‹ Conférences de Mme Annie Besant, à Paris, en 1899Chapitre 3 sur 3 · L’IDÉAL THÉOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

L’IDÉAL THÉOSOPHIQUE

Mesdames, Messieurs,

Le Monde moderne ignore à peu près l’immense importance de l’idéal. On peut lire dans la sainte Écriture de l’Inde : « L’homme est créé par la pensée ; ce qu’un homme pense il le devient ; il faut penser à Brahma, c’est-à-dire à Dieu. » La même idée se trouve dans la Bible où on lit : « L’homme est ce qu’il pense. »

Mais c'est sans doute parce que l'on ne saisit pas tout à -fait comment la pensée a le pouvoir de créer l’homme, que l’on ignore cette grande importance de l’idéal ; on ne comprend pas les forces créatrices de la pensée. Oue l’on me permette donc ici d'expliquer comment la pensée construit le mental.

La pensée produit des vibrations dans la ma-

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tière extrêmement fine et sublile dont le corps mental de l'homme est composé. Ce corps mental, invisible aux yeux de la chair, peut être créé, soit par la matière la plus grossière, soit par la matière la plus éthérée du plan mental, .le veux dire par là que l’on peut trouver, sur le plan mental, la même différenciation de la matière, quant à sa finesse ou à sa densité, qu’ici-bas, sur notre plan physique. Nous avons ici de la matière solide, mais nous avons aussi de cette matière que l’on appelle éther; sur le plan mental, on observe également ces différences, c'est-à-dire que l'on y trouve une sorte de matière aussi différente de l’éther du plan mental, que la matière solide est différente de l'éther du plan physique. Et ces diverses sortes de matières s’entre-pénètrent el forment le corps mental aussi bien que les autres constituent le corps physique.

Or, chaque lois que l'on pense, on produit un groupe de vibrations : ces vibrations de la pensée expulsent du corps mental la matière qui ne peut vibrer en accord avec elles, et y attirent la matière qui peut leur répondre ; par conséquent, si la pensée est grossière, elle attire au corps mental de la matière grossière du plan mental ; si la pensée est pure, élevée, sublime, elle expulse la matière grossière du corps mental et y attire de la matière subtile. C’est ainsi que les vibrations de la pensée construisent le corps mental: et lorsqu’on pense, on

travaille à créer la mentalité. Voyons maintenant comment se produisent les vibrations de la pensée?

("es vibrations commencent par des impulsions qui viennent du dehors, parles idées d'autrui qui se communiquent à nous soit par la lecture, soit par la parole; ou encore par la compagnie d’hommes intellectuels. Toutes ces vibrations extérieures frappent la conscience de l’individu et y éveillent des vibrations correspondantes. Ainsi, en lisant l’œuvre de quelque génie, de quelque homme véritablement grand, la conscience du lecteur est frappée par les vibralions de ces pensées et subit par là des modifications qui provoquent de nouvelles vibrations dans la matière du mental. Nous voyons par là qu’au contact de grandes idées la conscience de l liomme se transforme et produit, par le fait même de ces modifications,[des vibrations qu’elle n'aurait pas créées autrement ; vibrations qui. à leur tour, transforment le corps mental.

Voici donc les avantages que l'on trouve à lire de beaux livres et à rechercher la société des hommes dont les idées sont grandes, pures et sublimes. Leur contact nous améliore, nous élève, ainsi que nous en trouvons l'affirmation dans tous les livres sacrés. Nos pensées sont plus hautes lorsque nous nous trouvons avec des âmes véritablement grandes; nous sommes à même de

répondre à des idées que nous n’aurions pas comprises autrement ; et quand nous avons répondu à ces idées, il est en notre pouvoir de les reproduire.

C’est ainsi que l’on peut agrandir un idéal continuellement réfléchi sur la conscience. Si nous pensons à cet idéal, les vibrations qui en proviennent jouent sur la conscience ; nous répondons à ces vibrations ; la conscience s’en trouve modifiée ; le corps mental se construit, et ce pouvoir de l’idéal transforme, et la conscience, et le corps mental par lequel nous pensons. Il faut donc avoir : i° un grand idéal si l’on veut progresser; ensuite il faut penser à cet idéal..., ou plutôt il faut méditer.

