‹ Conférences de Mme Annie Besant, à Paris, en 1899Chapitre 2 sur 3 · AU POINT DE VUE THÉOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

AU POINT DE VUE THÉOSOPHIQUE

Mesdames, Messiéurs,

Le sujet dont je vais vous entretenir ce soir est assez difficile à traiter parce que mes idées, les idées théosophiques, sont nouvelles pour la plupart d’entre vous et les idées nouvelles ne sont pas toujours les bienvenues ; quand elles se présentent pour la première fois, l'intelligence se révolte, elle demande le mot d'ordre avant de laisser entrer les étrangères. Regarder une religion sous un autre aspect que celui auquel on est

(1 Celle conférence a élé donnée ainsi que la suivante, l'Idéal théosophique (25 et 26 mai), chez M. B., 21, avenue Montaigne, Le Christianisme au point de vue théosophique est également, pour ainsi dire, un résumé des principales idées exposées dans une suite de conférences sur le Christianisme ésotérique , ouvrage dont la publication aura lieu dans le courant de l'année.

accoutumé est une difficulté pour le mental. Mais puisque de nos jours la religion se trouve]parfois en face d'antagonistes sérieux, ce sera peut-être vous aider que de vous parler au point de vue théosophique, 1 ‘[c’est-à-dire de la] façon la plus large, car nous reconnaissons la parole de Dieu dans chaque religion et’notre philosophie vient en amie expliquer les points obscurs, lutter contre le matérialisme, et secourir les idées spirituelles, voilà quelle est sa mission dans tous les pays du monde.

Commençons par l'idée que" chaque religion a trois aspects divers et que chacun est nécessaire à cette religion. Premièrement, il y a le mysticisme, et par ce mot je veux dire une connaissance directe des vérités spirituelles fondées sur une perception de l’âme, non pas sur la raison, c’est-à-dire le raisonnement ; ce n'est pas une qualité de l'intelligence qu’on trouve dans le mystique, mais plutôt une capacité de l’âme,]un pouvoir de l’esprit humain. On trouve avec les yeux de l’esprit aussi bien* qu’avec les yeux du corps et on peut voir les réalités aussi bien que les lormes ; le mystique a cette connaissance directe des vérités, il voit là où les autres pensent, il sait là où les autres ont la foi, il se trouve lace à face>vec les êtres spirituels, il les connaît comme l'homme connaît son ami.

Outre le mysticisme, on trouve dans la religion la philosophie et l’exotérisme. Voilà les trois

aspects : mysticisme, philosophie et culte exotérique pour la foule.

Le mysticisme n’est pas pour tous, disons-le franchement ; le mysticisme demande une morale élevée, une intelligence rare; je n’entends pas, par une intelligence rare, une intelligence très cultivée, non, il s'agit plutôt d’une aptitude rare ; les mystiques ne sont pas toujours instruits, hommes ou femmes, mais ils possèdent cette intelligence subtile, affinée qui permet d’atteindre à une perfection morale sans laquelle le mysticisme est dangereux.

On trouve, en étudiant le mysticisme, que tous les mystiques de toutes les religions disent les mêmes choses, ils ne disent pas les mêmes mots, ils ne se servent pas des mêmes noms, — les noms dépendent de la religion exotérique à laquelle les mystiques appartiennent, — mais les choses dont ils parlent sont toujours les mêmes, les vérités qu’ils perçoivent sont toujours les mêmes vérités. Si vous lise/, les livres mystiques des différentes religions, vous y trouverez les mêmes idées : Y Imitation du Christ de saint Thomas, la Bhagauad Gitâ , livre hindou, offrent exactement le même enseignement moral, les mêmes idées spirituelles, on peut les lire côte à côte. Dans Y Imitation du Christ , les paroles sont mises dans la bouche du Christ; dans le Bhagauad Gitâ , c est Shri Krishna, le Christ des Indes, qui parle,

mais ils disent de même tous les deux; quatre mille ans de distance séparent ces deux livres, mais le mysticisme ne change pas ; les mystiques d’un siècle voient comme ceux d'un autre siècle et parlent de la même façon ; celte identité est une des preuves de la vérité du mysticisme ; puisque les vérités qu il voit sont des laits spirituels, il ne peut les voir autrement, car ils sont inchangeables, n étant pas soumis à la versatilité de l’esprit humain; ce sont les faits des mondes invisibles ; le soleil est partout le même, le soleil de la vérité spirituelle également.

