‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 2)Chapitre 2 sur 19 · DE LA CHASTETE PRODUITE DANS L AME PAR LA DOCTRINE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

DE LA CHASTETE PRODUITE DANS L AME PAR LA DOCTRINE CATHOLIQUE

Monseigneur ,

Messieurs,

Vous avez compris la puissance et la fécondité du terrain sur lequel nous sommes à présent descendus. Nous avons quitté la région spéculative des idées pour entrer dans la région pratique des sentiments et des vertus , et par conséquent , entre le terrain où nous étions et celui où nous nous trouvons, il y a la différence de ce qui ne se vérifie que par l'esprit avec ce qui se vérifie par les plus accessibles réalités ; et si vous avez bien saisi ma pensée, vous avez encore compris qu'il est des vertus réservées comme signe de la doctrine divine. Car, Messieurs, vous le sentez trèsbien , s'il existe une doctrine divine, s'il est vrai que

Dieu ait daigné établir sur la terre un enseignement tombé de ses lèvres , si depuis qu'il est au monde , c'est-à-dire depuis qu'il a fait le monde, il parle, il parle tout haut et tout bas, il parle à l'univers entier et à chaque âme qu'il a créée ; si cela est vrai, vous voyez qu'il est absolument nécessaire que la doctrine divine produise quelque chose que jamais la parole humaine ne puisse produire à son tour, quelque envie qu'elle ait de contrefaire ces signes tout-puissants. Dieu, Messieurs, s'est donc réservé des vérités, il s'est réservé des vertus , il s'est réservé des institutions : et la grande preuve du christianisme, -sa preuve populaire , le pain quotidien de sa démonstration, ce n'est pas le miracle qui passe, même en ressuscitant les morts, ce n'est pas la prophétie, quoique plus permanente que le miracle; non, la preuve perpétuelle et vivante du christianisme, c'est que tout œil , un peu plus tôt ou un peu plus tard , découvre en lui des vérités , des vertus et des institutions réservées ; c'est que Dieu a fait comme un grand roi , qui , outre les magnificences extérieures de ses palais, possède au dedans, en des lieux plus secrets, un trésor de choses privées dont il ne révèle le sanctuaire qu'à ses plus chers amis.

La première des vertus réservées, nous l'avons dit, c'est l'humilité. Dieu seul, par la doctrine catholique, fait les humbles; toutes les doctrines humaines, sans exception , depuis Platon jusqu'à Kant, toutes enfantent l'orgueil. Vous les reconnaîtrez à cet infaillible critérium. Quand l'orgueil montera dans votre cœur en lisant un livre ou en écoutant

une parole , dites-vous : Il est possible que la vérité soit là , mais c'est une vérité qu€ l'homme a dite. Et toutes les fois, au contraire, qu'en lisant un livre ou en écoutant une parole , vous sentirez l'humilité descendre dans votre âme , fût-ce le dernier des mendiants qui ait signé ce livre ou prononcé cette parole, dites-vous : C'est Dieu qui communique avec moi. Cette règle n'a pas d'exception. Et remarquez-le bien, Messieurs, l'humilité, pas plus qu'aucune autre vertu réservée, n'est une vertu mystique, bonne seulement pour le cénobite caché dans un cloître sous une austérité que le monde appellera chimérique. Non , Dieu , quand il veut faire des signes , s y prend plus habilement. L'humilité , ainsi que toutes les autres vertus réservées , est une vertu de la terre, une vertu morale , une vertu sociale , une vertu dont l'homme a besoin , dont il est en quête , qui lui manque à toute heure, et du manque de laquelle il souffre cruellement.

Sans l'humilité , toute hiérarchie est impossible : car la hiérarchie se compose d'échelons subordonnés dont les uns sont les premiers , d'autres les derniers, où tous dépendent, et ont besoin réciproquement d'humilité, soit pour accepter leur place, en tant qu'elle est inférieure , soit pour la faire accepter, en tant qu'elle est supérieure ; aucune combinaison ne saurait remplacer, dans cette position , l'huile fraternelle de l'humilité, et, sans son concours, la hiérarchie n'est plus que tyrannie par le haut, révolte par le bas , une haine qui remonte et qui redescend sous la protection de la nécessité.