La méditation est une pensée bien arrêtée, suivie, pleine de volonté et d’énergie. Ordinairement les pensées flottent au gré des impulsions ; elles vont et viennent, transformant perpétuellement le mental. Il est bien difficile de penser avec fixité, mais vous ne saurez jamais combien il est plus difficile de penser véritablement , à moins que vous n’en fassiez l’expérience par vous-même. D'habitude, nous ne pensons pas, nous ne savons pas penser ;nous ne sommes que des miroirs réfléchissant la pensée d’autrui. Nous reproduisons les pensées du monde où nous vivons, de la nation dont nous faisons partie ; c’est une reproduction perpétuelle... mais la pensée définie, forte, lucide, est

chose rare, et la raison pour laquelle nous ne pouvons la comprendre, la raison qui nous empêche de penser par nous-mêmes, c’est que nous ne sommes'pas maîtres de ces pensées extérieures qui pénètrent continuellement dans notre mental. On pourrait comparer notre corps mental à une maison ouverte à tous ceux qui veulent y entrer ; maison dont, seuls, nous n’avons pas la clef.

Lorsque nous commençons à penser par nousmêmes, nous découvrons que nous sommes vraiment les esclaves de ce corps mental formé des idées d'autrui ; et si nous désirons la tranquillité complète d'esprit, nous sentons que le corps mental vibre toujours avec une telle passion et une telle rapidité qu’il nous est impossible de le dominer et de le rendre parfaitement calme.

La méditation nous enseigne à maîtriser le mental ; il faut méditer tous les jours, chaque matin, avant de faire autre chose; jamais il ne nous faut recommencer la vié, sans avoir médité pendant un quart d'heure, une demi-heure, une heure même si nous le pouvons, et cela afin que cette reprise de nos occupations quotidiennes soit pleine de calme et d’équilibre. Cette habitude de méditer chaque matin donne de l’énergie à l’âme et la rend maîtresse du corps.

Il faut donc avoir, en premier lieu, un noble idéal ; puis il faut pratiquer la méditation, et la pratiquer avec persévérance : voici les trois choses

nécessaires pour se construire un bon corps mental, un instrument pour l’âme et non un tyran.

La théosophie nous donne cèt idéal et je crois qu’on ne saurait en trouver de plus beau : l’homme parfait, l'homme équilibré, l'homme dont le corps, les émotions, l’intelligence et la conscience se sont également et parfaitement développés, et dont l’évolution fait penser à une harmonieuse symphonie.

Voici l’idéal de l’individu ; quelle est maintenant la société idéale ?

C’est une société fraternelle où les frères aînés, c'est-à-dire les âmes les plus âgées, les plus grandes et les meilleures, guident les plus jeunes avec un esprit de sagesse, de générosité et de sacrifice ; ces frères aînés portent les fardeaux les plus lourds... car ce sont toujours les plus forts qui doivent supporter le poids des responsabilités.

Dans cette société tous les hommes s’entr’aiment , tous les hommes sont frères en accomplissant leurs devoirs respectifs : devoir des aînés de guider les plus jeunes, de les soutenir ; devoir des plus jeunes d’écouter les aînés, de leur obéir, de s’instruire par leurs leçons et de progresser. Voici l’idéal dans la société comme dans l’individu.

C'est de ce dernier plutôt dont je veux parler ce soir, car il nous touche de plus près. On ne peut édifier un bâtiment si l’on n'a pas réuni tout ce qui est nécessaire à sa construction : on ne peut

de même organiser une société parfaite si Ton ne possède pas des individus avancés. Il faut donc faire l’individu avant d'organiser la société et je n'ai pas le temps d’expliquer ces deux points.

La première chose à faire est d'étudier la nature de l'homme, car on ne peut former un idéal sans avoir acquis la connaissance de la nature humaine ; il faut savoir afin de pouvoir agir ; quand on veut'agir sans, la connaissance, on commet toujours des erreurs. Il faut donc étudier la nature de l’homme pour savoir comment il peut et doit se développer.

La théosophie nous enseigne : premièrement, que l'homme est une conscience qui se développe ; deuxièmement, que cette conscience est une unité possédant trois aspects, trois faces, lesquelles, en se réfléchissant sur les plans inférieurs, se présentent comme : i° la raison, c’est-à-dire le mental inférieur ou reflet de l’intelligence supérieure ; 2 ° les émotions ou reflet de l'amour; 3° la vie physique, l'existence illusoire du corps, ou reflet de l’existence réelle, de la vie spirituelle. Voilà donc la conscience et ses reflets sur les plans inférieurs.

