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Conférences de Notre-Dame de Paris

Toute doctrine peut être considérée dans le corps enseignant qui la possède et la propage ; dans les sources qui la contiennent, dans les effets qu'elle produit, dans son fondateur, et enfin dans son essence même. C'est pourquoi, Messieurs, appelé à vous exposer dans cette chaire la doctrine catholique, j'ai d'abord traité de l'Église, de ses caractères, de sa constitution , de son autorité , de ses rapports avec l'ordre temporel ; puis des sources, telles que la

(1) Mer Affre, archevêque de Pans.

Tradition, l'Écriture, la Raison, la Foi, où l'Église puise sa doctrine; et enfin, l'année dernière, j'ai abordé les effets que cette doctrine produit sur l'esprit. Et vous avez vu qu'elle y produit la certitude rationnelle, c'est-à-dire une conviction réfléchie, souveraine, immuable, et en outre une certitude supra-rationnelle, c'est-à-dire' une conviction illettrée, translumineuse, et qui exclut le doute; puis une connaissance qui , par son étendue, sa profondeur, sa clarté, surpasse la connaissance humaine. Enfin, j'ai établi qu'entre la raison humaine et la raison catholique il existe des rapports d'harmonie, d'intelligibilité , d'analogie , de confirmation réciproque , et cependant de suprématie en faveur de la raison cathohque.

Aujourd'hui, Messieurs, nous irons plus loin sur cette route que nous avons ouverte devant vous ; car les conclusions de l'esprit ne sont pas les conclusions dernières de l'homme. Quand l'homme a vu quelque chose , quand , par cette lumière qui brille en lui , il a découvert, si loin que ce soit, un objet, on voit apparaître une autre face de son être, une autre puissance, qui est la sensibilité. Il est porté vers cet objet par un sentiment quelconque, jusqu'à ce qu'une troisième faculté, qui est le siège de la force, s'empare de ce sentiment, commande, dirige, produise des actes intérieurs et extérieurs , et mette en branle toute la vie.

C'est pourquoi. Messieurs, il s'agit de savoir, après que la doctrine catholique a produit dans lintelligence une certitude, une connaissance, une rai-

son , il s'agit de savoir ce qu'elle produit dans le sentiment et dans la volonté , ou , si vous l'aimez mieux, quels sont ses effets sur l'âme. Tel sera l'objet de nos Conférences de cette année. Je les commencerai sans aucun préambule, après vous avoir avertis cependant que la parole de l'homme n'est rien par elle seule, et que toute l'éloquence est un vain son , si l'esprit de Dieu ne la féconde. Je prie donc ceux d'entre vous qui sont chrétiens d'élever leurs cœurs vers Dieu , afin que sa bénédiction descende d'en haut sur nous, et je prie ceux qui n'ont pas le bonheur d'être chrétiens de compatir du moins à l'état de leur âme, et de coopérer par un mouvement de bonne volonté aux efforts de cette parole qu'ils vont entendre , et aux désirs fraternels de tous ces cœurs amis qui vont assister la parole pour qu'elle les pénètre et les ravisse jusqu'à la vérité.

Le premier et le plus naturel objet de la connaissance de l'homme, c'est lui-même. C'est sur lui que tombe son premier regard , et sur lui qu'il revient toujours. Il peut se détacher de toute autre pensée , même de celle de Dieu , même de celle de l'univers ; mais encore qu'il voulût fermer les yeux de son esprit par un acte de sa toute-puissance souveraine, il ne pourrait pas se séparer de soi. Et c'est pourquoi, Messieurs, le sentiment que l'homme a de lui-même, le sentiment qui naît dans l'homme à propos de la vue qu'il a de lui , est assurément de la plus haute importance. Car tout autre sentiment, si dominateur qu'il soit , il le maîtrisera , parce qu'il pourra se séparer des objets qui le produisent; mais le sentiment

qu'il a de lui-même, le sentiment correspondant au regard qu'il plonge incessamment sur lui , il ne s'en débarrassera pas un seul jour, un seul instant. Et comme le sentiment touche à la volonté, et que la volonté est le ressort de l'action , vous concevez que cette question du sentiment que nous avons de nous est une question capitale.

J'ouvre donc en tremblant le cœur de l'homme, et je n'ai pas besoin d'aller bien loin ; hélas ! je n'ai qu'à ouvrir le mien pour découvrir ce qui se passe dans celui de mes semblables. J'ouvre le cœur de l'homme, et je connais qu'il s'aime. Il s'aime, et je ne l'en blâme pas : pourquoi se haïrait-il? Mais il ne fait pas que s'aimer, il s'aime plus que tout, il s'aime par-dessus tout, il s'aime d'une manière exclusive, il s'aime jusqu'à l'orgueil, jusqu'à vouloir être le premier, et seul le premier. Descendons en nous-mêmes : que nous soyons nés sur un trône ou dans l'échoppe d'un ouvrier, au fond, depuis le moment où la vie morale s'est éveillée en nous, nous n'avons cessé d'aspirer à l'exaltation de la primauté. César, dit-on, passant dans je ne sais quel village des Alpes , et s'apercevant sur ce petit forum d'une agitation pour le choix d'un chef, s'arrêta un moment devant ce spectacle. Ses capitaines, qui étaient autour de lui, s'étonnaient : Est-ce qu'il y a aussi en ce lieu des disputes sur la prééminence ? et César, en grand homme qu'il était, leur dit : « J'aimerais mieux être « le premier dans cette bicoque que le second dans « Rome. » C'est là le vrai cri de la nature. Quelque part que nous soyons , nous voulons être les pre-

