PREMIERE CONFÉRENCE
Vendredi i g février igo4
La Femme Mondaine
La Femme Mondaine
Mesdames,
Nous allons demander, cette année, au plus grand docteur du Christianisme, à saint Paul, ce que Dieu attend de vous.
Chose admirable, et qui est bien faite pour vous ravir, saint Paul que TEglise appelle TApôtre, sans épithète, que Bossuet nomme le grand Apôtre, pourrait être appelé aussi TApôtre de la Femme.
Nul, Mesdames, ne vous a mieux connues, nul ne vous a louées plus affectueusement, nul ne vous a bénies avec plus d^effusion. nul n'a exposé avec une autorité plus forte les vertus dont vous êtes
capables, et témoigné des grandes œuvres que vous avez accomplies.
Sauf une réserve que je vous signalerai tout à rheure, cet incomparable propagandiste évangélique a, le premier, tracé le programme systématique et complet du relèvement de la dignité féminine dans le respect, la justice et Taffection de tous.
C'est lui qui, avec toute la force de l'inspiration divine et de la logique humaine, arrachant votre sexe aux tyrannies ou aux égarements qui le déshonoraient. Ta ramené, purifié et grandi, à ses deux aspects les plus divins — divins tous deux, Tun parce qu'il est céleste, l'autre parce qu'il est auguste. J'ai nommé la vierge et la mère !
Après le Christ, il est surtout le plus décidé champion de cet idéal incomparable de la virginité chrétienne, idéal dans lequel il semble qu'un peu de la charité de Dieu et de la pureté des anges ait visité la terre.
Mais ceci étant vrai, une première question se pose.
Les féministes révolutionnaires et athées, ceuxlà même qui ont la bizarre prétention d^agrandir la sphère d'action de la femme en lui préchant régoïsme, et de Pélever socialement en déchaînant son animalité, accusent saint Paul' et tous les docteurs qui s'en inspirèrent' d'avoir traité la femme en ennemie, d'avoir préparé sa servitude et son abaissement.
Ils citent plus ou moins exactement les paroles
* « Paul écrit aux Ephésiens : « l'homme est le maître de la «femme comme le Christestl'imageetle chef de l'Eglise» ;aux Corinthiens : (.( l'homme est la gloire de Dieu, et la femme u est la gloire de l'homme. » D'après tout cela le premier niais venu peut se croire au-dessus de la femme la plus distinguée, et dans la pratique il en est ainsi, même à présent. Paul élève aussi contre l'éducation et l'instruction supérieure de la femme sa voix influente, quand il dit : « il ne faut pas a permettre à la femme d'acquérir de l'éducation ou de s'ins- (' truire ; qu'elle obéisse, qu'elle serve et se taise. » Bebel, La femme dans le passé.
- « Saint Bernard a dit : « La femme est l'organe du diable. » Saint Grégoire: «La femme a le venin d'un aspic et la malice « d'un dragon. « Saint Jean Chrysostome : « Voulez-vous « savoir ce que c'est qu'une femme ? C'est l'ennemi juré de « l'amitié, une peine lam.entable, un mal nécessaire, une ten- « tation naturelle, un péril domestique et un dommage dé-
du grand Apôtre, ils répètent les anathèmes des Pères de l'Eglise qui suivirent saint Paul, ils allèguent enfin je ne sais quel problématique concile de Mâcon, auquel ils prêtent, à défaut d'un texte qui n"'a jamais existé, des pensées tellement saugrenues, que certainement nul Concile n'en a jamais eu Tidée *.
Que faut-il retenir de tout cela ?
Mon Dieu î Mesdames, je répondrais : Rien ! si je ne consultais que la mentalité ou le parti-pris
« lectable. De toutes les bêtes féroces, il n'en est pas de plus
« dangereuse qu'une femme. i> Saint Cyprien : a La femme
« est la glu envenimée dont se sert le diable pour s'emparer
« de nos âmes. )> Saint Paulin : u II y a peu de femmes bon-
K nés, et l'homme qui tient à sa tranquillité doit bien se
« garder de les fréquenter. ^> L. J, Larcher. Pandore.