Les expériences des mystiques sont les mêmes, soit que les êtres spirituels et intelligents qu ils rencontrent se nomment dévas, souras, anges, peu mporte, on les retrouve toujours sous des noms divers et ils donnent un enseignement identique.

Les mystiques remplissent le rôle des prophètes, (pii seuls peuvent enseigner les connaissances qu'ils possèdent. Le prêtre répète d'autorité les dogmes de l'Église, le prophète voit la Vérité et il l’annonce parce qu'il la sait. 11 est très différent de parler d’après sa propre expérience ou d'apres celle d’autrui. Le prêtre transmet les vérités qui ui ont été enseignées, le prophète a vu ce qu il proclame. Une religion se meurt quand elle cesse de produire des prophètes. Pour professer, il iaul savoir et non se borner à redire ce qu’on a entendu. La grave objection qui s'élève contre le chrislia-

nisme et les autres grandes religions de la terre, c'est que chacun disserte sans avoir vérifié l'exactitude de ce qu'il avance ; on ne trouve ni hommes ni femmes pouvant affirmer en ces termes : « Je sais que Dieu existe, je sais qu’on peut parler aux anges, je sais qu'on peut dominer la nature physique, je sais qu’on peut quitter momentanément son corps et aller dans les mondes invisibles, j'y suis allé et je sais par moi-même ce qui s'y passe. J ai été au-delà de la mort et je suis revenu au plan physique. »

Ce mysticisme, je l'ai dit, n’est pas pour la foule, c est|la science de la religion, et les hommes scientifiques, soit dans la religion, soit dans le monde physique,sont rares, mais on doit les trouver et la tliéosophie dit que le mysticisme est aussi possible aujourd'hui, au xix e siècle, qu'il l'était au temps du Christ ou dans les siècles antérieurs, que l’homme est toujours un esprit et que le mysticisme est la vie de l'esprit, qu'on peut ainsi être mystique aujourd'hui et savoir les choses réelles par sa propre connaissance.

Les religions de 1 antiquité parlaient toujours' de ces possibilités de l’âme et on trouve, dans tous les pays, des écoles mystiques; chez les Hébreux, on cite les écoles des prophètes, c’est-à-dire celles où on pouvait apprendre ce qui était nécessaire pour développer un prophète ; chez les Grecs, on avait 1 école de Pythagore et on disait, de ces

écoles mystiques, que les étudiants n apprenaient pas la vertu, la perfection humaine, mais qu'ils apprenaient comment l'homme devient Dieu ; avant d’admettre le postulant, on exigeait de lui la perfection, base du mysticisme ; en étudiant, on faisait non l’évolution humaine, mais l'évolution surhumaine.

Ces écoles mystiques se trouvaient donc partout. Est-il possible que l Église chrétienne n eût pas les siennes? 11 est facile de prouver que, dans les premiers siècles, l'Église donnait à la masse un enseignement généralisé ou exotérique. Des instructions secrètes ou ésotériques étaient réservées à ceux qui, après s’être soumis à de rigoureuses conditions, étaient jugés dignes de les recevoir.

Permetlez-moi de vous signaler les preuves.

