VINGT-NEUVIEME CONFERENCE
DE LA SOCIETE INTELLECTUELLE PUBLIQUE FONDEE PAR LA DOCTRINE CATHOLIQUE
Messeigneurs (1), Messieurs .
Jusqu'ici nous avons considéré les effets de la doctrine catholique sur l'esprit et sur l'âme de l'homme, sur son esprit , par une certitude et une connaissance supérieures à la certitude et à la connaissance purement humaines ; sur son âme , par des vertus qui ne sortent point de sa nature, et qu'à cause de cela nous avons appelées des vertus réservées.
Mais , si grands que soient ces deux théâtres , où se produit l'action de la doctrine catholique , ce n'est
(1) Messeigneurs l'archevêque de Chalcédoine et les évêques de la Rochelle et de Montpellier,
pas pourtant la scène dernière où elle manifeste sa prépondérance. Il est un autre terrain plus vaste , plus profond , plus éclatant , plus solennel , plus incontestable, où tout aboutit, et qui décide de tout; c'est la société. Car l'homme n'est pas un être solitaire, il n'est pas semé au hasard pour vivre et mourir à l'ombre ignorée d'un rocher ou d'une forêt ; il naît au milieu de la société , qui le reçoit , qui le nourrit , qui l'élève , qui lui communique ses idées , ses passions , ses vices , ses vertus , et à laquelle il laisse, avec ses cendres et sa mémoire, l'influence de sa vie. D'où il suit qu'avoir considéré l'homme au foyer secret de son intelligence et de son cœur, ce n'est pas encore le connaître tout entier, ni surtout connaître la doctrine qui a été le principe de son activité. Il faut, pour achever l'épreuve, passer du dedans au dehors, de l'être solitaire à l'être social. La société est le confluent de toutes les pensées et de tous les mouvements de l'homme , la manifestation publique de ce qu'il vaut et de ce que valent les enseignements où il a puisé son développement intérieur. C'est pourquoi, Messieurs, il nous faut voir ce que la doctrine catholique a produit par rapport à l'ordre social. Et je dis que là comme ailleurs elle a fait des choses qu'aucune autre doctrine n'a faites; je dis que, non-seulement elle a modifié, transformé les sociétés naturelles, telles que la société domestique et la société politique , mais que , de plus , elle a créé une société qui est son œuvre propre , inimitable , inimitée , qui subsiste envers et contre tous, et que j'appellerai pour cette raison une
société réservée. Ce sera l'objet de nos nouveaux entretiens. Vous verrez tout d'abord quelle est cette société réservée à l'action de la doctrine catholique ; vous verrez ensuite l'influence que cette société réservée , se mêlant aux sociétés naturelles , a exercée sur leur constitution et leur sort, et comment enfin elle a transfiguré tous les éléments de la sociabilité humaine.
Je ne vous exhorte pas , Messieurs , à m'accorder votre attention ; vous m'y avez accoutumé dès longtemps. Soutenu dans cette chaire par celui qui brise les cèdres et qui aide l'hysope à fleurir, votre sympathie n'a été qu'une traduction heureuse de sa miséricorde envers moi, et je m'y confie comme à quelque chose qui vient encore plus de lui que de votre cœur. Puisse- 1- il bénir les dispositions que vous apportez dans cette assemblée ! Et nous , croyants , serviteurs de la vérité et de l'amour, puissions-nous bientôt compter parmi vous quelques frères de plus !
La doctrine cathoHque engendrant dans l'esprit de l'homme une certitude et une connaissance supérieures à la certitude et à la connaissance purement humaines, il s'ensuit inévitablement qu'elle doit établir entre les esprits, dont elle est la règle et le soutien , une société d'un ordre plus parfait que celle qui rapproche les intelligences privées de cette certitude et de cette connaissance surnaturelles. Mais cette première conclusion reste bien au-dessous de la vérité. Car la doctrine catholique n'a pas seulement ^ondé une société intellectuelle meilleure , elle a fondé
la seule société intellectuelle publique qui soit icibas , la seule vraie république des esprits.
Il est bien entendu , Messieurs , que vous ne me permettrez pas d'aller plus avant sans expliquer ma pensée ; car n'est-il pas manifeste qu'il existe naturellement entre les hommes une société intellectuelle et primitive sans laquelle les hommes ne pourraient pas s'entendre, et par laquelle, d'un bout du monde à l'autre , ils comprennent leurs pensées à l'aide du discours? Cela est vrai , Messieurs ; je ne le nie pas , cette société existe ; c'est la société du sens commun, qui unit tous les êtres intelligents , et dont le fonds social se compose des premiers principes de la logique et de la morale , des vérités mathématiques et des phénomènes vulgaires de la nature. Je n'en conteste pas l'existence ; tous les hommes lui appartiennent, catholiques ou non; mais faites une remarque : cette société des esprits par le sens commun, elle n'est pas libre , elle n'est pas le produit de notre activité volontaire ; l'homme y est fatalement soumis ; il naît dans le sens commun sans aucun acte de force ni de choix , et n'a d'autre porte pour y échapper que la folie. Cette porte seule lui reste ouverte contre le sens commun. Car, bien que Dieu ait jugé à propos de mettre une borne à notre liberté dans les principes fondamentaux de notre raison, il a permis cependant qu'à part même la lésion de l'organe qui sert à la pensée, l'homme pût, en certains cas, se condamner à mort sous le rapport intellectuel. La folie, quand elle n'est pas le résultat d'un accident physique , n'est pas autre chose qu'un suicide de l'esprit, suicide pro-
voqué trop souvent par l'orgueil , ainsi qu'il est écrit de ce fameux roi de Babylone qui , se promenant sur les terrasses de son palais , et découvrant autour de lui toutes les splendeurs de sa capitale , se prit à se dire en lui-même : N'est-ce pas là cette grande Babylone que je me suis bâtie dans ma puissance et dans ma gloire? Et à l'instant même, son orgueil faisant une dernière éruption, il tomba frappé de la foudre de la démence. Quoi qu'il en soit, du reste, de la nature intime de la folie, il est certain qu'aux époques d'une extrême liberté de pensée, comme celle où nous vivons , cette terrible catastrophe de l'intelligence se manifeste dans des cas incomparablement plus nombreux. Semblables à des barques détachées du rivage et n'ayant plus de pilote sur une mer sans horizon, les esprits vont à l'aventure; la réalité disparaît devant le rêve , et, les plus faibles n'étant pas les moins présomptueux , beaucoup finissent par porter les tristes débris de leur ambition entre les quatre murs d'un hôpital de fous.
Pardonnez-moi , Messieurs , cette rapide digression. Vous ne m'avez jamais ordonné de me tenir inflexiblement dans un cadre inexorable, et plus d'une fois vous m'avez vu sans peine cueillir sous vos yeux des vérités qui m'écartaient de mon chemin. Je reviens à la société des esprits dans le sens commun.
Cette société existe donc, je ne le conteste pas; mais, par cela seul que ce n'est pas une société intellectuelle née de notre liberté, de notre activité propre , son existence ne contredit en rien la propo-
sition que j'ai avancée, savoir: que la doctrine catholique seule a fondé sur la terre une société intellectuelle publique , société qui commence précisément où le sens commun finit avec la nécessité , et où la division devient possible avec la liberté.
Et tout de suite , Messieurs , vous saisissez l'importance de cette seconde société intellectuelle, dont j'attribue l'honneur exclusif à la doctrine catholique. Car le sens commun , qui nous unit tous , nous unit dans de bien étroites limites ; nous n'avons pas à porter notre esprit bien loin pour qu'il se sente affranchi des liens de la communauté ; le nous est borné , le moi est infini, et les questions sur lesquelles s'exerce la liberté sont elles-mêmes sans rivages et sans fond. Au delà du sens commun , il s'agit entre les hommes non pas de quelques extrémités des choses, mais des choses les premières et les dernières, du principe, du but, de la fonction de notre vie, du système général du monde , des plans du Créateur, du Créateur lui-même , de tout enfin , et d'un tout où chaque parcelle est un abîme , et où chaque abîme contient la destinée. Ne vous étonnez donc pas, Messieurs , si dès l'antiquité la plus obscure toutes les grandes âmes aspiraient à fonder la république des esprits. Quand Pythagore, dans la paix des vallées de la Grande-Grèce, appelait de rares disciples au silence et à la méditation ; quand Socrate se préparait par une longue sagesse à boire la ciguë des mains de sa légère patrie ; quand Platon se promenait, escorté d'auditeurs, le long des escarpements du cap Sunium , ou qu'il gravait sa pensée dans des
pages qui ne pouvaient plus périr ; quand Confucius, à l'extrémité de l'Orient , élevait une voix dont l'Occident devait entendre l'écho : que cherchaient , que voulaient Pythagore, Socrate, Platon, Confucius, ces premiers génies du monde profane , si toutefois on peut l'appeler ainsi en nommant de tels hommes? Que voulaient-ils ? Ils voulaient non pas créer des empires tracés avec l'épée, constructions toujours fragiles autant qu'étroites ; mais ils voulaient édifier la basilique des esprits, fonder l'unité intellectuelle, rallier le présent et l'avenir dans la paix profonde d'une commune pensée , afin que désormais la course de l'homme fût semblable à celle d'un navire qui, détaché du port par une main puissante, vogue souj cette main assurée, ne craignant pas plus de l'Océan qu'il ne craignait du rivage. Tels étaient leurs vœux ; tels sont vOncore les vœux de quiconque aime assez l'homme pour souffrir de ses peines et s'occuper de son sort.