Parlons un instant du corps physique, le corps aussi peut être idéalisé ; on peut atteindre cet idéal en le construisant d’après les principes et les lois de la nature. La santé est un don naturel, mais on ne peut la posséder dans notre société moderne.

car elle est le complément d’une vie régulière et non celui d’une existence où tous les désirs déréglés du corps sont satisfaits, où l’on ne cherche qu’à créer des désirs afin de les satisfaire ; d’une existence où l’on aspire au luxe et à de continuels et nouveaux besoins, où le corps devient le tyran de l'âme au lieu d’en être l’esclave et l’instrument ; d'une existence où le corps s’impose à la volonté humaine et s’irrite s’il ne jouit pas d'un parfait confort. Le corps qui ne peut agir s’il a faim, s'il a soif, s’il est fatigué, le corps incapable de faire quoi que ce soit parce qu'il souffre,est-ce un corps humain ou un corps animal ? La civilisation moderne en fait un roi..., il ne doit être qu'un instrument.., mais c’est un instrument admirable quand il est bien dirigé.

Pour avoir la santé, il faut donc discipliner ce corps au lieu de se complaire à tous ses désirs sans frein, mais si c’est une chose difficile à accomplir dans notre société contemporaine, ellp est absolument nécessaire à la réalisation de l’idéal humain. On ne peut avoir un corps sain et beau sans la santé ; or la santé est ruinée par les excès.

La modération, voilà la seule garantie de santé. On lit dans la Bhagavd Gita que « l’Union divine « n'est pas pour ceux qui mangent trop ni pour « ceux qui mangent trop peu, pour ceux quidor- « ment ou qui veillent trop longtemps ». Il faut de la modération en toutes choses ; il est néces-

saire d’être équilibré pour avoir la santé, la beauté, la pureté'physiques. Un corps impur ne peut être sain et beau ; il vieillit avant le temps, et l’on ne peut être pur si l’on mange des aliments impurs, si l’on boit des poisons impurs, si l’on a des pensées impures. La pensée agit sur le cerveau, •et le cerveau agit à son tour sur les' nerfs et sur le corps entier ; par conséquent, les pensées ruinent le corps. Or il nous faut la santé, la beauté, la pureté physiques.

Et l'obéissance absolue du corps à la volonté humaine n’est pas chose si difficile que l’on pense, car le corps est automatique, le corps a ses habitudes et cède assez facilement à la volonté si celleci se montre ferme pendant quelque temps. Nous aurons peut-être des difficultés à l’assujettir pendant deux ou trois semaines, ou deux ou trois mois ; puis ces difficultés disparaîtront, tout à fait.

Le luxe est une chose artificielle ; si le corps s’y accoutume et le réclame au temps où on lui permet de satisfaire tous ses désirs, il le réclame de plus en plus instamment. Si on lui refuse ce luxe, alors il y a révolte. Il s’agit donc d’assujettir le corps et de l’habituer à l’obéissance ; il s’y accoutume petit à petit et finit par se trouver beaucoup plus heureux dans la modération qu’il ne l’étaitpar les excès. Lorsque nous sommes arrivés à le maîtriser, les circonstances extérieures ne peu-

vent plus ébranler notre équilibre, et nous sommes plus heureux en réalité, car notre bonheur est intérieur et ne dépend plus de ces circonstances... C’est ainsi que nous trouvons le calme et la sérénité.

Voici donc un idéal à réaliser pour le corps, el il faut mettre en pratique cet idéal, c’est-à-dire y penser le matin en prenant cette résolution : « Je ne veux pas être dominé par mon corps aujourd’hui ; c’est moi le maître et non pas lui : il n'est que mon instrument. » Si l’on se pénètre chaque matin de cette idée, on s’aperçoit bien vite que le corps commence à faire sa soumission et que la pensée en devient maîtresse.

Au tour des émotions, maintenant. Il nous faut d'abord les analyser afin de voir ce qu’elles sont. Nous vivons dans la famille et dans la société aussi bien que dans l’État ; les émotions unissent les uns aux autres ces différents côtés de la nature humaine ; elles recherchent les objets afin de s'y attacher et constituent les liens qui unissent un individu à un autre individu. La société est fondée sur les émotions et sur les liens qui se forment par elles; les devoirs que nous avons à remplir vis-à-vis du prochain proviennent d'elles encore, et ce que nous appelons vertus ou vices n'en sont quedes modes permanents. Chaque vertu est une capacité permanente de répondre à quelque devoir basé sur des

liens. Lorsqu’on étudie les émotions d’après ce point de vue, on commence à les comprendre un peu. Voyons maintenant comment une vertu est le mode permanent d'une émotion :