' On a prétendu qu'un certain concile de Mâcon dont les actes n'ont jamais été retrouvés avait mis en question, vers la fin du sixième siècle, le fait de savoir si les femmes ont une âme ! Si un problème de ce genre a jamais été débattu, il parait évident que les termes en furent tout autres. On a pu seulement se demander si, dans les Ecritures, certains textes où il est question de l'homme en général, doivent s'appliquer également à la femme. Poser la question autrement ne peut être qu'une mauvaise plaisanterie.
des détracteurs en question. Mais comme il y a d'admirables enseignements à retirer de Pélucidation de ce point de morale, je dirai au contraire : Oui,ilestd^abordune femme que saint Paul n'a pas acceptée. Oui, il est une femme à qui la tradition catholique a jeté Panathème. Oui ! Et si nous pouvions en la flétrissant de nouveau, Teffacerde la société contemporaine, si, en lui jetant la vérité au visage, nous pouvions la changer, la ramener à sa beauté première et à sa grandeur possible, ce serait pour la Femme, pour toutes les femmes, un acheminement vers le triomphe suprême et le relèvement définitif.
Mais, disons d'abord, et d'après saint Paul, quelle est cette femme.
Evidemment, Mesdames, ce qu'on a nommé de nos jours c; l'Eternel Féminin » s'est présenté rayonnant de toutes ses vertus, ou marqué des stigmates de tous ses vices, dans la société que saint Paul avait pris à tâche de moraliser.
A côté de cette admirable femme forte que rAiicieii Testament a si vigoureusement portraicturée, et qui en montant au Calvaire s'est élevée dans Tidéal pour devenir, aux pieds de la Croix, la femme héroïque et chrétienne, saint Paul a vu la femme qui se dégrade par la vie exclusivement sensuelle, qui se fait dans la paresse et la légèreté une àme atrophiée et chétive, qui cesse d'être une femme et devient une femmelette : Muliercula. Le mot est du grand apôtre. '
A côté de la femme dont les idées s'épurent par Tactivité de l'intelligence et dont les horizons s'élargissent dans le désir constant de bien faire, saint Paul a vu la femme qui s^abétit. qui s'embourgeoise dans les mesquineries d'une vie purement matérielle, et n'offre plus au regard que les misères et les ridicules « d'un esprit faible et borné. » '
A côté de la femme dont l'âme d'hermin<^ s'effarouche à la pensée d'une souillure, et en arriva dès le paganisme qui l'appelait Lucrèce, à la formule célèbre : « Plutôt la mort qu'une tache ! »
' Il Tim,. 111, 6. Id., ibid.
le grand Apôtre a vu la femme qui vit à Taise dans rimpureté, et qui se meut dans la corruption avec une stupéfiante insouciance : Oneratas peccatis ! ^
A côté de la femme à qui la foi chrétienne donne le repos de Tesprit dans le progrès, et Tamour chrétien le repos du cœur dans les joies familiales, saint Paul a vu le cœur léger parce qu'il est vide, inflammable parce qu'il est sec, de ces femmes que toutes les passions possibles agitent et détraquent : quœ ducuntur variis desideriis. -
Enfin, à côté de la femme prudente et sage chez qui la stabilité de la raison et de la vie engendre la tranquille solidité des idées, il a vu la femme dépourvue de principes et de sens, punie par une fatale imbécillité d'esprit, et dont Tintelligence incohérente, toujours avide d'apprendre et toujours vide de savoir, rappelle le tonneau des Danaïdes : Semper discentes et nunqiiam ad scientiam veritatis pervenientes.
' Id.. ibid. ' Id., ibid.
' II Tim.. m. 6.
