‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 3)Chapitre 10 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

ceux qui n'ont rien le droit de l'entendre? Voudriez- l vous leur ôter cette parole : Bienheureux les pauvres! ï Bienheureux ceux qui pleurent ! Prenez garde , en \ la leur ôtant, de vous l'ôter à vous-mêmes ! Tôt ou ' tard le monde vous manquera, et alors vous serez^ aises de trouver la liberté de la croix. La croix est le \ sceptre du pauvre; mais c'est aussi le dernier que \ porte la main des rois. Respectez-la pour les autres, ■ par pitié pour vous-mêmes. \

Je dis donc que la liberté chrétienne qui constitue \ la puissance de l'Église sous le rapport extérieur, j vient de Dieu , et qu'elle est le patrimoine du genre \ humain. J'ajoute qu'elle est de droit naturel, parce | qu'elle n'est que le moyen de propager la vérité , la | grâce, la vertu, trois choses qu'on ne saurait ravira ] l'homme et qui sont essentiellement libres vis-à-vis •] de tout pouvoir humain.

En effet , la vérité , pour commencer par elle , est] une chose qui n'appartient à personne, que nul sou-; verain ne peut réclamer comme sa propriété ; la vé-| rite est à tous, et il n'y a point de droit contre elle, qui est la source de tous les droits. Quel droit pour-| rait-on avoir contre la vérité ? Celui d'empêcher] qu'elle ne fût connue? Mais ce droit impliquerait lai négation de toute justice; car la vérité est le droit del tous, par cela seul que l'homme est un être intelli-| gent. Sans doute la vérité s'exprime et se transmet! parla parole; mais la parole, quand elle n'exprime | que la vérité, se confond avec elle; elle n'est que la i;^ vérité communiquée, c'est-à-dire, la vérité usant de \ son droit de se faire connaître. Voudrait-on dire que \

la vérité est en droit d'être connue, qu'il n'y a point de droits contre elle, mais que les princes ont le droit de discerner ce qui est la vérité de ce qui est l'erreur? Encore que ce droit appartînt à la puissance civile , il n'en résulterait rien contre l'Église, qui est la vérité et la dépositaire de la vérité; mais il s'en faut bien qu'on puisse dire d'une manière absolue que le droit de discerner la vérité de l'erreur appartienne à la puissance civile. Cette puissance est composée d'un certain nombre d'hommes qui ne sont pas infaillibles, et qui peuvent affirmer seulement que telle chose leur paraît vraie ou fausse, que telle chose paraît utile ou nuisible à l'État, sans qu'ils aient le droit de porter un jugement obligatoire sur la vérité ou l'erreur. Nul ne peut être tenu en conscience de croire ce que croit la puissance civile , et par conséquent le droit de discerner la vérité de l'erreur ne lui appartient pas; car, si ce droit lui appartenait, chaque citoyen serait obligé en conscience d'adhérer au jugement qu'elle aurait porté. Qui ne rirait à la pensée d'un pouvoir humain Venant afficher à la porte de Notre-Dame quelle est la vérité d'aujourd'hui , et , ce soir , quelle sera la vérité de demain ? Les princes , il est vrai , l'ont tenté plus d'une fois ; mais si d'autres ont eu la lâcheté de se soumettre à cette abjecte servitude, l'Église y a résisté toujours au prix de son sang, et opposé à une ambition aussi ridicule que funeste de la part des rois , la double sauvegarde d'un profond mépris et d'un profond respect.

De même que la vérité, la grâce est libre de soi.

Car qu'est-ce que la grâce? C'est une action de Dieu sur l'homme : comment l'homme aurait-il le droit d'empêcher cette action? Il est vrai que la grâce se confère par des signes sensibles ; mais ces signes ne sont, comme la parole à l'égard de la vérité, que l'expression de la grâce , que la grâce se communiquant par une certaine voie. Par conséquent, les Sacrements et la grâce sont indivisibles ; on ne peut attenter aux uns sans attenter à l'autre. Nous ne ferons pas l'injure aux puissances temporelles, lorsqu'à une époque qui n'est pas très-éloignée de nous, elles envoyaient des huissiers dans nos temples pour saisir par arrêt les saintes hosties , le corps du Dieu vivant, nous ne leur ferons pas l'injure de croire qu'elles n'en voulaient qu'à un peu de pain. Elles ne s'attaquaient pas à ces choses sensibles, mais à la force qui s'y cache. Et qu'est-elle cette force,, sinon celle que la foi nous a donnée , et qui vient de l'action de Dieu sur nous? Si ce n'était pas Dieu que je porte à Fautel , si ce n'était que du pain , vous n'auriez pas besoin de tant de bataillons pour l'arracher de mes mains.