Oui, même à cette heure où je parle, quel est le penseur, à quelque école qu'il appartienne, qui, ayant une fois senti le bonheur de la lumière , ayant entrevu l'horizon immuable où siège la vérité, n'ait désiré léguer à ses semblables de si beaux moments, tlxer l'éclair, et en faire un jour plein et inaltérable? Quel est en Europe le philosophe ou le législateur vraiment digne de ce nom qui n'ait songé à l'unité des esprits , qui n'ait regardé en tremblant le sol où nous vivons , et ne se doit demandé s'il ne se présentera pas enfin une solution équitable autour de laquelle toute l'humanité viendrait se reposer et s'embrasser ?
Bien des puissances , Messieurs , se sont offertes pour accomplir cette œuvre. J'en distingue trois, où toutes les autres ne forment que des nuances. La première est la puissance, ou, si vous l'aimez mieux, la philosophie rationaliste.
Cette philosophie raisonne ainsi : Puisque nous possédons des premiers principes certains ; puisque , dans l'ordre logique, dans l'ordre moral, dans l'ordre mathématique, dans l'ordre physique, nous avons des points de départ vivants, c'est-à-dire qui renferment des conséquences ultérieures et illimitées , pourquoi n'en tirerions-nous pas toute la vérité, comme on tire d'une mine tout l'or qui y est caché ? Si les principes n'étaient pas féconds , s'ils ne contenaient qu'eux-mêmes et rien au delà, tout serait dit, toute espérance de conquêtes futures serait une vaine illusion. Mais, puisque le contraire est manifeste, pourquoi ne pas penser que Dieu nous a donné, dans le trésor primitif de notre entendement , le germe de toute science et de toute vérité? Sans doute, il faut du temps , de la patience , le travail et l'expérience des siècles; mais les siècles ne nous manqueront pas, le travail non plus, le génie pas davantage, et enfin le jour viendra où la dernière pierre sera posée , le temple illuminé jusqu'au faîte , et le règne de l'unité fondé pour jamais. Logiquement, Messieurs, c'est-à-dire en ne consultant que l'ordre des idées , on ne voit pas clairement pourquoi il n'en serait pas ainsi. Mais voyons les faits : car, vous le savez, c'est la réalité qui décide de tout. Voyons donc si la philosophie rationaliste , et j'entends la bonne philoso-
phie rationaliste, celle qui cherche sincèrement à affirmer et à édifier, la philosophie des grands hommes que je nommais tout à l'heure, Pythagore, Socrate, Platon, Confucius; voyons, dis-je, si elle a fondé une société intellectuelle publique, l'unité publique des esprits. Et, pour le mieux découvrir, recherchons d'abord quelles sont les conditions nécessaires à l'existence d'une semblable société.
Sans idées communes point d'unité des esprits, et, par conséquent , point de société intellectuelle. Mais des idées communes ne suffisent pas encore à cette fin : il faut, de plus, qu'elles soient immuables. Car si les idées communes sont passagères, mobiles, variables, le ciment des esprits sera lui-même passager, mobile, variable; il cédera au moindre souffle , au premier accident , et l'unité ne sera qu'une union superficielle et trompeuse, telle qu'on la trouve dans les factions et les partis. L'immutabilité des idées est à la fois la racine et l'instrument de l'unité.
Il est, en outre, nécessaire que les idées communes soient des idées fondamentales. Car, établir l'unité des esprits sur leur accord en des points de peu d'importance tandis qu'ils seront divisés sur les choses capitales, c'est ce moquer du sens commun. Or il n'y a d'idées fondamentales que celles d'où dérive l'activité de l'homme , et les idées d'où dérive l'activité de l'homme sont celles qu'il se fait sur le principe, le but et la fonction de sa vie. Tant que l'homme n'est pas d'accord avec l'homme sur cette triple base, ils ne se rencontreront jamais dans une même pensée et dans une même action, si ce n'est en des matières
qui n'ont aucune valeur, et où leur alliance d'un moment ne saurait faire d'eux un seul esprit.
Enfin , les idées constitutives de l'unité intellectuelle doivent être reconnues et acceptées librement de l'intelligence; car, si ce n'est pas l'intelligence qui les reconnaît et les accepte librement , leur présence dans l'entendement est un phénomène étranger à l'ordre rationnel, un résultat de violence, d'habitude aveugle ou de fatalité, caractères qui excluent toute apparence de société intellectuelle entre des êtres soumis seulement à la misère d'une même oppression.
Amsi, pour qu'il y ait unité des esprits, il faut qu'il y ait entre eux des idées communes , immuables , fondamentales , librement reconnues et acceptées de l'intelligence ; et , pour que cette unité constitue une société intellectuelle publique, il faut en dernier lieu que les idées qui en forment la base ne soient pas le privilège de quelques-uns, mais que tous les éléments vivants de l'humanité y prennent part, y soient réellement associés, depuis l'enfant jusqu'au vieillard, depuis le pauvre jusqu'au prince, depuis le plus ignorant jusqu'au plus savant. Dans le cas contraire, la société perdrait son caractère public pour ne plus être qu'une caste ou une académie.
Maintenant, Messieurs, j'en appelle à vous. La philosophie rationaliste la plus parfaite et la plus respectable a -t- elle fondé un dogme public? Le dogme public est ce que je définissais tout à l'heure, c'est-à-dire un ensemble d'idées immuables, fonda-
mentales , librement reconnues et acceptées par des intelligences de tout rang. Je vous répète la question : la philosophie rationaliste a-t-elle fondé quelque part, au lieu et au temps que vous voudrez , un dogme public? Non, non, mille fois non. La philosophie rationaliste a créé des écoles , voilà tout ; et qu'est-ce qu'une école? L'assemblage de quelques disciples autour des opinions d'un maître. Et qu'estce qu'un disciple? Un homme qui adopte quelques idées, quelques procédés d'un autre homme, à la condition de les quitter quand il le voudra, et même avec l'espérance formelle de les quitter, ne fût-ce que pour le plaisir légitime de devenir maître à son tour. De quinze à vingt ans , peut-être, le disciple est plus humble et plus sérieux. A cet âge , où la raison s'éveille et où la simplicité du cœur n'est pas encore perdue, on vient entendre un homme éloquent, on se laisse aller au courant ingénieux de sa parole, on s'abandonne au vent de son inspiration, on croit en lui. Mais vienne l'âge de la propriété de soi , rage de la maturité , l'âge où l'on a pesé soimême et les autres , alors , adieu le maître , adieu l'obéissance , adieu cette chère et noble amitié des jeunes ans, qui faisait que notre pensée était la pensée des grands hommes , ou du moins de ceux que nous appelions généreusement de ce nom -là. Aristote ne jurera plus par Platon, il jurera par luimême; et celui qui n'aura pas la hardiesse ou la fantaisie de jurer par lui-même, ne jurera par personne. A quarante ans, quel que soit l'homme, l'homme n'est plus le disciple de l'homme. Certes ,
Messieurs , cette capitale est grande , elle contient , je le crois, beaucoup d'esprits éminents : eh bien ! si vous en rencontrez jamais un qui soit le disciple d'un autre, je vous conjure de venir me l'apprendre; j'irai voir ce prodige, que je n'ai point encore eu l'occasion d'admirer, et je pourrai me dire avant de quitter ce monde : J'ai vu un homme qui avait un disciple !
Admettons, si vous voulez, que les écoles philosophiques, malgré l'inconstance de leurs doctrines, aient temporairement quelque ombre d'unité , elles ne formeront point encore une unité intellectuelle publique rassemblant dans son sein tous les éléments vivants de l'humanité, mais bien une académie d'esprits privilégiés , conservant loin du vulgaire la mémoire et les idées d'un homme ignoré de la foule. La philosophie rationaliste ne s'en cache point. Récemment, un de ses jeunes adeptes, tout en revendiquant pour elle , par une expression ingégénieuse autant que hardie, l'honneur et la puissance du ministère spirituel, déclarait résolument qu'elle n'était pas capable encore de l'exercer, si ce n'est à l'égard des esprits cultivés. Le reste, c'est-àdire quand on connaît le monde, presque tout le monde, le reste appartenait de droit, et bien heureusement, à l'action plus générale et plus maternelle de la doctrine catholique. Qu'est-ce, Messieurs, qu'une institution, si c'est une institution, qui, après six mille ans de travaux, puisqu'on faisait déjà de la philosophie avant le déluge , ne craint pas de s'avouer incapable du ministère spirituel à l'égard de presque toute l'humanité !