Commençons par le Nouveau Testament. Nous y voyons que le Christ comme tous les hommes divins établissait une distinction entre ce qu'il fallait dire à la foule et ce qu'il fallait révéler aux disciples, il l’a clairement exprimé dans ce passage de l’Évangile de l'apôtre- Mathieu ; il vient de parler au peuple en se servant de similitudes, c'està-dire d’allégories qui cachent quelques vérités spirituelles, et quand il rentre, les disciples, s’approchant, lui disent : « Pourquoi leur parlestu par similitudes ? » et il répond : « C’est

parce qu’il vous est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux et que, pour

eux, il ne leur est point donné de les ■connaître. » Mot assez clair : aux disciples,il était donné de connaître les mystères du royaume des Gieux, et c’est une phrase dont nous 'devons nous souvenir, car j y reviendrai tout à l'heure. Dans l’Évangile de saint Marc, il dit aussi : « Ne parlez pas à la foule sans similitudes ; » mais en particulier il expliquait tout à ses disciples...,en particulier, quand il était seul, avec eux. Ainsi, nous apprenons par l’Évangile môme qu’il y avait des enseignements du Christ qui étaient réservés au petit nombre.

Voilà le premier pas : ces enseignements existaient et pendant leur vie les disciples pouvaient s en servir afin d exécuter des choses qui étonnaient la foule. Tout ce qu’on appelle les miracles dépend de ces enseignements, de ces connaissances plus exactes que le Seigneur donnait aux disciples seuls.

Mais si quelqu’un n’était pas disciple personnel du Christ, lui donnait-on ces enseignements? Le second pas est indiqué dans les écrits de l’apôtre saint Paul ; il parle lui aussi des mystères de Dieu etquandil écrit à l’Église de Corinthe, il dit : « Nous proposons la sagesse de Dieu qui est un mystère, c’est-à-dire cachée ; or, nous proposons une sagesse entre les parfaits, » le sens de ce mot en grec est bien connu ; « les parfaits » étaient toujours les Initiés, c’était un terme dont on se servait toujours pour les désigner, et quand saint Paul

dit : « Nous proposons une sagesse entre les parfaits, » c’est-à-dire nous ne parlons des choses cachées qu'avec les Initiés.

Or, nous trouvons que ce même apôtre, écrivant à son fils Timothée, dit : « Les choses que tu as entendues de moi devant plusieurs témoins, les instructions orales données devant des témoins, toutes ces choses, commets-les à des personnes fidèles qui soient capables de les enseigner aussi à d’autres. » Voici la transmission établie :

Le Maître donne l'enseignement aux disciples, puis saint Paul, sans être le disciple immédiat du Christ, le donne à Timothée, el engage cet évêque à rechercher des hommes fidèles afin de leur commettre ces enseignements précieux pour qu'ils les transmettent à d'autres : voilà la chaîne.

Quittons le Testament pour le moment et demandons à l'Église, aux Pères de l’Église, aux évêques de l'Église, s’ils connaissaient encore ces enseignements privés après la mort des disciples du Christ, après celle de saint Paul et Timothée. Mais oui, les évêques en parlent, les Pères de l’Église en parlent et nous trouvons des textes <pii donnent la preuve de leur existence. Un grand Père de l’Église, canonisé, saint Clément d’Alexandrie, a laissé de nombreux écrits; il y parle de ces mystères ; il les nomme les mystères de Jésus ; ils étaient don * reconnus par l’Église ; saint Clé-

ment d'Alexandrie au sujet des mystères de Jésus ajoute : « On ne doit pas désirer que toutes choses soient montrées à tout le monde et que les bienfaits de la sagesse soient communiqués à ceux qui ne sont pas purifiés dans leurs âmes, même en un rêve. » Voilà une phrase qui a une haute signification : « qui ne sont pas purifiés dans l’âme, même en un rêve », c’est que la première Initiation est donnée ordinairement au corps astral, non pas au corps physique, c’est-à-dire dans un état de trance mystique, lorsque l'âme est revêtue d’un corps plus affiné, plus subi il que le corps grossier que nous perdons; on ne doit pas donner cette sagesse divine à ceux qui n'ont pas été purifiés pendant cette trance, pendant ce rêve. Et il s’explique davantage. Il confirme même que, pour obtenir le baptême, le postulant devait passer par différents degrés d’instruction ; l’Église imposait des études graduées qui se continuaient après la première communion. « Ceux qui sont purs, dit l’évêque, purs, non de péchés grossiers, mais qui sont absolument sans petits péchés, ceux-là peuvent venir aux mystères de Jésus qui sont révélés aux seuls saints et aux purifiés. » Il répète alors les paroles de celui qui procède à l'Initiation, et qu’il doit faire entendre à ces hommes et à ces femmes venant aux Mystères : « Celui qui depuis longtemps n’a commis sciemment aucun mal, celuilà peut écouter les doctrines que Jésus a con-

