DEUXIÈME CONFÉRENCE
Vendredi 26 février igo4
La Femme mariée
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La Femme mariée
J'ai commenté, Mesdames, il y a deux ans, les textes dans lesquels saint Paul, en face d'un paganisme oppresseur, a proclamé Tégalîté radicale de rhomme et de la femme devant Dieu. Nous avons étudié alors comment et à quel point le grand Apôtre mettait en relief et en honneur — au bénéfice de la femme opprimée — la vertu libératrice delà Rédemption.
Aujourd'hui, sans rien retrancher de cette démonstration déjà lointaine, je dois reconnaître qu'une pareille thèse, absolument vraie en principe^ n'a point empêché saint Paul de conseiller pratiquement aux femmes la soumission à leur mari.
Qu'est-ce que cela veut dire ? Serions-nous en présence d'une fâcheuse contradiction entre la théorie et le conseil ? La parole de Dieu hardie quand elle disserte, perdrait-elle contenance et deviendrait-elle timide quand elle se heurte à la brutalité des faits? Et si vraiment le conseil donne un démenti à la sincérité du principe, comment pourrons-nous justiher ce conseil ?
La question est à la fois des plus passionnantes et des plus compliquées. Passionnante, car nous vivons, Mesdames, au siècle de Pinsurrection de la femme. Jamais la passion de l'indépendance ne se trouva plus violemment aux prises avec la souveraineté du devoir, jamais, aux anathèmes de l'autorité méconnue, Tesprit de révolte ne répondit par de plus audacieux blasphèmes ; compliquée, car enfin il n'v a rien, semble-t-il, de plus diflficile que de régler définitivement les rapports de deux êtres entre lesquels l'absolue communauté d'existence crée une infinie variété de droits et de devoirs.
En vérité. Mesdames, la difficulté n'est qu'ap-
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parente. Et si nous réussissons à mettre de Tordre et de la clarté dans la forêt d'éléments parmi lesquels il nous faut trouver notre voie, vous verrez les solutions s^offrir d^elles-mêmes, et les plus belles leçons s'imposer à votre bonne volonté.
Notons d'abord, et en tout état de cause, que ni riiomme, ni Thumanité. ni la société conjugale ne sauraient se dérober à la loi de nature, c'est-à-dire aux fatalités originelles. Il en résulte que la femme dans le mariage se trouvera presque toujours — je ne dis pas : toujours — en présence de plus fort qu'elle. Plus fort musculairement, dans les basses régions sociales où les délicatesses de réducation ne sont jamais descendues : plus fort intellectuellement, là où les esprits se développent dans Pexercice des facultés d'étude ou de combat; plus fort socialement, là où la femme se prévaudrait par exception d'une supériorité musculaire ou intellectuelle; plus fort brutalement, là où par l'empire de la séduction ou par les ressources de la ruse, elle aurait momentanément remporté quelques victoires dont l'homme serait sorti humilié et meurtri.
Au seul point de vue moral, dans l'ordre d'idées qui doit régler comme en dernier ressort toute
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hiérarchie humaine, un dilemme enchaîne la femme et la condamne, de fait, à ne pas l'emporter sur rhomme dès qu''elle se pose en adversaire de rhomme. De deux choses Tune, en effet : ou bien elle sera plus morale que l'homme ou elle le sera moins. Plus morale, elle se trouvera individuellement moins armée contre un adversaire moins scrupuleux et plus violent, et nous reverrons Téternel drame domestique de la femme vertueuse qui dévore ses larmes en silence, et subit la tyrannie d'un indigne mari. Moins morale, elle perdra, dans la mesure où elle Paura abdiquée, le bénéfice de la loi morale — de cette loi essentiellement protectrice de ceux qui ont le droit sans avoir la force — et elle se trouvera par le fait même privée socialement de sa ressource suprême et écrasée à un titre de plus.
Donc, que saint Paul dise ou non : « Femmes soyez soumises à vos maris », cela ne change rien à la condition réelle delà femme puisque de fait, soumise, elle Pest !
Vous me direz : un fait n'est qu'un fait. S'il est
inique^ s"*!! n'est que brutal, on Taccepte avec résignation, mais on l'accepte en protestant contre lui au nom de la justice violée. Or cette protestation nous devions d'autant plus Fattendre de saint Paul qu'il fut mieux que personne dans TEvangile Tapôtre de la justice, de la dignité chrétienne et de la liberté reconquise dans le sang du Calvaire.