Toutes ces choses, le grand Apôire les exposait à son disciple Timothée dans un passage célèbre deses épîtres. Vous remarquerez cependant que la description était incomplète. Il dépeignait l'âme, le cœur, il ne dessinait pas la silhouette de cette femme. Il importe toutefois que nous puissions reconnaître à première vue cette sorte de poupée à ressort, chez laquelle il n'v a guère que les soubresauts de la passion ou du caprice, pour tenir lieu de ces forces absentes et conscientes qui sont rintelligence et le sentiment. C'estpourquoi, dans une autre épître, saint Paul, après nous avoir révélé Fintérieur de cette bizarre créature, va la mettre en mouvement devant nous, pour que nous la reconnaissions a première vue. Il v consacre deux lignes seulement, dans une autre épître au même Timothée. Deux lignes, c'est peu, et cependant ici c'est tout: on rencontre ainsi.des «instantanés» qui arrêtent dans un éclair de lumière tout un monde de mouvements. Ecoutez :
« Avec cela, étant oisives, elles apprennent à aller de maison en maison, et non-seulement elles
sont oisives, mais bavardes, curieuses, disant tout ce qu'il ne convient pas de dire. » *
Ah ! nous sommes au xx© siècle ! En vérité, je vous le dis, saint Paul est un contemporain et il connaît à fond toute une société parisienne !!
Saint Paul n^a pas insisté : le fouet de la satire ne convient point à une main qui a pour fonction de présenter la Croix. Il s^est contenté de signaler le type qui avait jusqu^à ce jour subi les plus violentes imprécations du paganisme, et que le Christianisme devait maudire et tenir à Fécart comme malfaisant et suspect. Mais en vérité il ne lui était pas nécessaire d'en dire davantage. Ces trois ou quatre coups de crayon suffisent : le croquis est assez ressemblant pour que le type complet se dresse devant nos yeux !
Qu^est-ce que la femme « oisive «, sinon la femme qui cesse de bien faire ? Et qu''est-ce que la femme qui cesse de bien faire, sinon la femme dont il ne reste plus que la fatale vanité, les ins-
' 1. Tim., V, 13.
tincts malfaisants, l'irritante inutilité et Finfluence corruptrice ?
Elle va de « maison en maison », talonnée par l'ennui qui la chasse de son foyer en désarroi, ou aiguillonnée par ses instincts que plus rien de supérieur ne comprime. Elle va, jouant un rôle capital dans le mouvement de frivolité et de corruption qui emporte le monde vers sa décomposition finale. A la vue de ces femmes qui passent leur vie à courir les rues, les salons et les spectacles sans tenue, cherchant fortune pour leurs passions, nouant des intrigues, cotovant l'adultère, faisaat leurs délices de toutes les fermentations de notre société faisandée, on songe — excusez Mesdames la vérité encore plus que les paroles dont je me sers — on songe aux insectes ailés qui tourbillonnent à la surface d'un cadavre, ou aux larves qui circulent dans sa masse pour en activer l'infection et s'en repaître. A la vue de ces mondaines lancées à la poursuite de ce péché des autres qui sera leur triomphe ou leur joie, on ne peut oublier surtout que le démon est un terrible chasseur d'àmes, et qu'il ne pouvait lâcher à tra-
vers la forêt humaine une meute plus habile à quêter et plus ardente à forcer le gibier !
Elles sont « verbeuses et curieuses. » Les plus innocentes parlent pour ne rien dire et écoutent pour ne rien apprendre. Les plus nombreuses parlent pour distiller des venins divers, et écoutent pour s^approvisionner de poisons dont elles sont les premières victimes. Il nV a que deux trésors dans la morale chrétienne, il nV a que deux beautés dans la femme selon le Christ : la charité et la pudeur. Plus elles détruiront la charité d'une langue tranchante et d'une dent aiguë, plus elles seront applaudies. Plus elles prêteront une oreille complaisante aux propos offensants pour la morale, plus les discours se feront corrupteurs et les conversations cyniques. Que voulez-vous de plus fatal à l'essence même du Christianisme dans une âme ou dans une société ?