miers. Artistes prédestinés à reproduire les choses par le pinceau ou le burin , orateurs sachant créer des pensées dans l'esprit de la multitude, général commandant des bataillons et leur promettant la fuite de l'ennemi, ministres conduisant des empires, rois agités sous la pourpre, nous n'aspirons tous qu'à la primauté, et à la primauté solitaire. Nous ne sommes contents que quand , mesurant d'un regard tout ce qui nous entoure, nous trouvons le vide, et au delà de ce vide , le plus loin possible , un monde à genoux pour nous adorer.

Un jeune homme a reçu de la nature une physionomie heureuse : il a des cheveux blonds, des yeux bleus , un front noble , un sourire aimable ; créature légère , vous croyez qu'il n'aspire qu'à la destinée d'une fleur. Vous vous trompez, il rêve, lui aussi , la primauté et la domination ; avec ces faibles attaches qui lient les cœurs , il cherche à se faire un objet éphémère d'admiration sur ces lèvres du monde où se racontent tous les prestiges et toutes les gloires qui se flétrissent dans l'instant où elles naissent.

Bref, Messieurs, nous aspirons à la primauté, même par la puissance du rien. Je n'insisterai pas davantage sur cette vérité ; car c'est un lieu commun, et, par la grâce de Dieu, j'ai horreur du Ueu commun.

Mais voici ce qui arrive. Quand l'homme, ainsi enivré de lui-même, regarde autour de lui, trouvet-il un spectacle correspondant aux illusions de son orgueil? Non, il trouve tout le contraire ; il trouve

des rangs formés où il n'a point sa place : hiérarchie de la naissance, souvenirs d'une vieille gloire qui a traversé les siècles, et qui, sur le front de l'homme sans mérite , resplendit encore par la puissance de l'histoire ; hiérarchie du talent que la nature a distribué dans ses caprices , et qui , malgré toutes nos protestations , se pose plus haut que nous , et fait à notre amour-propre de magnifiques insultes ; hiérarchie de la fortune venue de la vertu , du vice ou de l'habileté ; hiérarchie de toute forme et de tout nom, reposant sur des lois, des traditions, sur des nécessités , sur des abîmes toujours près de s'entr'ouvrir quand on attaque ce que le temps a bâti. Et envoyant cela , l'homme tombé du néant au milieu de tous ces trônes qui le bravent, l'homme s'indigne ; il réagit de toute la force de cette puissance de commandement qui est en lui et qui peut s'attaquer jusqu'à la nature ; comme Ajax prêt à mourir menaçait du tronçon de l'épée la majesté des dieux, son orgueil irrité porte à tout le déQ; la haine de la supériorité qu'il subit s'unit dans son cœur à la haine de l'égalité qu'il repousse. N'est-ce pas Mahomet qui a dit quelque part :

Des égaux ! dès longtemps Mahomet n'en a plus ?

Et ne savez-vous pas que le César moderne , recevant en Egypte une lettre d'un membre de l'Institut qui commençait par ces mots : « Mon cher collègue,» et froissant le papier dans la main qui avait l'habitude de contre-signer la victoire , répétait avec dé-

dain : « Mon cher collègue , quel style ! » Nous avons beau , Messieurs , décréter l'égalité dans les chartes , l'orgueil n'en ratifie la proclamation que pour abaisser ceux qui sont plus haut que nous , mais non pour élever ceux qui sont plus bas. La haine de la supériorité ne fait qu'appeler à soi la haine de l'égalité et le mépris de l'infériorité. Ce sont là les trois enfants légitimes de l'orgueil. Si du moins, dans ce cœur fasciné par le besoin de la primauté , régnait une véritable élévation ! Mais l'orgueil s'allie trop bien avec la bassesse; une bassesse sourde vit dans l'orgueil , et se fait des gémonies que les plus cruels tyrans n'auraient pas inventées. Cette conscience , si délicate à l'endroit du trône où elle se place , cette conscience se vend et s'achète ; elle s'humilie pour grandir; elle mendie à genoux la pourpre qui couvrira sa nudité ; elle accepte le mépris pour obtenir le droit de le rendre.