Mesdames, je renverse le raisonnement et je dis : ce Dès rinstant que Tapôtre de la justice, de la dignité chrétienne et de la liberté dit aux femmes: ce Soyez soumises à vos maris î « c'est que l'obéissance de l'épouse peut n'être contraire ni à la justice de Dieu, ni à la dignité de la femme égale de l'homme, ni à la liberté d'une âme baptisée. Et j'espère vous en faire accepter la courte démonstration.
La vérité d'abord, c'est que le mariage, dans son essence, n'est pas plus une fête qu'une douleur. Sans doute le mariage offre des joies certaines parce qu'il est dans l'ordre de la nature. Mais précisément parce qu'il est une expression
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de Tordre, il impose des contraintes qui sont la rançon des avantages qu''il apporte.
Les hommes débauchés — surtout quand ils sont jeunes — raillent la contrainte matrimoniale. Ils considèrent le camarade qui se marie comme un papillon étourdi qui s''est laissé prendre. Le voilà dans le filet : plus de liberté, plus d'insouciance ! Adieu les agréables vagabondages ! Ils font avec lui une petite fête aussi licencieuse que possible qui prend le nom d'enterrement. « Mon ami, semblent-ils dire, te voilà avec un trésor, sans doute, mais le trésor est sur tes bras. Garde-le, et sois heureux, surtout si tu n^is point pris, en même temps que le trésor, le dragon chargé de veiller sur lui. Nous te souhaitons toutes les joies possibles, mais nous restons bien convaincus que tu en as fini avec la joie ! « Sur ce, dit Sheridan, on boit au bonheur du marié comme on boirait à la santé d'un poitrinaire.
Voilà du côté masculin Fidée que se font du mariage ceux qui n'envisagent qu'un aspect de la question.
Du côté féminin, quand on commet la même
erreur d^optique, le pessimisme de souriant devient aigu. Vous savez peut-être, Mesdames, comment l'institution matrimoniale est traitée dans les livres, les journaux et les assemblées des femmes insurgées contre Tordre social. Si les féministes révolutionnaires n'ont pas réussi à se faire entendre du grand public, ce n'est pas faute d'avoir déchaîné sur ses oreilles tout un charivari de protestations, de cris de colère, et j'oserai dire de hennissements passionnés. Qu'est-ce que cela prouve ? Cela prouve que celui qui apperte au mariage des illusions, y trouvera une égale mesure de déceptions. Si Ton pose en principe que le mariage est une béatitude, comme il n'est pas une béatitude, le jour viendra où Ton maudira le piège où Ton est tombé. Prenez une chaîne de sûreté pour une guirlande de fleurs, il faudra bien qu'à répreuve vous reconnaissiez votre erreur. Le mariage est une chaîne de sûreté. Il serait donc plus sage, au lieu de maudire après coup la chaîne, de maudire simplement son erreur, et mieux encore de reconnaître d'abord et avant tout la vérité.
La vérité est que tout n'est pas détestable dans le mariage puisqu^on se marie toujours. Tôt ou tard on en vient à reconnaître qu'un foyer solitaire est nécessairement triste et froid, et que les passions désordonnées sont malfaisantes fatalement. Sur cet océan orageux qu'est la vie de la plupart des célibataires, les passagers les plus solides finissent — les uns parce que le mal de mer les prend, les autres parce que leur navire se démolit — à rentrer au port et à jeter Tancre. Cette ancre est sans doute une inflexible attache dont on est captif, mais elle demeure en définitive un gage excellent de sécurité, de repos et même d'honorabilité. Nous pouvons en conclure, Mesdames, que Tétat de mariage, semblable à bien des choses d'ici-bas, est un état qui n'est ni parfaitement heureux ni absolument mauvais. Ily amieux que lui et ilv a pire, lloffre, de Taveu universel des sages, avec des inconvénients certains, des avantages avérés.
Saint Paul, justement persuadé que les candidats au mariage en regarderaient les avantages beaucoup plus que les inconvénients, a surtout
parlé de ces derniers. Il les avertit : « Vous aurez des épreuves ! ' » Je n"ai point, Mesdames, à vous faire présentement Ténumération de ces épreuves. J'ai seulement à vous dire que, parmi elles, Tassujettissement de la femme figure au premier rang.