Je n'ajoute que ce peu de mots à ma dernière Conférence, et je passe à une seconde vertu réservée. Cette seconde vertu réservée, c'est la chasteté. Je vous montrerai que l'homme n'a pas pu la produire, et comment la doctrine catholique y a réussi. J'espère, Messieurs, de l'assistance divine, que je resterai dans la mesure de mon ministère , et que vous aussi vous élèverez votre cœur à la pureté qui est de droit dans de semblables entretiens. A l'âge où nous sommes tous, il nous est permis de voir, à la lueur d'un langage sévère, les choses ensevelies le plus loin dans les entrailles de l'humanité.

L'âme n'est pas seule dans l'homme; elle est unie à un corps, et le corps de l'homme n'est pas comme celui de l'animal, il n'est pas réglé par des instincts immuables qui le maintiennent dans la limite convenable aux fms de sa destination. Tout notre corps est plus ou moins révolté contre Tâme qui doit le régir. Cependant l'âme gouverne assez bien certains, de ces ressorts que nous appelons les sens; elle peut, par la force de la nature, à l'aide d'une philosophie honnête et spiritualiste , tenir assez souverainement les rênes d'une très-grande partie de son administration. Mais il est un sens singulier, le seul qui ne soit point nécessaire à l'entretien de la vie, et qui demeure privé de ses fonctions , même légitimes , sans nuire au jeu ni au développement de notre organisation; et ce sens, qui devrait être naturellement le plus facile à gouverner, puisqu'il est libre d'accomplir ou de ne pas accomplir son ministère, c'est celuilà même qui est en révolte permanente contre l'âme ,

par un mystère que je ne puis pas expliquer présentement, que j'ignore, si vous le voulez, mais qui est le plus grand mystère de notre nature, parce qu'il touche au plus profond de la question du bien et du mal.

Le sens dont je parle n'est pas seulement révolté, il est dépravé.

J'appelle un sens dépravé celui qui ne. s'inquiète pas de ses fonctions vraies , mais qui agit par un instinct d'égoïsme étranger à toute destination. Il est manifeste que c'est là une dépravation de l'ordre naturel, parce que la nature va toujours aune fin juste, déterminée et efficace. Or le sens dont je parle ne s'inquiète pas de sa fin ; sa fin lui est complètement étrangère. Ce qu'il cherche, c'est lui-même, c'est une satisfaction indépendante de tout bien qui le couvre de son utilité et de sa sainteté. Au lieu que tous les autres sens opèrent dans la direction de la vie, alors même qu'ils abusent d'eux; au lieu que le sommeil nous repose, que la nourriture nous répare, que nos oreilles écoutent la parole, que notre verbe Ja profère; en un mot, au lieu que tous nos sens, même dans leurs excès , accomplissent quelque chose devrai, celui-là ne cesse de conspirer contre notre vie. Il use sans fruit nos plus précieux organes, il dévore sans but nos plus admirables facultés. N'avezvous pas rencontré de ces hommes qui, à la fleur de l'âge, à peine honorés des signes de la viriUté, portent déjà les flétrissures du temps; qui, dégénérés avant d'avoir atteint la naissance totale de l'être, le front chargé de rides précoces, les yeux

vagues et caves , les lèvres impuissantes à peindre la bonté, trament sous un soleil tout jeune une existence caduque? Qui a fait ces cadavres? Qui a touché cet enfant? Qui lui a ôté la fraîcheur de ses années? qui a mis sur sa face des siècles honteux? N'est-ce pas ce sens ennemi de la vie des hommes ? Victime de sa dépravation , le malheureux a vécu solitaire ; il n'a aspiré qu'à des secousses égoïstes , qu'à ces effroyables pulsations que l'homme et le ciel se détournent pour ne pas voir, et le voilà! il s'en va, pris du vin de la mort, et d'un pied méprisé, porter son corps au tombeau où ses vices dormiront avec lui et déshonoreront sa cendre jusqu'au dernier des jours.