Voilà, Messieurs, l'homme tel qu'il est, le sentiment qu'il a de lui-même , et les conséquences normales de ce sentiment. Or je dis qu'évidemment et sans grand effort de logique , c'est là un sentiment faux, inhumain, infortuné. C'est un sentiment faux : car il est impossible qiie tout le monde soit le premier, et par conséquent le vœu de la nature ou delà Providence, quelque nom que vous lui donniez, n'a pu être de nous appeler à la primauté. Si la primauté était notre but et notre vocation , un seul être existerait, et encore ne serait- il pas le premier, parce que, pour qu'il y ait un premier, il faut qu'il y ait des derniers. C'est un sentiment inhumain : car il

conclut à ravilissemenl de tout ce qui n'arrive pas à être le premier, au mépris de tout ce qui n'est pas assez heureux ou assez fort pour se faire une situation élevée. Enfin c'est un sentiment infortuné : car il est en contradiction avec toutes les réalités de la vie. L'orgueil demande infiniment, et la vie ne donne que peu, d'autant plus cruelle qu'elle favorise quelques-uns, et qu'elle montre de loin à l'ambition haletante ses rares parvenus. L'orgueil dit à un artisan qu'il est souverain, et le malheureux s'en va, l'esprit plein de cette souveraineté, tendre dans la rue la main à un travail qui ne lui vient pas toujours, et qu'il déshonore d'avance par ses vices. Gomment voulez-vous que le bonheur habite dans une contradiction si poignante entre ce que nous sentons et ce qui est réellement ?

La doctrine catholique, Messieurs, s'est proposé de changer de fond en comble le sentiment que nous avons naturellement de nous-même. Elle s'est attaquée à ce sentiment qui semblait indestructible, et n'être pas différent de notre essence ; elle a espéré nous en former un autre tout contraire ; et j'admire cette espérance et cette singulière sécurité. J'admire une doctrine qui ne craint pas de renverser l'homme par sa base, qui non-seulement veut extirper en lui un sentiment radical, mais qui crée un sentiment opposé à l'ancien , et se promet d'en faire l'inauguration au plus profond de son cœur. L'homme vivait d'orgueil, il vivra d'humilité. Et qu'est-ce que l'humilité? L'humilité est une acceptation volontaire de la place qui nous a été marquée dans la hiérarchie

des êtres , une possession de soi-même avec une modération égale à ce que l'on vaut, et qui nous porte à descendre vers ce qui ne nous vaut pas. L'orgueil tendait à monter : l'humilité cherche à descendre. L'orgueil impliquait la haine de la supériorité, la haine de l'égalité, le mépris de l'infériorité : l'humihté renferme en soi l'amour et le respect de la supériorité dans ceux que la Providence a faits nos supérieurs , l'amour et le respect de l'égalité dans ceux que la Providence a faits nos égaux , l'amour et le respect de l'infériorité non-seulement dans ceux que la Providence a faits nos inférieurs , mais encore pour nous-même et d'une manière absolue. L'orgueil aspirait à être le premier, l'humilité aspire au dernier rang. L'orgueil voulait être roi , l'humilité veut être serviteur. Sentiment incroyable, qui n'avait pas même de nom dans la langue des hommes, et qui s'est fait un nom, une histoire et une gloire !

Je dis une gloire, car ne croyez pas que l'humilité eût pour but de vous abaisser ; elle avait pour but devons relever; aucune autre doctrine, Messieurs, n'a prétendu exalter l'âme humaine autant que la doctrine catholique ; aucune autre ne lui a proposé une ambition plus grande et plus extraordinaire. Elle ne lui parle que de ses origines et de ses fins divines ; elle substitue pour elle l'éternité à l'immortalité ; elle lui donne Dieu pour frère et le ciel pour patrie; elle lui inspire d'elle-même un si profond respect , que les moindres obscurcissements de la droiture et de la conscience lui causent de l'horreur, et qu'elle essaierait en vain de vivre tranquille quand

la plus légère souillure a compromis la splendeur de sa dignité personnelle. Ainsi la plus haute exaltation de l'âme doit s'allier et s'allie , dans la doctrine catholique, à la plus profonde humilité. Gomment cela? Gomment une ambition sans mesure est-elle compatible avec une aspiration toute contraire?

Je pourrais, Messieurs, ne pas aborder cette explication, puisque je traite seulement des phénomènes de la doctrine; cependant il n'est pas inutile de temps en temps que nous touchions au secret intérieur des choses. Levons donc la contradiction apparente qui nous préoccupe, et pénétrons jusqu'à l'essence de l'humilité. Sachez-le, Messieurs, la véritable élévation n'est pas dans l'élévation de nature, dans la hiérarchie matérielle ou extérieure des êtres. La véritable élévation, l'élévation essentielle et éternelle, c'est l'élévation de mérite, l'élévation de la*vertu. La naissance, la fortune, le génie ne sont rien devant Dieu. Car qu'est-ce que la naissance devant Dieu , qui n'est pas né? Qu'est-ce que la fortune devant Dieu, qui a fait le monde? Qu'est-ce que le génie devant Dieu, qui est l'esprit infini, et de qui nous vient cette petite flamme extraordinaire que nous appelons de ce beau nom? Évidemment ce n'est là rien. Ce qui est quelque chose devant Dieu , ce qui nous approche de lui , c'est l'élévation personnelle due à l'effort d'une vertu qui , en quelque rang de nature que nous ayons été placés, reproduit dans l'âme une image sérieuse de la Divinité. Or, plus la vertu s élève d'un lieu bas, plus son mérite est grand. Imiter Dieu, quand on touche aux premiers degrés de son trône ,