Reste la vertu. Et c'est ici surtout que la lumière est éclatante; car quels droits peut-on avoir contre? la vertu? L'homme est né pour le bien; c'est plus que son droit , c'est son devoir. Y a-t-il des droits \ contre le devoir? Je veux être humble , doux , chaste qui a droit conti^ l'humilité , la douceur et la chas teté? Je veux quitter les habits du riche, et revêtir j par amour ceux du pauvre : qui a droit contre un vêtement honnête et fraternel? Je veux vendre mon

patrimoine et le distribuer aux membres souffrants de Jésus- Christ et de l'humanité : (|ui a droit de mettre des gardes au cœur qui s'ouvre , et de proscrire la charité? Ah! si, quand nous vînmes annoncer pour la première fois l'Évangile , on eût pu nous dire que nous étions des incendiaires, que nous troublions l'empire et le voulions renverser , la puissance civile eût été dans son droit en se prémunissant contre nous. Mais « cherchez dans vos prisons , di- ({ sait Tertullien, et voyez s'il s'y trouve un seul « chrétien accusé de crime. Ceux que vous y retenez « ne sont accusés que d'une chose, de porter le nom « de chrétiens. Et que leur demandez-vous pour les « mettre en liberté? De prendre entre deux doigts (( un peu d'encens, et de le jeter devant une statue. « Donc , concluait-il , ce n'est pas à cause de leurs « vices , que vous les accusez , mais à cause de leurs « vertus. » Soyons francs, Messieurs : on peut disputer sur la vérité , elle est livrée ici-bas à la dispute

I des hommes, mais jamais sur la vertu. La vertu brille d'un caractère qui ne laisse aucune prise à l'in-

r justice et à la tyrannie , et , encore que le christianisme ne fût pas libre à titre de vérité, il le serait à titre de vertu.

Vous le voyez , Messieurs , non-seulement la puissance de l'Église est fondée sur le droit divin , nonseulement elle est légitime en vertu du droit naturel, mais elle n'est pas autre chose, en idernière analyse, que Texercice même de la liberté humaine. Quiconque attente à l'Église attente à notre liberté , je ne dis pas politique et civile, mais à notre liberté morale, à

ce qui nous fait hommes. Comme intelligence , l'homme a le droit de connaître et de communiquer la vérité; comme être moral, il a le droit de pratiquer la vertu et de l'enseigner aux autres; comme être religieux, il a le droit de communiquer avec Dieu, et de recevoir ses inspirations et ses dons. Liberté de la vérité , liberté de la grâce , liberté de la vertu , voilà toute la puissance de l'Église, tout son droit, toute son ambition.

Aussi l'établissement de l'Église a-t-il été', sous le rapport de la liberté morale et de la dignité de l'homme, un bienfait dont la merveille est plus que jamais visible. Autrefois la puissance civile ne réglait pas seulement les intérêts de la vie, de la sécurité, de la propriété, de l'honneur, de l'indépendance nationale; elle réglait aussi les affaires morales et religieuses , et cette accumulation de pouvoirs , sans être utile à la religion et aux mœurs, qui étaient tombées dans d'affreux excès , rendait le despotisme plus profond et plus indestructible. Par l'établissement de l'Église , la puissance civile a perdu le gouvernement de la pensée humaine , et n'est plus maîtresse des lois divines. La religion subsiste de soimême, de sa vie propre et indépendante, contrebalançant par son influence toutes les influences exorbitantes qui tendraient à prévaloir et à opprimer les peuples. L'action exercée, sous ce rapport, dans la société par l'Église, a tellement pénétré dans les mœurs , qu'on a même attribué à l'erreur les droits de la vérité, et. que tous les cultes ont aspiré à la même liberté que celle qui avait été conquise par

l'Église catholique. Nous ne concevons plus la puissance civile exerçant en son nom la puissance religieuse, et ce n'est pas le moindre déshonneur du protestantisme que d'avoir fait du prince le chef extérieur du christianisme chez les diverses nations protestantes.

