‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 2)Chapitre 15 sur 19 · III · texte numérisé non relu

III

tribunal du siècle présent, d'un côté les passions des grands, et, de l'autre, l'intrépide esprit pastoral avec lequel les chefs de l'Église ont maintenu la pureté et la dignité du sang européen. Je pourrais, reprenant l'histoire dans un autre sens que celui où elle vous a été enseignée, vous dire ce que nous avons souffert pour vous, et ce que vous seriez devenus, si les inébranlables barrières de la catholicité n'avaient arrêté obstinément ces êtres effrénés en qui la puissance égalait la convoitise , et qui , impatients des mœurs du Christ, se ruaient à la conquête de la liberté païenne et musulmane. Nous avons fait de cette cause la cause totale de la civilisation , parce que c'était la cause de la femme, celle de vos mères, de vos épouses, de vos filles, et avec elle la cause du genre humain. Vous ne l'avez pas compris. Vous nous avez accusés de passer les bornes de la défense légitime, de porter la main sur la couronne, quand nous ne la portions que sur la brutalité de la chair et du sang. Où seriez- vous sans ces combats? Votre sang, flétri depuis des siècles, vous serait arrivé par les veines d'une femme esclave au lieu de vous arriver du cœur d'une femme ingénue. Tout ce que vous avez eu de joies saintes pour vos mères , vos épouses et vos filles, eût été transformé aux joies infâmes de la servitude trempée dans la volupté. Vous seriez des Turcs, et non des Francs!

Rendons grâces à Dieu , qui nous a sauvés par le courage de nos pères , et par les seuls moyens dont le courage pouvait alors s'armer. Le divorce écarté du monde chrétien, la simultanéité n'a pas même

fait effort pour s'y produire. Quel est l'Européen (car je n'appelle pas Européen le Turc planté à Gonstantinople ) , quel est l'Européen qui oserait même songer de loin à la profanation du mariage par la simultanéité? Qui ne rougirait, au sein même de la débauche, d'introduire sous le même toit, par les mêmes serments , les captives multiples de son égoïsme le plus lâche et le plus insensé ?

Encore une fois , rendons grâces à Dieu, qui a purifié le genre humain sans lui ravir sa liberté , qui a retiré au désordre la complicité des lois , et permis à la pureté de devenir la règle authentique de la société humaine.

Ce travail n'a pas peu coûté , Jésus-Christ ne s'est pas borné à le mettre sous la protection de sa croix. Il a voulu naître d'une femme tout à la fois vierge et mère, modèle ineffable du dévouement maternel et du dévouement virginal , et demeurant à jamais sous les yeux du monde pour lui inspirer, par son souvenir et son culte, la pratique des saintes mœurs. La femme n'a cessé, depuis dix-huit siècles, de regarder ce type sublime , qui est celui de sa régénération ; elle y a puisé le double courage de la chasteté et de l'amour; elle est devenue digne du respect que le monde avait besoin d'avoir pour elle ; on a pu croire à ses serments, et le voile de la servitude, en tombant de son front, y a laissé voir, sous l'antique apparence d'une beauté fragile, le signe immuable et sanglant de la croix. Protégée par ce signe , elle a passé dans nos rues comme une apparition de la décence et du bien; elle s'est assise, heureuse, au

sanctuaire de la maison ; elle y a retenu son époux , ses fils et ses filles ; elle y a reçu l'étranger sans blesser son honneur : la famille est devenue le lieu de la paix, de la joie, de l'honnêteté, le lieu d'élection de toute âme qui n'est pas corrompue. Le culte des affections a succédé au culte de la chair et du sang. Je vous le demande sans crainte, quel est celui de vous qui ne sente pas qu'il y a plus de contentement dans un quart d'heure passé au sein de la famille, à côté du père, de la mère, des frères et des sœurs, qu'il n'y en a dans tous les enivrements du monde? Qui ne fait pas de la famille le rêve de son existence? Qui ne s'est pas dit, étant jeune : J'arriverai un jour, après un long travail, à m'asseoir chez moi; j'aurai une table, un cabinet, à côté de moi tous les objets de mon affection. Tous, jeunes gens que nous étions, nous nous sommes dit cela ; et ceux de nous qui ont renoncé au bonheur de la terre pour prendre en Jésus-Christ leur unique héritage , ceux-là se le disaient avant d'avoir la révélation d'un bien plus rare dans un sacrifice plus grand.

0 foyer domestique des peuples chrétiens ! maison paternelle , où , dès nos premiers ans , nous avons respiré avec la lumière l'amour de toutes les saintes choses, nous avons beau vieillir, nous revenons à vous avec un cœur toujours jeune, et n'était l'éternité, qui nous appelle en nous éloignant de vous, nous ne nous consolerions pas de voir chaque jour votre ombre s'allonger et votre soleil pâlir !

Finissons , Messieurs , en résumant cette Conférence et celle qui l'a précédée. Il y a sur la terre

trois faiblesses : la faiblesse du dénûment, c'est le pauvre ; la faiblesse du sexe , c'est la femme ; la faiblesse de l'âge, c'est l'enfant. Ces trois faiblesses sont la force de l'Église , qui a fait alliance avec elles, et les a prises sous sa protection en se mettant sous la leur. Cette alliance a changé la face de la société , parce que jusque-là le faible avait été sacrifié au fort, le pauvre au riche, la femme à l'homme, l'enfant à tous. L'Église, en s'unissant à la faiblesse contre ceux qui sont pourvus de la triple force du patrimoine, de la virilité et de la maturité, a remis en équilibre tous les droits et tous les devoirs. L'égoïsme toutefois ne se tient pas pour vaincu : plus ou moins déguisé, il cherche à rétablir l'ordre païen sur les ruines de l'ordre chrétien , c'est-à-dire la domination oppressive de la force sur la faiblesse. Y réussira-t-il ? Rompra-t-il le faisceau qui retient dans l'unité de l'Église le pauvre, la femme et l'enfant? Je suis sûr que non : car sous les mains débiles que je viens de nommer, il y a la main de Dieu , la main de Jésus-Christ, la main de la bienheureuse vierge Marie, toute la puissance de la raison, de la justice et de la charité.

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