Mais je dois ajouter aussitôt : parce que la femme se trouve de fait plus ou moins assujettie à son époux, il n'en résulte ni Tinégalité, ni Tinjustice, ni rindignité. Et la raison en est bien simple. Quelle que soit en effet Tabnégation de la bonne épouse qui se résigne à obéir de temps à autre, Tépoux normal ne manqu? pas lui-même de faire des sacrifices équivalents, et cela rétablit l'égalité ; dessacrifices infiniment avantageux pour la femme, et cela constitue la justice; des sacrifices dont réponse s'honore à bon droit, et cela témoigne de sa dignité.
Ce qu'il v a de profondément équitable dans la situation matrimoniale et dans la distribution des épreuves qu'elle entraîne, nous apparaît dès la sentence du Paradis terrestre, laquelle donne à chacun des deux conjoints son fardeau. II résulte
' I Cor., VII, 28.
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en effet de cette sentence que le joug du châtiment primitif pèsera d'un poids égal sur les épaules des deux êtres indissolublement unis. A la femme il est dit : « Tu seras au pouvoir de rhomme et il te dominera! » ATépoux : a Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, et de la terre s'élèvera pour toi une germination de ronces et d'épines ! » Or, il faut bien en convenir, le fonctionnement même de la société conjugale confirme ou démontre singulièrement Pefïicacité de cette sentence. Si en effet nous comparons la société conjugale à un corps bien constitué, il nous faudra reconnaître que chacun de ses membres V accomplit son labeur respectif c'est-à-dire V supporte son épreuve spéciale. L'homme combat, la femme sert. L'homme est l'cjeil qui voit, le pied qui marche, la main qui travaille. La femme est le cœur qui bat et qui préside aux fonctions les plus délicates et les plus vitales de la famille humaine. Or, Mesdames, remarquez-le : ce qui est délicat et vital doit être protégé, et ce qui est protégé se trouve par là même captif. Le cœur est enfermé dans la cage thoracique, et sa conser-
vation est au prix de sa réclusion. Ainsi la femme est prisonnière de l'autorité maritale qui est sa protection et sa défense. Ainsi contenue et limitée dans sa liberté, elle remplit sa fonction providentielle, et le corps dont elle est le cœur vivant, c^est-à-dire la famille, reçoit dVlle cette force, cette santé morale, cette impulsion qui ne représentent ni son moindre besoin, ni sa moindre grandeur, ni sa moindre beauté.
Au surplus, je serais bien étonné que les moralistes du théâtre qui peuvent mettre en présence les acteurs du drame conjugal n'aient pas encore réglé le dialogue où se formulent les sacrifices et les compensations de chacun. Ce dialogue je l'entends.
La femme, dit : Vous êtes le privilégié du mariage. \'ous n'avez rien perdu de vos droits en m'épousant. Moi j'ai abdiqué ma liberté. Depuis que je suis à vous, j'ai perdu la presque totalité de mon existence civile !
Le mari répond : Il est vrai. Le Code vous refuse quelques droits, et les mœurs vous imposent quelques contraintes. Mais en vous prenant
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chez moi, j^ai étendu mes responsabilités et, à cause de vous, me voilà esclave de devoirs bien plus étendus.
La femme explique : Voyez à quel point je suis annihilée : Tout être humain porte un nom. Ce nom résume le souvenir et conserve vivant Thonneur des générations dont il est issu. Le nom c^est l'existence même de cet être dans la connaissance des autres. Il faut bien que le nom remplisse une portion considérable de la vie car ce qu^on ne ferait pas pour son propre bien-être, on le fait pour la gloire de son nom. Par lui, Thomme se survit. Tandis que ses restes se dissolvent dans une tombe, la pierre qui cache cette décomposition garde son nom. Qu'est-ce que Thistoire, sinon la conservation par le nom, de ceux qui n'ont pu être conservés par la vie ? En vous épousant, j'ai perdu même mon nom !
Le mari peut répondre : Il est vrai. Mais dans les conditions ordinaires qui sont faites à notre destinée, que pouviez-vous pour ce nom que vous avez perdu ? Il serait à jamais demeuré pour vous
un pur et simple héritage. Vous Pavez laissé pour moi, je vous ai aussitôt donné le mien. L'honneur de mon nom est désormais en votre pouvoir. Il est tellement vôtre, qu'il vous est loisible de le traîner dans les pires hontes sans que j'y puisse rien. Et si je le grandis encore par la vertu, le savoir ou les bienfaits, il vous fera, à vous aussi, sans aucun labeur de votre part, la plus légitime auréole !
