‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 2)Chapitre 7 sur 19 · DE LA RELIGION PRODUITE DANS L AME PAR LA DOCTRINE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

DE LA RELIGION PRODUITE DANS L AME PAR LA DOCTRINE CATHOLIQUE

Monseigneur , Messieurs,

J'avais, en dernier lieu, à établir trois choses : premièrement, que la religion est une passion et une vertu de l'humanité; deuxièmement, que, en dehors de la doctrine catholique , nulle autre doctrine n'a produit cette vertu de la religion ; et tel a été l'objet des deux Conférences qui ont précédé celle-ci. Il me reste à établir un troisième point , savoir : que la doctrine catholique produit ce commerce positif et efficace avec Dieu que nous appelons du nom de religion , et à montrer par conséquent que cette doctrine évite les deux écueils où échouent toutes les

autres, la superstition et l'incrédulité. Or j 'atteindra ce terme de ma pensée en vous prouvant que la doctrine catholique jouit d'une efficacité surhumaine de mœurs et d'une efficacité surhumaine de raison, qui est le fruit du commerce qu'elle établit entre l'homme et Dieu.

Je ne commence pas , Messieurs , sans éprouver au dedans de moi une certaine tristesse. Car c'est la dernière fois de cette année que nous sommes réunis , et votre attention , votre zèle , l'unanimité de votre assentiment m'ont trop consolé , pour ne pas voir avec regret l'heure qui nous séparera. Mais, grâce à Dieu, le temps passe vite, et, en nous emportant vers l'éternité, il nous ramène, dès ici-bas, les uns aux autres. Je vous donne donc, comme pour demain, un rendez-vous nouveau au pied de cette chaire que vous avez tant de fois, depuis dix ans, honorée de votre assiduité.

Que la doctrine catholique jouisse d une efficacité surhumaine de mœurs, en vertu même du commerce qu'elle entretient de l'homme à Dieu, la démonstration m'en est facile, après tout ce que j'ai dit. Car, n'aije pas prouvé que l'humilité, la chasteté , la charité de l'apostolat et celle de la fraternité sont dans l'âme des effets exclusifs de la doctrine catholique? Or en vertu de quoi la doctrine catholique opère-t-elle cette transformation surhumaine de l'âme? Est-ce directement? Est-ce simplement parce qu'elle nous a dit : Soyez humbles, soyez chastes, soyez apôtres, soyez frères? Eh! Messieurs, tout le monde nous le dit plus ou moins vivement. Il n'est pas d'homme

enivré d'orgueil qui n'ait appelé l'humilité des autres ; pas d'homme abruti dans la volupté qui n'ait appelé la pureté de ses victimes; pas d'homme qui n'ait appelé l'apostolat pour propager ses pensées, et la fraternité pour fonder son empire. Mais l'oreille de l'homme demeure; fermée à ces invitations de l'égoïsme ou à ces rêves de la raison ; elle les écoute sans entendre , et les entend sans obéir. La doctrine catholique n'eût pas fait davantage, si elle n'eût parlé à l'homme que de l'homme, si elle ne lui eût proposé pour mobile que son intérêt, son devoir même et sa dignité. Pour le rendre humble, chaste, apôtre , frère, elle a pris son point d'appui en dehors de lui-même, elle l'a pris en Dieu. C'est au nom de Dieu, par la force des rapports qu'elle a créés entre lui et nous, par l'efficacité de ses dogmes, de son culte et de ses sacrements, qu'elle change en nous ce cadavre rebelle à la vertu , qu'elle le ranime , le ressuscite", le purifie , le transforme , le revêt de la gloire du Thabor, et que, l'ayant ainsi armé de pied en cap, elle le jette comme un homme nouveau dans la mêlée du monde, faible encore par sa nature, mais fortifiée par Dieu , vers qui monte son incessante inspiration. C'est ainsi. Messieurs, que s'accomplit dans la doctrine catholique le miracle de notre transfiguration; l'humilité, la chasteté, la charité et toutes les élévations intérieures qui résultent de celles-là , ne sont que l'effet d'une vertu plus haute donnant le branle à tout le reste. Sans la religion , sans le commerce de l'âme avec Dieu , tout Tédifice chrétien périt , et par conséquent ce commerce , qui

est la clef de voûte, est surhumainement efficace puisqu'il porte l'homme plus haut que l'humanité.

