TRENTE-QUATRIEME CONFERENCE
DE L INFLUENCE DE LA SOCIETE CATHOLIQUE SUR LA SOCIÉTÉ NATURELLE QUANT A LA FAMILLE
Monseigneur , Messieurs ,
La propriété est une des bases de la société naturelle , non - seulement parce qu'elle sert à la conservation et à la distribution de la vie, mais encore parce qu'elle est nécessaire au maintien de notre dignité et de notre liberté. Cependant le monde païen , la détournant de ce double but , en avait fait un instrument de misère , de servitude et de dégradation, et vous avez vu l'heureuse révolution accomplie sous ce rapport par le droit évangélique ou chrétien. L'Évangile a restitué aux hommes la pro-
priété inaliénable du travail, et le travail leur étani trop souvent refusé par l'âge ou la maladie, ou même l'occasion , il a créé pour eux une seconde propriété dans le superflu du riche et dans la charité de tous. Par cette double disposition du droit nouveau, l'une et l'autre inconnues de l'antiquité , la paix s'est faite entre l'humanité riche et l'humanité pauvre , la première aidant la seconde , la seconde aidant la première, toutes les deux mêlant l'amour à la justice, et contentes de leur sort autant qu'il est possible d'arriver ici-bas au contentement, car en ce point comme en beaucoup d'autres , Messieurs , vous ne devez pas perdre de vue qu'aucune providence ne peut tout pour l'homme ; quel que soit le droit , l'abus reste possible pour notre Hberté, et le malheur par l'abus. Toute la justice et toute la charité de l'Évangile ne sauraient entièrement conjurer l'effet de nos passions, de l'égoïsme, de l'imprévoyance, de la mollesse et de tant d'autres causes par lesquelles nous creusons sous nous un abîme de misère et de douleur. L'homme équitable n'accusera pas toujours ses frères des maux où il est tombé ; il en accusera souvent lui-même; il pardonnera d'autant plus à Dieu qu'il se pardonnera moins, et, fût-il innocent, il comprend encore que, n'étant pas tout seul, les fautes d'autrui peuvent l'atteindre et attrister sa destinée. L'Évangile a la liberté pour contrepoids; il ne fait que les miracles qui ne la détruisent pas.
La propriété étant réglée par la justice et purifiée par la charité , tout n'est pas fait encore. Il est une
autre base de la société naturelle , non moins importante , plus importante peut - être , si toutefois il est possible d'assigner des degrés exacts aux éléments constitutifs de l'ordre social; je veux parler de la famille. Car la société humaine n'est pas un assemblage d'individus épars , dénués de toute autre consistance que celle de leur personnalité; elle est un tissu de familles régulières, qui font de l'homme même une société antérieure à toute autre , société de travail, de richesse, d'affection, de force, par laquelle l'homme se pose comme un être plein , conservant et propageant sa vie , et partant de là pour entrer dans une société plus vaste , à laquelle il apporte son existence collective, et à qui il demande en échange une participation à des biens plus grands; toute l'étendue, toute la gloire, toute la puissance d'une patrie.
Je me propose d'examiner aujourd'hui ce que le droit évangélique a fait pour la famille. La nature même du sujet exigera de moi quelquefois que je touche à des points délicats ; j'espère, en y touchant, rester dans les hmites consacrées par la langue chrétienne, et même par la langue de ce grand siècle de Louis XIV, à qui Dieu avait accordé la grâce de faire bien, et de mieux dire encore.
La famille est composée de trois sortes de personnes, le père, la mère et l'enfant. Je ne parlerai de l'enfant que d'une manière accessoire, parce que sa destinée dépend des relations qui existent entre le père et la mère, et que là où ces relations sont justes et humaines , le sort de l'enfant est lui-même bon et
heureux. Je l'écarté de la discussion , pour ne pas Is compliquer inutilement.