Mais, direz-vous, si l'établissement de la puissance spirituelle dans le monde a donné un développement utile à la dignité et à la liberté morale de l'homme, n'a-t-il pas introduit un principe d'anarchie dangereux dans la société civile? Au lieu de l'unité de pouvoir qui maintenait l'ordre social , il y a désormais dans chaque État catholique deux pouvoirs ayant les mêmes sujets. Si encore jamais la puissance spirituelle et la puissance civile n'étaient en désaccord sur leurs attributions, peut-être cet état de choses serait-il supportable. Mais tout le monde sait que, bien qu'il y ait des choses évidemment spirituelles , d'autres évidemment temporelles, il en est plusieurs d'une nature mixte et obscure qui sont un sujet de contestations perpétuelles entre les deux puissances. L'histoire est pleine de ces exemples. Tantôt l'Église, tantôt l'empire l'a emporté; des querelles sanglantes ont souillé les annales de IJÉglise et celles des peuples. Quel moyen, quand ces discussions s'élèvent, de les terminer pacifiquement ?

Qui sera juge entre les deux parties, puisqu'elles sont indépendantes l'une et l'autre et n'ont point de supérieur commjjn? C'est la guerre qui décide, en pareil cas , entre les souverains temporels. Sera-ce aussi la guerre qui décidera entre la puissance spiri-

tuelle et la puissance civile? Si c'est la guerre, l'Église n'est donc pas fondée sur la seule force de la grâce divine et de la persuasion , et les États catholiques seront menacés d'une guerre civile perpétuelle. Si ce n'est pas la guerre, qui décidera des contestations ?

Messieurs, remarquons d'abord que la lutte est l'état présent de l'humanité; que le bien et le mal , la chair et l'esprit, les royaumes contre les royaumes, les idées contre les idées, sont dans un combat permanent, et que l'ordre naît de ce combat. L'ordre n'est pas autre chose que l'assemblage d'éléments divers , et plus l'harmonie est composée de discordances partielles, plus le triomphe de l'ordre est grand , plus sa puissance est manifestée. Ne nous étonnons donc pas que Dieu ait établi, par l'institution de son Église, une sorte de dualisme dans la société. Nulle puissance n'est limitée que par une autre puissance; et ce qui est admirable, c'est que la puissance spirituelle, en limitant la puissance civile, l'affermit sur des bases inébranlables. Jamais les princes n'ont vécu plus longtemps, n'ont joui déplus d'amour dans les nations qu'ils gouvernaient, que depuis l'établissement de l'ÉigHse ; et , à mesure qu'on voit l'Église s'affermir dans un État, on y voit la puissance civile plus respectée, comme on la voit tomber dans l'abaissement à mesure que l'Église perd de son influence. Le fait ne souffre pas de réplique. Dieu, en établissant l'Église, a non-seulement travaillé à la liberté humaine , mais aussi à la protection de l'autorité humaine. On peut dire d'elle ^

ce que Tacite a dit de Nerva , qu'elle a réconcilié la liberté et le commandement. Si l'on cherche pourquoi, on trouvera que le propre de l'Église est de faire respecter tous les droits en faisant connaître et respecter la vérité, et que, par conséquent, tous les droits, ceux des souverains et ceux des peuples, ont en elle un soutien.

Quant aux débats qui s'élèvent entre les deux puissances sur des matières délicates , faisons d'abord observer que les droits fondamentaux de l'Église sont clairs comme le jour; que, sur les questions mixtes, les deux puissances ont la ressource de s'entendre par des concordats et de se faire des concessions réciproques; que l'Église, n'ayant pas la force armée à sa disposition, ne peut jamais établir violemment une injustice. C'est là, Messieurs, le grand -privilège de l'Église en ce monde , elle ne peut pas l'injustice les armes à la main. Si elle agit, c'est toujours avec le consentement des peuples ou des souverains, sous la protection de la liberté ou du droit public. J'avoue que la puissance civile a la chance d'abuser de sa force contre l'Église; mais l'Église ne lui opposera que deux défenses, le martyre et Dieu : le martyre en souffrant plutôt la mort que de rien faire contre les droits donnés par Dieu à son Église, et ensuite Dieu lui-même, qui est son fondateur , sop guide , le tuteur de sa faiblesse au milieu du monde, et qui a promis de ne pas l'abandonner. Les exemples en sont multipliés dans l'histoire , et on pourrait en montrer de récents , qui sont présents à tous les esprits. Qu'était Pie VII contre

Napoléon ? Cependant Pie VII a lutté contre le maître du monde par la seule force de sa conscience, et il a vaincu sans armes l'homme des armées.