Dès à présent, Messieurs, je pourrais regarder me thèse comme achevée , et conclure fermement que Isd doctrine catholique jouit d'une efficacité surhumaine^ de mœurs , qui est le fruit du commerce qu'elle établit entre nous et Dieu. Mais l'humilité , la chasteté ^J| la charité de l'apostolat et de la fraternité , l'obéissance , la pénitence , la pauvreté volontaire , toutes ces vertus dont j'ai parlé, ne sont que des rameaux d'un fleuve unique. En vous conduisant le long de leur cours , j'ai agi comme ces navigateurs qui explorent un pays inconnu et en remontent les rivières, jusqu'à ce que , satisfaits de ces travaux et de ces découvertes de détail, ils descendent enfin la voie large et grande qui conduit à l'Océan.

Il est donc un fleuve où aboutissent toutes ces vertus éparses que j'ai nommées , et ce fleuve, c'est la sainteté. Je ne veux pas dire la sainteté commune, qui consiste dans l'observance des commandements divins , et dans cette conformité de notre vie à l'Évangile qui suffît pour être sauvé. Je parle de la grande sainteté , de celle qui est reconnue et vénérée dès ici-bas, qui a des autels, et dont la magnifique histoire est contenue dans ce livre mystérieux que nous appelons la Vie des Saints. La vie des saints ! Avez- vous jamais songé, Messieurs , à ce phénomène de la vie des saints? Nous avons bien entendu parler des héros et des sages de l'antiquité; nous lisons dans Plutarque la vie des hommes illustres; nous voyons autour de nous des gens de bien : mais

les saints, où découvrons- nous rien qui leur ressemble? Où sont les saints du brahmisme, du polythéisme, de l'islamisme, du protestantisme, du rationalisme? J'en cherche vainement dans ces doctrines le nom, l'apparence ou la contrefaçon. Depuis trois siècles que le protestantisme s'efforce de détruire la véritable Église et d'en usurper le caractère , il a compté parmi les siens d'honnêtes gens et même des gens pieux; mais il n'a pas encore osé écrire ses légendes de saints. Pour le rationalisme, il ne faut pas lui en parler ; il se contente d'avoir des gens d'esprit, et n'aspire pas à ce qu'on dise jamais , par exemple, saint Helvétius ou saint Diderot. Qu'est-ce donc que les saints, ce nouveau privi-

^ lége à nous? Qu'est-ce que la sainteté? La sainteté , Messieurs, n'est pas uniquement, comme je semblais

U'insinuer tout à l'heure, le confluent de toutes les vertus chrétiennes dans une même âme ; ce n'est là que la sainteté commune, celle qui est nécessaire à tout chrétien pour être sauvé, et dont je n'entends

i point parler ici. Il n'est point de chrétien, lorsqu'il est à l'état d'union avec Dieu, en qui ne se rencontrent, à un degré plus ou moins parfait, l'humilité, la chasteté, la charité; nous les appelons alors des hommes pieux ; nous pourrions même , à largement

i parler, les appeler des saints; mais enfin ce n'est pas

ce que nous entendons par cette grande expression :

les saints! Qu'est-ce donc que les saints? Qu'est-ce

que la sainteté ainsi entendue ?

La sainteté; c'est l'amour de Dieu et des hommes

i poussé jusqu'à une sublime extravagance. Et vous

concevez très-bien, Messieurs, que, si réellement il " y a communion de l'infini avec le fini , si le cœur de Dieu se fait une habitation et une vie dans le cœur de l'homme, il est impossible qu'au moins, dans certaines âmes plus ardentes, la présence d'un élément aussi prodigieux ne déborde pas, et ne produise pas des effets extraordinaires, que l'infirmité de notre nature et de notre langage nous contraindra d'appeler extravagants. Car, que veut dire ce mot? Il veut dire ce qui va en dehors, ce qui est excentrique , pour 2= user d'une expression moderne, sauf que le mot extravagant est un mot bien fait, tandis que le mot excentrique est un mot mal fait. L'un peint l'action que l'autre définit géométriquement; or un mot doit être peintre et non géomètre. C'est pourquoi je pré- fère me servir du premier; et en cela je reste encore ï bien au-dessous de Ténergie de saint Paul, qui a dit, sans précautions oratoires, que le monde n'ayant pas voulu connaître Dieu par la sagesse^ il a plu à Dieu de le sauver par la folie de la prédication. Je n'oserais pas dire que la sainteté est une folie, même après saint Paul, parce que je craindrais que vous ne m'imputassiez d'aller trop loin, et je suis bien aise de vous montrer aujourd'hui que je sais unir la prudence du serpenta la simplicité de la colombe, quoique, à ne vous rien déguiser, je suis tout à fait du sentiment de saint François de Sales lorsqu'il disait: « Ma chère Philothée, je donnerais vingt serpents pour une colombe. »