La femme insiste : Je Tadmets si vous voulez. Mais si Tillustration est une chose enviable et belle, croyez-vous qu'il n'y ait pas des joies enivrantes à la conquérir? Or, que puis-je conquérir désormais, moi qui suis exclue de tout champ de bataille ? Confinée à Fombre du foyer, rejetée par mon titre d'épouse à Tarrière-plan de la société, je n'ai plus aucun espace devant moi. Quoique vous en pensiez — et je sais bien ce que vous en pensez — rien n'est doux, rien n'est beau que l'action par laquelle un être lutte, gftindit et triomphe. Or, dans la vie, devant le monde, mon seul rôle est d'être soumise, c'est-à-dire diminuée. Toute l'action est pour vous î
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Le mari proteste : Erreur ! Erreur ! Tous deux nous avons nos batailles, tous deux nous militons dans la vie. Votre sort est peut-être moins brillant, il est plus sûr. Mon rôle est plus en vue, mais les plus terribles coups de Pennemi sont pour moi. Puisque vivre c'est être soldat contre Tadversité, vous êtes si vous voulez soldat comme moi, mais soldat dans la casemate abritée et blindée, tandis que je suis soldat, à découvert, sur la brèche où se ruent les assaillants !
La femme tente un dernier effort : Quoi qu^il en soit, si mon obscurité me protège elle m'impose le plus lourd et le plus monotone labeur. C'est moi qui porte, loin des applaudissements, le poids de la famille. C'est moi qui suis la servante et la victime quotidienne des enfants dont vous n'avez guère que les sourires et Fhonneur. La Bible compare la famille, quand elle est glorieuse et prospère, à la vigne chargée de grappes ou à l'olivier entouré de rejetons. Si la Bible avait été écrite par une main de femme, elle aurait comparée la famille glorieuse et prospère à un buisson
de roses. Et elle aurait ajouté : le buisson fleurit pour la gloire du père, et s'il se hérisse à Tintérieur d"'épines, c'est pour déchirer les mains et le cœur de la mère !
Hé bien, non ! Non ! peut répondre Tépoux. Il est faux que j'aie toutes les joies de la famille. Il est même faux que j'en aie les meilleures et les plus douces. Il est faux que toutes les épines soient pour vous, il est même faux que vous soyez nécessairement le plus déchirée par la vie. Je pouvais vivre seul et vous laisser sans but dans le monde. Je pouvais ne penser qu'à moi et vous laisser à votre isolement et à votre faiblesse. Tous deux nous avons voulu remplir ensemble une des lois les plus sacrées de la nature. Nous nous som* mes unis pour cela. A nous, les joies et les douleurs partagées, à nous les consolations et les épreuves en commun. Le mariage est un duo. Les notes v sont différentes. On peut en faire à son gré un concert de joie ou une marche funèbre. On peut même y chanter juste ou faux, mais jamais on n'y chante tout seul !...
Comme Ta dit Vauvenargues, « il y a de bons mariages, il n^ en a pas de délicieux. » Et si le mariage n'est jamais délicieux, c'est précisément parce que la femme ne peut pas plus s'y affranchir de la soumission que Fhomme d'une responsabilité plus grande. Celui-ci supporte les inconvénients de sa force, celle-là de sa faiblesse. Il se pourra néanmoins que cette faiblesse soit une force, et que dans cette alliance du chêne et du roseau, semblable au roseau qui plie et se relève, la femme remporte presque toujours les avantages définitifs sur le chêne qui, précisément parce qu'il est plus fort, se rompt quelquefois et demeure à terre,... aux pieds du roseau !
La plus néfaste des utopies, l'erreur qui fausse tout jugement et compromet tout avenir, consiste au contraire à ne pas se contenter du bénéfice normal de l'association, mais à vouloir encore usurper le bénéfice de l'autre associé. Le bonheur commun, sous le toit conjugal, naît des sacrifices réciproques et non des exigences respectives, a Prenons le meilleur mariage du monde, dit Bossuet, il n'y paraît rien de malheureux. Mais
pour empêcher que rien n'éclate, combien faut-il que le mari et la femme souffrent Fun de Tautre. ' » Concluons-en, Mesdames, que si « le meilleur mariage du monde j> n'atteint pas le comble de la félicité, il demeure infiniment honorable et ne manque pas de consolations. Parmi ces dernières, il faut compter le témoignage de la conscience.