Ah! si ce n'était pas là un sens dépravé, quel nom lui donner? Un nom plus dur encore, Messieurs, car j'ajoute que c'est un sens abject. C'est un sens abject, parce qu'il tue le cœur, parce qu'il substitue l'émotion du sang à l'émotion de Tâme. J'ai déjà vu dans ma vie bien des jeunes gens, et je vous le déclare, je n'ai jamais rencontré de tendresse de cœur dans un jeune homme débauché ; je n'ai jamais rencontré d'âmes aimantes que les âmes qui ignoraient le mal ou qui Mtaient contre lui. Une fois, en effet, qu'on s'habitue aux émotions violentes, comment voulez-vous que le cœur, une plante si délicate, qui se nourrit de quelques gouttes de rosée tombant çà et là du ciel pour lui ; qui s'ébranle par de légers souffles ; qui est heureux pour des jours par le souvenir d'une parole qui a été dite , d'un regard qui a été jeté, d'un encouragement que la bouche d'une

mère ou la main d'un ami a donné ; le cœur, dont le battement est si calme dans sa vraie nature, presque insensible, à cause de sa sensibilité même, et de peur qu'il n'eût été brisé par une seule goutte d'amour, si Dieu l'avait fait moins profond ; comment , dis-je, voulez-vous que le cœur oppose ses douces et frêles jouissances aux jouissances grossières et exagérées du sens dépravé? L'un est égoïste, l'autre généreux; l'un vit de soi, l'autre hors de soi : entre ces deux tendances , l'une doit prévaloir. Si le sens dépravé l'emporte , le cœur se flétrit peu à peu , il ne sent plus la force des joies simples; il ne va plus vers autrui ; il finit par ne plus battre que pour donner son cours au sang, et marquer les heures de ce temps honteux dont la débauche précipite la fuite. Mais quoi de plus abject que de tuer le cœur dans l'homme? Que reste-t-il de l'homme quand son cœur ne vit plus ? Pourtant , le sens dépravé fait davantage encore : aucun vice , comme aucune vertu , n'arrête ses effets à l'homme seul ; l'un et l'autre ont dans la société le contre-coup de leur action. Et, sous ce rapport , le sens dépravé est l'oppression et la ruine du monde.

On parle beaucoup de liberté, et, pour ma part, j'en parle aussi fièrement qu'un autre. Car, grâce à Dieu , il y a une liberté juste et sainte, et aucun mot n'existe dans le langage humain qui n'ait sa légitime application. Dieu et le démon se servent des mêmes mots, et le démon ne peut pas en maudire un seul, pas plus qu'il ne peut maudire une seule idée en en abusant. Dieu est le père de la liberté ; il l'a bénie en

la donnant à l'homme ; il en tient, devant nous , par les mains de son Église , l'étendard toujours debout et toujours honorable. Je parle donc de la liberté, et je vous dénonce un de ses ennemis ; je vous le dénonce du haut de la grande tribune de l'humanité, là où ses devoirs et ses droits, se soutenant l'un par l'autre, ont constamment trouvé des orateurs et des martyrs. Je vous dénonce un despotisme atroce et ignoble, celui du sens dépravé contre toute une portion de la race humaine : car l'infâme ne se borne pas à lui , quoiqu'il ne vive que de lui ; il sort de lui , mais pour faire des victimes ; et quelles victimes !