Il y a donc dans la sainteté un phénomène d'extravagance un amour de Dieu et des hommes qui

blesse le sens humain. Mais ce ne peut être là, Messieurs, le caractère unique de la sainteté; l'extravagance toute seule ne serait que de la bizarrerie, et la bizarrerie ne prouve rien en faveur de l'homme qui la met dans ses actes, si ce n'est peut-être beaucoup de vanité et un peu de mauvaise éducation. L'extravagance doit donc être corrigée dans la sainteté par un autre élément, et elle l'est, en effet, par le sublime, c'est-à-dire par la beauté morale à son plus haut degré , par cette beauté qui cause le ravissement du sens humain , en sorte qu'il y a tout ensemble dans la sainteté quelque chose qui blesse le sens humain et quelque chose qui le ravit , quelque chose qui produit la stupeur et quelque chose qui produit l'admiration. Et ces deux choses n'y sont pas séparées comme deux fleuves qui coulent l'un à côté de l'autre ; mais l'extravagant et le sublime , ce qui blesse le sens humain et ce qui le ravit , mêlés et fondus l'un avec l'autre, ne font de la sainteté qu'un seul tissu où il est impossible à l'esprit d'analyse le plus vif, au moment où il voit le saint agir, de démêler ce qui est extravagant de ce qui est sublime, ce qui est sublime de ce qui est extravagant , ce qui terrasse l'homme de ce qui l'enlève jusqu'à Dieu. Voilà la sainteté.

Je vous citerai un exemple, afin que vous me compreniez mieux.

Sainte Elisabeth de Hongrie , ayant abandonné le palais de ses pères et le palais de son époux , s'était confinée dans un hôpital pour y servir de ses mains les pauvres de Dieu. Un lépreux s'y présenta. Sainte

Elisabeth le reçut et se mit à laver elle-même ses effroyables plaies. Quand elle eut fmi, elle prit le vase où elle avait exprimé ce que la parole humaine ne peut pas même peindre , et l'avala d'un trait. Voilà , Messieurs, qui est parfaitement extravagant. Mais remarquez d'abord une chose que vous ne pouvez pas mépriser : la force. La force, Messieurs, c'est la vertu qui fait les héros, c'est la racine la plus vigoureuse du subUme en même temps que la plus rare. Rien ne manque autant à l'homme que la force, et rien n'attire davantage son respect. Vous n'êtes pas des êtres méchants; mais vous êtes des êtres faibles, et c'est pourquoi l'exemple de la force est le plus salutaire qu'on puisse vous donner, comme aussi l'un de ceux qui attirent le plus votre admiration. Sainte Elisabeth , en avalant l'eau du lépreux , avait donc fait un grand acte, parce qu'elle avait fait un acte fort. Mais il y avait là mieux que la force , il y avait la charité. Dans la sainteté , l'amour de Dieu étant inséparable de celui des hommes , puisqu'elle n'est autre chose que l'excès de ce double amour, il s'ensuit que, dans tout acte des saints, là où se trouve le sacrifice pour Dieu , ce sacrifice rejaillit inévitablement sur l'homme. Et quel était le bénéfice de l'homme dans l'action de sainte Elisabeth? Quel était-il? Me le demandez -vous bien? Sainte Elisabeth faisait à cet abandonné, à cet objet d'unanime répulsion, même au milieu des siècles de foi, elle lui faisait une inexprimable révélation de sa grandeur ; elle lui disait : « Cher petit frère du bon Dieu, si, après avoir lavé tes plaies, jeté prenais

dans mes bras pour te montrer que tues bien mon frère royal en Jésus-Christ, ce serait déjà un signe d'amour et de fraternité, mais un signe ordinaire dont je te restituerais seulement le bénéfice , à toi qui depuis ton enfance en as été privé , à toi qui sur ta poitrine n'as jamais senti la poitrine d'une âme vivante ; mais, cher petit frère, je veux faire pour toi ce que l'on n'a jamais fait pour aucun roi du monde, pour aucun homme aimé et adoré. Ce qui est sorti de toi , ce qui n'est plus toi, ce qui n'a été à toi que pour être transformé en une vile pourriture par son contact avec ta misère, je le boirai comme je bois le sang du Seigneur dans le saint calice de nos autels. » Voilà le sublime, Messieurs , et malheur à qui ne l'entend pas ! Grâce à sainte Elisabeth, pendant toute l'éternité il sera connu qu'un lépreux a obtenu d'une fille des rois plus d'amour que la beauté n'en a jamais conquis sur la terre.