Selon la tradition consignée dans les livres saints , Dieu, ayant fait l'homme, le regarda, et trouva qu'il était seul. Il lui envoya donc un sommeil mystérieux , et , pendant qu'il y était plongé , posant la main sur son cœur, il arracha une partie du bouclier naturel qui le couvre , en forma un être nouveau , et ayant éveillé l'homme, lui présenta la compagne de sa vie. L'homme , ravi , se reconnut dans un autre que lui-même, et prononça la première parole d'amour : Voici, dit-il, Vos de mes os, et la chair de ma chair; celle-ci s'appellera d'un nom, qui marque Fhojnme, parce qu'elle a été tirée de l'homme ; c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère , et s'attachera à son épouse, et ils seront deux dans une seule chair (1). Cette parole. Messieurs, ou plutôt ce chant renfermait toute la constitution de la famille; la dignité réciproque de l'homme et de la femme , l'indissolubilité de leur union, et cette union en deux personnes seulement. La dignité d'abord , puisque la femme avait été prise de l'homme, et qu'on ne pourrait jamais lui reprocher d'avoir été formée d'un limon secondaire; l'indissolubilité, puisque leur union était dans une seule chair; l'unité, puisque cette chair n'était qu'à deux.
Et si, laissant de côté la tradition biblique, nous cherchons dans notre cœur quel sont les vrais rapports de l'homme et de la femme , nous arriverons
(1) Genèse , chap. ii , vers. 23 et 24.
encore aux mêmes conclusions. En effet , l'affection la plus chère, la plus pénétrante, la plus aimable , celle qui renferme le plus l'idée de la félicité telle que nous la créons, c'est, Messieurs, pesée au poids du cœur comme au poids du sanctuaire , l'affection qui unit l'homme à sa légitime compagne. Or là où est l'affection, là il y a communication de dignité; l'affection n'a jamais outragé; elle honore, elle respecte, elle vénère, elle élève ce qui est bas pour le transfigurer en soi. C'est même un des rêves de notre âme d'aimer au-dessous de nous, pour avoir le plaisir d'élever jusqu'à nous : sentiment délicat que Dieu éprouve lui-même, et qui nous explique tout ce qu'il fait pour l'homme. Un ancien a dit : Amicitia pares invenit vel facit : maxime dont l'application est quotidienne, et qui diminue au profit du bonheur la régularité sévère des rangs. Or elle s'appUque surtout à la femme , qui occupe naturellement la plus haute dignité , parce que l'amour que nous lui portons est le plus haut de tous les amours. Je dis nous, Messieurs ; car, ceux-là mêmes qui sont constitués dans la dignité du sacerdoce et de la chasteté éternelle , ceux-là ont une mère , une sœur, et par conséquent ils ne sont pas exclus de l'affection bénie dont je parle , don de Dieu à tous les hommes et condiment sacré de toute la vie.
En second lieu , l'affection produit naturellement l'indissolubilité. Quel est l'être assez lâche, quand il aime, pour calculer le moment où il n'aimera plus? Quel est l'être assez indigne de concevoir et de mériter l'affection, qui vit avec ce qu'il aime comme s'il
devait un jour ne l'aimer plus ? Qui de nous, au contraire, illusion trop souvent détruite, mais illusion qui nous honore, qui de nous, une fois qu'il aime, ne se persuade, dans ce moment du moins, qu'il aimera toujours avec tout l'entraînement et toute la jeunesse de son cœur? On se trompe, je le veux ; mais ce n'est pas moins là le caractère inné de tout sérieux attachement.
L'unité en est un autre. On n'aime point à trois, on n'aime qu'à deux. Il est impossible de se représenter une affection de même nature et de même force entre trois âmes d'hommes. C'est à cause de cela même qu'il y a si peu de capacité en nous pour aimer. Notre amour est exclusif; quand nous nous donnons, nous ne nous donnons qu'à un, et il a fallu toute la puissance de Jésus -Christ pour communiquer de l'étendue à nos affections sans détruire leur énergie.
Ainsi donc le cœur et la Bible nous disent la même chose , et en aucun autre point il ne sont plus d'accord : ils nous disent que les rapports de l'homme et de la femme sont dignité, indissolubilité, unité.