L’amour est une émotion, et quand nous l’analysons, nous nous apercevons que, de même que toute autre émotion, [il se divise en trois catégories : On peut avoir de l'amour pour ses inférieurs, soit pour les hommes, soit pour les bêtes; quand 1 amour se'manifeste envers les inierieurs.il devient bienveillance, charité compassion. Chaque fois que l’amour se manifeste, il se manifeste sous l’aspect d'une vertu, et toutes les vertus provenant de l’amour, et qui se montrent dans les relations des supérieurs vis-à-vis des inférieurs, sont invariablement des modes et des capacités de cet amour. Entre égaux, l’amour prend la forme de l'amitié, de l'affection, de la tendresse ; et l’amour envers les supérieurs devient dévouement, admiration, vénération. Nous divisons invariablement les individus en trois classes; ils sont ou nos égaux, ou nos inférieurs, ou nos supérieurs. On trouve ainsi dans la nature émotionnelle de l'homme une base scientifique, une base véritable à la morale, et l'on voit que l'éthique tout entière est basée sur les émotions, et qu'il faut absolument comprendre ces dernières pour établir une morale saine, et s’imposant par ellemême.

Or il faut cultiver ces émotions et les cultiver avec intelligence, car c'est par les émotions que nous pouvons nous élever des plans inférieurs jusqu'aux plans supérieurs, puisque ces émotions sont le reflet de Taine. Elles sont aussi les ailes de l’oiseau, mais en les exerçant il faut, avant tout, les purifier de l’égoïsme. N'écoutons pas ceux qui nousconseillent de les détruire ; les occultistes de la main gauche ou magiciens noirs, ainsi qu’on les appelle, tuent en eux la nature émotionnelle pour anéantir la souffrance, agissant ainsi dans un but égoïste. Il faut se munir de beaucoup de courage, il est vrai, pour cultiver les émotions lorsqu’on souffre continuellement ; mais la souffrance est nécessaire à l’âme qui veut se purifier, à Pâme qui désire embrasser dans sa sympathie tout ce qui existe ici-bas.

Le disciple qui veut marcher sur le droit sentier doit donc cultiver les émotions, mais en les purifiant absolument de tout égoïsme. Lorsqu'il aura vaincu l’égoïsme, ses souffrances disparaîtront, car elles proviennent toujours de la personnalité. C’est donc en purifiant les émotions de l'égoïsme, et non en les tuant, comme le disent les magiciens noirs, qu’il faut arriver à vaincre la souffrance.

Nous avons étudié la nature du corps et des émotions : voyons maintenant celle de l'intelligence. Comment nous faut-il traiter l’intelligence ?

Il est nécessaire de la cultiver chaque jour, afin qu’elle se développe de plus eiTplus. Il faut lire chaque jour, ne fût-ce que vingt lignes, d’un ouvrage sérieux, et après lecture faite méditer sur ce que l’on a lu. Il arrive quelquefois, lorsqu on commence à développer son intelligence, qu’on lise trop et que l’on ne pense pas assez. C’est un danger moderne que dé lire toujours sans penser; on s’instruit en lisant, aussi veut-on lire toujours et toujours davantage... Mais on ne devient sage, véritablement sage, qu’en pensant, qu’en réfléchissant aux idées que l’on récolte dans les livres. Si l’on veut réellement développer son intelligence, il faut méditer deux minutes pour une minute de lecture ; autrement dit, il faut que la méditation dure deux fois plus longtemps que la lecture. Et si nous donnions, chaque jour, ne fût-ce que dix minutes, à une lecture suivie et difficile pour méditer ensuite sur ce que nous aurions lu, nous nous apercevrions, après quelques mois de cet exercice, que notre intelligence aurait beaucoup gagné et acquis en pouvoir. Ce n’est donc que par ces exercices pratiques de lecture et de méditation que nous pouvons développer notre intelligence ; en nous y astreignant, il nous est même impossible de ne pas arriver à ce résultat : c’est là une vérité toute scientifique ; c’est la loi...