Enfin si la parole du Christ est vraie que « la bouche parle de l'abondance du cœur « ' et que toute souillure humaine a son siège dans le cœur ', en nous rappelant que ces femmes ne se
* Matt.,xii, 34. ' Matt., xv, 19.
plaisent à dire « que les choses qui ne conviennent pas », saint Paul nous révèle suffisamment le fond deleur conscience. Il sepeutque, dans leurs dehors, tout soit parfums, joyaux, soieries, élégance et sourire; au fond, pour Dieu qui sonde les consciences et pour la foi qui néglige les vanités, il ne demeure qu^une âme infidèle et profanée, une ouvrière d^iniquités cachées et de scandales entrevus, qui justifierait tous les anathèmes s^il n'était pas superflu de les renouveler !
Je sens bien, Mesdames, la protestation qui s'élève dans la pensée de plus d'une parmi vous. Je n'ignore pas, en effet, qu'il serait excessif et injuste d'envelopper dans une réprobation commune toutes les femmes qui vivent la vie mondaine et s'assujettissent aux devoirs absurdes ou pernicieux qu'elle impose. Mais s'il est beaucoup de femmes positivement honnêtes et respectables qui se fourvoient dans ce mouvement condamnable et dans cette atmosphère de perdition, tout en me gardant d'étendre jusqu'à elles la critique du grand Apôtre, je ne les dégagerai pas d'une grave responsabilité. Elles couvrent, en effet, du
prestige de leur respectabilité un ensemble de choses qui n'est pas respectable du tout. C'est grâce à elles, c'est grâce à l'indulgence de leur vertu, à la participation de leur honnêteté, que les autres mondaines, celles qui sont corruptrices et coupables, ne sont pas disqualifiées, qu'elles peuvent en observant certains dehors se maintenir dans une société où tout n'est pas mauvais. Ainsi, les ravages que celles-ci exercent, celles-là les rendent possibles, et elles font une enseigne honorable à la maison déshonorée !
Cette femme, assez en règle avec les exigences du monde pour y conserver sa place, assez dangereuse cependant pour y entretenir la corruption des mœurs, le paganisme et le Christianisme l'ont successivement stigmatisée.
Le paganisme a dénoncé en elle le plus détestable des fléaux. Il l'a traitée avec une rudesse et une grossièreté auprès desquelles les paroles de l'Apôtre sont un miracle de politesse et de dou-
ceur. Il semble même avoir oublié dans Temportement de ses satires qu'il était Partisan de la dégradation féminine. Après avoir été corrupteur, il s'institua bourreau. Je ne sais pas, Mesdames, de plus odieux et de plus écœurant spectacle : cet homme païen misérablement envoûté par des passions auxquelles il ne sait pas résister se courbe d'abord, infâme courtisan, aux pieds de la femme entraînée. Puis, une fois satisfait, il prend le fouet et devient féroce. Applaudi par un public brutal dont il sert les rancunes ou trompe les remords, il traite la femme sans courtoisie, sans mesure, sans justice, sans 'humanité. En vérité, Mesdames, s'il n'v avait pas d'autre évangile pour vous que les chefs-d'oeuvres de la satire et de la comédie antiques, s'il n'avait pas surgi dans le monde un autre tv^pe de femme que la femme de Plaute et de Juvénal, l'abjection serait si monstrueuse et les vices si répugnants, qu'il vaudrait mieux et pour vous et pour nous, que les uns ou les autres nous ne fussions jamais nés !
On a osé dire que saint Paul, que l'Eglise, que le prêtre, avaient prêché la haine et le mépris de
la femme. Je vais donner la preuve immédiate du contraire à ceux qui connaissent les littératures païennes. Cette preuve la voici : Si je me permettais simplement de citer, dans cette chaire, les brutales insultes ou les cruelles épigrammes de Juvénal. de Caton, de Plante, de Molière ou simplement de Dumas fils, vous. Mesdames, qui savez bien ce que PEglise pense de vous, vous diriez aussitôt : « Qu^est-ce que ce prêtre ? y> Et vous seriez tellement convaincues de Pinjure que je ferais à la pensée de PEglise et à la parole de Dieu que, de vous toutes qui suivez si volontiers cette pensée et écoutez si religieusement cette parole, il n^en demeurerait pas cinquante dans cette enceinte !