* A ce point de son discours l'auteur a raconté l'histoire suivante, relatée quelque temps auparavant dans les journaux. La sténographie l'ayant omise, il la rétablit ici pour que ses auditeurs retrouvent tout ce qu'ils ont entendu.
a C'était autrefois la coutume, dans une petite ville des environs de Londres, de couronner chaque année, en une fête publique, le ménage qui offrait le plus parfait tableau de l'amour conjugal. Tandis que la France encourage la vertu. l'Angleterre récompensait le bonheur^ et cela n'était pas moins juste, car il est plus aisé de rester sage que d'être content de son état. Comme tant d'autres traditions vénérables, ce touchant usage avait fini par disparaître. Un vieux garçon, habitant du pays, s'est décidé à le rétablir : enclin, en sa qualité de célibataire, à prôner les douceurs de la vie conjugale, il a légué à ses concitoyens de quoi décerner un prix annuel au plus heureux ménage de la localité. Pour la première fois, ce prix vient d'être mis au concours. Sur les huit cents couples qui constituent la partie respectable de la population, quarante-cinq s'étaient fait inscrire et la municipalité, assistée de
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A porter sa croix, on gagne sa récompense ! Et le chrétien ne se considère sur la terre que pour mériter une récompense !
Saint Paul a donc parlé le langage de la plus pure sagesse lorsqu^il a donné pratiquement aux femmes mariées ce précepte dans une formule définitive : « Femmes, puisqirH le faut, soyez soumises à vos maris, et pour l'amour de Dieu ! »
quelques notables, discuta les titres des divers concurrents. Elle commença par écarter quarante-trois couples qui, de l'avis général; se vantaient avec impudence en affectant une félicité parfaite, alors qu'au su de tout le monde leur joie n'était pas sans mélange. Et ce fut le premier effet de ce prix d'encouragement au mariage, d'ôter leurs illusions à quarantetrois couples qui s'étaient crus heureux. Deux ménages seulement demeuraient sur les rangs. Le jury pesa longuement leurs mérites respectifs ; puis, ayant découvert que le premier n'allait point sans quelques tiraillements, il se prononça enfin en faveur du second. Mais lorsque le maire eut proclamé le nom de ce ménage modèle et convié ces fortunés conjoints à recevoir le prix de leurs vertus, on vit la femme se précipiter la première vers l'estrade officielle et, saisissant la couronne des mains du magistrat surpris : « Enfin, s'écria-t-elle, voici la juste récompense de vingt années de patience et de résignation ! »
Vous avez entendu, Mesdames, la grande parole, celle qui résout tous les problèmes de la conscience et de la vie en même temps qu'elle inspire toutes les magnanimités : « Sovez soumises, pour Vamour de Dieu! » Pour Tamour de Dieu ! Voilà donc le motif suprême et infiniment honorable qui justifie le précepte de Tapôtre et doit animer la résignation de l'épouse. Il ne s^agit point d^être esclaves de la crainte, ni d'accepter purement et simplement l'iniquité d'une législation barbare. Il n\ a plus d'esclaves sous PEvangile, même parmi les femmes. Il n^existe plus qu'un seul lien, qu'un seul joug : Tamour. On a dit qu'il était des circonstances où l'insurrection était le plus sacré des devoirs. Je ne sais jusqu'à quel point il faut accepter cette parole, du moins quant à l'esprit qui l'a dictée. Ce que je sais bien, c'est que notre liberté chrétienne a été payée assez cher pour que notre devoir soit de mourir plutôt que de l'abdiquer. Saint Paul lui-
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même en est garant lorsqu^il s'écrie : « Voyez à quel prix vous avez été rachetés, et ne vous faites point esclaves des hommes ! » * Quand donc, ô femmes, on vous demande d'être soumises ou de vous dévouer, on ne vous demande que de Tamour et rien autre. Quand on vous demande de renoncer pour un temps au bénéfice d'une liberté dont le droit absolu vous est acquis, on ne vous demande que de la vertu, et rien autre encore, (c Frères, s'écrie saint Paul, vous avez été appelés à la liberté. Seulement ne faites pas de cette liberté un prétexte de vivre selon la chair ! Rendez-vous au contraire, par la charité, serviteurs les uns des autres. '■' «
Vous voulez être heureuses au foyer. Gomment serez-vous heureuses si l'on n'est pas heureux autour de vous? Comment sera-t-on heureux autour de vous si vous n'êtes pas l'inépuisable bonté et le sacrifice permanent? Ce qui fait le bonheur d'un ménage ce ne sont ni les satisfactions qu'on demande aux richesses^ ni celles qu'on accorde aux passions. C'est la fusion de
' l Cor., VII, 23. * Galat., v, 13.