Il est vrai que, dans le monde où nous vivons^

c'est chose bien difficile que de penser sérieusement ; et nos difficultés proviennent de notre entourage et des objets avec lesquels nous sommes en contact. Par exemple les journaux. En lisant continuellement les journaux, on dissipe sôn intelligence, on la disperse. Il est naturel d'en parcourir un afin de voir ce qui se passe dans le monde, mais en lire quatre ou cinq par jour, ne lire que cela , voilà ce qui nuit beaucoup à l'intelligence. S'il vous arrive d'étudier votre mental, vous pourrez en faire la remarque vous-mêmes. En lisant toujours les journaux, où l'on passe si rapidement d’une chose à l'autre, d'un pays à l'autre, d’un événement à un autre événement, vous trouverez que les pensées deviennent encore plus instables, plus fugitives qu’elles ne le sont habituellement, et que de moins en moins vous arriverez à les concentrer. De plus, en lisant continuellement de ces choses brèves qui ne nécessitent point une attention suivie, on arrive à détruire la force de l'intellect. Afin de développer cet intellect, il importe de suivre un raisonnement, c’est-à-dirc de pouvoir passer d’une chose à une autre sans briser les liens qui rattachent ces choses entre elles. Si, voulant obéir à la tendance moderne, vous ne lisez que de courts paragraphes au lieu de vous attacher sérieusement à une lecture suivie, votre intelligence s'affaiblira de jour en jour, au lieu de s'agrandir. 11 faut donc cher-

cher à corriger cette tendance mentale en évitant les lectures superficielles et courtes et en vous faisant un devoir de lire chaque jour quelques pages d'un ouvrage sérieux et difficile, pour méditer ensuite sur ce que vous avez lu.

Mais il faut faire encore davantage : il ne faut plus vivre sans chercher à comprendre la vie, sans chercher à étudier et à approfondir les lois de la nature, autrement on risque de se préparer une évolution bien lente ; et il faut songer qu'âpres cette évolution humaine nous avons encore l'évolution surhumaine et l'évolution divine à accomplir. Afin de ne pas perdre de temps, il faut donc travailler à cette .évolution humaine, c’est-à-dire au développement de l’intelligence et de la raison ; il faut chercher à comprendre les lois qui président à cette évolution.

Quand notre intelligence est suffisamment développée, lorsque nous comprenons les lois de la nature, lorsque nous pouvons méditer avec fruit et pratiquer la concentration, et que notre corps mental a été convenablement édifié par la pensée, nous commençons à nous préparer pour la seconde évolution ; et cette préparation se fait par la pratique nette et précise des qualités et des vertus nécessaires à cette seconde évolution.

Il est des capacités mentales et morales qu'il faut,absolument développer en nous, avant de

pouvoir nous présenter à la porte de l’Initiation ; et c’est au delà de cette porte que commence l’évolution surhumaine. Mais il nous est possible de nous mettre à ce travail, aussitôt que nous avons connaissance de ces capacités indispensables.

Il faut développer en soi, premièrement, ce qu’on appelle Viveka ( 1 ), c’est-à-dire le discernement ; la distinction entre ce qui est illusoire et ce qui est réel, entre ce qui est transitoire et ce qui est éternel, entre la forme et la vie]; Viveka, c’est discerner dans tout objet, dans tout ce qui nous entoure, ces deux choses différentes : la vie qui est réelle, la foiïrie qui est passagère. Voilà donc le premier pas à faire.

Lorsqu’on a commencé à savoir discerner ce qui est éternel de ce qui est transitoire, on est prêt à faire vers l’Initiation le second pas, ou Vairâgija (indifférence), car le discernement conduit tout naturellement à l'indifférence envers ce qui est passager. Aussi longtemps que la forme s’impose à nous ; aussi longtemps que la forme nous cache la vie et que le transitoire dérobe à nos yeux ce qui est éternel, il ne nous est pas possible d’avoir de l'indifférence pour les objets qui se bri-

fi) La théosophie a remis en lumière, et rapporte au monde ' moderne toutes ces lois de l’antiquité; la plupart d’entre elles sont enseignées dans les ouvrages sanscrits. Viveka et les termes qui suivront sont des mots sanscrits,

sent autour de nous. Nos souffrances aussi dépendent souvent de ce fait que nous nous attachons à la forme et non à la vie. Or, la forme se brise, et si nous en sommes désolés, c’est que nous avons manqué de discernement en nous y attachant au lieu de regarder à la vie, qui seule est éternelle.

Après avoir travaillé à acquérir ces deux grandes capacités du discernement et de l'indifférence, nous trouvons encore des attributs à développer en nous ; c’est-à-dire Schama ou le contrôle des pensées qu’il faut absolument posséder, et Dama ou le contrôle des actions; la conduite devant être parfaitement réglée, obéissant à la volonté.