Ah ! Messieurs , en quittant cette assemblée, cherchez une de ces rues où la misère s'abrite; vous n'aurez pas à chercher bien loin. Montez ces tristes rampes ; vous voici devant un grand spectacle. Ces visages flétris si jeunes, ils ont été beaux; ces membres qui n'inspirent plus que la tentation de l'horreur, ils ont été vivants ; ces êtres déshonorés, ils avaient des frères et des sœurs. Ils n'en ont plus , ils n'ont plus rien, pas même des remords. Qui les a dépouillés, meurtris, livrés à la misère, à l'opprobre, à l'ignorance même de leur malheur? Qui? vous le savez bien. Lâche autant qu'égoïste , le sens dépravé ne s'attaque pas à l'homme dans sa force , mais dans sa faiblesse ; il n'ira pas tenter l'homme qui peut le regarder en face ; il va bassement, comme le ver de terre , se gUsser au sein des fleurs que le printemps vient d'ouvrir et qui n'ont qu'un jour. Il va solliciter ce qui ne peut pas se défendre ; il se présente à un

être faible et trop facile à séduire parce qu'il a autrefois séduit le premier, il se présente à lui sous les dehors d'un cœur touché. L'hypocrite ose mettre la main sur cette région de l'âme, il cache la débauche et la trahison sous le geste de l'amour et de la fidélité; puis, l'heure passée, après qu'il a détruit ce qui ne se réédifie jamais, il abandonne, il s'en va, déserteur du mal qu'il a fait, se consoler du dégoût qu'il éprouve par un dégoût qui n'est encore qu'à venir. Quelle oppression y aura-t-il dans le monde; si ce n'est pas là de l'oppression, et quelles ruines, si ce que je vais dire ne compte pas pour des ruines ?

Quand vous regardez dans l'histoire de notre pays et que vous y voyez tous ces noms illustres qui en étaient la couronne , couronne de baron , couronne de comte, couronne de marquis, couronne de duc, toutes ces vieilles couronnes qui formaient la couronne totale du pays, et qu'ensuite, regardant ces races dans le présent, vous en trouvez qui plient sous le fardeau de leur antiquité , enfants dont l'épée maniée par leurs pères avait étendu les frontières de la patrie et de la vérité , et qui ne peuvent plus rien ni pour l'une ni pour l'autre , il ne vous est pas difficile d'en connaître la cause. Le vice a passé dans ces races et en a rongé les fibres vives. 11 n'épargne pas môme les nations. Un temps vient, et pour quel peuple n'est-il pas venu tôt ou tard? un temps vient où l'histoire civilisée succède à l'histoire héroïque ; les caractères tombent, les corps diminuent, la force physique et morale s'en va d'un même pas, et l'on

entend de loin le bruit du barbare qui s'approche et qui regarde si l'heure est venue d'enlever du monde ce vieillard de peuple. Quand cette heure a sonné, quand un pays se sent trembler devant la destinée, qui a passé sur lui? quel souffle a tari sa vie? Toujours le même, Messieurs, la mort n'a jamais qu'un grand complice. Ce peuple s'est abâtardi dans les homicides joies de la volupté , il a versé son sang goutte à goutte, et non plus par flots, sur les champs féconds du dévouement ; or il y a du sang versé de la sorte une vengeance inévitable, celles que subissent dans la servitude et la ruine toutes les nations finies.

Pardonnez-moi, Messieurs, si je ne suis pas ma pensée; qu'importe? Mais je vois bien des jeunes gens ici ; qu'ils songent donc , chaque fois que le tentateur s'attaque à eux, que c'est l'ennemi de la vie, de la beauté, de la bonté, de la force, de la gloire, que c'est l'ennemi universel et national. Eh ! Messieurs , si un Tartare venait frapper à votre porte et vous demander une trahison contre la France, quelle ne serait pas votre horreur! Pourtant le sens dépravé ne fait pas autre chose ; le sang qu'il vous demande, ne fût-il pas celui de l'éternité , serait encore le sang de la patrie et de l'avenir.

Mon Dieu! que fera l'âme devant cet ennemi? At-elle reçu quelque force, en a-t-elle exercé quelqu'une contre lui? Nous n'avons qu'à prendre l'histoire. C'est elle qui va nous répondre.