Après cela, qu'un homme d'esprit traite d'extravagante cette action, nous le lui concédons ; nous l'avons dit nous-même, nous sommes persuadé qu'il est beaucoup plus naturel de boire avec ses amis du vin de Ghâteau-Margaux. Mais cet homme d'esprit mourra probablement un jour; ses écrits, peut-être, ne lui survivront guère; on oubliera ses joies et ses douleurs : et quand sainte Elisabeth sera morte , les rois avec les pauvres se disputeront ses vêtements et sa mémoire ; on mettra un peu de sa chair au-dessus de tous les trésors ; on enchâssera ses restes dans l'or et les pierreries ; on convoquera les artistes les plus fameux du monde pour lui faire une habitation

de la mort digne de sa vie; et, de siècle en siècle, des princes , des savants, des poètes, des mendiants, des lépreux, des pèlerins de tout rang se presseront à son tombeau et y laisseront , par le fragile attouchement de leurs lèvres, d'éternels stigmates d'amour. Ils lui parleront comme à un être vivant, ils lui diront : « Chère petite sœur du bon Dieu, tu avais des palais, tu les as quittés pour nous; tu avais des enfants , tu nous as pris pour les tiens ; tu étais grande dame, tu t'es faite notre servante ; tu as aimé les pauvres, les petits, les misérables; tu as mis ta joie dans le cœur de ceux qui n'en avaient pas : et maintenant nous te rendons la gloire que tu nous as donnée, nous te restituons l'amour que tu avais perdu pour nous. 0 chère petite sœur! prie pour ceux de tes amis qui n'étaient pas nés quand tu étais au monde, et qui te sont venus depuis ! »

Ainsi en est-il de toutes les extravagances des saints. Toutes profitent à l'humanité, au moins par l'exemple. Si le saint jeûne, l'humanité jeûne aussi; s'il se condamne à d'absurdes abstinences, une partie de l'humanité est aussi affamée jusqu'à l'absurde ; s'il torture son corps par des inventions bizarres , il y a aussi dans vos prisons , il y a dans vos bagnes , il y a dans vos colonies, des corps humains torturés par de cruelles inventions. Si le saint, en un mot, s'impose volontairement la souffrance , hélas ! qui est-ce qui ne souffre pas sur la terre , et qui n'a besoin d'apprendre que Dieu a caché dans la souffrance même un baume réparateur et mystérieux? Est-ce un vain service rendu au genre humain que de lui

révéler toutes ses ressources contre le malheur, que de lui prouver, dans d'étranges actions, si l'on veut, que, quelque sort qui lui soit fait, quelque déshonneur qu'on lui crée, quelques cachots qu'on lui creuse, il n'est aucun supplice, aucune honte, aucune abjection qui ne puisse être transfigurée par l'idée de Dieu , et devenir un trône où tout homme s'en ira vénérer et prier.

Cette vie des saints. Messieurs, ce n'est pas un phénomène rare, réservé à un temps ou à un pays ; c'est un phénomène général et constant. Partout où la doctrine catholique prend racine ; là même où elle n'est déposée que comme une graine entre des rochers , la sainteté y prend naissance et s'y manifeste en quelques âmes par des fruits qui défient l'estime et le mépris de la raison. Cette extravagance sublime date d'une folie plus haute encore et plus inénarrable, de la folie d'un Dieu mourant sur une croix, la tête couronnée d'épines , les pieds et les mains percés, le corps tout meurtri. Depuis ce jour-là cette contagion n'a cessé de choisir des victimes dans l'univers; mais, par une préférence singulière et jalouse , elle ne les choisit qu'au sein de l'Église catholique, apostolique, romaine. A nous seuls est resté l'héritage de la croix, la tradition vivante du martyre volontaire, la dignité de l'extravagance et la gloire du sublime. Et encore que nous ne buvions pas tous à longs traits de ce vin généreux, tous nous y trempons nos lèvres , et en rapportons dans la vie quelque chose du divin empoisonnement. Nul ne s'y trompe, tout le monde nous reconnaît à cette mar-

que : la croix n'a jamais subi d'imitation ni de contre façon.