Observez ceci : il faut premièrement exercer le contrôle de la pensée, ensuite celui de la conduite. Dans le monde on attache seulement de l'importance à la conduite et on omet le contrôle de la pensée, de beaucoup le plus nécessaire, car, si les pensées sont bonnes, la conduite le sera tout naturellement. Mais il se peut que la conduite extérieure soit bonne, alors que les pensées sont mauvaises ; dans ce cas, nous avons affaire à un homme qui circule dans la société, rongé de quelque mal contagieux..., car on empoisonne beaucoup plus dangereusement son prochain avec de mauvaises pensées qu'avec des maladies physiques. Il y a des hommes et des femmes, reçus par tout, considérés de tous et qui sont infiniment dangereux, car ils répandent autour d'eux le poison de leurs

pensées, un poison qui Lue les âmes. 11 est donc urgent de pratiquer le contrôle des pensées avant de s'astreindre au contrôle des actions.

Il faut ensuite apprendre ce qu'on appelle Uparati, c’est-à-dire la tolérante parfaite, une des vertus les plus rares et les plus difficiles à acquérir. Il ne s’agit point seulement de la tolérance religieuse qui ne veut ni emprisonner, ni forcer la main à personne, mais de cette tolérance qui voit tout homme à son point actuel d’évolution et ne lui demande pas les qualités que l’on peut trouver à un degré supérieur. Avec cet esprit de tolérance on peut regarder le criminel avec compassion en lui disant : « Vous êtes mon frère, quoique plus jeune et plus ignorant que moi ; vous apprenez les leçons que j’ai apprises il y a des siècles. Je ne demande de vous ni les qualités d'un saint, ni celles d’un héros, pas même celles d'un homme respectable de la société. Je puis vous venir en aide afin de hâter votre développement moral ; je n’ai ni haine ni répulsion pour vous; je vous accepte tel que vous êtes, parole du Dieu vivant balbutiée par une voix d’enfant... »

Voici la tolérance : la tolérance qui comprend la nécessité pour tel ou tel homme d apprendre une telle leçon à un tel moment, parce qu'en apprenant cette leçon il deviendra meilleur qu’il ne l’est actuellement. Il faut avoir pour guide cette pensée divine, cette tolérance qui ne demande

à l’homme pas plus que Dieu même ne lui demande, c’est-à-dire une lente et graduelle évolution. Vous et moi, nous avons été des criminels dans des vies antérieures ; peut-être maintenant sommes-nous des saints... et le criminel d’aujourd’hui sera un saint dans les siècles à venir. Pourquoi haïrait-on l’enfant qui commence son éducation dans le monde ?... La tolérance est là ; accepter ce qu'une créature humaine veut et peut donner, mais ne rien exiger d’elle. Par exemple,ne demandez pas à la femme frivole toute la sagesse que comporte une grande âme ; comprenez que cette femme, elle aussi, a ses expériences à faire ei qu’elle ne les fera pas plus vite si les êtres plus âgés, plus avancés qu'elle dans l’évolution, lui témoignent du dédain. Ne demandez jamais à une âme ce qu'elle ne peut donner, à son point actuel de développement; soyez toujours indulgents avec les autres autant que sévères envers vous-mêmes. Exigez de votre part tout ce que vous pouvez faire ; aux autres ne demandez que ce qu'ils peuvent donner, ne leur demandez que la bonne volonté ; voilà en occultisme ce que l'on entend par la tolérance.

Ensuite il nous faut apprendre Titiksha ou l’endurance ; c’est-à-dire le pouvoir de tout supporter sans faiblesse..., tout, absolument tout. C’est une patience infinie..., c'est une absence complète de ressentiment envers qui que ce soit. Lorsqu’on

connaît la loi, c’est-à-dire [la justice absolue, au lieu d’éprouver de l’irritation ou du ressentiment contre un être humain, on se dit : « Nul ne peut me nuire, si je n’ai, par mon passé, provoqué une action d'autrui qui puisse me nuire actuellement ; nul ne peut me blesser si je n’ai donné, par ma conduite dans le passé, l’occasion à quelqu’un de me blesser aujourd’hui. Ainsi, lorsque j’ai à souffrir de quelque injure, c’est une dette que je paye et j’en suis content. Cette dette, il me faudrait la payer d’ici quelque temps ; autant le faire tout de suite ; j’en serai quitte. Et si quelqu’un me fait un tort très sérieux, je lui dirai : « Je « vous remercie, mon ami, de ce que vous avez « agi ainsi ; j’avais une grande dette à payer, vous « m’avez donné l’occasion de le faire et j’en suis « heureux. »

Si nous regardions nos ennemis à ce point de vue-là, ils seraient pour nous des bienfaiteurs ; car nos amis, eux, ne font que payer les dettes dont ils étaient nos débiteurs; et ce n’est qu’en payant soi-même, en souffrant par soi-même que l’on peut se libérer.