quand on le voit presque face à face, c'est un mérite facile; mais qu'une créature placée dans un rang inférieur, qu'un simple homme sans naissance, sans fortune, sans génie, courbé sous les outils d'une boutique, et appliqué à la plus vile instrumentation, que cet homme, par un mouvement de son cœur, s'élève jusqu'à Dieu, qu'il tire de son âme des flots d'un amour sans tache, qu'il offre à Dieu, quoique si loin de lui, une image de lui-même, assurément son abaissement dans la hiérarchie de nature aug- * raentera son élévation dans la hiérarchie de mérite. L'humilité n'exclut donc pas l'exaltation; elle la sert, et, bien mieux encore, elle la produit. Car, qu'est-ce que la vertu qui constitue la hiérarchie de mérite? La vertu, évidemment, n'est pas autre chose que le dévouement de soi aux autres : or, peut on se dévouer sans abnégation de soi-même? Peut-on se sacrifier sans que le premier sacrifice soit celui de l'orgueil? Car, qu'est-ce que l'orgueil, sinon soi, toujours soi, soi plus que tout autre, soi plus que l'univers, soi plus que l'humanité, soit plus que Dieu? Qu'est-ce que l'orgueil, sinon l'égoïsme même? Et comme l'égoïsme et la vertu sont deux mots qui s'excluent, il s'ensuit que l'orgueil et la vertu s'excluent aussi, pour laisser voir clairement que la vertu et l'humilité n'ont qu'une même définition , et qu'ainsi s'abaisser, c'est s'élever. L'orgueil n'est que la forme de l'égoïsme, la passion du néant qui se ramasse en soi et qui veut opprimer tout le reste ; l'humilité est la forme de l'amour, la passion de l'être vraiment grand, qui veut se faire petit pour se mieux donner.

Aussi Dieu est-il le plus humble des êtres ; lui qui est sans égal, a des égaux dans la triplicité de la personnalité divine ; lui qui est la hauteur sans mesure, s'est abaissé vers le néant , pour créer l'être ; vers l'homme, pour prendre sa nature. C'est de lui, bien plus que de cet empereur romain , que le poëte aurait dû dire :

Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre.

Tel est , Messieurs , le sentiment que la doctrine catholique a prétendu imposer à l'homme à l'égard de lui-même. Y a-t-elle réussi? Je vous en fais les juges. A-t-elle réellement créé l'humilité dans l'homme? A-t-elle porté l'homme à descendre volontairement ? Vous le savez tous ; l'histoire du catholicisme vous est connue ; vous savez quel sentiment animait les saints, quel sentiment l'Église vous inspire à vous-mêmes. C'est la doctrine catholique qui a inauguré dans le monde l'amour sincère de la supériorité; c'est elle qui a produit le sentiment de l'égalité et de la fraternité , selon cette expression de l'Apôtre : Diligite caritatem fraternitatis , — Aimez Va^nour de la fraternité. Enfin, c'est elle qui nous a donné le goût de nous faire petits , de descendre du rang , de la naissance , de la fortune, de l'éclat du génie; exemples célèbres que les rois eux-mêmes ont donnés et que donnent encore obscurément tous les jours des âmes sans nombre , imitatrices de l'humilité du Calvaire au milieu de cet effroyable orgueil qui règne en-

core dans l'humanité, quoique non plus sur l'humanité.

Maintenant , Messieurs , qu'en conclure ? c'est ce qu'il nous faut voir.

L'humilité est une vertu. J'ai besoin de le montrer pour les conséquences ultérieures auxquelles je veux aboutir. L'humilité, dis-je, est une vertu; car la vertu est une force de l'âme qui résiste au mal et qui accomplit le bien, et l'humilité porte avec elle tous ces caractères. Elle est une force , puisqu'elle surmonte le penchant de notre nature à l'égoïsme de la primauté ; elle résiste au mal et accomplit le bien , car le mal est une relation fausse, et le bien une relation vraie des sentiments et des actes avec les êtres. Toutes les fois que nous sommes avec les êtres dans une relation exacte, juste, harmonieuse, non pas par l'esprit , ce serait le phénomène de la connaissance, mais par le cœur et les actes, nous sommes dans le bien. Or, l'orgueil étant un sentiment faux, inhumain, malheureux, un sentiment qui dénature toutes nos relations avec la hiérarchie des êtres, il s'ensuit manifestement que l'humilité, qui nous replacée l'égard des êtres dans un rapport vrai, humain et heureux, est une vertu. L'orgueil trouble tous les êtres , à commencer par lui-même ; l'humilité apaise tous les êtres, à commencer par ellemême : elle est la vertu-principe, comme l'orgueil est le vice-principe.