fiées, en secret aux disciples. » Saint Clément rattache ainsi la doctrine de son temps à celle de Jésus : dans les Mystères, ceux qui sont saints, ceux qui sont purifiés entendent ce que Jésus a appris, en particulier, aux disciples. L’évêque déclare qu’il y avait des lignes de démarcation même entre les Initiés, ils étaient nommés les élus de Dieu, mais il y avait aussi les élus des élus qui étaient supérieurs en perfection.

Tertullien, qui n’est pas Père de l’Église, puisqu’il était dissident, se plaint de ce que les hérésiarques n’observent plus les gradations et qu’ils révèlent tout à tous. Cela démontre assez clairement que l'Église faisait des réserves et ne livrait pas au public la connaissance entière, D'autres Pères de l'Église s’expriment dans le même sens, je n’ai pas le loisir de m’étendre davantage sur ce sujet. Je veux seulement prouver que l’Église avait un enseignement ésotérique, c’est-à-dire des doctrines, des vérités secrètes qu’elle n’expliquait qu’aux purs, aux saints.

Certains passages peu intelligibles des Évangiles deviennent faciles à comprendre quand on sait que l’instruction complète n’était accordée qu’au petit nombre. Dans l’évangile, de saint Mathieu, le Christ dit : « La porte est étroite et le chemin étroit qui mènent à la vie. Peu les trouvent ! » Le christianisme moderne découvre dans ces paroles la menace de la damnation pour la

plupart des hommes. Pensée horrible, que .le Christ, sauveur du monde, n’a pas formulée. J’ai annoncé que je m’occuperais encore de ces expressions : Royaume de Dieu et Vie Éternelle qui désignent, croit-on, le Ciel. Non, quand le Christ dit la Vie Eternelle, il entend la connaissance de Dieu, ce qui est autre chose, et peu de gens parviennent à la connaissance parce que la voie est étroite. Le Christ des Indes a exprimé exactement la même idée : « Parmi tous los hommes qui sont sur la terre, il y en a peu qui cherchent la perfection, très peu encore me connaissent en moimême. » C’est identique.

Vous vous souvenez qu’un jeune homme vint au Christ et lui demanda: « Que ferai-je pour avoir la vie éternelle? » Et Jésus répondit: « Si tu veux entrer dans la vie, garde leè commandements. » Tout homme religieux pouvait répliquer ainsi. Mais le jeune homme insista. « J’ai gardé ces choses dès ma jeunesse, que manque-t-il encore ? »

Alors vient la seconde réponse : *'« ‘Si tu veux être'parfait, va, vends ce'que tu as et le donne aux pauvres, » si tu veux être parfait, c’est-à-dire Initié. Et ce vœu de pauvreté est toujours un des vœux de l’Initiation, il ne faut pas que l’Initié pèse les choses de ce monde ; s'il les tient entre ses mains, il dort les posséder pour les autres, non pour lui-même, cela reste une condition de l’Initiation de nos jours comme dans l’antiquité.

Et Jésus ne fait que la répéter : Si tu veux être parfait, vends ce que tu as et le donne aux pauvres, ce n’est pas nécessaire pour l'autre monde. Les disciples n'ont pas compris celle affirmation d abord : Il n’est pas possible à un homme riche d’entrer dans le royaume de Dieu, c’est-àdire dans les Mystères. Sûrement, les riches peuvent aller au ciel, on n’est pas condamné à l'enfer parce qu’on est riche, mais pour entrer dans le royaume de Dieu on doit se détacher de ses richesses. On comprend alors la signification de ces phrases qui paraissent si dures au plus grand nombre, ce sont des expressions mystiques.