Aussi , Messieurs, une autre pensée s'est fait jour et place dans le monde; une autre puissance s'est présentée pour fonder la république des esprits : je l'appellerai la philosophie autocratique. La philosophie autocratique procède comme je vais dire : l'unité des esprits est nécessaire au genre humain ; en dehors d'elle il n'existe que de viles associations d'intérêts , incapables de soutenir le choc même des besoins et des cupidités. Tant qu'un peuple n'est pas un par la pensée , ce n'est pas un peuple , mais un carrefour de marchands, un ramas de corps et de convoitises. L'unité des esprits est la société même , et par conséquent il faut la créer parmi les hommes à tout prix. Or le raisonnement et la liberté désunissent les intelligences au lieu de les associer; il faut donc sacrifier le raisonnement et la liberté, et imposer aux nations l'unité intellectuelle par telle voie que l'on pourra. Trouver une de ces voies, c'est l'œuvre du grand homme par excellence, l'œuvre du conquérant, du fondateur, du législateur. Telle est , Messieurs , la pensée autocratique; elle a joué, elle joue encore un grand rôle dans le monde; c'est d'elle que ressortent le brahmanisme, le mahométisme, le paganisme. Les brahmes ont posé sous la protection de castes immuables certaines idées sur les fondements de nos devoirs et de notre activité, et ils les tiennent depuis des siècles à l'abri de leur confédération politique et intellectuelle. Mahomet a fait l'unité par le glaive, sans prendre la peine de le déguiser dans un fourreau. Le paganisme y avait réussi en
confondant d'une manière absolue la société civile e1 la société religieuse.
Faut-il, Messieurs, blâmer les brahmes, blâmer Mahomet, Minos, Lycurgue, Numa, tous ces fameux législateurs de l'antiquité? Il m'appartiendrait peut-être de le faire, à moi, fils d'une .unité meilleure, d'une unité qui sauve la raison et la liberté de l'homme , tout en fondant la liberté des esprits , et pourtant je comprends la pensée et les travaux de ces hommes, qui, en l'absence d'une lumière divine, ont fait ce qu'ils ont pu pour créer des nations avec des idées, seule vraie manière de les créer. Et vous, hommes de ce temps, qui n'avez appris qu'à défaire des idées et des peuples, je m'imagine que vous ne vous avancerez pas beaucoup en accordant aux vieux édifices de l'autocratie quelque estime et quelque considération.
Toutefois , Messieurs , n'allons pas trop loin par représailles. Pas plus que la philosophie rationaliste , la philosophie autocratique n'a mis au monde un véritable dogme public. Je vois bien dans ses œuvres l'immobilité des idées , mais non l'immutabilité. L'une n'est pas l'autre, il s'en faut. L'immobilité est une immutabilité morte, tandis que l'immutabilité est une immobilité vivante. L'une procède d'une activité libre, l'autre d'une servitude inerte et invétérée. Loin qu'elles soient sœurs, elles marquent les deux extrémités des choses. Dieu est immuable, le néant est immobile; le néant ne fait rien, Dieu est l'auteur suprême. Gardons-nous donc de confondre l'œuvre de l'immobilité des idées avec l'œuvre de leur
immutabilité ! La première est le produit d'un point d'arrêt forcé infligé à l'esprit humain , d'une raison enchaînée par la violence et l'artifice des institutions. Il manque aux idées fixes qui en sont le résultat , la libre acceptation de l'intelligence ; il leur manque l'air, la lumière et la marche. Sortez-les de l'indigne cachot où les retient la main de fer de l'autocratie , elles chancelleront à la porte, et, au premier contact de la discussion, elles tomberont évanouies, comme des cadavres qui paraissent intacts à l'ouverture du cercueil, et que le moindre souffle d'une bouche vivante résout en une poussière sans forme et sans souvenir.
Entre la philosophie rationaliste et la philosophie autocratique, toutes les deux impuissantes au grand œuvre de l'unité des esprits , se place , comme intertermédiaire, la philosophie hérétique, empruntant, d'une part , au rationalisme l'élément de la raison et de la liberté, et à l'autocratie un élément surnaturel , ou prétendu surnaturel. Les tentatives de cette philosophie de juste milieu ont été nombreuses dans le monde, depuis le boudhisme indien, qui a cherché à modifier le brahmanisme originaire, jusqu'au protestantisme moderne, qui s'est attaché aux flancs du catholicisme pour le dévorer. Je m'arrête à ce dernier exemple, parce qu'il est plus le récent, et peut-être le plus complet.
Au xvi^ siècle, l'Europe vivait tout entière sous l'empire de la doctrine catholique. Un moine vint , qui trouva mal l'unité dont il était spectateur. Il lui plut de la briser pour en reconstituer une autre , et ,
sortant du corps vivant dont il avait été le membre il emporta dans ses mains le livre de la loi , l'Évan gile du Christ, pour en faire la pierre angulaire de l nouvelle unité. Le plan était simple. Le livre ne con tenait-il pas des idées communes , fondamentales immuables, reconnues et acceptées librement pa toute l'Europe? Quelle peine y aurait-il, en les plaçant sous la garde désintéressée de la raison et de h liberté, à en conserver toute la force pour l'avenir' Cependant, Messieurs, vous savez le succès, et c( qu'est devenue l'unité des esprits entre les mains d( Luther et de sa postérité. Aujourd'hui même, aprè^ trois siècles, on va s'assemblera Berlin, on s'assemblait hier à Paris, avant-hier à Londres, pour chercher, dans le plus épouvantable désarroi qu'on ait jamais vu , la pierre philosophale de l'unité.
Triple et terrible épreuve ! Ni avec la raison pure , ni avec l'autocratie, ni avec la demi-mesure de l'hérésie, personne n'a touché le but. Aussi , Messieurs , le désespoir a-t-il commencé, et nous avons entendu dans notre siècle des intelligences , lasses de toute unité, proclamer leur situation dans cette phrase aussi franche qu'énergique : La division des esprits, c'est notre bien. Oui , être à soi seul , et à soi tout seul, son principe d'activité intellectuelle, penser pour soi et par soi, renverser le soir l'idée du matin , vivre sans maître et sans disciples , sans passé et sans avenir, oui , c'est là notre force , notre gloire , notre vie. Arrière qui veut constituer une société des esprits! Toute unité est un lien, tout lien un fardeau, tout fardeau une servitude , toute servitude le com-
ble de l'opprobre et du malheur. La divison des esprits, c'est notre bien. Vous connaissez ce langage, Messieurs , il a été votre berceau , il est peut- être encore votre aliment quotidien. S'il en était ainsi , jouissez à votre aise de l'état qu'il vous a fait. Jouissez de l'unité perdue, du plaisir de commencer et de finir en vous , du bonheur de rire de vos pères et d'être moqué de vos enfants , de n'avoir en commun que le doute et l'anarchie, en perspective que le perfectionnement de ce sublime état. Jouissez-en, Messieurs; mais toutefois, prenez garde, vous avez un ennemi. Pendant que vous vous abandonnez à la joie et à la sécurité de votre civilisation, l'autocratie, ce minotaure immortel qui tend à la porte des sociétés sa tête hideuse et attentive , l'autocratie veille sur vous; elle épie d'un œil avide le progrès de votre félicité, et, l'heure venue, quand vous ne serez plus que des corps , elle prendra le fouet du Cosaque à la main , et chassera devant elle ces esprits pulvérisés qui auront mangé leur dernier ciment, et qui, incapables de résister à la première unité soldatesque ramassée par un heureux capitaine, livreront leur orgueil à toutes les ignominies d'une obéissance sans limites, et leur intelligence à toutes les brutalités d'un dogme né dans des ateliers de police ou dans les saturnales d'un camp de prétoriens.
N'y a-t-il donc aucune puissance, aucune doctrine qui soit assez divine et assez humaine pour fonder la société des esprits sans sacrifier la liberté delà raison et les droits de la liberté? n'y a-t-il dans le monde aucun dogme public librement reconnu et accepté du
pauvre, du riche, de l'ignorant, du sage et du savant Ah! faites silence ! j'entends au loin et tout proche du sein de ces murailles , du fond des siècles et de; générations , j'entends des voix qui n'en font qu'une la voix des enfants, des vierges, des jeunes hommes des vieillards , des artistes , des poètes , des philosophes , la voix des princes et des nations , la voix di temps et de l'espace, la voix profonde et musicale dt l'unité ! Je l'entends ! Elle chante le cantique de le seule société des esprits qui soit ici -bas ; elle redit, sans avoir jamais cessé, cette parole, la seule stable et la seule consolante : Credo in unam, sanctam, catholicam, apostolicam , Ecclesiam. Et moi, dont c'est aussi la fête, moi le fils de cette unité sans rivages et sans tache , je chante avec tous les autres et je redis à vous : Credo in unam , sanctam, catholicam, apostolicam, Ecclesiam. — Ah ! oui , j'y crois !
Recueillons-nous, Messieurs, et voyons si en réahté la doctrine catholique a fondé sur la terre l'unité publique des esprits : car il ne faut pas , par lassitude , tomber en des mains trompeuses, fortes à promettre et faibles à tenir.