Il nous faut donc regarder tout homme dans la société, tout homme qui nous fait du mal, comme un simple agent de la loi; par conséquent, en se montrant docile à la loi, on ne peut éprouver de ressentiment contre celui qui n'est que son agent. Notre attitude, dan$ ces conditions, devient infi-

niment calme et paisible vis-à-vis des autres; nous savons qu’ils ne peuvent nous faire du mal ; qu’ils ne nous font même que du bien, soit en nous payant leurs dettes, soit en nous donnant l’occasion de payer les nôtres... \oilà ce qu on appelle l’endurance.

Pour terminer, il faut avoir la confiance et l'équilibre. La confiance en soi ( Shraddha ), et par conséquent en Dieu ; la confiance, non en l’animal que nous habitons, mais dans le Soi divin qui nous anime. Il faut absolument posséder cette confiance en soi, comme dans les grandes âmes qui sont les sauveurs de l’Humanité. Et en dernier lieu Samùdluïna , ou l’équilibre qui ne peut être détruit et qui nous [empêche d’être ébranlés, soit par le malheur, soit par le bonheur.

Sur le sentier de l'épreuve, ainsi que nous l’avons vu, il faut donc travailler à acquérir toutes ces qualités déjà mentionnées. Elles ne sont point encore exigées en perfection du candidat, mais elles doivent être développées dans une certaine mesure, car ce sont elles qui lui servent de passeport pour la première Initiation. Il importe donc à tout aspirant-candidat de commencer ce travail, c’est-à-dire de s’exercer à l’acquisition de ces facultés. Gomme vous le voyez, on exige uniquement de lui des qualités mentales et morales ; on ne lui demande ni la lecture de l’avenir ni la con-

— renaissance de son passé. Les dons psychiques ne sont pas toujours une preuve de l'avancement d'une âme ; bien souvent ils ne sont que le résultat de pratiques corporelles exercées dans une vie précédente, dans le but de développer ces possibilités de l’astral, et les Maîtres n'attachent guère d’importance à ces facultés dont pas une seule n’est nécessaire pour recevoir la première Initiation.

Nous arrivons maintenant à l’Initiation, c'est-àdire au début de l'évolution surhumaine qui a quatre degrés à franchir. On est d'abord le nouveau-né ^i), l'enfant du Maître, et dans ce premier degré il faut accomplir trois choses, et les accomplir parfaitement, car l'imperfection n'est plus permise à l'Initié. Il faut donc perfectionner chaque qualité avant de passer à une autre. En premier lieu, il faut détruire la personnalité, c'està-dire abolir tout vice, toute passion, tout désir : être absolument pur, le corps n'étant plus qu'un instrument ; en second lieu, il faut rejeter la superstition, soit l'idée que, sans la vie, la forme puisse être bonne à quelque chose ; en troisième lieu, il faut avoir une conviction complète au sujet des grands principes de la nature : l'immortalité de l’âme, l’existence de Dieu, la réincarnation ; sur ces questions, il faut posséder une con-

(1) Voir la conférence précédente sur te Christianisme au point de rue théosophique.

viclion absolue, inébranlable avant de pouvoir se présenter à la porte de la seconde Initiation.

Entre la seconde et la troisième Initiation, on travaille au développement des facultés psychi ques qui peuvent se manifester ici-bas, en y ajoutant le calme, la sérénité, l’équilibre parfaits. C’est en scrutant le caractère moral et intellectuel que vous distinguerez le disciple du psychique ordinaire. Dans le disciple qui a évolué les véritables sciences spirituelles,vous trouverez toujours un moral élevé, le calme, la sérénité et une haute intelligence, tandis que dans le psychique ordinaire, celui qui a quelque pratique du monde astral, vous trouverez généralement un système nerveux déréglé, une tendance à l’irritation, à l’hystérie, une sensibilité sans contrôle et parfois même une intelligence peu évoluée. Quand vous verrez les dons psychiques joints à ces défauts, vous saurez qu'ils ne proviennent pas du développement de rame, mais plutôt des pratiques de la HathaJoga, auxquelles cette âme s’est livrée dans une existence précédente.