Eh bien! l'âme s'est trouvée faible. Elle a pu quelque chose pour la justice, pour la prudence, pour la

tempérance, même pour la force; elle a faitAnnibal, Scipion, Gaton d'Utiqiie, et tant de grands hommes qui ont eu le courage de vivre et de mourir dans des circonstances difficiles ; elle a fait des héros, elle n'a pas fait de chastes. Et se voyant ainsi impuissante, comme il faut vivre avec lionneur, parce que c'est son instinct, elle a poussé le délire jusqu'à vouloir rhonneur du sens dépravé. Elle ne s'est pas contentée de la hberté, elle n'a pas demandé au monde seulement que le sens dépravé fût libre, elle lui a demandé qu'il fût en honneur, et le monde y a consenti. Présentement encore, Messieurs, malgré le christianisme, le monde s'efforce de maintenir l'honneur * du sens dépravé. Un homicide est réprouvé par le monde ; le profanateur des serments les plus saints , le violateur du sanctuaire domestique , l'adultère y passe le front levé. C'est pour cela surtout que le monde et l'Évangile ne peuvent pas s'entendre : l'Évangile n'accable rien tant que le sens dépravé ; le monde le soutient encore, et honore jusqu'à la fin le déshonneur lui-même.

L'honneur du sens dépravé n'a pas satisfait l'âme ; elle en a voulu la pubHcité, l'état public. Car, Messieurs, il n'y a de véritablement grand que ce qui arrive à l'état public. Tant qu'une chose ne soutient pas la publicité, elle n'est pas à sa plus haute puissance. Le croiriez-vous, le sens dépravé a aspiré à la publicité, et, grâce à la connivence de l'âme, il l'a obtenue! Je ne puis pas aller plus loin, Messieurs... : la parole chrétienne se refuse à la simple indication des réalités que le soleil voyait autrefois ;

mais Dieu a permis que Tacite et Suétone en écrivissent des pages qui, jusqu'au jour du jugement dernier, porteront à la connaissance de l'homme l'histoire sanglante de sa propre dépravation. Ne vous rappelez-vous pas le spectacle de l'empire romain dans sa décadence? Ne vous rappelez-vous pas Néron se montrant à l'empire romain , aux descendants de la grande république; Néron, le maître de tant d'hommes , chargé dans sa seule tête de représenter ce qu'un orateur anglais appelait divinement bien la majesté d'un peuple ; Néron , l'héritier des Fabius , des Scipion , de toutes les familles consulaires , couvert de toutes les pourpres amassées par tant de vertus et tant de siècles ; Néron paraissant devant les tombeaux de la patrie, devant ses temples, au Forum, environné... Gomment pourrais-je le peindre? Et tout un peuple le voyait, mais un peuple préparé par les plus affreux spectacles à ce dernier spectacle.

Personne ne viendra- t-il au secours de l'âme? personne ne se lèvera- t-il pour lui rendre un peu de courage et d'honneur? Est-ce qu'il n'y avait pas de philosophes en ces temps-là? Oh! il y avait des philosophes, je ne le dis pas avec sarcasme, il y avait de puissants génies qui savaient découvrir de grandes vérités , encore qu'ils ne découvrissent pas la vérité tout entière. Mais les philosophes n'ont rien pu ; le sens dépravé a même eu sa philosophie , on lui a fait une philosophie ! Non-seulement, Messieurs, il a eu sa philosophie, mais encore il a eu son sacerdoce, il a eu ses prêtres.

Le prêtre! ce nom nous représente un homme blanchi dans l'âge et dans la tradition, qui a visité les royaumes de la vérité et couru sur tous les rivages de l'erreur, d'où il a rapporté , en faveur des hommes, une sagesse plus haute que celle du temps, un regard que les peuples viennent consulter pour y lire des pensées vénérables. Eh bien ! le sens dépravé a eu des prêtres ; il a eu des prêtres chargés d'exercer comme un ministère de sainteté cet effroyable ministère de la dépravation.