Eh ! Messieurs, le monde ne s'en tait pas, il n'essaie pas de nous ravir ce privilège ; il essaie seulement d'en faire contre nous une raison et un instrument d'oppression. Que dit-il aujourd'hui quand, pour toutes nos œuvres, nous réclamons le droil commun ? Quelles armes nous oppose-t-il ? Il ne nous conteste pas le droit, il ne nie pas que la liberté ne soit écrite dans la nature et dans la constitution du pays. Mais il nous dit : Nous ne pouvons pas lutter avec vous de vertus et de dévouement ; vous avez dans votre essence d'incroyables ressources dont nous ne possédons pas le secret ; et par conséquent , l'égalité n'existant pas entre vous et nous , la liberté doit vous être refusée comme une compensation en notre faveur. Il faut vous enchaîner pour établir l'équilibre des forces humaines, et encore, vos mains liées au mur, nous ne sommes par certains qu'elles ne seront pas plus longues que les nôtres. Tel est, Messieurs, vous le savez, le langage présent du monde; et à quel autre s'est-il adressé qu'à nous? Quel autre peut s'enorgueillir d'une servitude qui a pour justification la grandeur même de la vertu? Le monde a raison : nous sommes les fils uniques du Christ. Comme on lui cloua les mains et les pieds pour l'empêcher de sauver le monde, il est juste qu'on attache à la croix sa véritable postérité. Et encore nous ne voyons pas la fin. Quoi qu'il arrive de ce temps passager où nous vivons , ne croyez pas que la persécution de l'incrédulité contre la foi s'arrête à

ce qui s'est vu et à ce qui s'est fait jusqu'ici. Comme il est dans la nature des choses et dans le mouvement général du monde que tous les principes qui y sont contenus se développent désormais à pleines voiles , de jour en jour l'inégalité de mœurs entre l'Église et ce qui n'est pas elle se manifestera davantage , et la suprématie surhumaine de l'Église devenant de plus en plus intolérable, lui attirera de ses ennemis une plus parfaite et plus glorieuse persécution. L'Écriture nous l'a prédit, et une seule ligne de l'Écriture ne passera pas. On ne se contentera pas un jour de nous nier un droit, on nous les niera tous ; le monde, fatigué de nous obéir malgré lui et de nous respecter malgré lui, tentera un dernier effort pour secouer de sa peau la lèpre de la divinité. Mais alors comme aujourd'hui, la vertu de Dieu nous assistera ; liés, impuissants, immobiles, cette vertu sortira de nous comme elle sortait de la robe du Christ, sans que nous parlions , sans que nous bougions , par l'effet même de notre servitude, semblable au parfum qu'on a voulu renfermer, et, qui, condensé par l'obstacle, s'échappe par tous les pores plus suave et plus violent; semblable encore à une source qu'on a scellée, et dont les eaux jaillissent jusqu'au ciel. Ainsi, quand le monde entier se sera coalisé pour mettre le sceau à la fontaine divine de la sainteté , comme il l'avait autrefois mis au tombeau du Sauveur, le troisième jour, l'eau se fera un nouveau passage, et les races humaines détrompées viendront s'abreuver dans son cours plus long, plus large et plus inextinguible. De même , Messieurs , que le cœur de Dieu s'épa-

nouissant dans le cœur de l'homme, y produit la sainteté, mélange d'extravagance et de sublime, de même, quand Finlelligencç de Dieu tombe dans Fin- ; telligence de l'homme, elle doit nécessairement y^ jeter quelque chose qui ne peut être ni créé ni démontré par la raison. Or ce qui ne peut être ni créé ni démontré par la raison , a évidemment un carac- | tère d'extravagance, caractère qu'on ne saurait contester à la doctrine catholique. Que nous enseigne- ^ t^elle, en effet? Un Dieu en trois personnes, un Dieu | qui a fait le monde de rien , un homme qui a perdi^ 3 toute sa race par une faute personnelle , un Dieu qui '^\ s'est fait homme, qui a été crucifié pour expier des ] crimes dont il n'avait pas la responsabilité, un Dieu | présent sous les appareïices du pain et du vin. Quels 1 dogmes , Messieurs ! et c'est là pourtant toute l'architecture de la doctrine catholique. Il est trop évident que la raison n'a créé aucun de ces dogmes , et ne saurait par ses propres forces en démontrer aucun. Et cela doit être ; car si la doctrine catholique était une œuvre de la raison , elle ne serait pas une œuvre surhumaine ; si elle était une philosophie, elle ne serait pas une religion. Au lieu de dogmes , vous auriez des théorèmes de mathématiques, et, au lieu d'être ici, vous seriez chez vous , parce que vous ne trouveriez rien ici qui ne fût chez vous. Vous êtes ici parce que votre raison n'a pas fait les dogmes , parce qu'elle ne peut ni les faire ni les démontrer, parce qu'ils sont supérieurs à toute raison ; vous êtes ici précisément parce que j'ai à vous dire des choses extravagantes.