Mais quand, sortant du cœur et de la Bible, nous entrons dans l'histoire , est-ce là le spectacle qui se présente à nous ? Y trouvons-nous, dans les rapports de l'homme et de la femme, dignité, indidissolubité, unité? Non, Messieurs ; nous y trouvons tout le contraire. L'homme, historiquement parlant, a accumulé contre sa compagne tout ce qu'il a pu imaginer de duretés et d'incapacités. Il en a fait une captive, il l'a couverte d'un voile et cachée à l'endroit le plus
secret de sa maison, comme une divinité malfaisante ou une esclave suspecte; il lui a raccourci les pieds dès l'enfance, afin de la rendre incapable de marcher et de porter son cœur où elle voudrait; il l'a attachée aux travaux les plus pénibles , comme une servante ; il lui a refusé l'instruction et les plaisirs de l'esprit , jusque-là qu'en certaines contrées, le voyageur rencontrant cet être dégradé et lui demandant sa route , la femme répondait: « Je ne sais pas, je ne suis qu'une femme. » Que n'a-t-on pas fait encore contre elle? On l'a prise en mariage sous la forme d'un achat et d'une vente ; on l'a déclarée incapable de succéder à son père et à sa mère, incapable de tester, incapable d'exercer la tutelle sur ses propres enfants et retournant elle-même en tutelle à la dissolution du mariage par la mort. Enfin la lecture de diverses législations païennes est une révélation perpétuelle de son ignominie, et plus d'une, poussant la défiance jusqu'à l'extrême barbarie, l'a contrainte de suivre le cadavre de son mari , toute jeune et toute vivante , et de s'ensevelir dans son bûcher, afin, remarque un jurisconsulte , que la vie du mari fût en sûreté , la femme sachant qu'elle ne pouvait lui survivre en aucun cas.
Quelles injures , Messieurs, .quelle étonnante dégradation ! Ce n'est pas tout. Déjà déshonorée par tant d'outrages à sa faiblesse, on y a joint la faculté de la répudier. Elle était venue jeune et belle , on la renvoie flétrie par l'âge ou l'infirmité, comme un meuble dont on se défait quand il est fêlé par l'u* sage, et qu'on s'ennuie de le voir chez soi. Les sati-
riques latins nous ont conservé quelqu'une de ces scènes d'infamie, et jusqu'aux paroles insolentes de l'esclave venant dire à sa maîtresse de la veille qu'elle n'était plus même esclave comme lui
Et bien plus encore, la simultanéité dans le mariage : des troupeaux de ces êtres si dignes devant Dieu et devant notre cœur, des troupeaux de femmes enfermées comme un bétail entre des murailles, et devenues, dans l'ennui de leurs jours et de leurs nuits, la proie, je ne dirai pas d'une affection, mais la proie d'un moment au milieu de siècles d'oubli !
Voilà l'histoire ! voilà la femme dans l'histoire !
Et, l'Évangile venu, l'Évangile l'ayant relevée, comme nous le verrons tout à Theure, l'opprobre et la servitude n'ont pas cessé pour elle d'un seul coup; ils n'ont cessé que là où l'Évangile a prévalu ; partout ailleurs elle est demeurée , au sort qu'on pourrait appeler son sort naturel. Vous en avez la preuve assez proche de vous. Le musulman, venu six siècles après l'Évangile, s'est-il soucié de rendre à la femme sa dignité? A vos portes, pour vous braver, il a relevé les quatre murailles de la captivité et du mépris ; il y a entassé les objets de sa lâche convoitise, non pas tous peut-être marqués au même degré de servitude et d'infamie ; mais qu'importe la nuance de l'estime dans l'opprobre, et le degré de faveur dans l'oppression? La sultane règne autant qu'on peut régner sur un cœur qui se partage et qui se dissipe ; elle règne comme la dernière paysanne de France ne voudrait pas régner. Le spectacle des mœurs musul-
mânes, chez les peuples qui ne manquent pas de grandeur native , est un avertissement de la Providence à la femme chrétienne tentée d'apostasie par la sévérité de l'Évangile; elle y apprend ce que coûte l'amour qui n'est pas sous la protection de Dieu, et ce que devient l'adoration de l'homme le lendemain du jour où il n'adore plus Jésus-Christ. Elle y apprend le degré de bassesse où elle descend dès que Jésus -Christ n'a plus la main sur l'homme pour le contenir et le purifier, pour contenir et purifier sa compagne , et les rendre tous deux un sanctuaire d'amour fidèle et respectueux.