Cela posé, je dis que la vérité seule peut produire la vertu , et que l'erreur en est absolument incapable. En effet , l'erreur met notre esprit dans une

relation fausse avec les êtres; elle nous les présente tels qu'ils ne sont pas, et sollicite par conséquent notre cœur à faux. Le cœur étant sollicité à faux par des êtres qui lui sont présentés sous un jour qui n'est pas le leur, comment voulez-vous que le cœur conclue à un sentiment vrai , et la volonté à des actes justes? Cela n'est pas possible. Vous savez très-bien , Messieurs , que le sentiment suit la vue de l'esprit, et que les actes suivent l'impulsion du sentiment. Ainsi est constituée la hiérarchie de notre activité intérieure et extérieure. L'homme voit d'abord , et, selon qu'il voit, il éprouve dans la sensibilité une sympathie ou une répulsion; et, selon qu'il éprouve une sympathie ou une répulsion, il commande au dedans de lui parla volonté, et ensuite il agit à l'extérieur. Mais si le point de départ, dans cette série des actes de l'organisation active , est vicieux; si, par exemple, je vois comme mauvais ce qui est réellement bon , si je vois Dieu comme un tyran au lieu de le voir comme un père, n'est-il pas vrai que mon sentiment , sollicité par cette idée fausse de Dieu, sera porté à le haïr; tandis que si j'ai l'idée véritable de Dieu , si j'entends la première parole du chrétien qui prie, le Notre Père qui êtes au deux y n'est- il pas vrai que mon sentiment gravitera vers lui sous la forme d'une filiale affection?

Vous vous étonnez sans cesse de rencontrer des âmes bonnes et bien douées dont les sentiments et les actes, en certaines matières, vous frappent d'une stupeur douloureuse; vous vous dites : Comment ces

hommes, qui semblent droits , sont-ils capables d'écrire ou de faire de si odieuses choses? Eh! Messieurs , c'est que ces hommes voient mal. Est-ce que vous croyez que le cœur soit toujours devant Dieu aussi coupable qu'il nous le paraît? Est-ce que vous pensez qu'en vivant au milieu d'une société où l'esprit est sans cesse assiégé par l'erreur, la responsabilité des sentiments et des actes soit la même qu'aux époques où la vérité seule instruisait et gouvernait le monde? De temps en temps, chrétiens, on persécute votre honneur par des calomnies publiques , et vous dites : Il n'y a qu'une plume scélérate qui ait pu tracer de telles injures. Détrompezvous ; c'est peut-être la bonne foi qui vous attaque , et presque certainement c'est l'erreur, erreur plus ou moins coupable, selon le malheur des temps et la multiplicité des causes qui ont faussé l'esprit. Ce que vous appelez un coup de poignard est souvent un coup d'épée pour celui qui vous frappe; il ne connaît pas l'Eglise, la cité des saints; il la découvre, à travers les tempêtes du siècle, comme un obstacle à ce qui lui paraît être la régénération des idées, l'avenir du monde, le développement de la civilisation; il voit le contraire de ce que vous voyez , et fait par conséquent le contraire de ce que vous faites. L'erreur ! Messieurs, l'erreur! voilà la source la plus féconde du mal , et, dans tous les cas, une source d'où ne peut sortir aucun bien, aucune vertu. Je l'ai démontré. I Voulons -nous donc connaître si une doctrine est la vérité, nous n'avons qu'à voir les sentiments et les

actes qui en sont la conséquence. Toute doctrine qui produit la vertu est nécessairement vraie ; la vertu est le fruit inimitable de la vérité.

Eh bien! l'humilité est une vertu; une vertu substituée au pire de tous les vices ; une vertu capitale qui crée l'autorité , la fraternité , l'amour sacré du pauvre , qui met les hommes chacun à leur place , même à la dernière, avec leur propre consentement : donc, la doctrine catholique, dont elle est l'effet, est une grande vérité, une grande, une première, une capitale vérité.

Mais, Messieurs, ce n'est pas tout : il ne suffit pas de la vérité toute seule pour produire une vertu ; la vérité peut être inefficace à ce grand ouvrage, quoiqu'elle y soit nécessaire. La vérité, en nous enseignant les vrais rapports des êtres, est sans doute le germe premier de la vertu ; mais ce germe peut avorter, s'il ne développe dans le cœur un sentiment, et ce n'est pas la même chose de donner des sentiments ou de donner des idées. Je sais comment on donne des idées. L'homme ouvre ses lèvres que Dieu a bénies; il parle, il expose une série de propositions qui contiennent de la lumière ; la lumière passe de son esprit à l'esprit qui l'écoute. Mais voir n'est pas sentir; passer de l'acte de la vision à l'acte du sentiment, c'est passer d'une région à une autre. La lumière ne suffît plus pour expliquer ce nouveau phénomène. Tous les jours on voit, et l'on reste insensible. Je descends dans la rue, je rencontre un pauvre qui me tend la main. Je vois bien sa misère , mais mes entrailles peuvent rester fermées. Je vois