La doctrine catholique , plus heureuse que le rationalisme, l'autocratie et l'hérésie, a-t-elle mis au monde des idées immuables , fondamentales , acceptées et reconnues librement par des intelligences de toutes conditions ou de tout rang ? voilà la question. J'ai dépouillé de ces caractères l'œuvre de la philosophie rationaliste, de la philosophie autocratique et de la philosophie hérétique , et , vous m'en êtes témoins , je l'ai fait sans fiel et sans amertume , en
vous donnant des preuves palpables pour quiconque a étudié l'histoire pendant vingt -quatre heures. Maintenant je ne nie plus, j'affirme ; la position n'est plus la même , car il est facile de nier, et difficile d'affirmer. Serrez -moi donc de près, et ne laissez rien passer.
J'affirme d'abord que la doctrine catholique a fondé des idées immuables, c'est-à-dire, chose merveilleuse! des idées qui, malgré la mobilité des
i temps , malgré l'instabilité de l'esprit humain , ont subsisté toujours , et dans lesquelles on sent une racine de persévérance et d'immortalité , une racine granitique autant qu'elle est féconde , en sorte que tout ce qu'il y a de plus dur, le diamant, nous représente ces idées immuables , qu'a fondées la doctrine catholique, sans que leur opiniâtre dureté exclue
i leur mouvement et leur floraison dans l'univers ! Eh bien ! cela est-il vrai? Est-il vrai que l'immutabilité , sans laquelle l'unité des esprits est une chimère, soit un don ou un effet de la doctrine catholique? Quoi I depuis dix-huit cents ans tous les docteurs et tous les fidèles catholiques , tant d'hommes si divers de facultés, de naissance, de passions, de préjugés nationaux, tous ces évêques, tous ces papes, tous ces conciles , tous ces livres , tous ces millions d'hommes et d'écrits , quoi ! tous ont pensé et ont dit la même chose, et toujours! Gela est-il possible? Mais que pensent-ils donc , que disent-ils donc ? Écoutez , ils disent qu'il y a un Dieu en trois personnes , qui a fait le ciel et la terre ; que l'homme a manqué à la loi de la création ; qu'il est déchu et corrompu jus-
qu'à la moelle des os ; que Dieu , ayant eu pitié de cette corruption , a envoyé la seconde personne de lui-même sur la terre ; et que cette personne s'est faite homme, a vécu parmi nous, et est morte surune croix; que, par le sang de cette croix volontairement offert en sacrifice, le Dieu -Homme nous a sauvés, qu'il a établi une Église, à laquelle il a confié , avec sa parole, des sacrements qui sont une source de lumière , de pureté et de charité , où tous les hommes peuvent boire la vie; que quiconque s'y abreuve vivra éternellement , et que quiconque s'en sépare , en repoussant l'ÉgHse et le Christ , périra éternellement. Voilà la doctrine catholique, ce que disent aujourd'hui comme hier, au nord et au midi, à l'orient et à l'occident, ses papes, ses évêques, ses docteurs, ses prêtres, ses fidèles, ses néophytes; idées fondamentales aussi bien qu'immuables , parce qu'elles décident de toute la direction active des inteUigences qui en font profession. Trouvez -moi, maintenant , une éclipse à cette immutabihté ; trouvez-moi une page catholique où ce dogme soit nié en tout ou en partie; trouvez -moi un homme qui, s'en étant écarté , n'ait pas été à l'instant chassé de l'ÉgUse, eût -il été le plus éloquent des écrivains, comme TertuUien , ou le plus élevé des évêques , comme Nestorius, ou le plus puissant des empereurs, comme Constance et Valons. Trouvez-moi un homme à qui la pourpre, ou le génie, ou la sainteté ait servi contre les anathèmes de l'Église, une fois qu'il a eu touché par l'hérésie à la robe sans couture du Christ?
Certes, le désir n'a pas manqué de nous prendre ou de nous mettre en faute contre l'immutabilité. Car, quel privilège pesant à tous ceux qui ne l'ont pas? Une doctrine immuable, quand tout change sur la terre ; une doctrine que les hommes tiennent dans leurs mains, que de pauvres vieillards, dans un endroit qu'on appelle le Vatican , gardent sous la clef de leur cabinet, et qui, sans autre défense, résiste au cours du temps, aux rêves des sages, aux plans des rois, à la chute des empires, toujours une, constante, identique à elle-même. Quel prodige à démentir! Quelle accusation à faire taire! Aussi tous les siècles , jaloux d'une gloire qui dédaigne la leur, s'y sont- ils essayés. Ils sont venus tour à tour à la porte du Vatican , ils ont frappé du cothurne ou de la botte ; la doctrine est sortie sous la forme frêle et usée de quelque septuagénaire , elle a dit :
« Que me voulez-vous? — Du changement. — Je ne change pas. — Mais tout est changé dans le monde : l'astronomie a changé ; la chimie a changé ; la philosophie a changé ; l'empire a changé ; pourquoi êtes-vous toujours la même? — Parce que je viens de Dieu, et que Dieu est toujours le même. — Mais sachez que nous sommes les maîtres, nous avons un million d'hommes sous les armes, nous tirerons l'épée; l'épée qui brise les trônes pourra bien couper la tête d'un vieillard et déchirer les feuillets d'un livre. — Faites , le sang est l'arôme où je me suis toujours rajeuni. — Eh bien, voici la moitié de ma pourpre , accorde un sacrifice à la paix , et partageons. — Garde ta pourpre, ô César, demain
on t'enterrera dedans, et nous chanterons sur toi V Alléluia et le De profundis , qui ne changent jamais. »
J'en appelle à vos souvenirs, Messieurs, ne sontce pas là les faits? Aujourd'hui encore, après tant d'essais infructueux pour obtenir de nous la mutilation du dogme public qui fait notre unité , qu'est-ce que l'on nous dit? Qu'est-ce que toutes les feuilles spirituelles et non spirituelles qui s'impriment en Europe ne cessent de nous reprocher? « Mais ne changerez-vous donc jamais, race de granit! ne ferezvous jamais à l'union et à la paix quelques concessions? Ne pouvez-vous nous sacrifier quelque chose, par exemple , l'éternité des peines , le sacrement de l'Eucharistie, la divinité de Jésus-Christ? ou bien encore la Papauté, seulement la Papauté? Dorez au moins le bout de ce gibet que vous appelez une croix ! » Ils disent ainsi : la croix les regarde , elle sourit , elle pleure , elle les attend : Stat crux dum volvitur orbis. Gomment changerions-nous ? L'immutabilité est la racine sacrée de l'unité; elle esl notre couronne, le fait impossible à expliquer, impossible à détruire ; la perle qu'il faut acheter à tout prix , sans laquelle rien n'est qu'ombre et passage , par laquelle le temps touche à l'éternité. Ni la vie ni la mort ne l'ôteront de mes mains ; empires de ce monde, prenez-en votre parti ! Stat crux dum volvitur orbis.
Ne soyons pas encore si fiers , Messieurs , il reste une difficulté. A la bonne heure, dit-on, vous êtes immuables ; mais vous l'êtes d'une immutabihté au-
tocratique, d'une immutabilité à la brahmane, à la mahométane, à la païenne; voilà bien de quoi vous enorgueillir! Le brahme aussi est immuable, lemahométan de même; le païen l'a été. Qu'avez-vous de plus qu'eux? Ce que nous gavons de plus qu'eux, c'est que nous acceptons librement, par un acte d'intelligence, le dogme public qui constitue notre unité. Nous ne sommes pas les enfants de la violence , de. la crainte, ni d'aucune servitude. Voyez d'abord comment nous sommes nés. Si j'ai bonne mémoire, nous ne sommes pas nés sous cet escabeau qu'on appelle un trône ; nous ne nous sommes pas réveillés un jour sous la robe des prétoriens , au pied du Palatin. Nous étions bien sous le Palatin, mais pardessous ses caves, dans les catacombes. Nous étions là, traqués comme des bêtes fauves d'un bout du monde à l'autre , et voici comment nous faisions des prosélytes à notre foi. Un homme arrivait de je ne sais où , avec un langage étranger ; il entrait dans une grande ville , se présentait dans une boutique , s'asseyait pour qu'on réparât sa chaussure , et pendant que l'ouvrier travaillait à ce vil ouvrage, l'étranger ouvrait la bouche ; il annonçait à l'artisan qu'un Dieu était venu apporter sur la terre une doctrine de souffrance et de crucifiement volontaire, une doctrine qui humiliait l'orgueil et flagellait les sens. « Camarade, lui disait-il, quitte là ton outil, viens avec nous ; nous avons les Césars contre nous , on nous tue par milliers , mais nous avons des trous par-dessous terre où tu trouveras un lit, un autel et un tombeau. Nous y dormons , nous y prions, nous
y chantons, nous y mourons, et puis l'on nous met entre trois tuiles, dans le roc, en attendant le jour de la résurrection , où nos restes paraîtront en honneur et en gloire. Camarade, descends avec nous aux catacombes, viens apprendre à vivre et à mourir! » L'artisan se levait, il descendait aux catacombes, et il n'en sortait plus, car il avait trouvé sous terre la lumière et l'amour.