Jusque parmi nous, Messieurs, dès que baissent les eaux évangéliques , qu'entendons-nous? Le cri sourd du divorce , la bête humaine qui hurle après la liberté brutale, et demande qu'on l'affranchisse d'un devoir insupportable à ses désirs. Nous l'avons entendu, ce cri honteux; il a même triomphé un moment dans notre patrie , il triomphe encore dans une partie de l'Europe où le christianisme est mal défendu par le schisme et l'hérésie. Là une femme, une femme chrétienne , se voit chasser de la famille qu'elle a fondée de son sang; elle cesse d'être mère en cessant d'être épouse ; on lui enlève par le divorce , comme un bétail qui se divise , une part des enfants qu'elle a portés dans son sein, qu'elle a nourris de ses larmes et de son amour. Mais la louve, au fond des forêts, quand on lui arrache ses petits, on lui fait une injure qu'elle ressent; et vous, dans un pays chrétien, vous arrachez l'enfant à sa mère; vous ne craignez pas de lui faire une injure que le
tigre ne vous pardonnerait pas dans l'antre de ses déserts !
Gomment expliquer un aussi étrange renversement des lois de la nature et de l'affection? Je comprends l'abus de la propriété, l'esclavage. L'esclave est un étranger; il est tombé dans cette condition par le sort de la guerre ou de la naissance ; il n'est rien aux souvenirs de son maître et à son cœur. Mais la compagne que l'homme a choisie, qui a eu les serments de sa jeunesse, qui est son égal par le sang, qui a vécu à son foyer, à laquelle il a ouvert son âme, qui lui a donné des jours peints dans sa mémoire et des fils grandis sous ses yeux , pourquoi la déshonorer? Qu'a-t-elle fait? Qu'y gagne donc l'homme? Ah! ce qu'il y gagne, Messieurs, je vais vous le dire; car, enfin, il faut bien connaître la cause après avoir vu le phénomène; il faut bien pénétrer jusqu'au fond de l'homme et en explorer toute la corruption , afin que la restauration évangélique nous apparaisse tout ce qu'elle est.
Trois égoïsmes ont concouru, dans le cœur de l'homme , à l'avilissement de la femme. Le premier est l'égoïsme de la jalousie. Nous aimons, c'est vrai; mais nous sommes si peu de chose pour être aimés , les années s'écoulent si vite , elles emportent si rapidement les charmes de notre jeunesse, qu'un moment vient où nous doutons de nous-mêmes et de notre aptitude à mériter l'affection. Nous ne nous trompons pas. Cependant nous voulons retenir ce qui ne viendrait plus à nous de soi-même; nous aspirons à une passion dont le jour est déjà loin; plutôt
que d'obéir à la nature , nous voulons lui faire violence , et ressusciter par la servitude ce qui nous est ravi parla liberté. C'est la raison secrète qui a partout condamné la femme à un ilotisme plus ou moins prononcé.
Un autre égoïsme, celui de la lassitude, a travaillé contre elle dans un autre sens. Nous nous lassons. Un jour on s'éveille comme d'un songe, on s'étonne de ne plus aimer ce que la veille on adorait encore ; on se demande pourquoi. Rien n'est changé que le cœur; mais il est changé, et c'est un coup dont il ne revient jamais. Que faire? Comment vivre dans le supplice de voir avec indifférence l'objet qu'on voyait avec transport? La dissolubilité du mariage est la réponse de notre inconstance à cette question. La jalousie rendait la femme captive, la lassitude la chasse.
Il reste un troisième parti pour un troisième égoïsme, qui est celui de la simultanéité. La recherche de nous -même est si subtile, qu'il nous faut quelquefois, pour avoir toutes nos aises, joindre l'habitude à la nouveauté. On y arrive en multipliant le mariage, et la passion se compose ainsi une cour où le souvenir est aussi vivant que le caprice, où tous les temps sont mêlés, et où chaque jour apporte à une inépuisable inconstance une noce et une répudiation.