Eh bien ! donc, si ces mystères de Jésus existent dans l’Église, où peut-on les apprendre aujourd'hui? Que les Églises répondent? C'est une question de vie et de mort ; où peut-on découvrir cette instruction privée. Si l’on ne peut la retrouver, la religion sera tuée par le matérialisme, parce que c’est uniquement dans les mystèresdu royaume de Dieu qu’on peut puiser la vraie force spirituelle. Les écoles mystiques de la religion chrétienne ont péri, mais de temps en temps surgissent des mystiques individuels ; dans l'Eglise catholique, dans l'Église grecque, on les trouvé parfois, mais plus rarement dans le protestantisme, parce que le protestantisme est plutôt intellectuel, fait appel à l’intelligence, au jugement de la raison, et le mysticisme ne subit pas le jugement de la raison, il ne

reconnaît que le jugement de l'esprit de Dieu ; les mystiques se trouvent partout, mais ils sont rares.

C’est de ce mysticisme que je veux maintenant parler. Examinons les dogmes de l’Église ; c'est-àdire quelques-unes des doctrines, pour voir si ces doctrines seront éliminées par les idées mystiques, carbeaucoup de personnes instruites, aujourd’hui, ne peuvent croire aux doctrines de l'Eglise, elles voudraient croire, et elles ne le peuvent pas, c'est à elles que le mysticisme se présente en sauveur de la foi et leur dit : Il y a une autre explication de la religion que celle donnée parles Eglises. A côté de l'instruction publique, on réserve de profonds enseignements à ceux dont l'intelligence et la raison sont trop développées pour qu’ils puissent se contenter de ce qui suffit à la foule ignorante.

Il y a une doctrine de l’Église qui rebute l'intelligence, c’est la doctrine de l’unité de Dieu et de sa Trinité ; Dieu, Un et en trois personnes. Pour le mystique, l’existence de Dieu, Unité, est toujours vraie, mais il sait qu’il ne peut pas en fournir de preuves ; il étudie plutôt la trinité par laquelle Dieu se manifeste, où l’on peut connaître Dieu parce que l’esprit de l'homme est de la même nature que l'esprit divin ; la base du mysticisme est cette conception qui existe dans toutes les religions que l'homme est absolument de la même nature que Dieu, qu'il vient de Dieu, que l'esprit humain est formé de l’esprit divin, qu'on peut êlre uni avec

Dieu, en s’unissant d’abord au Fils, puis au Père, et que cette union en Diéu est vraiment l'idéal de

la religion ; cette idée est partout, elle est encore dans le christianisme, mais on l'oublie.

Le Dieu manifesté est donc toujours une Trinité, il Tant en saisir les trois idées profondes et fondamentales : le Père, source de la vie et de la conscience ; le Fils, qui est une dualité et qui représente l'Esprit divin; b Intelligence, qui crée les mondes. On objecte: Que signifie le Dieu personnel? Comment mettre d'accord un Dieu personnel et une existence sans bornes, c’est-à-dire deux propositions inconciliables ?

Le mysticisme répond : il 11 e faut pas confondre deux idées opposées ; l'existence illimitée n’est pas personnelle, elle est infinie ; mais la religion a toujours déclaré que Dieu se manifeste en personne. Le mot latin persona signifie masque, limite ; le mot grec hiposlas a le même sens. Or, qu on se serve du latin ou du grec, on veut dire que la manifestation est cachée par un ou plutôt par trois masques qui sont les aspects du Dieu personnel, le seul que nous puissions comprendre. Créatures limitées par le temps et l'espace, nous lie pouvons pas concevoir ce qui est sans limites et cette existence infinie, impersonnelle, intangible, inaccessible, domine le Dieu personnel qui est toujours triple en trois personnes et non unique. L’existence est une, mais les mani-

festations qu’on en peut connaître sont trois.

Voilà la vraie doctrine ; on ne l'expose pas à la foule incapable d’assimiler de subtiles distinctions. On annonce aux ignorants un Dieu personnel et l'Église elle-même quand elle parle de Dieu l’identifie toujours à la Trinité et non à l’Unité. Ainsi le Dieu personnel implique la multiplicité, il est important de le constater, car beaucoup de gens instruits, intelligents sont éloignés de la foi chrétienne par cette contradiction métaphysique qu’ils ne peuvent concilier avec le principe de l'Unité.

