispensé au moins sa mère ?
Donc c'est en vertu de quelque chose d^éternel et d'essentiellement divin que la douleur dans l'amour de Dieu est rédemptrice. Donc, Mesdames, si nous établissons maintenant que la vie ■de la femme est, encore plus que la vie de l'homme,
' Rom., VIII, 32.
une douleur permanente ici-bas, et que, tôt ou tard, elle est suivant le mot énergique de Job « rassasiée d'angoisses « ', nous pourrons en déduire immédiatement que la femme peut deve nir elle aussi, et plus que Thomme son frère, une rédemption permanente pour les siens ! ' Job. , xiv, \ .
Je puis être bref sur les douleurs féminines.
L'histoire en commence dès la seconde page de la Genèse, avec la sentence que vous connaissez toutes pour Tavoir lue, et la plupart pour en avoir subi les douloureux effets.
J'ajoute que les femmes, bruvantes ou non, qui revendiquent de notre temps un sort meilleur pour leurs sœurs de misère, ne nous ont rien laissé ignorer de ce qui peut nous émouvoir sur le sort des infortunées filles d'Eve.
Notre naissance, disent-elles, est presque toujours une déception et parfois une tristesse. Notre éducation n'est que l'apprentissage de notre servitude future. On nous marie : on nous donne un maître. Nous engendrons : toute la douleur est pour nous. Nous étendons notre foyer : et nous aggravons notre esclavage domestique. Nous élevons notre enfant : tant qu'il n'est qu'un poids nous sommes seules à le porter, dès qu'il devient une force tout nous le dispute, et
tout nous le ravit. La vieillesse vient : elle apporte à riiomme les honneurs qui doivent consoler de tout, puisque d'ordinaire on leur sacrifie tout. Nous, elle se contente de nous flétrir, c'est-à-dire de nous enlever, avec nos charmes, les seules garanties d'influence et de joie que nous tenions de la vie !
Je crois bien. Mesdames, que tout n'est pas exagéré dans cette lamentation. Il est indéniable que dans les luttes pour la vie vous êtes plus faibles ; devant ses douleurs, plus sensitives ; devant la mort, plus déchirées.
Au surplus nous aussi, prêtres, quoique moins mêlés aux agitations purement humaines de ce monde, nous pourrions attester que la terrible sentence du Paradis terrestre s'accomplit. Nous connaissons, pour en être témoins ou confidents, bien des douleurs féminines. Nous avons vu ou entendu le pleur des pauvres filles déshonorées, payant par un effondrement sans pareil le malheur d'avoir voulu rêver des bonheurs trop faciles ; le cri douloureux des épouses trahies ou brutalisées par la main dont il avait paru si doux de recevoir l'an-
I 5o PUISSANCE DE LA FEMME
neau nuptial ; le silence morne de Touvrière qui meurt de misère et de faim parce qu'elle est sans beauté, sans force et sans travail : l'amertume et le sanglot des mères outragées par l'enfant de leurs entrailles. Cet enfant nourri de leur lait, fortifié de leur dévouement, grandi sous leurs baisers, est ingrat, impitoyablement ingrat î
Est-cî que, dans Tun ou l'autre de ces traits, plus d'une femme ici présente ne se reconnaît pas ? Et si quelques-unes ne se reconnaissent pas, cela vient-il de ce qu^elles sont heureuses ou bien de ce qu'il est impossible à une boucha humaine d'énumérer toutes les misères de cette créature qui porte, comme un poids fatal, la double affliction prédite au lendemain du péché : « L'homme sera ton maître, et Tenfant ta douleur. L'homme pèsera sur ton cœur et l'enfant déchirera tes entrailles. » *
Alors, chrétiennes, dans cette triste condition, que ferez-vous ?
Que faire, sinon lever les veux vers celle qui ' Gen., III, 13.
est au pied de la croix et qui, debout, résignée, les yeux fixés sur le Rédempteur, devient ellemême une rédemptrice, parce qu'elle associe sa propre douleur à la douleur divine qui a tout racheté ?
Car la vérité, la voilà : vos larmes de femmes, d'épouses et de mères, sont désormais acquises à cette solidarité avec la Passion de Jésus et la Compassion de Marie, qui les élève à Tordre surnaturel, et leur communique une admirable vertu rédemptrice pour vous et pour tous ceux qui relèvent de vous.
Avant Jésus-Christ, les larmes n'étaient un soulagement que pour celle qui les versait. « La volupté de pleurer apaise la douleur » dit Ovide. * Les larmes pouvaient adoucir les peines des vivants, elles ne ressuscitaient pas les morts. Elles étaient un gage d'affection pour ceux qui souffraient, elles ne leur étaient d'aucun secours.