bien que la relation de cet homme à moi est une relation de pauvreté à richesse, de solliciteur à qui peut compatir et soulager ; cependant je passe sans le bénir ni du regard, ni du cœur, ni de la main. J'ai la vérité à l'égard de ce pauvre ; mais je n'ai pas la charité. Qui me donnera la charité? Évidemment, une autre puissance que la vérité ; mais une puissance pourtant qui sera unie à la vérité , comme la chaleur l'est à la lumière , une puissance capable de me remuer, de me toucher, de me ravir. Ainsi, vous me nommerez la patrie. Tout le monde sait ce que c'est que la patrie. Mais quand Tennemi est là, quand il s'agit de donner son sang pour la défendre, et souvent un sang que l'on croit inutile , parce que la faiblesse du cœur nous représente volontiers le sacrifice comme une chose qui ne réussira pas : eh bien ! alors que faudra-t-il pour nous décider ? 11 faudra qu'une inspiration sympathique à l'égard de la patrie tombe de quelque part et vienne animer ce cœur glacé , pour en tirer le sang qu'il veut conserver. L'inspiration sympathique est nécessaire pour faire passer la vérité à l'état de sentiment; tant que cette inspiration sympathique n'agit pas, il est impossible que le sentiment soit produit. De là vient si souvent l'impuissance de la parole : elle éclaire sans échauffer, parce que l'orateur est froid lui-même, parce qu'il n'est pas suffisamment chargé d'électricité sympathique, et que nul ne communique ce qu'il n'a pas lui-même.

Une doctrine qui ne contient pas d'inspiration sympathique au cœur de l'homme est donc une doc-

trine stérile pour la vertu , quelle que soit la quantité de vérité qu'elle renferme d'ailleurs; et toutes les fois, au contraire, qu'une doctrine remue et transforme le cœur de l'homme, ii est manifeste qu'elle lui est sympathique au plus haut degré, et que par conséquent elle est vraie, non -seulement pour l'esprit, mais pour le cœur. Or la doctrine catholique a fait naître dans l'homme le sentiment inconnu de l'humilité; elle a frappé, comme Moïse, le roc de son orgueil, et l'a rendu doux, simple, obéissant, content de la dernière place ; elle a fait un miracle qui a exigé la plus étonnante inspiration sympathique : donc elle est vraie pour le cœur comme pour l'esprit.

Ce n'est pas tout encore : il y a dans la vertu autre chose que la vérité connue et sentie, il s'y trouve encore la force qui agit. On peut voir la vérité , on peut la goûter, et manquer toutefois de l'énergie suffisante pour la vouloir et la mettre en pratique. C'est même le cas le plus fréquent. Ce qui nous fait le plus défaut à tous, c'est la force, c'est le vir, c'est qu'on ne peut pas écrire au bas de notre statue, comme on l'a fait au bas de la statue d'un homme célèbre , cette simple inscription : Vir. La faiblesse est le malheur de notre nature le plus difficile à guérir. Nous voyons encore assez vite la vérité ; nous l'aimons sans trop de peine; mais sa transfiguration définitive en vertu , mais l'acte dernier sans lequel l'homme manque à son nom même , voilà l'effort rare autant qu'il est suprême. Eh bien ! la doctrine catholique, qui a mis au monde l'idée et le sentiment

de l'humilité, en a aussi créé la force. Elle a fait réellement des hommes humbles par les actes autant que par les idées et par les sentiments; elle a produit la vertu d'humilité dans sa substance totale. Et puisque nul ne donne ce qu'il n'a pas , il est au-dessus de toute controverse que la doctrine cathoUque possède la force qui fait des humbles. Mais quelle force, et de quel genre? Évidemment une force qui n'est pas dans la nature, qui est supérieure à la nature, puisque l'orgueil détrôné par l'humilité est naturel à l'homme, et qu'ainsi l'humilité ne lui étant pas naturelle , il a bien fallu , pour que l'homme la reçût et la pratiquât, une force qui ne venait pas de sa nature , une force divine par conséquent, puisque nous ne connaissons que deux genres de force, la nature et Dieu. Donc la doctrine catholique, qui est déjà prouvée une vérité d'esprit et une vérité de cœur, est aussi une vérité divine.

Je confirmerai ce résultat en constatant l'impuissance de toutes les autres doctrines pour produire dans l'homme la vertu de l'humilité.

En dehors de la doctrine catholique, il n'existe que trois doctrines : le rationalisme, le protestantisme et les cultes non chrétiens. Je pourrais ne pas parler des cultes non chrétiens, parce que désormais dans le monde leur temps est achevé, et que la lutte finale n'est plus évidemment qu'entre la doctrine catholique, le rationalisme et le protestantisme. C'est pourquoi , si le temps nous presse , nous n'en dirons qu'un mot.