Au point de vue mystique, la première personne de la Trinité est l'existence suprême, la cause de tout. La théosophie emploie le mot Logos pour désigner le Dieu manifesté, Logos ou Dieu en manifestation. Nous trouvons trois Logoï, c’est-à-dire le premier Logos ou le Père (de la religion chrétienne), l’existence, source de tout, père de l’esprit et de l'âme ; le second ou le Fils qui montre la dualité des natures, il est homme et il est Dieu ; enfin le troisième, la sagesse, rinlelligence, l’esprit qui plane dans l'espace pour que le Monde apparaisse. En étudiant cette Trinité selon la théosophie, nous observons l'évolution des mondes afin de discerner les relations de chaque personne de la Trinité avec l’évolution de l’Univers d’abord, p,uis avec l'évolution de l’individu.

Cette évolution de l’Univers, comment se faitelle? Dans cette trinité de personnes, nous avons

la vie dans sa triple manifestation et il nous faut quelque chose cle plus pour révolution, il nous faut la matière ; mais où la trouver dans cette idée de Dieu. La théosophie nous dit: Dans le premier Logos, c’est-à-dire dans le Père,on trouve l’unité, mais dans la seconde personne le fds ou le second Logos, l’unité fait place à la dualité, il y a union de deux choses opposées l’une à l’autre, les deux pôles de l’existence, la vie et la matière ; la vie, qu'on appelle Dieu, la matière qui est l’homme, et ces deux natures de l’homme et de Dieu unies dans la seconde personne de la Trinité, voilà la vie et la matière de l’Univers ; pour révolution, il faut que la seconde personne de la Trinité soit occupée. Mais auprès de la seconde personne de la Trinité, dans toutes les religions, on trouve la femme, c’est-à-dire que la Trinité se complète en quaternaire ; dans la religion chrétienne, à côté du Fils, on a la Mère, la Vierge Marie qui est toujours avec le Fils ; il en est de même dans les autres religions, mais je n’ai pas le temps d'en parler. En résumé, les idées chrétiennes présentent d’un côté la Trinité d'où viendra le Fils et de l'autre une femme suprême, la Vierge, symbole de la matière et toujours en relations avec la seconde personne de la Trinité en laquelle s’unissent deux natures opposées.

Au moyen des sens internes qu’on peut développer dans l'âme, on arrive à observer l’évolution

actuelle de F Univers, de même qu’on examine au microscope l’évolution d’un être. Chaque Logos dans cette tri ni lé fait œuvre distincte, ainsi le troisième, c’est-à-dire la sagesse ou l’esprit divin vivifie la matière ; le second ou le fils organise les formes, le premier ou le Père donne l’âme humaine à l’humanité. La différence des fonctions est bien établie. Je ne parle pas ici d’une théorie, mais de faits vérifiables^ et qui le sont pour le mystique.

Tels sont les procédés de l'évolution. Dans le Credo chrétien sans cesse répété, certaines paroles ont un sens mystique se rapportant à l’évolution de l’Univers. L'Esprit a fécondé la Vierge, et l'homme est né de la Vierge, c’est-à-dire la vierge, la matière vivifiée par l’esprit a produit l’humanité idéale. Voilà comment les mystiques entendent le Credo, symbole d’une vérité profonde.

Donc le premier Logos (le Père) donne la vie à l'âme humaine et puisqu’il renferme en principe la Trinité elle-même, l'image de cette Trinité existe potentiellement dans l'âme dès son origine, et son développement constitue l'évolution de l'âme parallèlement à celle de l’Univers.