deux cœurs apaisés qui s'étant, une fois et pour toujours, donnés Tun à Fautre, ne se marchandent plus une sujétion mutuelle. C'est Funion d'un dévouement et d'une tendresse qui se comprennent et connaissent leur mesure. C'est la confiance de deux affections qui après s'être donné des gages certains, peuvent compter sur un avenir que la mort seule brisera. Servitude soit ! Mais servitude libre parce que volontaire, juste parce que réciproque, sainte parce que chrétienne, douce parce que inspirée par Famour ! Et quel amour ! Un amour meilleur que Famour emporté et passionnel qui n'a pas de lendemain, puisqu'il lie deux âmes qui se livrent Fune à Fautre en pleine possession de soi. Un amour meilleur que la plus douce des amitiés dont les sympathies sont toujours un peu froides, puisqu'il a le plus grand de tous les sacrifices pour base immuable et sacrée. Allez ! quand saint Paul recommandait aux premiers chrétiens de s'aider les uns les autres à porter le fardeau de la vie, on pouvait croire, faute d'expérience, qu'il ajoutait au poids de la misère de chacun, le poids de la misère de
tous. Mais les époux chrétiens qui font de ce précepte la loi de leur foyer, la femme surtout qui fut si lamentablement écrasée hors de la voie évangélique, peuvent dire mieux que personne si ce conseil apporte un surcroit d"'épreuves ou s'il est la règle unique et suprême ici-bas de toute la félicité possible ! Chantez, ô grand Apôtre, Fépithalame du Christ et de TEglise : « Le Christ a aimé TEglise, il s'est livré pour elle afin de la rendre sacrée. Il Ta purifiée par le Verbe de vie afin que sa beauté fut sans tache ni flétrissure ! Que répoux aime donc son épouse comme le Christ a aimé TEglise. Que Tépouse soit soumise à répoux comme TEglise Test au Christ î ' » Célébrez cette union mystique du Rédempteur immolé à la régénération humaine, et de Thumanité prosternée aux pieds de son Rédempteur ! Elevez cet idéal aux yeux de tous les hommes inclinés vers Pégoisme et de toutes les femmes tentées par rindépendance. Les uns et les autres apprendront comment Tamour a pu asservir un Dieu et agenouiller TEglise. Ils verront TEglise soumise * Eph,, V, 24 et seq.
au Christ, non dans la servitude, mais dans la liberté; soumise pour tout recevoir de son sacrifice, soumise parce qu'on ne saurait demeurer maître de soi quand on a donné son cœur !
Vous me direz — et je serai bien obligé de vous donner raison — « Cet idéal est superbe ! Le dévoûment marié à Tabnégation, quoi de plus fécond et de plus doux ! Mais si l'homme refuse son apport, si, lâche autant qu'il est fort, et abject autant qu'il est maître, il fait retomber sur une pauvre femme tout le poids de son égoïsme et de sa brutalité, sans les compensations indiquées par l'apôtre, faudra-t-il accepter le joug inique et l'écrasante tyrannie? « Mon Dieu je n'ai pas le droit, Mesdames, de vous imposer une doctrine que la foi ne vous oblige point à subir. Le mariage n'est pas dans son institution une persécution déguisée, encore moins un martvre. Le droit strict de se séparer d'un indigne mari demeure à l'épouse opprimée. Mais, en face de ce droit, la possibilité d'un héroïsme moral encore plus magnifique rayonne. Dans la plénitude de sa liberté et de son droit, la femme peut accepter volontairement le
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martvre. Elle peut, de victime qu'elle est, devenir une expiation vivante. Elle peut, Tœil fixé sur rhostie qui agonise au Calvaire, dire à cet époux de toutes les âmes endolories : « Je souffrirai comme toi, je souffrirai pour toi, je souffrirai dans le même but que toi ! Livrée pieds et poings liés à mon bourreau, condamnée sans déi^nse possible, exposée dans Pintimité de toute ma vie aux souffrances qui atteignent les fibres les plus secrètes de Pâme, je pourrai m^écrier moi aussi : Il n^est rien en moi que la douleur ait épargné ! Et ce vin amer dont ma coupe est remplie et dont j''accepte de m'abreuve^ chaque jour, je le boirai pour la conversion et le salut du misérable qui me tend la coupe. Ainsi, ô Victime d^amour, je vous ressemblerai ! Ainsi, je m^associerai à vous dans l'offrande du suprême sacrifice ! Et il se trouvera qu*'une alliance nouvelle apportera un nouvel hymen à mon âme, et que, rejetée par la dureté et l'ingratitude d'un époux mortel, j'approcherai de Celui auquel s'unissent toutes les âmes vouées à la douleur dans la résignation ! «