Était-ce là une conquête faite par voie d'autocratie? Ah! quand, après trois siècles de tortures, du haut du Monte Mario , Constantin vit dans l'air le Labarum, c'était le sang des chrétiens qui avait germé dans l'ombre , qui était monté comme une rosée jusqu'au ciel , et qui s'y déployait sous la forme de la croix triomphante. Notre liberté publique était le fruit d'une liberté morale sans exemple. Notre entrée au forum des princes était le fruit d'un empire que nous avions exercé sur nous-mêmes jusqu'à la mort. On pouvait régner après un pareil apprentissage du commandement; on pouvait couvrir la doctrine de pourpre après tout le sang qu'elle avait porté. Le règne ne fut pas long d'ailleurs, à supposer qu'on puisse appeler de ce nom le temps qui s'écoula entre Constantin et les barbares, temps si plein de combats , où la doctrine catholique ne quitta jamais un seul jour la plume et la parole. Les barbares vinrent donc , et avec eux une nouvelle société à convertir. Le fut-elle par voie d'autocratie ? Saint Rémi, sans doute, disait à Clovis : « Courbe la tête ! » Mais quel était l'agneau, de l'évêque ou du guerrier? Quel était l'agneau, de Clotilde ou de Clovis ?
Il est vrai , au moyen âge la doctrine catholique sembla revêtir des apparences d'autocratie. Je dis des apparences : car elle avait ses preuves ; elle pouvait se croire le droit de protéger l'unité spirituelle par le concours de l'unité civile, et, de plus, elle ne cessa jamais d'écrire et de parler, ni d'avoir des ennemis puissants jusque sous la couronne de l'Empire. Saint Anselme , saint Thomas , saint Bonaventure, expliquaient et défendaient alors le dogme public de la catholicité. Il n'y avait donc pas conspiration pour éteindre la lumière et étouffer la hberté du choix moral. D'ailleurs , ce second règne , plus complet que le premier, fut court aussi ; le xvi® siècle se leva bientôt, et lexviii^ après lui. Vous savez le reste : toute la terre conjurée contre la liberté de la doctrine catholique, ses biens spoliés, ses prêtres meurtris, son autorité civile anéantie partout, une guerre à mort que lui ont déclarée les lettres , les sciences et les arts. Et pourtant elle vit, elle se soutient, elle gagne des âmes, elle maintient avec le même cœur et le même succès l'immutabilité de son dogme public. Je dis de son dogme public ; car déjà , vous l'avez remarqué , il n'est pas le partage d'une seule classe d'hommes; il appelle à lui tous les éléments vivants de l'humanité. Autre n'est pas la foi du pauvre , autre la foi du savant. Tous croient et prient le même Dieu, avec la même obligation d'humilier leur orgueil et de connaître leur néant. La science et l'ignorance deviennent, dans la commune lumière, des nuances imperceptibles qui colorent l'unité sans la corrom-
pre , et rendent plus sensible son inaltérable splendeur.
Je me résume , Messieurs : il n'y a de véritable société que la société des esprits , et cette société n'est constituée que par des idées communes , fondamentales , immuables , librement reconnues et acceptées des intelligences de tout rang. L'homme, pressé par le besoin de cette unité des esprits , a tenté plusieurs voies pour l'établir. Il a créé dans ce but la philosophie rationaliste, la philosophie autocratique, la philosophie hérétique, trois tentatives fondées sur des procédés divers , toutes trois remplissant le monde de leurs efforts , toutes trois impuissantes à y organiser la république des esprits. La doctrine catholique seule l'a pu. Pourquoi? Quelle est la cause de son succès ? quelle est la raison qui Ta fait réussir là où toutes les autres doctrines ont échoué? Nous devons vous l'expliquer. Messieurs, et il sera temps de tirer les conclusions de tout ce que vous venez d'entendre, conclusions que vous souhaitez sans doute , et qui n'en seront que plus fortes par votre patience à ne pas les exiger aujourd'hui.
TRENTIEME CONFERENCE
POURQUOI LA DOCTRINE CATHOLIQUE SEULE A FONDE UNE SOCIETE INTELLECTUELLE PUBLIQUE
Monseigneur (1),
Messieurs,
C'est sans doute un merveilleux spectacle que celui de la division des esprits sur la terre , et que les efforts inouïs tentés par l'homme pour la détruire, sans que jamais aucune autre doctrine que la doctrine catholique ait pu réussir à cet ouvrage de l'unité. De cela seul , et sans aller plus loin , nous serions en droit de conclure que la doctrine catholique possède une force surhumaine, puisqu'elle a fait ce qu'aucune autre doctrine n'est venue à bout de réaliser. Assu-
(1) Msr Affre, archevêque de Pans.
rément, rien n'a manqué à ces doctrines, ni le génie, ni la science, ni la puissance publique, ni le prestige de tant de choses qui se pressent sous l'homme pour le porter au-dessus de lui-même, comme on voit sur la mer de fragiles embarcations soulevées par les flots qui se font un devoir de nous obéir et de nous mener vite et haut. D'où vient donc qu'elles n'ont pas réussi avec tous les moyens humains que donne le succès? et d'où vient que la doctrine catholique a réussi, combattue longtemps et à diverses fois par tous ces moyens conjurés? Ne serait-ce pasqu'elle a des ressources dont aucune autre doctrine ne jouit? et, les autres doctrines ayant en leur pouvoir tout ce qui est humain , ne serait-ce pas que la doctrine catholique a en son pouvoir quelque chose qui n'est pas humain , quelque chose qui ne vient pas d'en bas , mais qui tombe d'en haut? La conclusion est manifeste.
Toutefois , s'arrêter là , ce serait s'arrêter à la surface de la vérité. Quand on a sous soi des fondations qui appellent la curiosité de l'observateur, c'est faire défaut à la science que de passer près d'elles avec un simple regard. Creusons, Messieurs, creusons sous le roc de l'unité cathohque ; l'édifice extérieur nous a frappés par sa hauteur et sa singularité ; il s'est dressé devant nous comme une pyramide unique sur le sable mouvant du monde ; mais je me persuade qu'en descendant à sa base, en écartant la poussière où gît sa racine, il vous apparaîtra un spectacle plus grand encore, une lumière qui jaillira du fondement au sommet, et qui sera digne, en sa-
tisfaisant votre intelligence , de récompenser votre attention.
C'est avec cette espérance que je commencerai.
La première explication du privilège catholique de l'unité , celle qui se présente d'abord comme trèssimple et très-plausible, est celle-ci : La doctrine catholique a seule fondé l'unité publique des esprits, parce que seule elle possède la vérité. La vérité étant le bien de l'intelligence , il est naturel que son empire soit grand , et que son apparition au milieu de nos luttes de pensées fasse l'effet d'un souverain qui se montre, nous arrête, nous assouplisse, nous calme et nous fonde tous ensemble dans un seul esprit.
Cette explication paraît aussi simple qu'efficace , et pourtant elle n'est pas sans difficulté. Premièrement , il n'est pas exact de dire que la doctrine catholique seule possède la vérité, ou, en d'autres termes , un ensemble raisonnable d'idées sur le principe, le but et la fonction de la vie. Le déisme, tel qu'on le formulerait sans peine aujourd'hui , ne pourrait-il pas réclamer cet avantage ? Le déisme affirme qu'il existe un Dieu unique dont la puissance , la sagesse et la bonté sont infinies, qui a fait le monde, et l'homme en particulier ; que l'homme, à la fois esprit et corps, appartient par l'un au monde extérieur, et par l'autre à un monde plus élevé , qui est le monde spirituel ; que si son corps périt, son âme n'est point sujette à la destruction, mais que, destinée à l'immortalité, elle sera jugée par Dieu selon ses œuvres, parce que ses œuvres sont accomplies en vertu d'une
liberté morale qui la rend responsable au tribunal de la justice suprême, et qu'ainsi il viendra un temps où Dieu, après avoir gouverné les êtres libres avec une équitable providence , les récompensera ou les punira avec une irrécusable impartialité. Certes, Messieurs, cette doctrine est grande autant que vraie , et des catholiques l'ont honorée jusqu'à l'appeler quelquefois, du moins dans le siècle dernier, du nom dereligion naturelle. Et cependant, de toutes les doctrines rationalistes, c'est peut-être, historiquement , celle qui a le moins de consistance et de vitalité.
Le déisme, même depuis l'Évangile, qui en a tant éclairci et affermi les notions , le déisme est un système qui n'a jamais donné naissance à un corps philosophique ou religieux. Le xviii*' siècle, se flattant de le substituer à la doctrine catholique, l'avait choyé, orné et poli comme un enfant de complaisance; et aujourd'hui, malgré tant d'acclamations poussées sur son berceau , le déisme est tellement mort, qu'iln'a plus pour serviteur un seul homme de nom. On est panthéiste , saint - simonien , fouriériste , quelque autre chose encore; mais déiste! qui est-ce qui veut de cet os que le dernier siècle nous avait laissé comme la plus belle part de son héritage? En dehors des maîtres de la science et des écoles vivantes , quelques bourgeois honnêtes affirment encore l'existence de l'Être unique, rémunérateur et vengeur, sorte de consolation dont ils bercent leur conscience, afin de n'avoir pas trop peur de l'enfer pour euxmêmes , sans le détruire entièrement pour les
autres : espèce de lit accommodé à la taille de leur vertu , ressort élastique et lâche qui ne lie personne à personne , et qui laisse peser sur le déisme cette accusation de Bossuet , de n'être qu'un athéisme déguisé.