Mais ce n"'est pas seulement au point de vue du respect de la femme qu^une différence radicale sépare l'imprécation païenne de la sévérité chrétienne. Il y a une question de justice absolue qui interdit toute sévérité au paganisme et qui donne au contraire toute son autorité au blâme que le christianisme inflige à la femme trop mondaine.
Quand le païen s^arroge le privilège de fustiger rinconstance, la malice, ou si vous le voulez la corruption de la femme, la femme peut répondre à cet homme : « Tais-toi ! Tu n'as pas le droit de m^insulter et encore moins de me frapper, car ma déchéance est ton œuvre. J'étais deux fois en tes mains, par ma faiblesse et par mon amour. Toi seul pouvais me rendre forte et pure. Au lieu de me libérer de ma faiblesse, tu m'as asservie, et en m'asservissant tu m'as démoralisée. En me démoralisant tu m^as corrompue ! Au commencement j'étais pour toi un bienfait de Dieu. C'est par toi que je suis devenue un fléau ! »
Mais quand le Christianisme foudroie la femme mondaine de ses anathèmes, quand il lui dit par la voix d'Origène : « Femme, tu es l'arsenal du démon «, ou par la bouche de Tertullien : « Femme, tu es la porte de Fcnfer », ou par la plume de saint Cyprien : x Femme, tu es la glu mortelle dont Satan se sert pour la perte des âmes )■>, la situation change entièrement, et elle change à deux points de vue.
D'abord ceux qui lancèrent de telles impré-
cations n'avaient pas provoqué la corruption de la femme, ils n'avaient pas joué avec ses chutes, ils n'avaient pas souri d'abord à sa licence. Ils n'avaient rien de commun avec les païens amateurs de savantes débauches, ni encore avec le galant chevalier qui devait un jour monter la garde à l'entrée d'une cour d'amour, ni même avec l'abbé Pompadour qui devait donner son avis à l'essayage d'une robe. C'étaient de rudes et vigoureux chrétiens qui épuisaient toute la fougue de leur sang à aimer Dieu, à sauver les âmes et à guerroyer contre la luxure. Ils voulaient que la femme fut un ange et ils faisaient, à la réalisation de cet idéal, le sacrifice de leurs propres passions. Ce sacrifice était héroïque quand il n'était pas effroyable. Origène traite ses instincts par l'acier. Tertullien pousse la dureté envers lui-même, jusqu'à l'hérésie. Saint Cyprien signe ses anathèmes de son sang répandu et les scelle de sa tête coupée. Comment, dans ces conditions, placer au même rang ceux qui bafouèrent leur victime après l'avoir souillée, et ceux dont la voix se fit grondante parce qu'ils voulaient conserver pure la
temme rétablie par eux sur un piédestal de respect !
Ce n'est pas tout encore et voici, Mesdames, ce qui vous sera la plus éloquente des instructions pour vous garder dans la pudeur et dans la sainteté chrétiennes.
Qu'importe le scandale à ceux qui ne respectent pas les moeurs, et n'adorent pas un Dieu crucifié? Pourquoi s'irriteraient-ils contre la femme qui ne se fait aucun scrupule d'être, « l'arsenal du démon, la porte de l'enfer et la glu de Satan? » Mais, par contre, comment ceux qui croient à la sainteté du devoir, à la destinée immortelle des âmes et à la passion de Jésus-Christ, pourraient-ils l'envisager sans colère ?
Car, voilà vraiment. Mesdames, en quoi la femme frivole et mondaine, telle que Ta décrite saint Paul, peut devenir le plus désastreux et le plus cruel des fléaux.
Elle manque à, sa mission.