Quand l’œuvre de l’Esprit dans l’évolution est accomplie vient alors la seconde évolution humaine, l’évolution du Christ, la seconde personne, évolution caractérisée par l’amour, la paix et la joie, c’est l’Initiation première; avec elle com-

mence la vie du Christ dans lame humaine, c’est-àdire révolution de l'aspect de lame qui est le reflet de la seconde personne de la Trinité ; c’est à cela qu’a fait allusion le Christ quand il a parlé à cet homme, ce pharisien qui se nommait Nicodème ; le Christ lui dit: « Si quelqu’un n’est né de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu;» et encore : « Il faut être né de nouveau, alors on entre, on peut voir le royaume de Dieu. » Et Nicodème ne comprenant pas Jésus répète ces mots : « En vérité, en vérité, je te dis, si quelqu’un n’est né de l'eau et de l’esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. » Et comme le pharisien ne comprend toujours pas, Jésus se montre - surpris. « Tu es' docteur d’Israël et tu ne connais point ces choses, » docteur et ignorant comme plusieurs des docteurs de la religion chrétienne aujourd'hui..., ils ne connaissent pas ces choses.

L’Initiation donne la vraie notion de ces choses, et l’Initié s’appelle toujours le nouveau-né, c’est le titre qu’il porte encore aujourd’hui ; il est nouveauné et, quand il est Initié, alors, seulement, il touche au plan bouddhique, c’est-à-dire au plan du Christ, il ressent pour la première fois l'unité humaine, la vie commune de toute l’humanité ; il se met au centre des choses dans la vie, non dans la forme ; il quitte la forme pour s’identifier avec la vie, et c’est quand on est Initié à la première Initiation qu’on touche pour la première fois cette vie du

Christ. Le Christ a dit : « Il faut être un petit enfan t avant d’entrer dans le royaume de Dieu. » Ce n’est plus une idée intellectuelle, c’est une idée humaine que cette idée du Christ; c’est l’amour parfait, et cet amour donne le pouvoir de sacrifice ; on ne peut pas se sacrifier pour l’homme quand on est séparé de l'homme, c’est seulement quand on partage consciemment cette vie commune de l’humanité) c’est-à-dire quand le Christ est ne dans l'âme humaine qu’on peut commencer la vie, la vraie vie de sacrifice. Saint Paul a dit : « Je veux pour Vous que le Christ soit né en vous ; » il ne parlée pas du Christ comme les chrétiens modernes en parlent toujours, comme d’un Sauveur extérieur, et il dit encore : « Je veux que le Christ ait grandi en vous et atteint sa parfaite mesure. On naît à cette vie du Christ dans l'âme, par la première Initiation, puis on reçoit le baptême, on passe à un autre état et enfin par la quatrième Initiation on devient le Christ crucifié pour l’humanité. » Ces paroles ne doivent pas vous sembler étranges, puisque saint Paul a dit : « Nous sommes crucifiés avec le Christ, non par le sacrifice du dehors, mais par le sacrifice de l’âme ; et si l'on n’est pas crucifié avec le Christ, on ne peut pas vivre avec lui en triomphe au ciel. » Ces vérités, cette vie mystique du Christ dans l'âme humaine sont ignorées aujourd’hui.

Ce n’est point un blasphème de dire à un chrétien : « Vous devez être parfait, puisque nous

sommes créés à l’image de Dieu et que nous partageons la nature.de Dieu, mais, pour que le Christ se développe en nous, il faut passer par la porte de l’Initiation. » Voilà comment le mystique comprend ces doctrines.

Et les sacrements de l'Église ? Les sacrements sont-ils des superstitions ou des réalités ? Le mystique peut répondre à celte question avec conscience des faits.

On dit qu'un sacrement est un acte qu’on accomplit et qui relie le visible à l’invisible, un sacrement est donc une réalité, et c'est par le moyen des sacrements qu’on se rattache aux autres mondes, parce qu’en loute chose il y a la vie et la forme et l’on peut passer de la forme à la vie et l’on peut créer une succession de formes,de matières de plus en plus subtiles afin d’atteindre la vie qui plane sur les mondes invisibles ; voilà ce qu’est un sacrement. Mais il faut deux choses pour un sacrement: la parole du pouvoir et le signe du pouvoir. Qu’est-ce que la parole ? des vibrations ; or, les vibrations fabriquent les formes: si vous avez 1 appareil nécessaire, vous pouvez, en faisant résonner les notes de musique, fabriquer des formes géométriques.