En second lieu, la doctrine catholique eût -elle seule un corps de vérités , toutes les autres ne contenant qu'une organisation d'erreurs , ce fait n'expliquerait pas son succès d'unité. Car l'homme, bien qu'il ait été fait pour le vrai , qui est son premier bien , n'a cependant pas pour lui un amour sans partage : il aime aussi l'illusion; et s'il fallait décider entre ces deux entraînements quel est le plus fort , je ne pense pas que l'erreur eût le dessous de la comparaison. La vérité s'achète par bien des combats , l'erreur ne nous coûte rien ; nous y tombons de notre propre poids , et il est aussi facile de former avec elle des agrégations momentanées d'esprits, qu'il est difficile de former avec l'autre une véritable unité. Ce n'est donc, en aucun cas, résoudre la question que de s'en rapporter à la puissance innée du vrai. Le vrai est l'occasion du litige, l'objet qui divise autant qu'il nuit.
On dira peut-être que si la vérité prise en soi n'explique pas suffisamment le mystère de l'unité, elle l'explique par un de ses attributs , qui est la lumière, lumière plus saisissante dans le dogme catholique qu'en aucun autre ensemble de conceptions. Qui ne voit tout de suite que cette remarque conclut à faux? car la doctrine catholique , loin d'avoir une lumière apparente plus vive qu'aucune autre, est, au con-
traire, accablante à l'œil de l'homme par sa mystérieuse obscurité, par une profondeur étrange qui brise du premier coup le fil naturel de notre esprit , comme si elle voulait le terrasser par l'audace plutôt que le séduire par la lucidité. Quelle tout autre et simple physionomie dans le déisme ! Quelle magique combinaison de dogmes nécessaires , où rien ne révolte, et qui semblent se confondre avec le sens commun , tant leur clarté appelle à soi la conviction ! Sans doute, la doctrine catholique, à la prendre en dehors d'elle-même et par ses opérations dans le monde, y jette un grand éclat; mais c'est un éclat de reflet, une lumière qui n'est pas au centre, et qui , malgré son incontestable splendeur, a aussi ses ombres et ses difficultés. Je conviens encore qu'au foyer même du dogme il existe une lumière latente d'une admirable efficacité sur l'esprit , dès qu'il y a pénétré ; mais il n'y pénètre que lentement par l'exercice de la vertu bien plus que par l'effort de la pensée, et cette vue sublime du mystère n'enlève pas le voile qui en recouvre les âpres proportions.
Je présume qu'une autre idée vous est venue. La doctrine catholique, vous serez -vous dit, engendre l'unité publique des esprits parce qu'elle seule procède par voie d'autorité, tandis que toutes les autres procèdent par voie de libre examen, et le libre examen produit la division aussi naturellement que l'autorité produit l'unité.
Messieurs , je ne vois qu'un malheur à cette explication , c'est que le fait d'où elle part est absolument faux. Toute doctrine, sans en excepter une
seule, procède par voie d'autorité. Laissons les théories , Messieurs , les théories sont belles sur le papier ; mais quand on arrive à la pratique , on est commandé par des nécessités fatales. Tout homme qui opère veut opérer, et par cela seul qu'il veut opérer, il emploie, quoi qu'il dise et quoi qu'il veuille, les moyens sans lesquels son opération serait impossible et insensée. Or toute doctrine se communique par la parole, c'est-à-dire par l'enseignement , et l'enseignement suppose l'autorité de celui qui enseigne : l'autorité de l'âge, du savoir, de l'éloquence, l'autorité de la foi et de l'affirmation , l'autorité de la conquête, une autorité telle, que nul ne s'y oppose sans péril. Quelle est donc la doctrine faisant le plus grand bruit du libre examen , qui ne se donne comme la vérité pure et unique, qui puisse même se produire sans le nom souverain de la vérité? Quel est le philosophe, fût-il le plus sceptique du mondé, qui, du haut de sa chaire, ne commande pas? Quel est le capitaine à la tête d'un régiment d'idées , qui ne se plante fièrement au-devant de son bataillon , et ne lui ordonne le file à droite et le file à gauche ? Grâce à notre siècle , nous avons tous entendu des philosophes, et même des philosophes de plus d'un genre; sont-ils donc si peu dogmatiques? Les plus modestes ne déclarent-ils pas solennellement qu'hier encore là ^ vérité n'existait pas, mais qu'à dater du moment même où ils parlent, et pas un quart d'heure plus tôt, la vérité commence , qu'elle descend du ciel , qu'on la voit, et qu'il faut une horrible mesure d'aveuglement pour ne pas reconnaître qu'elle est dans leur chaire
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de bois? Est-ce dans les écoles de théologie qu'est né ce mot ancien et fameux : Magister dixit ? Et si du rationalisme nous passons au protestantisme, qui est l'hérésie la plus enflée de l'orgueil du Ubre examen, trouverons -nous Luther et Calvin plus modérés dans l'affirmation : Calvin, qui faisait brûler vifs ses contradicteurs ; Luther, qui menaçait les siens de transsubstantier ses opinions quand il lui plairait, et d'en faire à chaque fois des dogmes sacrés ?
Voyons ce qui se passe aujourd'hui même en Allemagne. Où vont ces envoyés? Pourquoi tant de monde à cheval sur les routes ? De quoi s'agit-il ? Berhn s'est ému de la dissolution des esprits dans le vide toujours plus large du protestantisme ; il convoque à la hâte , de peur que demain il ne soit trop tard , les hautes puissances demeurées fidèles à la réforme du XVI® siècle ; il ouvre un concile à toutes les bouches qui jurent par le libre examen. Pourquoi faire? hélas ! pourquoi faire? Pour ramasser à terre, s'il est possible, les restes de la foi commune, pour les placer, s'il est possible encore , sous la protection d'un concordat quelconque, pour créer de l'autorité avec l'indépendance, du granit avec la poussière, de l'unité avec une solennelle désunion ! Tel est le sort : toute doctrine est pendue à l'autorité , même en la niant ; car toute doctrine enseigne , et tout enseignement est un ordre donné au nom de la vérité. Sans doute l'écolier reste libre d'obéir ou de ne pas obéir, puisqu'il est une intelligence ; mais cette liberté n'est le privilège d'aucune doctrine; toutes en ont le bénéfice et
le danger, quand elles enseignent réellement, et surtout la doctrine catholique, qui, toujours attaquée, a la gloire de se faire des enfants dans le sein toujours fécond de ses ennemis.
Mais quand il serait vrai que la doctrine catholique seule procède par voie d'autorité , que 's'ensuivrait-il pour l'explication de l'unité qu'elle produit? Ne voyez-vous pas que l'affectation de l'autorité est un péril de plus pour sa suprématie? C'est l'autorité même qui révolte l'homme. On lui dit : Venez à nous, nous avons un chef unique , le pape , qui gouverne toute l'Église de Dieu. Il répond : C'est précisément ce que je ne veux pas : je ne veux pas d'un homme qui soit mon pape; je suis mon pape à moi-même. Que me fait l'intelligence qui est au Vatican ?
Le mystère subsiste , Messieurs , nous ne l'avons pas expliqué. Quel que soit le charme de la vérité, il a contre lui le charme de l'erreur ; quelle que soit l'abondance de la lumière , il reste assez de nuages pour l'obscurcir ; quelle que soit l'autorité , tous en ont une ; tous ont une liberté, maîtresse de la vérité, maîtresse de la lumière, maîtresse de l'autorité. Gomment donc se fonde et subsiste l'unité publique des esprits, cette unité libre dont chaque feuille, chaque branche, chaque tronc peut à chaque instant se détacher? Car ce ne sont pas seulement des âmes qui échappetit à l'ascendant de la doctrine catholique, elle perd aussi des nations. L'Angleterre était catholique, elle ne l'est plus; le Danemark et la Suède étaient catholiques, ils ne le sont plus; l'Orient était catholique , il ne l'est plus. L'histoire de
Tunité est sillonnée de défections qui la font voir suspendue sur un abîme , et nous annoncent à tous , si fermes soyons-nous , que nous pouvons périr à notre tour. Quel spectacle! Qu'il doit imprimer d'épouvante à tous ceux qui ont dans ce mystère une part d'action , soit qu'ils la tiennent du rang ou du talent! Mais qu'il doit effrayer aussi ceux qui la méditent en refusant d'y entrer ! Voici devant vous cent cinquante millions d'hommes unis d'intelligence et libres de ne pas l'être, pouvant à toute heure rompre le faisceau de leur unité, et ne le rompant pas. Qui les retient? Gomment s'accomplit, au milieu delà division universelle, malgré le changement des choses et la succession des hommes , un si étonnant miracle d'immutabilité? On ne saurait l'expliquer, Messieurs , que par l'existence de deux forces qui se disputent le monde , la force schismatique et la force unitaire. Il ne suffit pas de vous les nommer; je dois vous décrire leur nature, et achever ainsi de vous éclairer sur ce grand privilège de l'unité réservé à la doctrine catholique.