Le rationalisme est l'effort de l'intelligence pour

s*expliquer le mystère des destinées , à elle toute seule, sans le secours d'aucune révélation, d'aucune tradition, d'aucune autorité. Ce mot, Messieurs, est un mot moderne. Ce sont les catholiques du xix® siècle qui l'ont créé ; et c'est un mot de la création la plus heureuse, parce que c'est un mot plein d'équité. Quand le rationalisme , c'est-à-dire cette abstraction de toute révélation, de toute tradition, de toute autorité , s'établit dans le monde, les catholiques se trouvèrent embarrassés; ils ne pouvaient pas appeler cet effort de l'intelligence du nom de philosophie, car eux-mêmes ils ont une philosophie, il existe une philosophie chrétienne , une philosophie catholique. Donner au rationaUsme le nom de philosophie, c'était lui donner un nom qui , aux yeux des catholiques , était devenu sacré , et le transporter à un genre de spéculation tout à fait opposé à leur doctrine et à leur méthode. Quelques apologistes appelèrent la philosophie moderne du nom de philosophisme; mais cette expression , hasardée çà et là , ne put obtenir la généralité ni la stabilité, précisément parce quelle renferme une injure. Qui dit philosophisme dit un amour du sophisme ; or on peut être rationaliste par éducation, par tournure d'esprit, par un malheur quelconque ; on peut chercher en soi-même, dans son intelligence , l'explication du mystère des destinées, et n'être pas nécessairement un cœur dévoué au sophisme. Le mot était donc malheureux. Les catholiques du xix® siècle ont créé celui du rationalisme, qui a cours aujourd'hui dans toutes les langues de l'Europe, ce qui est le signe inévitable

d'un mot bien fait. Et le mot est bien fait, parce qu*il exprime sans injure ce qu'il veut dire.

Le rationalisme n'a pas même la prétention d'inspirer l'humilité. Il voit la plaie de l'orgueil , je crois qu'il la voit; il cherche dans la modestie un contrepoids à ce mauvais sentiment de notre nature; mais la modestie n'est que l'imitation artistique de l'humilité ; elle cache l'orgueil sans le détruire , elle le cache , parce que l'orgueil est un vice tellement ennemi de rhumanité , qu'il est impossible à l'homme de le montrer. Soyez le plus grand génie du monde, ayez sur le front toute la gloire imaginable : si l'orgueil apparaît par-dessus , vous êtes un homme haï et déshonoré. Le monde ne donne la gloire qu'à la condition qu'on la portera sans être ébloui, et en paraissant encore plus grand qu'elle. C'est pourquoi la modestie est un art du premier ordre , que le rationalisme apprécie de toute nécessité. Il fait même plus.

Je reconnais qu'il n'existe pas seulement une fausse modestie , qui n'est qu'un voile pour couvrir l'orgueil , mais qu'il existe aussi une modestie sincère , un certain calme , une possession de soi-même modérée , qui fait que l'homme parvenu à un rang honorable finit par s'en contenter. Mais ce n'est là qu'une vertu de sage privilégié, une vertu de cabinet et de salon , qui ne pénètre pas jusqu'aux entrailles de rhomme , et n'est que l'apaisement d'un orgueil satisfait qui mesure par la prudence l'inanité des vœux ultérieurs. Le rationalisme n'a même aucune part à ce léger sommeil de l'orgueil ; il est 1 œuvre

d'une nature tempérée , et non l'œuvre de cette doctrine qui , en faisant de l'intelligence individuelle le principe et la règle exclusifs de la vérité, est la créatrice d'un orgueil particulier, le plus fort de tous. Le vulgaire des hommes n'aspire qu'à la primauté de naissance , de fortune , de génie , de gloire , de puissance; le rationalisme, capable de dédaigner tout cela , place son trône plus haut encore , et verra sans étonnement le jour où, par une conclusion logique, il s'estimera Dieu ou ï absolu.

Le protestantisme est l'effort de l'intelligence pour se mettre en possession de la révélation sans le secours d'aucune autorité. Par où vous voyez tout d'abord que le protestantisme n'est autre chose qu'un rationaUsme mitigé. Le rationalisme se pose comme indépendance de la pensée , comme voulant tirer de lui la vérité ; le protestantisme, en acceptant la révélation , veut cependant entrer en commerce avec la parole divine par l'effort individuel de Fâme. 11 ne veut pas de l'homme entre lui et Dieu , parce que l'homme abaisse l'homme : orgueil religieux qui ruine la société spirituelle, comme l'orgueil ordinaire ruine la société humaine. Aussi les hommes et les œuvres d'humilité, si fréquents dans l'Eglise catholique, n'ont -ils jamais apparu dans le protestantisme , et , de plus , le caractère chrétie» , sous ce rapport, a visiblement été altéré chez les peuples protestants. Si vous vous êtes approchés quelquefois d'une population formée par cette df^ctrine, vous aurez discerné facilement , au langage et à )a physionomie, que vous quittiez la frontière de l'humilité

pour entrer dans une nuance de l'orgueil. Rien n'est plus célèbre , par exemple, que la morgue héréditaire de la capitale du calvinisme.