Tel est l'homme , et ce triple égoïsme se réduit à un seul, qui est de manquer d'amour. C'est le reproche de saint Paul aux païens, lorsque, après avoir énuméré tous leurs crimes, il finit par les accuser
d'avoir été sans affection (1). L'amour purement humain est une effervescence passagère, produite par des causes qui n'ont elles-mêmes que peu de durée; il naît le matin, il se flétrit le soir. Ce n'est point l'acte d'un homme maître de lui, sûr de sa volonté, et portant l'énergie du devoir jusque dans les jouissances intimes du cœur. L'amour véritable est une vertu; il suppose une âme constante et forte, qui, sans être insensible aux dons fugitifs, pénètre jusqu'à la région immuable du beau, et découvre dans les ruines mêmes une floraison qui la touche et la retient. Mais l'âme chrétienne seule a ce goût créateur ; les autres s'arrêtent à la surface et voient la mort partout. Deux jeunes gens s'avancent vers l'autel, à cette belle cérémonie des noces; ils portent avec eux toute la joie et toute la sincérité de leur jeunesse ; ils se jurent un amour éternel. Mais bientôt la joie diminue, la fidélité chancelle, l'éternité de leurs serments s'en va par morceaux. Que s'est- il passé? Rien; l'heure a suivi l'heure ; ils sont ce qu'ils étaient, sauf une heure de plus. Mais une heure, c'est beaucoup hors de Dieu. Dieu n'est point entré dans leurs serments, il n'a pas été le compHce de leur amour, et leur amour finit parce que Dieu seul ne finit pas.
Tournons de ce côté , et , après tant de tristes spectacles , voyons ce que Dieu a fait par l'Évangile pour la réhabilitation de la femme.
L'Évangile a rendu à la femme la liberté, l'instruc-
(1) Épître aux Romains, chap. i, vers. 31.
tion, tous les droits civils. Mais il a de plus créé pour elle trois ministères qui lui donnent une glorieuse action sur les destinées du genre humain. Le premier est le ministère du respect. Le respect est une crainte douce et pieuse. Quand nous rencontrons un homme chargé d'ans et de services , le front couvert des traces vives de la vertu, nous nous sentons, quoique son égal , atteint d'un sentiment qui ne nous cause aucune peine, mais qui cependant nous ôte la confiance de la familiarité : c'est le respect. Le respect est l'aveu volontaire d'une dignité qui nous commande sans avoir besoin de nous donner aucun ordre ; il entre , comme un condiment nécessaire, dans tous les rapports des hommes entre eux , et l'affection la plus tendre n'en exclut pas l'expression , quelque tempérée qu'elle devienne en ses mains. Sans le respect, l'homme touche à la grossièreté de la barbarie, il méconnaît la royauté qui est en lui. Le respect. Messieurs, est descendu sur nous de Dieu même , qui nous a faits à son image. En Dieu il est une majesté qui repousserait, si elle était toute seule ; mais cette majesté suprême étant unie à une suprême bonté , il résulte de ce mélange ineffable une physionomie qui attire sg^s rien perdre de sa grandeur. C'est un reflet de cette nuance qui habite en nous , et qui produit le respect.
Or, Messieurs, nous sommes sujets à oublier ou à méconnaître cette partie de notre céleste dotation. Les abus de l'égalité , l'abaissement du vice , l'indélicatesse de l'esprit nous poussent sans cesse à la grossièreté , comme l'orgueil nous porte à une roi-
deur sotte et ridicule. La civilisation chrétienne avait besoin de trouver et de conserver le secret de la dignité tempérée par la grâce , d'en avoir un interprète subsistant, un modèle exquis et inviolable, dont la seule présence fût une leçon , et nous rappelât sans cesse la physionomie de l'homme vrai, pur, sincère, simple, digne de lui-même : c'est à la femme chrétienne que ce ministère auguste a été confié. L'Évangile a fait de l'esclave une reine, il l'a tirée d'une servitude honteuse ou d'une liberté effrénée, qui n'était qu'un autre esclavage , pour lui donner sur les mœurs publiques une modeste et souveraine action. Sceptre porté avec autant de fruit que de gloire , qui a imprimé aux temps modernes une ineffaçable couleur de bienséance et d'élévation !
Ce jeune homme usé dans le vice, qui ne croit plus à rien , pas même au plaisir, qui ne respecte plus rien, pas même soi, il vient, il rencontre le regard de la femme chrétienne , il voit vivante la dignité qu'il a profanée; il retrouve Dieu dans une âme qui en a gardé le sacerdoce et qui le révèle dans ses traits : il sent sa misère et son abjection devant ce miroir de pureté. Un mouvement de paupière ou de lèvres suffit pour le châtier et l'anéantir, lui qui s'estimait sûr de ne pas trembler devant Dieu ! Il reconnaît une puissance à laquelle il doit compte de sa vie, devant laquelle il doit déguiser au moins sa honte, et s'il devient incapable d'être touché de ce reproche tacite, s'il méprise la femme, après avoir méprisé tout le reste , c'est le dernier trait de sa condamnation : il n'appartient plus au monde civilisé , il est barbare.