Que dis-je? des prêtres! il a eu des temples! Des temples! mon Dieu ! Quand l'homme est fatigué, quand il est las du jour et n'en peut plus de la vie , il se met en chemin , il va frapper à la porte d'un temple; il tombe à genoux, il prie, il monte vers Dieu dans ces murailles qui en sont la demeure; son âme y respire l'espérance et le parfum d'une vie meilleure : voilà le temple. Et la volupté l'a souillé ! A l'homme qui venait s'y reposer des songes cruels de la vie , la volupté se montrait sur l'autel et lui disait : Je suis le dernier dieu !

Le genre humain, pourtant, Messieurs, ne lui faites pas l'injure de croire qu'il ne fût pas honteux et qu'il n'aspirât pas à secouer le joug. Il y aspirait. Il avait des vestales, il connaissait le mot de chasteté, il en avait quelques illustres exemples, tels que la continence d'un Scipion dans une occasion fameuse. Mais ce n'étaient là que des lueurs, des désirs, des apparitions du bien: le bien était vaincu. L'homme , pendant quatre mille ans , est resté sous la domination du sens dépravé , jusqu'à ce qu'enfin

l'horloge de l'éternité sonna une heure, et cette heure disait : « Un Sauveur vous est né aujourd'hui, a gloire à Dieu au plus haut du ciel , et paix sur la ({ terre aux hommes de bonne volonté ! »

Il nous reste à voir l'effet de cette simple parole sur le monde, et comment elle y a engendré la vertu réservée de la chasteté.

Rome était la tranquille maîtresse du monde; elle avait rassemblé dans son sein tous les vices des générations qu'elle avait conquises, et, voulant marquer par un monument la plénitude de sa gloire et de sa religion , elle avait élevé au milieu d'elle un temple à tous les dieux, son Panthéon, où le dieu de la dépravation avait aussi son image , ses prêtres et son encens. Unjour donc quelques paysans partis des vallées d'un pays sans renom vinrent et s'arrêtèrent sur cette place où tous les dieux de Rome étaient renfermés sous la triple protection du temps , de la victoire et de la religion. Ils vinrent; ils regardèrent autour d'eux toutes ces puissances qui étaient là pour défendre la honte et la volupté divinisées , et , après avoir fait sur eux un signe sacré, ils allèrent frapper de leur bâton de voyageur la porte du Panthéon. Elle s'ouvrit devant eux. Là tous les dieux anciens étaient rangés , toutes les erreurs passées , tous les crimes faijieux, tous y régnaient en marbre, en or et en ivoire. Nos paysans n'apportaient là contre tous qu'un cœur pur. Il fut le plus fort enfin. La chasteté planta au Panthéon son double signe , la croix d'abord, la chair de l'homme souffrant par une immolation volontaire, et à côté l'image de la

Vierge sans tache : tous les deux annonçant au genre humain que le père du monde ce n'était pas le sang versé dans la volupté, mais le sang versé dans la douleur; tous les deux lui apprenant que la mère du monde ce n'était pas la fécondité, même légitime, mais la virginité; la virginité sœur delà jeunesse, de la beauté, de la bonté, du génie, de la force, sœur et mère de toutes les vertus , et avec elles du monde entier.

Le triomphe était grand et nouveau. L'honneur et la publicité de la dépravation étaient remplacés par l'honneur et la publicité de la chasteté. Mais un sacerdoce est nécessaire au maintien comme à la propagation de toute sainte doctrine : quel devait être le sacerdoce de la chasteté , sinon un sacerdoce de vierges? La doctrine catholique l'osa, non pas pour une portion choisie , destinée, comme les vestales, à offrir au monde un rare échantillon de la vertu; mais pour tous sans exception, pour tous, en tous temps, en tous lieux, sous tous les soleils. Elle osa compter à ce point sur elle-même, que d'exiger pour condition suprême du sacerdoce la continence absolue, et de ne vouloir se confier qu'à l'innocence à jamais conservée ou à jamais recouvrée par le repentir. Nul, en effet, ne peut donner ce qu'il n'a pas, et la chasteté seule devait avoir le privilège d'engendrer la chasteté.