L'Angleterre, ce pays pour lequel nous devons tous prier, parce que, bien qu'il soit éloigné depuis trois siècles de la vérité catholique et qu'il ait versé le sang de beaucoup de nos frères , cependant le crépuscule d'un jour plus pur se lève pour lui, l'Angleterre nous présente aussi , dès le premier regard , la chute sensible de l'humilité chrétienne. Je ne le dis point avec amertume; il est permis à la charité même de regarder quelquefois le front de l'ange déchu , afin de mieux connaître le signe de la vérité dans son obscurcissement même ou sa disparition. Voulez -vous donc voir les effets d'une fausse doctrine dans un grand pays? remarquez l'état delà domesticité en Angleterre. Rien de plus sec, de plus dur, de moins humain peut-il se voir, que le commerce de l'Anglais avec son serviteur? La divinité du domestique n'y est plus connue; on n'y sait plus que Jésus-Christ a été le premier domestique du monde. Le mépris de l'homme a reparu avec l'altération de la doctrine catholique , et le spectacle en est encore plus instructif lorsque , reportant notre pensée dans les beaux souvenirs de notre pays , nous nous rappelons ce qu'étaient chez nous les domestiques, les hommes de la maison, le vieillard qui nous avait autrefois tenus sur ses genoux, la nourrice qui nous avait allaités , quel soutien et quel honneur ils trouvaient dans les vieux châteaux de la féodalité et dans toutes les saintes maisons du royaume très-

chrétien. Ces mœurs sans doute ne sont plus les nôtres, du moins au même degré; mais qui les a changées, sinon l'affaiblissement de la foi, sinon l'invasion du rationalisme et de toutes ces doctrines qui repoussent l'homme vers l'orgueil, tout en lui parlant de fraternité? La parole humaine, quelle qu'elle soit, ne suffît pas pour substituer dans l'organisation de l'homme l'artère de l'humilité à l'artère de l'orgueil. On peut bien vouloir, ne fût-ce que par pudeur, imiter les idées et les sentiments du vrai christianisme; mais cette imitation même, par son impuissance , révèle dans la doctrine cathoUque une semence qui seule a reçu le don de l'efficacité , et , avec lui, le signe inaliénable de la divinité.

Quant aux cultes non chrétiens , je n'en dirai rien décidément. Ce sont des corps morts sur le champ de bataille où Terreur et la vérité se disputent le monde. Que voulez -vous que je parle de Jupiter, de Mercure? La Grèce, Rome, Mahomet lui-même, étaient des flatteurs des passions de l'homme. Que voulez-vous que j'en dise de plus, à propos de l'humilité? Quand la victoire a enseveli par -dessous le sang et les ruines ceux qu'elle a balayés , voulezvous qu'un orateur vienne un jour sur ces tumulus entonner un chant de triomphe et prouver que ces gens morts n'avaient ni la vérité ni la vertu ? Toute doctrine autre que la doctrine catholique flatte l'orgueil et les penchants corrompus de l'homme par un point ou par un autre, Zenon aussi bien qu'Épicure ; et s'il se rencontrait une doctrine de main d'homme qui eût toute l'architecture de la vérité, elle prouve-

rait encore, par son impuissance, que la vérité ne suffit pas quand il s'agit de vertus plus fortes que l'homme.

Votre premier trésor, jeunes gens chrétiens, c'est donc celui de l'humilité , trésor qui vous a procuré la paix, trésor à qui vous devez des frères et des amis que l'orgueil ne vous aurait jamais donnés. C'est là , dis-je , votre premier et votre plus grand trésor personnel ; mais c'est aussi votre trésor pour l'humanité tout entière et pour notre commune et chère patrie. Vous l'ouvrirez sur l'une et l'autre; vous réapprendrez à ces générations troublées par des ambitions qui ne seront pas satisfaites , ce qu'un homme d'État vivant a appelé la sainte école du respect, et j'ajoute I la sainte école du respect dans l'amour, et de l'amour dans le respect. Vous leur réapprendrez le respect et l'amour de la supériorité, le respect et l'amour de l'égalité, le respect et l'amour de l'infériorité. Vous réconcilierez entre eux les rangs et les sorts, non par de vaines phrases, mais par des sentiments profonds , par des actes où le pauvre reconnaîtra sa grandeur, et qui, en le rapprochant de l'homme , le rapprocheront aussi de Dieu. Appliqués à cette glorieuse tâche qui n'appartient qu'à vous , vous ne vous laisserez point émouvoir par les clameurs qui vous accuseront de forfaire à Dieu et aux hommes; vous leur opposerez ce même trésor de l'humilité, vous y puiserez pour vous la joie de l'injure pardonnée. Tôt ou tard le monde aura besoin de vous; l'expérience des doctrines qui ne sont pas les vôtres s'achèvera sous les yeux ouverts du genre

humain. Vous n'avez besoin que d'attendre, et la patience est aussi un fruit de l'humilité ! Fils uniques de cette vertu, sacrés patriotes du temps, parce que vous êtes de l'éternité, montez au Gapitole, et là, tenant en main le sceptre de roseau, le front couronné d'épines , les épaules chargées de la pourpre sanglante, demeurez debout devant l'outrage, et attendez en paix l'avenir qui vous cherche et qui vous trouvera , non pas un avenir de repos , mais un avenir où s'accroîtra le nombre de ceux qui croiront, qui aimeront et souffriront avec vous; car, tant que le royaume de Dieu sera le royaume de l'humilité, la gloire n'y sera pas sans l'humiliation, la victoire sans la défaite, la joie sans la douleur. Vous êtes semblables à l'Océan , dont l'ambition légitime est d'agrandir ses rivages, mais qui sait aussi qu'en les agrandissant il agrandit ses tempêtes.

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