Dieu l'a mise sur terre pour accomplir de graves devoirs. Un homme lui a donné, de bonne foi, son cœur, son nom, sa maison, ses enfants, pour qu'elle en fut l'auguste gardienne et l'ange
tutélaire. Toutes les faiblesses, toutes les douleurs qui sont à sa portée ou sur son passage, tendent vers elle des regards d'espérance ou des mains désespérées. Elle est, elle doit être, le plus grand des bienfaits créés par le Ciel pour consoler et réjouir la terre. Et la voilà qui n'a plus aucun souci de tout cela. Que le cœur de son mari s'en aille à la dérive, que sa maison soit en désarroi, que ses enfants deviennent la proie facile de tous les corsaires d'âme ou de tous les flétrisseurs d^innocences dont le monde est infesté, cela lui importe peu, pourvu qu^elle s'amuse et s'habille ! Qu'elle s'habille ?... Elle n'est pas habillée, elle est «costumée «. Il ne s'agit point pour elle d'obéir à une nécessité, mais de se donner en spectacle. Son vêtement n'est pas un voile : il est un prétexte et un stratagème. Regardez-là : décorée de couleurs factices qui sont les auxiliaires du mensonge, parée de fleurs qui symbolisent les flétrissures prochaines, pavoisée de plumes qui sont les enseignes de l'instabilité, rayonnante de pierreries stériles et dures comme son cœur, tel l'Indien orné de ses peintures de guerre, tel le vaisseau
pourvu de tous ses agrès, elle sort, et son rêve est d^exercer le plus de ravages possibles î
Comment nier, en etfet. quelle n'a plus que deux préoccupations au monde : conquérir ou être conquise — ce que Tacite dans la vigoureuse franchise d'une langue qui adaptait les mots à ridée comme on adapte le fourreau à Tépée, appelait : Corrumpere et corrumpi, corrompre et s^ofFrir à la corruption !
Et tout ce cabotinage mondain n'est pas seulement préjudiciable à la mission à la fois si délicate et sacrée de la femme ici-bas. il est encore Porigine des pires scandales et des plus cruelles douleurs.
Je vous demande pardon. Mesdames, de prononcer dans cette chaire le nom de Balzac. Je le cite à titre de psvchologue, de grand psychologue national. Balzac imagine ce court dialogue entre deux femmes dont Tespèce nous occupe en ce moment :
L'une dit : « Nous faisons, savez-vous, une fjuerre de sauvages !
L'autre répond : « Dites : de femmes ! C'est
bien plus terrible ! Les sauvages labourent et torturent les chairs. Nous, nous tenaillons et déchirons les cœurs ! »
Cela suffit pour que Phomme ainsi tenaillé et déchiré entre en fureur. Ses hurlements ou ses plaintes remplissent toute une littérature de pessimisme passionnel. Ses satires et ses coups de fouet sifflent et claquent dans toute une poétique qui va d^Euripide à Dumas, en passant par Juvénal et Schopenhauer. Mais croyez-le bien, Mesdames, il Y a une indignation plus sincère et une douleur plus violente que Pindignation ou la douleur des littératures païennes. CVst la douleur de ceux qui savent pour quel genre de péché le Christ Rédempteur a été tant déchiré sur la Croix, et c^est Tindignation de ceux qui voient la femme frivole faire métier de multiplier ces péchés.
Faites votre guerre de sauvages î Vous trouverez bien, allez ! des sauvages plus forts que vous, qui se vengeront des piqûres de vos flèches en vous écrasant de leurs massues. Faites une guerre de femmes, et tenaillez les cœurs d'hommes à plaisir :
hélas ! ces hommes aussi arriveront à vos cœurs, et nous verrons, au soir de la bataille, quels seront les cœurs les plus meurtris et les plus déchirés. Mais si cette guerre, de sauvages ou de femmes, est aussi une guerre de démons, si, par delà les âmes séduites et blessées, il y a quelques cris de joie de plus en enfer et quelques gémissements de plus au Calvaire, ne vous étonnez pas que d^autres malédictions s'élèvent et que d^autres coups soient frappés. « Hé quoi ! s'écrie saint Paul s'adressant à Tauteur du scandale, tu perdras le faible pour lequel le Christ est mort ! Peribit injîrmus propter quem Chî^istus mortuus est ! » ' Du même coup, d'un seul trait, pour une misérable satisfaction des sens ou de la vanité, tu damneras une âme et tu crucifieras le Sauveur! Et tu penses que la foi qui regarde ce double forfait, la victime qui tombera un jour sous la griffe du Châtiment, le Crucifié qui sait d'où sont partis les coups qu'il reçoit, peuvent mettre une mesure à des anathèmes que tu as cent fois mérités ? Non !