Eh bien! Messieurs, qu'en dites-vous? Telle était la prétention de la doctrine catholique; l'a- 1- elle réalisée? A-t-elle créé par toute la terre , chez tous les peuples, une race de prêtres chastes, renonçant

à ce qui avait paru, pendant quatre mille ans, à l'humanité l'indispensable condiment de la vie? L'a-t-ellefait? Et, remarquez-le, ce ne sont pas des vieillards réduits par les glaces de l'âge à l'impuissance du mal que la doctrine catholique choisit pour ses prêtres ; non, ce sont des jeunes gens, c'est l'homme dans la sève et la fleur ae la vie ; c'est saint Jean couché sur la poitrine de son maître; c'est saint Paul courant vers Damas à bride abattue; c'est saint Antoine emportant tout son printemps au désert de Kolsim. Voilà le prêtre catholique , selon la règle générale. L'Église prend par les cheveux la jeunesse toute vive, dévouée par son cœur, séduite par son imagination; elle la purifie dans la prière et dans la pénitence , l'élève par la méditation, l'assouplit par l'obéissance, la transfigure par l'humilité, et, le jour venu, elle la jette par terre dans ses basiliques, elle verse sur elle une parole et une goutte d'huile : la voilà chaste! Ils iront, ces jeunes gens , ils iront par toute la terre , sous la garde de leur vertu ; ils pénétreront dans le sanctuaire des sanctuaires, celui des âmes; ils écouteront des confidences terribles; ils verront tout ; ils sauront tout; mille tempêtes passeront sur leur cœur. Ce cœur restera de feu par la charité, de granit par la chasteté. C'est à ce signe toujours que les peuples reconnaîtront le prêtre. Le prêtre pourra être avare , ogueilleux , pharisien ; son caractère souffrira, sans doute, de ces vices honteux; mais néanmoins, tant que le signe de la chasteté restera sur son front, Dieu et les hommes lui pardonneront beaucoup : ce que ces derniers ne lui pardon-

neront jamais, ce sera une faute, quelquefois l'ombre d'une faute de fragilité: tant , aux yeux de tous, le sacerdoce et la chasteté seront une seule et même dignité , une seule et même expression du Dieu qui a sauvé le monde sur la croix !

Grâce à Dieu , Messieurs, le sacerdoce catholique a subi cette épreuve; il la subit depuis bientôt vingt siècles. Ses ennemis l'ont regardé sans cesse dans le présent et dans l'histoire ; ils ont signalé des scandales partiels ; mais le corps entier est demeuré sauf. La foi des générations attentives ne s'y méprend pas : elle croit à une vertu qu'elle a trop éprouvée; elle amène à nos pieds des enfants de seize ans , des cœurs de seize ans , des aveux 3e seize ans ; elle les y amène à la face de l'univers et à l'étonnement de l'impie; elle y amène la mère avec la fille, les chagrins précoces avec les chagrins vieillis , ce que l'oreille de l'époux n'entend pas, ce que l'oreille du frère ne sait pas, ce que l'oreille de l'ami n'a jamais soupçonné. L'humanité proclame par cette confiance miraculeuse la sainteté du sacerdoce catholique , et la fureur de ses ennemis viendra se briser toujours contre cette arche qu'il porte avec lui. Ils la poursuivront, comme l'armée de Pharaon, jusque dans les eaux profondes; mais le mur, le cristal de la chasteté, s'élèvera toujours entre eux et nous ; ils maudiront ce fruit divin qui naît en nous et qui nous protège ; ils le maudiront vainement ^ parce que la malédiction qui tombe sur la vertu est comme celle qui tombait sur la croix de Jésus -Christ l'avant- veille de la résurrection.