Lorsqu'on demande qui sera juge entre la puissance spirituelle et la puissance civile, on oublie qu'il existe un Dieu qui 'gouverne le monde , et l'on demande une solution qui, si elle était possible visi- " blement sans l'intervention divine, chasserait Dieu du gouvernement général des affaires humaines. I Dieu est nécessaire; il est le nœud auquel tout abou- | tit, et il manifeste son action par des événements qui ; changent la face des siècles , et qui ont un caractère \ particulier de puissance imprévue, par où il est aisé de les reconnaître. î

Aucun motif de défiance et de haine n'existe donc 1 contre l'Église catholique, par suite de son établis- 1 sèment définitif au milieu de la société , de l'espace | et du temps. Elle a tout reçu, n'a rien usurpé, et a | tout béni : elle a reçu ses droits de Dieu et de la na- | ture; elle n'a usurpé ni la vérité, qui est à tous, ni | la grâce , qui n'est à personne qu'à Dieu , ni la vertu, qui est le devoir commun ; elle a béni la liberté par l'usage qu'elle en a fait , et l'autorité en l'admettant | au partage de sa propre couronne. Cependant elle n'a 1 cessé , malgré la splendeur de sa légitimité et de ses | bienfaits, de. souffrir persécution. Comment cela sel peut-il ? Quel vent lui amène de chaque siècle le i bruit de l'outrage ? Je vous le dirai , Messieurs : deux | esprits poursuivent l'Église et la poursuivront tou- | jours , l'esprit de domination et l'esprit de licence. ) L'esprit de domination ne saurait supporter la liberté |

dont jouit l'Église, et l'esprit de licence a horreur de la vérité , de là grâce et de la vertu dont l'Église est l'infatigable apôtre et l'héroïque soutien. L'esprit de domination pousse les peuples au protestantisme ancien ou moderne, afin de rester seul maître de la société ; l'esprit de licence les pousse à une révolte plus large encore , afin d'affranchir l'orgueil et la volupté blessés par le mystère de la croix. Il semble que l'Église devrait succomber sous ce double effort qui tend au même but, et qui lâche contre elle l'humanité par ses deux bouts , par le trône et par la plèbe. Mais, ô profondeur des voies de Dieu! l'esprit de domination exècre l'esprit de licence, et l'esprit de licence exècre l'esprit de domination. Au moment où tous deux se ruaient avec plus d'ardeur contre l'Église, et jouissaient déjà de sa ruine, ils se sont tout à coup rencontrés face à face et heurtés. Une aveugle fureur les précipite .l'un sur l'autre ; ils voudraient chacun recueillir seul les dépouilles de l'Église, et leur haine réciproque s'accroît de la présence de leur proie. De temps en temps ils s'arrêtent, ils se regardent étonnés , ils sentent qu'ils auraient besoin de s'unir pour achever leur victime ; ils se cherchent des liens de parenté. L'esprit de domination se dit : Mais moi, ne suis-je pas le père de la Ucence? Et l'esprit de licence se dit : Mais moi, ne suis-je pas le père de la domination? Vains efforts! Ils haïssent assez l'Église pour vouloir s'allier contre elle ; mais ils se haïssent trop pour qu'une autre haine leur serve de lien. 0 justice de Dieu! Laissez passer la justice de Dieu !

Dans une oasis de l'Arabie , un agneau paissait. Le rugissement du lion se fait entendre , le roi du désert paraît, il va tomber d'un bond sur l'animal sans défense : mais voici qu'un autre, mû par la même faim , s'élance de l'autre extrémité du désert ; ils se regardent , se mesurent, se déchirent; tandis que l'agneau sain et sauf paît tranquillement à côté de leur fureur. Les deux lions , c'est le monde ; l'agneau , c'est l'Église : le monde est divisé , l'Église est une.

Page 1