Nos adversaires pensent nous effrayer beaucoup par ce seul mot : Mais ce que vous avancez là est extravagant. Je le crois bien, et qu'aurais-je à vous dire si je n'avais à vous dire rien d'extravagant? A quoi bon cet appareil religieux, si je n'avais à vous apprendre que ce que l'homme, en secouant ses tisons au coin de son feu, peut savoir par lui-même? Qu'est-ce que la religion , qu'est-ce que le commerce avec Dieu, s'il laissait notre esprit juste au point où il était auparavant? Dieu se serait mis en rapport avec nous , et nous avec lui , pour avoir la satisfaction réciproque, l'un de ne rien donner, l'autre de ne rien recevoir. Vous voyez , Messieurs , que la supposition n'a pas de sens, et qu'il faut en revenir à ce mot fameux d'un docteur : Credo, quia absurdum. — Je le crois, parce que cela est absurde. L'expression est trop forte; mais il est facile d'en réduire l'exagération, et de comprendre qu'en effet, s'il n'y avait rien d'extravagant dans la doctrine, on ne croirait pas, on verrait tout simplement. Il faut, pour croire, quelque chose qui surpasse la raison , et ce qui surpassera la raison a évidemment pour elle un caractère d'extravagance. C'est pourquoi saint Paul disait : Si quelqu'un de vous parait sage à ce siècle, qu'il se fasse fou pour se faire sage (1).

Eh bien ! me direz-vous ? voilà un beau mérite ; c'est justement le mérite de la superstition que vous combattiez naguère en la notant de déraison. Je vais, Messieurs , vous dire la différence.

(1) I'^*^ Épître aux Corinthiens , chap. m , vers. 18.

Premièrement , nous croyons aux dogmes. Tandi? que vous, savants et philosophes, vous ne croyez pas aux propres inventions de votre esprit , et que le doute les mine. sans cesse par une sourde infiltration, nous, prêtres de Jésus-Christ, fidèles de l'Église catholique , nous croyons sincèrement ces dogmes que notre raison n'a pas faits et qu'elle ne se démontre pas. Nous les croyons depuis dix-huit siècles passés, jusqu'à donner notre sang pour eux. C'est assurément là une grande merveille : le doute de la raison à l'égard. de ses propres œuvres, la foi de la raison envers des œuvres qui ne sont pas les siennes ! Mais il y a plus : non-seulement nous croyons nos dogmes, mais nous vous les proposons et nous vous les faisons croire à vous , hommes de raison , hommes d'orgueil, hommes indignés de notre extravagance. Un jour ou l'autre, vous y venez; un jour ou l'autre, vous nous apportez à genoux l'adoration volontaire de ce que vous aviez haï et méprisé. Nul ne vous contraint. Et ce phénomène inimaginable de la conversion de la raison à l'extravagance, il ne se passe pas obscurément dans quelques âmes perdues, il se passe chaque jour, à la face du soleil, dans une multitude d'esprits. Il n'est pas une heure de l'Église où elle ne reçoive des embrassements longtemps rebelles, où elle n'enfante à la foi et à l'amour ses propres ennemis ; mère heureuse qui est reconnue de ceux qu'elle n'a point allaités, qui est serrée dans les bras de ceux qui la meurtrissaient. On lui naît par le blasphème comme on lui naît par la bénédiction. On lui naît dans la force de l'âge mûr, comme un effet

des longues veilles de l'intelligence, des expériences de l'homme d'État, des illuminations de l'homme de génie. On lui naît, comme un vaisseau entre dans le port après les tempêtes d'une longue navigation. On lui donne la dernière vue de l'esprit, le dernier mouvement du cœur, la ferme et inébranlable palpitation de l'âme qui a trouvé et qui se reipose. Tel est son sort depuis saint Paul jusqu'à Bossuet.