Le premier élément de la force schismatique est l'essence lumineuse de notre esprit. Notre esprit est lumière, et n'a de rapport qu'avec la lumière. Toutes les fois que vous la lui présenterez , il ira droit à elle, comme les yeux s'ouvrent aux rayons du jour et s'abreuvent de leur clarté. Naturellement, et par soi, l'esprit ne cherche que la lumière, ne connaît que la lumière, ne se repose que dans la lumière. Or aucune doctrine ici-bas ne possède la lumière totale , pas même la doctrine catholique. Ce serait en vain
qu'elle s'en flatterait, et elle ne s'en est jamais flattée. Oui , toute doctrine ne donne à l'esprit de l'homme qu'une quantité de lumière très-faible , incapable de le satisfaire. S'il en était autrement , l'homme ne vivrait pas dans le monde, il vivrait dans la splendeur de Dieu même ; il serait plongé dans cet horizon infini où l'obscurité n'a pas de place , où toute intelligence, une fois qu'elle y est introduite, tombe à genoux pour ne plus se relever jamais, et se prend à chanter le cantique réservé aux esprits de lumière dans la lumière de Dieu. C'est bien là notre avenir, si nous le méritons ; mais ce n'est point notre sort à présent. Au temps même que nous habitions avec nos pères le paradis de notre création , quand nous étions tout jeunes, sous un ciel sans colère, et que Dieu descendait pour converser avec nous comme avec des amis, en ce temps-là même , au printemps de notre âme et de notre félicité , la lumière n'était point encore notre demeure, ni la vision notre œuvre. Si proche que Dieu fût de nous, c'était un Dieu voilé; nous le voyions , pour me servir d'une expression de l'Écriture, à travers le trou d'une pierre et par l'extrémité de son manteau , vision heureuse et cruelle à la fois ! car notre destinée n'est pas de pressentir, mais de voir directement la lumière , de la voir sans ombre , sans limite, pleine, entière, absolue ; de la voir comme elle se voit, d'un regard où le cil de l'œil ne palpite plus , parce qu'il est ravi. Jugez maintenant, à l'heure où nous sommes, si aucune doctrine est capable de nous donner ce regard , le seul qui épuiserait l'aspiration de notre âme vers la vérité. Quel
docteur nous le promettra? Lequel osera nous dire , si aveuglé qu'il soit par les ressources de l'orgueil ou de la persuasion, que lui, sa parole, sa pensée, c'est la lumière, et que tout genou doit se courber devant elle , l'adorer et ne plus se relever, comme les séraphins font dans le ciel? Ah! jamais, Messieurs, l'insolence du génie n'est arrivée jusque-là ; jamais il n'a pu dissimuler à aucune intelligence qu'un abîme , un abîme profond , un abîme de ténèbres est ouvert sur nos têtes , sous nos pieds , à notre droite , à notre gauche , à l'orient , à l'occident , au midi , au septentrion , partout. Oui , nous habitons les ténèbres entr'ouvertes çà et là par une avare clarté , où notre œil plonge avec un amer et immense regret de ne pas aller plus loin.
Et voilà avec quoi il faut que les doctrines vous subjuguent! Voilà ce que nous vous apportons, à vous, enfants légitimes de la lumière, étoiles du ciel , plus brillantes que le firmament dans les nuits les plus splendides de l'été ! nous vous apportons je ne sais quel flambeau dont nous agitons sur vous les tremblantes lueurs. Elles sont certaines sans doute, elles sont irrécusables ; mais quelle porte ouverte aux résistances de l'esprit ! quelle facilité de ne pas obéir ! et aussi , par là même , quelle valeur dans l'obéissance et dans l'unité, quand elles viennent à prévaloir !
Le second élément de la force schismatique est l'affection de l'esprit aux ténèbres. Chose merveilleuse à dire! nous sommes faits pour la lumière, nous n'aimons que la lumière, nous ne sommes cap-
tivés que par la lumière, et pourtant, par un autre côté de notre être, côté vil et honteux, nous affectionnons les ténèbres et les amassons à plaisir autour de nous. Gela tient à ce que le jour total nous étant refusé d'en haut, nous cherchons ici-bas, dans l'horizon plus rapproché de la nature physique , un ordre complet qui satisfasse notre esprit en ne lui jetant pas ce mélange d'ombre et de clarté qui nous est importun. Nous croyons, en rétrécissant le spectacle, agrandir notre vue ; nous sacrifions l'infini à l'espérance de voir plus à notre aise le fini ; c'est encore la lumière que nous cherchons dans les ténèbres. Il est cependant une autre cause moins honorable de cette disposition de l'entendement humain, et l'Évangile nous l'a révélée dans ces paroles mémorables : La lumière est venue dans le monde , et les hom^mes ont préféré les ténèbres à la lumière , ]parce que leurs œuvres étaient mauvaises (1). Il existe, en effet, entre la vérité et le devoir, entre l'ordre métaphysique et l'ordre moral, une liaison qui fait que les questions de l'esprit sont aussi des questions de cœur. Chaque découverte en Dieu nous menace d'une vertu , d'un sacrifice de l'orgueil ou des sens ; la faiblesse et les passions viennent au secours de l'erreur et font un poids terrible dans la lutte des intelligences, lutte qui est devenue celle du bien et du mal. C'est là surtout que la force schismatique prend son point d'appui.
Elle en trouve un troisième dans l'égoïsme intel-
(1) Saint Jean, chap. m , vers. 19.
lectuel, c'est-à-dire dans une certaine individualité*^]] de l'esprit qui est propre à chacun de nous. Il est vrai, Messieurs, que nous avons tous quelque chose ,. de commun dans la forme de notre intelligence aussi ' bien que dans la forme de notre corps ; cependant cette uniformité n'exclut pas les différences de phy- sionomie. Aucun esprit, pas plus qu'aucun visage, ' ne ressemble parfaitement à un autre; nous pensons et nous sentons diversement, et, par un égoïsme fort naturel, chacun de nous ramène à soi tout le firmament des idées , pour le façonner à sa mesure et le fondre dans sa personnalité. De là un attachement puéril à notre sens , une persuasion que notre esprit est le juge compétent et suprême de la vérité , et une quiétude naïve en nous-même lorsque nous avons dit d'une idée : Cela n'entre pas dans mon esprit. Eh ! qu'importe? La question est de savoir si c'est un malheur pour l'idée ou pour vous. Mais nous croyons volontiers que cette raison de refus est une condamnation en dernier ressort , et rien ne nous paraît plus simple que de faire de notre horizon la borne de l'infini. Nous voulons même imposer aux autres notre individualité spirituelle, et nous saisissons avidement le premier pouvoir qui nous donne des serviteurs ou des sujets pour en faire les esclaves et les adorateurs de notre pensée. Nous sommes surpris qu'on nous résiste ; nous en voulons quelquefois mortellement à un homme qui n'aura pas pensé comme nous dans une seule occasion , en sorte que le signe par excellence d'une grande âme est la modestie, le désintéressement de ses propres idées, la défiance de soi.
Mais on n'en arrive là qu'avec le long apprentissage d'une vertu mûrie par l'unité , et jusque-là l'égoïsme intellectuel nous pousse à transformer la vérité en nous , au lieu de nous transformer dans la vérité.
Ce troisième élément de la force schismatique est suivi d'un autre, qui est le dernier, mais qui n'est pas le moindre, je veux dire la toute-puissance arbitraire de l'esprit. Indépendamment de son goût pour la lumière , de son entraînement vers les ténèbres , de son égoïsme étroit , toutes causes qui le portent à la séparation, l'esprit est libre; il est libre contre l'erreur, libre contre la vérité , il peut tout ce qu'il veut.
Jugez, Messieurs, si telle est la force schismatique, quelle doit être la force unitaire ; car il faut bien aussi qu'elle existe , puisqu'il existe au monde une société publique des esprits. Supposez qu'aucune force unitaire ne contre- balance la force schismatique ; les intelligences , privées de liens , emportées chacune où le vent du hasard les poussera , ne se rencontreront que pour se heurter, et formeront tout au plus quelques agrégations fortuites , comme ces nuages qui passent dans le ciel sans pouvoir jamais s'y créer un jour de repos. Ainsi, pour me servir d'une comparaison qu'il vous a été facile de pressentir, retranchez de la mécanique céleste la force que Nev^ton a consacrée sous le nom d'attraction , aussitôt les globes qui peuplent l'éther s'enfuiront dans des directions opposées , précipités dans leur course par cette autre force qui est la force schisma-
tique du monde matériel. Ainsi encore, retranchez d'une nation la puissance qui retient en paix les passions et les intérêts de tant de millions d'hommes , et vous la verrez se dissoudre dans les fureurs d'une guerre parricide. Il lui faut un principe d'unité supérieur aux éléments de discorde qu'elle nourrit dans son sein, et ce principe, il a un nom : c'est la souveraineté. Souveraineté veut dire supériorité par excellence, et la supériorité par excellence est celle qui contient et produit l'unité. Le souverain est l'être qui fait l'unité. Dans une monarchie, c'est le prince; dans une aristocratie, c'est le sénat; dans une démocratie, c'est l'assemblée du peuple. Mais, sous quelque forme que ce soit, là où est la puissance qui fait l'unité, là est le souverain. Nous voici sur le champ de bataille : cent mille hommes y sont debout, et cependant tout est immobile, tout se tait , les chevaux, les clairons, la poussière. Que se passe-t-il? L'unité est en silence et suspendue; elle regarde, elle attend , elle règne. Puis un mot tombe de ses lèvres ; le bronze tonne, les chevaux hennissent, les armes se mêlent, les escadrons dévorent l'espace : l'unité règne encore, c'est elle qui faisait l'ordre dans l'immobilité, c'est elle qui le fait dans le mouvement. L'unité se taisait, l'unité a parlé, l'unité a été souveraine dans l'un et l'autre cas ; voilà toute l'histoire d'une bataille , et toute l'histoire de l'ordre partout et toujours.