Le second ministère que l'Évangile a créé pour la femme chrétienne, c'est le ministère d'éducation.
A qui l'homme naissant sera-t-il confié? A qui le remettra -t- on pour lui inspirer une âme bonne? Quelle est la main assez délicate, assez ingénieuse, assez tendre pour assouplir cette bête fauve qui vient de naître entre le bien et le mal, qui pourra être un scélérat ou un saint? Ne cherchons pas si loin. Déjà son éducation a commencé dans le sein même qui le portait. Chaque pensée, chaque prière, chaque soupir de sa mère a été un lait divin qui coulait jusqu'à son âme et le baptisait dans l'honneur et la sainteté. Le père n'y peut rien directement. A la mère seule il a été donné que son âme touchât pendant neuf mois l'âme de l'enfant , et lui imposât des prédispositions à la vérité , à la bonté , à la douceur, germes précieux dont elle achèvera la culture au grand jour, après les avoir semés dans les profondeurs inconnues de sa maternité. L'enfant paraît ; il échappe à cette première éducation de l'Évangile par les entrailles de sa mère ; mais il est reçu dans des mains que l'Évangile a bénies , il n'a plus à craindre le meurtre ou l'exposition ; il dort tranquille sous la protection de sa mère armée de Jésus-Christ. Et dès que ses yeux s'ouvrent, quel est le premier regard qu'il rencontrera? Le regard pur et pieux d'une chrétienne. Et dès qu'une parole, se glissant par les tortueux canaux de l'ouïe, pourra s'introduire jusqu'à son âme, qui la lui dira? Qui lui jettera la première parole, la première révélation , le premier cri d'une intelli-
gence à une intelligence ? Qui ? Ce fut Dieu autrefois ; c'est encore lui maintenant par notre mère purifiée et sanctifiée. C'est la femme chrétienne qui a succédé à Dieu dans le ministère sacré de la première parole. Quand Adam l'entendit, et que la flamme de son esprit s'alluma de ce coup sous l'horizon étincelant du ciel, c'était Dieu qui lui avait parlé. Et nous, quand notre cœur s'éveille à l'affection et notre esprit à la vérité, c'est sous la main, sous la parole, sous le poids de l'amour maternel que ce prodige s'accomplit.
L'enfance disparaît bien vite, et la jeunesse s'annonce avec ses instincts de liberté. L'éducation devient plus périlleuse sans cesser d'être nécessaire; toute puissance nous pèse comme un joug. Une seule demeure, sinon intacte, du moins respectée. Nous entendons encore la vérité de la bouche d'une mère aimée de Dieu ; son regard n'a pas perdu toute autorité ; son reproche n'est pas sans aiguillon pour causer le remords , et quand elle est tout à fait désarmée , ses larmes lui restent comme un dernier commandement auquel nous ne résistons pas. Elle se fraye à notre insu des passages qui conduisent aux endroits les plus secrets de notre cœur, et nous sommes étonnés de l'y trouver au" moment où nous nous croyons seuls. Vertu singulière, se survivant à ellemême , et qui atteste dans ses débris mêmes à quelles sources efficaces Dieu ^l'avait trempée !
Quand la mère finit, l'épouse commence. L'homme est maître à son tour ; mais sa magistrature n'exclut pas celle qu'il donne sur lui-même, et son cœur
obéit d'autant mieux que sa pensée commande avec un empire qui n'est pas disputé. La fougue de la jeunesse s'est apaisée ; l'homme ne souhaite plus l'indépendance comme un bien qui passe tous les autres , et qui le met en possession de lui-même ; il se possède assez , il est sûr de son pouvoir, il retourne vers la douceur de l'enfance par la pente de sa volonté et le poids même de la vie. L'amitié lui manque, il n'a plus d'égaux : et qui n'a besoin d'égaux? Qui n'a besoin d'une personne assez tendre pour commander, assez dévouée pour dire la vérité? L'homme la demande à l'épouse, après l'avoir eue de sa mère ; il recherche autant l'autorité qu'il l'a crainte un moment. Il l'accepte du moins sans résistance, parce que l'amour en fait le fond, et qu'il y puise les consolations de chaque jour contre les amertumes de la maturité. Car la vie devient sévère en déclinant vers le soir ; les déceptions abondent ; la lumière des choses se ternit ; les soucis creusent le front, et l'ambition même, lasse du succès, laisse échapper ce cri de la vanité trompée :
Mon cœur, lassé de tout , demandait une erreur Qui vînt de mes ennuis chasser la nuit profonde , Et qui me consolât sur le trône du monde.