Qu'en dites-vous. Messieurs? n'est-ce pas là une efficacité surhumaine? Car, enfin, qui peut vous faire croire? Quelles armes ou quel art possède la doctrine catholique pour s'emparer de vous, qui ne woulez pas d'elle, pour vous persuader des dogmes i inaccessibles à la raison ? Quel maléfice a-t-elle jeté 'sur vous? Qui a mis dans sa main le ressort invisible dont elle dispose, et par où elle vous pousse, comme ll'effort suprême de votre destinée, à adorer l'extravagance?

Il est vrai que sa prétention n'est pas seulement de vous faire croire ses dogmes, mais aussi d'en •rendre compte à votre raison, tout supérieurs qu'ils (lui sont. Car, de même que, dans l'ordre des mœurs, i l'extravagance doit être unie au sublime, il est nétcessaire que, dans l'ordre de la vérité, l'extrava- :.gance ne soit pas séparée de la plus haute lumière. C'est pourquoi la doctrine catholique, qui n'a pas créé ses dogmes et qui ne les démontre pas, les présente pourtant à la raison, une fois acceptés d'elle, comme la science suprême de la nature et de l'hui manité , comme le nœud de tous les mystères , la clef

de toute explication, le lien de toute coordination de la pensée, le chef-d'œuvre de l'entendement, en dehors de quoi la lumière même luit dans les ténèbres, selon l'expression de l'apôtre saint Jean.? Comme l'astre du jour illumine tout sans être illuminé par rien, ainsi la doctrine catholique, flambeau premier du monde, répand sur quiconque ne ferme pas les yeux une irradiation souveraine qui le ravit , et lui découvre , avec l'horizon de l'éternité, l'horizon non moins mystérieux du temps. De là une sorte d'hommes aussi nouveaux que les saints, mêlant ensemble la plus profonde philosophie à la plus ardente foi, tels que saint Augustin, saint Anselme, saint Thomas , saint Bonaventure, et tous leurs pareils , hommes hardis comme le philosophe et simples comme l'enfant, ne reculant devant aucune question, n'ayant peur d'aucun doute, entendant tout et répondant à tout , bâtissant par l'affirmation le grand édifice de la vérité, le défendant par une polémique quotidienne contre tout venant et tout assaillant. La doctrine catholique est la seule qui ait produit cette race d'hommes ; avant elle et en dehors d'elle, il n'y a pas plus de théologiens qu'il n'y a de saints. Les théologiens sont dans l'ordre de la vérité ce que les saints sont dans l'ordre des mœurs ; ils sont destinés à établir la suprématie de raison qui est dans la doctrine catholique , comme les saints sont destinés à en manifester la suprématie morale. A mesure que le monde enfante d'illustres lettrés pour combattre la doctrine de Dieu , l'Église enfante d'illustres théologiens pour les tenir en échec, pour op-

poser génie à génie , science à science , raison à raison, et assurer à tout le moins à nos dogmes l'honneur d'un combat qui ne finit jamais.

Ainsi passons-nous , de siècles en siècles , à travers les nations les plus civilisées , affirmant et discutant : affirmant nos dogmes comme venant de Dieu , les discutant comme s'ils n'en venaient pas , enlevant la raison plus haut qu'elle-même, nous rabaissant jusqu'à elle pour lui faire plaisir, également forts par l'extravagance et par le raisonnement, rebutés pour l'une, craints pour l'autre, respectés par tous deux. Si l'erreur nous serre de trop près, si quelquefois, dans la suite des âges, une vacillation se fait sentir dans le trop-plein de notre vie , nous assemblons un concile , autre phénomène encore qui n'est qu'à nous , dont nulle doctrine ne supporterait l'essai. Pendant que vous disputez, nous délibérons. Nos vieillards, chefs et juges de la doctrine, s'assoient en cercle sur des fauteuils, ploient le genou devant Dieu, invoquent l'Esprit -Saint, écoutent une discussion solennelle en présence de l'univers, qui les regarde, et se levant une dernière fois , sûrs d'eux-mêmes et de Dieu , magistrats de la vérité , ils prononcent l'arrêt qui unit tous les esprits , et posent une pierre contre laquelle nul ne se heurtera plus sans s'y briser la tête.