I outes les vibrations créent des formes dans l’invisible, soit dans le monde de l’éther, soit dans ceux de la matière astrale, ou de la matière mentale. Or, les paroles sont des sons qui deviennent

des formes et on parle aux élémentals du plan astral et du plan mental par les sons et par les couleurs ; il n’y a pas de sons sans couleurs, il n'y a pas de couleurs sans sons, et les vibrations de l’éthér de la matière impondérable produisent les formes, les sons, les couleurs ; or le langage des élémentals est formé de sons et de couleurs,et quand on prononce des paroles, des phrases combinées par un occultiste, un vrai mystique en connaissance de cause, on fait jaillir dans les mondes invisibles des formes, des sons, des couleurs qui sont des commandements pour les élémentals, et ils obéissent à ces commandements. Voilà ce que signifie la parole de pouvoir, qu’on doit trouver dans un sacrement ; c'est ce qu’on appelle la consécration, et si cette consécration est réelle, il faut absolument posséder quelques formes de paroles composées par un occultiste ; on ne peut jamais changer les formules,parce qu’en altérant les sons on détruit les pouvoirs, c’est pour cela que ces formules sont si nécessaires au sacrement. Si Y on veut obtenir de l’eau bénite, il faut avoir une formule ; on dit à propos de l’eau bénite : « C’est une superstition ; » en êtesvous bien sûrs ? Je vois des médecins, aujourd'hui, qui magnétisent l’eau et, avec cette eau magnétisée, on guérit des maladies. Les hommes de science font cela de temps en temps; on peut prendre un morceau de linge, le magnétiser et

guérir un malade. Si un médecin peut magnétiser l’eau et guérir avec cette eau une maladie quelconque, est-il impossible qu’un saint puisse magnétiser de l’eau et que cette eau magnétisée ou bénite ne soit utile aux hommes ? Quand la science démontre un cas de ce genre, tout le monde l’accepte, mais quand c’est la religion, les beaux esprits crient à u la superstition. Pourquoi ? 11 s’agit exactement de la même chose mais sur des plans différents puisque l’homme de science se sert du magnétisme du corps et le mystique de celui de l’esprit.

Il faut toujours aussi, ai-je dit, joindre le signe à la parole; dans ce cas-ci, c'est l'eau, dans l’Eucharistie, c’est le pain et le vin, mais il y a aussi la parole de pouvoir et la signification de l’Eucharistie, c’est qu’on peut changer une nature inférieure en nature supérieure, qu’on peut transmuter ce qui est humain en ce qui est divin, transmutation qui se fait tous les jours et c’est là le symbole eucharistique.Le mariage est un sacrement, pourquoi ? Parce qu’il symbolise une réalité spirituelle, car le vrai mariage est toujours l’union de deux âmes en Dieu afin qu’elles soient unies à Dieu ; voilà pourquoi on appelle le mariage un sacrement et vraiment un des plus sacrés.

Vous pouvez très bien comprendre qu’en étudiant d’après cette ‘ méthode les doctrines chrétiennes, on y trouve beaucoup plus qu’on ne

pensait. Ce mysticisme est vraiment chrétien,vous l'avez dans l’Église, mais il est oublié ; vous êtes faible parce que vous l’ignorez, faible vis-à-vis des hommes instruits et intelligents, vous avez bien un certain pouvoir sur la foule, mais les hommes les plus instruits vous échappent chaque année et ces hommes sont vraiment ceux que vous devez guider vers la vérité.

Vous avez tout dans cette religion, mais vous l’avez perdu, nous vous disons : Voilà ce qui vous appartient.

De même qu’un honnête homme retrouvant les joyaux disparus d’une ancienne famille les rend aux héritiers,la théosophie n olïre rien de nouveau à la religion chrétienne, elle lui rapporte seulement les croyances les plus anciennes, les vérités les plus antiques.

Telle est la religion chrétienne au point de vue théosophique, et je crois pouvoir affirmer que c est en amis et non en ennemis que nous venons à elle*

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