Il n'en est plus ainsi maintenant. Elles portent bonheur : à ceux qui pleurent d'abord. L'oracle est formel : Beati qui lugent ! A ceux ensuite
* Ov., IV Trist.
auxquels votre charité en appliquera la vertu surnaturelle.
Vous souffrez de mille manières. La joie de posséder un enfant se mêle d'angoisses de toutes sortes. L'aimable bourreau, le bien-aimé t}-rantrouble vos nuits, inquiète vos jours. Pensez alors que toutes ces peines peuvent retomber en bénédictions, de votre cœur maternel, sur cette chère petite tête.
Vous avez un fils qui s'est égaré. Il oublie le gémissement de sa mère. Il [^perd son âme [en exposant son corps à de lamentables ruines. Il TOUS brise le cœur. Et vous pleurez. « Le fils de tant de larmes ne périra pas, » disait S. Ambroise à S^e Monique. Le mot est fait aussi pour vous.
Votre âme d'épouse est au supplice. Un misérable infidèle viole ses serments, profane ce sacrement qui fit une seule vie de vos deux existences, livre votre cœur aux dents et aux griffes de la jalousie. Vous endurez un martyre. Car si l'amour est fort comme la mort, la « jalousie est dure comme l'enfer' ». Prenez au sens surnaturel
* Cant., viii, 6.
votre rôle de victime. « Dieu ne méprise pas les cœurs brisés dans leur tendresse et blessés dans leur fierté, cor contritum et humiliatum ^->\ Faites de votre douleur une prière. Que cette prière monte pour celui qui vous torture. Rien ne sera plus efficace pour sa conversion à Dieu et à vous, et pour la paix de votre cœur.
Vous êtes angoissées par les inquiétudes de la vie. CVst vous qui, dans les loisirs du foyer, vous préoccupez davantage de ce que seront les lendemains. Vous qui, n^étant pas armées pour la lutte, tremblez davantage sous Tappréhension de la défaite. « Moi, disait le tragique, je me mets sous la main immense de Dieu. » Faites comme le tragique, mais aussi écoutez ce qui est dit, pour vous, en Isaïe. « Parce que tu es une pauvrette, paiipercula, battue par la tempête, sans consolation ni ressources, c^est moi qui te protégerai et donnerai la paix et Pabondance à toi et à tes fils ' ! y)
Vous gémissez sur des malades, vous pleurez sur des morts? Or, savez-vous que ces gémisse-
' Ps. L, 19. " Is., Liv, II, 13.
ments et ces larmes ont toujours suffi à émouvoir la pitié du Sauveur, que c'est la pitié et la pitié seule — pe?' viscera misericordiœ"^ — qui Ta attiré parmi nous ? Savez-vous que vous tenez là le plus efficace des sacrifices, après le sien, pour triompher des sévérités de Dieu s'il entre de la sévérité dans la peine qui vous afflige, et pour assurer le triomphe de sa miséricorde si cette épreuve est le travail de sa miséricorde ?
Ah ! vous êtes, vous femmes, les coeurs qui se brisent et les visages qui pleurent? Hé bien! je vous le répète, vous avez en votre pouvoir la seule force qui puisse triompher de Celui qu'aucune force n'émeut et qu'aucune résistance n'ébranle ! Le Christ lui-même qui calmait les flots d'un geste, qui renversait les soldats d'un regard, qui faisait reculer la mort d'une parole, quand il a voulu vaincre les justices de son père et lui ravir ses miséricordes, a emplové la douleur et les larmes : cum lacrj^mis offerens !' Ne vous plaignez pas d'être faibles, n^enviez même pas le pouvoir mystique du prêtre qui monte à l'autel, la puis- Luc., I, 78. ' Heb., V, 7.
sance vous la tenez, puisque tant de douleurs variées peuvent faire jaillir, de vos cœurs, la prière et, de vos veux, les larmes qui fécondent la prière!
Il y aura même, si vous comprenez ce mystère de la douleur, quelque chose dans votre attitude qu'il ne suffit pas d'appeler héroïque, mais qu'il faut qualifier de divin, à savoir que vous accomplirez cet acte d'amour qui consiste à souffrir pour ceux-là même qui causent votre douleur. Ainsi faisait le Christ en croix. Au soldat qui lui perçait le cœur, il accordait ou méritait une conversion immédiate. Qui comptera là-haut le nombre de bourreaux sauvés par le sang et le pardon de leurs victimes? Et aussi le nombre d'hommes méchants, de pères sans entrailles, d'époux volages, d'enfants ingrats, qui auront dû la grâce du repentir et la rosée du pardon, aux larmes mêmes qu'ils auront fait répandre?
N'est-ce pas Mesdames, s'il est beau, et si
c'est la gloire des mères que d'enfanter des corps
en leur donnant son sang, il est encore plus
sublime d'enfanter des âmes à Dieu en leur
onnan: ses larmes !
Carême 1904