Je me résume. Messieurs. J'avais à montrer que la doctrine catholique, dans le commerce qu'elle établit entre l'homme et Dieu , évite à la fois l'écueil de la superstition et celui de l'incréduUté. Je l'ai fait. Car la superstition est un commerce inefficace de

l'homme avec Dieu, inefficace quant aux mœurs et quant à la raison ; or j'ai prouvé que la doctrine catholique jouit d'une efficacité surhumaine de mœurs et d'une efficacité surhumaine de raison , démonstration d'où résulte aussi sa puissance contre l'incrédulité, puisqu'elle fait croire aux nations les plus civilisées des dogmes qui surpassent l'esprit humain , et cela tout en leur permettant une discussion dont elle se charge la première.

Reste à tirer les conséquences générales de ces longues prémisses. Les voici :

La religion est une passion de l'humanité ; donc elle est vraie. Elle est vraie, parce qu'il n'y a rien de naturel à l'humanité qui ne soit vrai. Sans doute, l'homme et l'humanité même sont sujets à exagérer leurs passions, à les vicier par l'excès ; mais une passion n'étant qu'un mouvement de la nature vers un objet, elle serait impossible si l'objet n'existait pas , et impossible encore si l'objet n'était à notre portée ; par cela seul qu'elle est, l'objet en est certain, et notre relation avec lui est certaine aussi. Il ne faut plus que s'assurer si cette relation n'est pas viciée. Or dans la passion religieuse , comme dans toute autre , l'homme a introduit l'excès, le faux, le puéril, le honteux : comment discerner donc la vraie religion? Évidemment à ses fruits , à son efficacité. La religion, qui est le commerce de l'homme avec Dieu, ne saurait, si ce commerce est réel, ne rien produire de grand et de singulier dans le genre humain. Or la religion catholique seule est douée d'une efficacité surhumaine de mœurs et de raison ; seule

elle élève l'homme à tout ce qu'il peut être et à quelque chose de plus ; toutes les autres religions tombent dans la superstition ou se décomposent dans l'incrédulité : donc la religion catholique est la seule véritable. Cette déduction est simple et à la portée de tous les esprits, comme le sont aussi les faits qui lui servent de base et de corps. Il suffit de deux demandes et de deux réponses. La religion est-elle un besoin, une passion de l'humanité? Oui: donc elle est vraie. La religion catholique seule est-elle douée d'une efficacité digne de Dieu et digne de l'homme? Oui : donc elle est la seule vraie. Les autres n'en sont qu'une dégénération due à la liberté de l'homme , qui n'a pu renoncer à tout commerce avec Dieu , et qui n'a pu se tenir à la hauteur de ce commerce.

Vous en êtes témoins, Messieurs, à chaque pas que nous faisons dans l'étude la doctrine catholique, nous sommes toujours forcés de conclure qu'elle possède des caractères qui lui sont propres et que nulle autre n'a su se donner. Chacune de nos Conférences, depuis déjà bien des années, vous en apporte une nouvelle preuve. Là, dis-je chaque fois, là est un signe qui n'est qu'à nous. D'où vient cela, Messieurs? Pourquoi une seule doctrine réunit-elle sur sa tê^e une auréole si riche, si variée, à laquelle aucune autre n'a le talent de dérober un seul de ses rayons? C'est, Messieurs, que la vérité est tout, et que l'erreur n'est rien. La vérité est un puits profond : plus on y creuse, plus l'eau jaillit, tandis que l'erreur n'est qu'une citerne perdue, comme l'a dit l'Écriture,

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cisternœ dissipalœ. Creusez un peu , vous ne trouverez plus d'eau, et l'eau même qui est à la surface est une eau corrompue. Mais la religion véritable, la religion que Dieu a faite, il l'a assise profondément au centre de l'humanité, comme les roches primitives de granit qui supportent le monde ; il y a caché un feu divin et une eau divine, un feu auquel il a dit de brûler sans se consumer, une eau à laquelle il a dit découler sans jamais tarir. A mesure que nous creusons dans ces abîmes de sagesse et d'amour, nous découvrons des filons nouveaux , des fleuves inconnus, des réservoirs sans limites, jusqu'à ce que, perçant au centre, ayant donné le dernier coup , l'eau jaillisse jusqu'au ciel , et, rassasiant notre soif sans l'éteindre, nous emporte vers ce Dieu qui a béni notre âme et qui l'attend.

DE

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