Puis donc que l'ordre existe aussi quelque part dans le monde des idées; puisque, malgré les effroyables ferments de discorde qui le remuent et le
divisent, il a pu se fonder une société publique des esprits , c'est donc qu'il existe aussi une souveraineté intellectuelle , souveraineté dont la doctrine catholique seule est en possession , puisque seule elle a triomphé de la force schismatique qui tient les intelligences en hostilité et en dissolution. De même qu'il n'y a pas de société civile sans un gouvernement civil, ni de gouvernement civil sans une souveraineté civile , il n'y a pas non plus de société des esprits sans un gouvernement des esprits, ni de gouvernement des esprits sans une souveraineté intellectuelle , souveraineté qui ne détruit pas plus la liberté de l'intelligence que la souveraineté civile ne détruit la liberté civile, mais qui l'établit, au contraire , en délivrant les âmes du joug désordonné de la force schismatique. C'est cette souveraineté intellectuelle qu'ont cherchée et que cherchent encore tous les auteurs de schismes , tous ceux qui aspirent, ou par ambition , ou par amour des hommes , à fonder l'unité pubhque des esprits. Quand un philosophe monte dans la chaire, il s'en fait tout simplement un trône , il se pose comme souverain , il cherche dans sa science et son génie le secret de cette supériorité par excellence qui produit l'unité ; et il a raison de le faire, jusqu'à ce qu'ému de son impuissance, il reconnaisse et adore la main par qui régnent tous les rois , et qui , ayant communiqué l'empire de la terre aux conquérants , a refusé aux sages et aux phiksophes l'empire de la vérité , pour le donner à Jésus-Christ, et, par Jésus-Christ , à l'Église catholique.
Allons plus loin encore, Messieurs, et cherchons en quoi consiste la souveraineté intellectuelle. Car, tant que nous ne le saurons pas, il manquera quelque chose à l'évidence de nos déductions.
La souveraineté intellectuelle ne peut être que dans les idées ou dans l'esprit. Il est impossible de la placer ailleurs; car tout ce qui est intellectuel est ou idée ou esprit, l'objet de la pensée ou le sujet pensant. Or ce n'est pas dans l'objet ou l'idée que réside la souveraineté intellectuelle ; l'idée n'est pas vivante indépendamment de l'esprit qui la reçoit; elle peut s'altérer en y entrant , y perdre sa rectitude et sa force , et n'en sortir, pour passer dans un autre esprit, qu'avec un souffle froid et infécond, comme une flèche mollement lancée par un archer sans vigueur.
Vous en avez d'illustres exemples sous les yeux. L'Église grecque a toutes les idées de l'Église catholique , à bien peu de chose près , et pourtant l'Église grecque gît inanimée , n'ayant pas plus d'unité que celle d'un cadavre environné de bandelettes par les mains sanglantes de l'autocatie russe. La Bible aussi contient des idées catholiques, et les protestants se sont jetés dessus avec l'espérance d'y puiser la vie, l'unité, la souveraineté intellectuelle : y ont-ils réussi? Beaucoup moins que les Grecs ; l'immobilité a conservé à ceux-ci quelque apparence d'un corps, le mouvement a réduit ceux-là à la consistance d'un tas de cendres. Qu'est-ce donc que la vertu des idées en dehors de l'esprit où elles prennent leur forme , leur puissance, leur immortalité? Mais l'esprit lui-
même, qu'est-il, pour que la souveraineté intellectuelle y ait son trône et son action ? Qui sont les esprits dont se compose l'Église catholique? Hélas! des hommes : vous, moi, le premier enfant qui , au sortir de cette assemblée , ira se confesser. Est-ce donc notre intelligence prise isolément, ou mise en commun , qui possède la souveraineté intellectuelle , cette supériorité formidable qui, depuis dix -huit siècles, malgré toute la force schismatique dont dispose le monde , captive cent cinquante millions d'hommes autour d'un même dogme? et de quel dogme ! d'un dogme qui ne satisfait pas leur soif innée de la lumière, qui irrite leur passion pour les ténèbres , qui blesse au vif leur individualité spirituelle , et demande à leur libre arbitre une sanglante acceptation. Quoi! c'est nous, c'est vous et moi, ce sont mille hommes , cent mille hommes , qui sont capables, par leur propre esprit, d'un tel acte de souveraineté? N'en croyez rien; gardez-vous d'en rien croire : cela n'est pas possible. En tant qu'hommes , nous n'avons rien de plus que les philosophes et les savants , lesquels n'ont rien pu , et qui n'ont rien pu parce que radicalement tous les esprits sont égaux , parce que nul esprit n'est le souverain d'un autre esprit.
Voulez-vous revenir aux idées ? Voulez-vous conclure que la souveraineté intellectuelle réside dans les idées , et que c'est par leur énergie que le monde nous est soumis ? Mais pourquoi les idées ne se corrompraient-elles pas dans notre intelligence , comme elles se corrompent dans l'intelligence des Grecs et
des protestants? Qui donc ou quoi donc leur fait un autre sort chez nous? Pourquoi si vaines ailleurs, pourquoi si fortes dans l'Église ? Vous voyez bien que le cercle est fermé, et que la logique ne nous laisse aucun asile ouvert !
Cependant l'unité catholique existe , elle existe seule au monde ; elle suppose une forme unitaire , une souveraineté intellectuelle. Qui nous l'a donnée, puisque les idées ne la donnent pas, et que l'esprit de l'homme ne la possède pas ? Évidemment un autre esprit que le nôtre est en nous , un autre esprit nous anime, un autre esprit nous garde, un autre esprit nous parle, l'esprit qui s'était retiré de l'homme à Babel, et qui est revenu le jour de la Pentecôte : l'Esprit de Dieu ! Le monde est Babel , l'Église est la Pentecôte. Si Dieu n'est pas dans l'Église ce sera quelque autre chose, mais à coup sûr ce ne sera pas l'homme.
J'ai poussé jusqu'à l'extrême, Messieurs, l'analyse des causes qui expliquent le mystère de l'unité catholique. Je m'arrêterai encore un instant pour dire un dernier mot au rationalisme.
Le rationalisme nous reproche souvent de manquer de justice à son égard. Il semble croire que nous lui contestons le domaine entier de la vérité , comme s'il était incapable de découvrir ou d'affirmer jamais une seule idée vraie; nous n'allons pas jusque-là. Mais , quoi qu'il en soit de ce point, la question entre lui et nous est aussi une question de souveraineté; nous lui disons qu'eût-il la vérité tout entière, eût-il même, s'il est possible, plus de vérité
que l'Église n'en possède , il ne rallierait point les esprits dans une unité stable , telle qu'elle est nécessaire à la vie de l'humanité , parce que le rationalisme le plus sincère et le plus religieux n'est qu'un effort de l'homme en faveur de l'homme, une tentative de souveraineté destinée à se briser toujours contre l'immense force schismatique qui est malheureusement en activité dans le monde moral. Nous ne réclamons pas même pour nous, en tant qu'hommes, cette souveraineté qui échappe depuis six mille ans aux mains du rationalisme ; nous savons qu'aucun esprit n'est le souverain d'un autre esprit. Nous professons qu'il est impossible, même à Socrate et à Platon, de se faire un seul disciple, et, à plus forte raison, un seul sujet. L'unité de l'Église est pour nous un phénomène divin , qui ne s'explique que par la présence perpétuelle de l'Esprit de Dieu au miUeu de nous. Nous croyons que Dieu s'est réservé la souveraineté intellectuelle, et que tout essai pour s'en emparer n'aboutira jamais qu'à la servitude des âmes par l'autocratie , ou à leur ruine par le doute et la négation. Ces deux épreuves, du reste, sont nécessaires à la glorification de l'unité catholique, afm qu'assaillie toujours par des imitateurs armés de la science ou du casque, elle passe au milieu de leurs complots sans faillir à sa destinée, toujours vierge, toujours mère, toujours reine, et voyant s'évanouir en fumée les espérances d'une rivalité qui ne la suit toujours que pour la couronner toujours.