* 1 Cor., VIII, 1 1 .
LA FE^^E MONDAINE 3l
non ! Un tel scandale crie vengeance, et un tel cri de vengeance ne peut manquer d^être entendu !
c< Ergo peribit injîrmus propter quem Christus mortuus est !... Il périra donc le faible pour qui le Christ est mort ! » Je crois bien, Mesdames, qu'il n^est pas de cri plus éloquent, plus poignant, pour vous rappeler au devoir de l'édification par la modestie. On n'a jamais raconté que les femmes légères aient été corrigées par la satire. Criblées de piqûres, elles ont couru davantage, a Fouettées, selon le mot d'un grand écrivain, fouettées comme des toupies, » elles n'en ont valsé que de plus belle. Caton les a écrasées de son mépris : elles ont vécu à Taise sous le mépris de Caton. Plante les a déshonorées : elles se sont complues dans le déshonneur de Plante. Juvénal les a déchirées dans ses satires, elles se sont amusées autant que n'importe qui des satires de Plante. Mais je crois, Mesdames, à quelque niveau moral que vous puissiez être, que si Ton élève le Crucifié devant vos yeux, si l'on vous dit: «Voici la Victime! Comptez les blessures et recherchez-en les causes.
Voici le front déchiré qui expie Torgueil des cheveux disposés avec art, les veux éteints qui soldent la dette des suggestives œillades, les joues meurtries qui paient les céruses et les fards, les lèvres bleuies et brûlantes qui sont punies du rouge qui provoque et des sourires qui appellent; voici la douleur universelle qui fait un écho déchirant aux plaisirs effrénés, la pénible nudité en qui se trouve châtiée la nudité des épaules impudiques et triomphantes, les lividités causées par les pensées coupables, les meurtrissures infligées par les propos malsains, les plaies ouvertes par les actes condamnables ! Voici le Patient, sur qui tous les péchés préparés, provoqués ou consommés, marquent par un contre-coup fatal quelque stigmate douloureux! Et ce Patient est votre meilleur ami, Fauteur de votre libération, la source de tout ce qui vous console et vous ennoblit ». si Ton vous disait ces choses, il me semble que vous seriez incapables, étant mauvaises de ne pas devenir bonnes, étant bonnes de ne pas devenir meilleures, afin qu'il soit préservé d'un peu de mal Celui qui vous a fait tant de bien !
Un contemporain, célèbre par la vigueur avec laquelle il a flagellé la société contemporaine, a cru pouvoir poser cette question : « Le Christ apparaîtrait le front tout sanglant aux femmes agenouillées à la Madeleine et à Sainte-Clotilde, leur demanderait le sacrifice d'un costume ou d^une loge à rOpéra, crovez-vous qu'une sur cent répondrait : Oui ^ y> Je crois, pour ma part, qu^il ne S'en trouverait peufétre pas une sur cent pour répondre : Non ! Je crois que si parmi celles qui s^agenouillent dans nos églises, un trop grand nombre S'abandonne au luxe immodéré de la robe, à la sensualité excessive de la vie, à la passion damnable de plaisirs trop mondains, c'est plutôt par inconscience que par malicieuse perversité. Et puisqu'il faut des conclusions certaines à toute parole apostolique, puisque, sous peine d'avoir perdu notre temps, vous ne devez pas sortir de cette église sans avoir pris une détermination immédiatement réalisable, laissez-moi vous dire — laissez-moi dire particulièrement aux plus belles et aux mieux parées d'entre vous : Quand vous aurez soigneusement achevé l'ornementation sa-
vante ei compliquée de vos toilettes, quand vos atours seront triomphalement disposés et que vos miroirs, sur un dernier coup-d'œil, vous attesteront à quel point vous prêtez de Téclat aux perles et de la fraîcheur aux coloris qui vous parent, réfléchissez un instant — le temps de ce coup-d''œil qui vous enivre — et si la pensée vous vient qu^ainsi décorées vous pouvez éveiller quelque coupable amour, souvenez-vous de TAmour Crucifié î