Entre la troisième et la quatrième Initiation, il faut anéantir toute ombre de désir ; — je ne parle pas des désirs se rapportant à d’autres que soimême, mais de tous ceux qui dérivent de la personnalité... Désormais on ne vit plus que pour servir les autres..., et ici encore est exigée, dans sa perfection, la vertu de tolérance que je mention-

nais tout à l’heure. 11 n'y a rien qui puisse attirer, rien qui puisse répugner, on voit Dieu partout, par conséquent on ne peut avoir de répugnance pour aucune de ses manifestations.

Il en est ainsi de toute autre qualité, ébauchée sur le sentier de l’épreuve ; il faut s’étudier maintenant à la posséder dans sa perfection.

... Et après la quatrième Initiation, avant que l’homme devienne le Maître, il lui reste encore quelques défauts à rejeter entièrement. Il lui faut abolir le désir de vivre dans une forme quelconque comme celui de vivre libéré de toute forme ; la volonté du disciple doit être absolument unie à la Volonté divine; on n’a plus le choix; on veut ce que Dieu veut; on désire aller’là où l’on est nécessaire, là où de par les mondes une mission se trouve à remplir ; on s’en va occuper la place vide qui réclame un dévouement ; on ne peut plus agir autrement qu’identifié avec la Volonté divine.

Il importe aussi d anéantir le dernier vestige d’orgueil ; de détruire l’idée de la séparativité, celle qui porte à se croire différent des autres, plus pur, plus élevé, plus intelligent qu’eux ; il faut comprendre et accepter l’idée que l’on est soi-même une partie des autres et qu’il faut partager avec eux tout ce que l’on possède ; il faut accepter lidée que l'on peut fraterniser avec l'âme ignorante et partager son ignorance tout comme

on lui fait part de sa propre sagesse. On ne sent plus ces différences, car on ne possède rien pour soi-même ; on se dit : « Si j'ai la sagesse, elle appartient aussi à l’ignorant, car nous sommes un ; cette idée meme est supérieure à la fraternité, cardes frères sont encore séparés, tandis que nous sommes un; que je^ suis identifié avec lui.

Finalement il faut être en possession de l’équilibre absolu ; ne.plus avoir la possibilité d’être ébranlé quand même la terre et les cieux devraient être anéantis.

L’ignorance a disparu quand l'homme a atteint ce degré ; il sait tout parce que les yeux de 1 esprit se sont ouverts en lui ; il sait tout et il comprend toute chose...

Lorsqu’il est arrivé à cet idéal de la perfection, au seuil même de la divinité, l’homme devient le Maître..., dès lors tous les liens sont brisés ; la prison du corps est ouverte ; l’homme a la bonté, la sagesse parfaites, le pouvoir sans bornes, l’intelligence la plus haute et la plus étendue, 1 amour infini..., l’homme est divin, il n’est plus astreint aux renaissances ; il est libre de quitter le monde à jamais, libre de s’unir complètement à Dieu,... mais il ne le fait pas toujours...

Il en existe de ces hommes qui possèdent la liberté absolue, qui ont la sagesse et la puissance sans limites ; et qui, ayant atteint la perfection, pourraient entrer dans le bonheur éternel. Mais

ces grandes âmes regardent avec compassion noire monde de souffrance, notre Humanité qui se débat dans les fers et ils se disent : « Je suis libre, mais je veux porter les fers puisque l’Humanité les porte ; je sais tout... eh bien ! je veux partager ce que je sais avec mes frères; j'ai la joie parfaite... je veux la donner aux hommes; j'ai la force... je veux la partager avec la foule ; j’ai la pureté... je veux l'apprendre à ceux qui sont impurs. Je rie veux pas être sauvé, je ne veux pas être libre pour moi-même ; je suis un avec l’Humanité et je ne veux pas d’abandonner à sa misère... »

... Et ils reviennent sur la terre revêtus du corps physique ; libérés ils redescendent en prison afin de délivrer les prisonniers. Ils envoient partout leurs disciples pour instruire l’Humanité et pour lui venir en aide. Ce sont là les grandes âmes que nous appelons les Maîtres..., tels sont Ceux qui ont fondé la Société théosophique.

Tours, lmp. E. Arrault el O.

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