La doctrine catholique a fait un sacerdoce chaste. Ce n'était pas encore sa plus grande merveille. Après tout , le prêtre est choisi , il est préparé et consacré ; mais le cœur le moins prêt et le moins préservé, le cœur de la femme, la doctrine catholique le purifiera aussi. Elle créera de saintes générations de chrétiennes, vivant libres au milieu du monde, confiées à elles-mêmes, gardiennes avec leurs mœurs des mœurs générales, prenant dans la société un empire nouveau , et faisant naître du respect un amour que l'antiquité n'avait pas connu.

Je me presse, Messieurs; j'ai hâte d'arriver jusqu'à vous, vous, le fruit dernier et le plus divin de la chasteté. Car, moins que la femme encore, vous êtes gardés par la nature et la société; une liberté aussi grande que vos désirs vous a été laissée. Vous pouvez tout contre vous-mêmes, et tout avec une longue impunité. Pourtant la croix vous a touchés aussi ; la Vierge sans tache est apparue à votre cœur enivré de vie; tous deux ont appris à beaucoup d'entre vous le supplice heureux de la continence, et la religion s'est entourée de vous comme d'une illustre pépinière, comme d'une jeune garde d'honneur, qui la défend mieux que la poitrine de ses martyrs et l'épée de ses docteurs. Tous , vous n'avez pas atteint dès le premier jour de Dieu dans votre âme cette splendeur virginale; beaucoup en avaient perdu la robe primitive ; déchus du saint baptême , ils avaient passé sous la verge des passions: la jeunesse leur a rendu ce que l'enfance leur avait ôté. D'autres luttent encore contre le poison mêlé à leurs

veines; ils lèvent vers Dieu des désirs suppliants; ils apprennent dans le combat même, en connaissaut mieux l'infirmité de la nature , à discerner dans la vertu le doigt qui seul guérit et seul fait renaître.

Ainsi, Messieurs, sacerdoce chaste, femmes chastes , jeunesse chaste , tel est l'ouvrage de la doctrine catholique au milieu d'un monde qui n'a pas cessé sans doute d'être corrompu, mais qui, même dans sa partie révoltée contre le joug de la sainteté, en reçoit encore l'influence, et ne permet à aucun homme sensé de confondre l'état général de la société chrétienne sous ce rapport av^ les mœurs de la société païenne.

Je ne rechercherai pas aujourd'hui les conséquences logiques d'une si grande transformation; vous les prévoyez déjà. Vous pressentez quel compte je demanderai aux doctrines humaines, au nom de la chasteté , non pas seulement aux doctrines passées , mais aux doctrines vivantes. Nos conclusions seront plus victorieuses encore que celles que nous tirions de l'humilité ; car l'humilité est une vertu qui ne se manifeste pas autant que la chasteté, et l'orgueil non plus n'a pas de plaies aussi visibles que la dépravation des sens.

Je terminerai par quelques paroles destinées à la partie chrétienne de la jeunesse qui m'écoute.

Vous vivez, Messieurs, dans un pays où la morale et la religion furent toujours plus étroitement unies que partout ailleurs. D'autres peuples ont reçu d'autres dons ; le nôtre est celui d'une logique inflexible qui conclut dans les actes ce qu'elle a conclu

dans pensées. La France n'aura jamais qu'une religion exprimée et défendue par de grandes mœurs. C'est son instinct, et l'un de ses titres de gloire. Soyez -y fidèles, Messieurs , et pesez bien les conséquences de vos vertus : le siècle dernier n'a vu périr la religion en France qu'après y avoir vu périr la pudeur; le sacerdoce n'y a succombé qu'après la disparition de toute jeunesse dévouée à la chasteté. Le jour où ce bataillon sacré fut dissous , c'en était fait du vieil et saint royaume. Vous l'avez ressuscitée , Messieurs , cette jeune et sacrée garde de la vérité ; c'est notre meilleur augure, le plus assuré fondement de notre espérance, le plus glorieux drapeau qui flotte pour nous. La religion vous conjure, au nom du monde chancelant, d'en conserver et d'en accroître l'honneur.

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