Or cette erreur cherchée , si c'est une erreur, qui la donne que l'épouse ? C'est elle qui colore les événements heureux, qui embaume les revers., qui reçoit au seuil domestique ce fugitif des honneurs tout meurtri de sa chute , ce proscrit de la
pensée qui n'a remporté de la science que le martyre du doute. L'épouse chrétienne infiltre dans ces âmes brisées le détachement et la certitude; elle ressuscite dans leur âme le Dieu qui réjouissait leur jeunesse , et ravive leur vie mourante aux sources de l'éternité.
Si la grâce lui manque pour cette dernière scène de l'éducation humaine, tout n'est pas perdu; les transfigurations de la femme chrétienne ne sont pas encore achevées, non. Après avoir été mère, puis épouse , la femme chrétienne se reproduit sous une nouvelle forme : elle est fille ! Et quel est l'homme , à soixante ans, qui n'apprend pas de sa fille? Quel est l'homme qui, n'ayant pas connu Dieu dans la vie et dans la raison , et voyant sa jeune enfant s'agenouiller chaque soir devant l'invisible Majesté , ne soupçonne, à la 'naïveté de sa prière et de sa joie, à la paix de son cœur, quelque chose du mystère qui s'approche de lui par une si vive représentation? 0 tendresse des voies de Dieu ! notre mère nous apprenait son nom quand nous étions enfants; l'épouse la redit , dans l'intimité nuptiale , à l'âme enivrée du jeune homme; la fille le raconte au vieillard courbé par l'âge , et lui ramène , dans ses jours de décadence, une révélation toute jeune et toute vierge ! Le ciel dira combien d'âmes ont été le fruit de cette dernière violence de la vérité ; combien qui n'avaient rien vu et rien entendu se sont éveillés du songe de l'erreur sur leur lit de mort, et ont adoré de leur souffle expirant l'éternel amour se montrant à eux sous la forme angélique d'une fille bien-aimée.
Après cela , qu'avait besoin la femme d'un troisième ministère? Dieu pourtant lui en a commis un troisième : dirai-je le plus grand de tous ? Je ne sais ; . mais enfin je le nommerai : c'est le ministère de la charité.
A la femme chrétienne, par une délégation spéciale, comme emploi de ses loisirs et de la surabondance de ses vertus, ont été confiés tous les pauvres, toutes les misères, toutes les plaies, toutes les larmes. C'est elle qui , au nom et au lieu de Jésus-Christ, doit visiter les hôpitaux et les greniers , découvrir les gémissements, explorer le royaume si vaste de la douleur. A d'autres le dévouement de la doctrine , à elle le dévouement des secours. A d'autres de représenter Jésus-Christ par le glaive de la parole , à elle de le représenter par le glaive de l'amour.
Voulez-vous , sans faire de phrases , car il y en aurait trop à faire Î voulez-vous arriver à une comparaison qui dira tout d'un seul mot? Eh bien, entre le monde païen et le monde chrétien il y a la même diff'érence qu'entre la prêtresse de Vénus et la sœur de Saint -Vincent-de-Paul. Allez à ce fameux temple de Corinthe , et voyez-y la femme ; entrez dans nos hôpitaux, et voyez-y la sœur de Charité ! Ce sont là les deux mondes : choisissez.
Cela fait, Messieurs, le reste n'était plus qu'un jeu. La dignité de la femme créée , l'indissolubilité et l'unité du mariage en découlaient naturellement. Toutefois, tant l'homme est corrompu! l'indissolubihté du mariage ne s'est maintenue qu'au prix de longs efforts. Je pourrais une fois de plus citer au