En vérité, je le demande à quiconque possède
le sens chrétien et a compris les sublimités de TEvangile, est-il possible de grandir davantage et d^acquérir aux yeux de Dieu une plus radieuse et surnaturelle beauté? Je comprends maintenant pourquoi la femme dans le mariage, c^est-à-dire la femme considérée comme principe et. objet d'amour honorable, la femme accomplissant la grande loi providentielle dont elle est mandataire devant Thumanité et comptable devant Dieu, occupe à tous égards une place considérable dans la théologie de saint Paul. Cette créature dont l'Auteur de FUnivers a inauguré la gloire en lui assignant un rôle de choix ; en Thonneur de laquelle le premier homme a entonné un hvmne de louange et d'amour qui s'est perpétué jusqu'à travers les malédictions de la déchéance : cette femme que toutes les formes de Fart, peinture, poésie, musique ont célébrée, païennes comme une déesse, chrétiennes et chevaleresques comme une reine, je comprends que saint Paul l'avant regardée, de son regard inspiré d'apôtre, lui ait assigné dans l'idéal de la foi une place encore
plus sublime que le rang qu^elle occupe dans son idéal de nature.
Et si j'ose vous dire ces choses, Mesdames, croyez-le bien, ce n'est point dans Tintention de vous adresser quelques vaines flatteries. S^il ne s'agissait en vérité que d'ajouter un madrigal ou un épithalame à toutes les effusions de sentiment ou d'enthousiasme que la femme a suscitées dans les littératures, ce ne serait pas notre affaire. Mais un autre aspect de la question doit nous déterminer à ne voiler aucune vérité, fût-ce une vérité glorieuse. Je ne sais plus quel penseur a dit : a Les femmes éprouvent d''autant plus le besoin de se rendre respectables, qu'elle se sentent plus respectées. « Si cette pensée est vraie, c'*est donc aux femmes surtout que nous avons le devoir de répéter la belle parole de saint Léon le Grand : « Agnosce, Christiane, dignitatem tuam... Epouse chrétienne, reconnais la grandeur ! »
Reconnais la grandeur de ta mission réelle et de tes vertus possibles. Reconnais la noblesse des joies auxquelles tu aspires quand tu mets la main dans la main de celui qui associe ses destinées
aux tiennes. Reconnais la sublimité des sacrifices qu^ne vie désenchantée et une irrémédiable mésalliance t"'imposent. Dans la félicité comme dans répreuve, par Tamour comme par le devoir, par le devoir comme par le malheur, tu peux voisiner avec Dieu et te rendre digne de Lui !
Comprenez-vous, Mesdames, comment il devient impossible à la femme de déchoir de si haut, sans commettre la plus lamentable des désertions? La sensualité, la légèreté, l'insouciance qui Tentraineraient hors de cette voie, voie sacrée par ses obligations, triomphale par ses mérites, ne vous apparaissent-elles pas désormais comme des choses déshonorantes et criminelles ? Est-il possible de faire faillite à une vocation plus sainte ? Est-il possible qu'une telle faillite n'entraîne pas la ruine d'une société tout entière ? Il a donc raison encore, et mille fois, Tapôtre, lorsque mettant sur le même rang la prévarication conjugale et l'apostasie religieuse, il écrit à Timothée cette parole étonnante : « Si quelque chrétienne oublie la sollicitude qu'elle doit à sa famille et aux siens, elle a renié la foi et mérite des anathèmes plus sévè-
res que Tinfidèle ! » * Ayant pu être par Taccomplissement de ses devoirs le plus grand de tous les bienfaits ici-bas, elle aura été par Tégarement de sa vie le pire des fléaux. Ayant pu être un ange, elle aura été un démon !
• Tim., V, 8.