‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 3)Chapitre 9 sur 30 · DES RAPPORTS DE L EGLISE AVEC L ORDRE TEMPOREL · texte numérisé non relu

DES RAPPORTS DE L EGLISE AVEC L ORDRE TEMPOREL

Monseigneur

Messieurs,

Lorsque l'Église catholique vint s'établir dans l'empire romain , elle n'y trouva qu'une seule autorité, l'autorité civile. Les empereurs, héritiers de la république , avaient ajouté à leurs titres de Césars et d'Augustes celui de souverains pontifes , et l'Éghse, en s'établissant , n'eut pas une prétention moindre que celle-ci : de leur ôter ce titre de souverains pontifes , et d'élever à côté, de la puissance civile une puissance purement spirituelle. Elle le fît ; et dès lors ces deux puissances ont marché côte à côte, tantôt s'appuyant, tantôt se combattant, "tantôt se délaissant.

Mais de quel droit l'Église vint-elle ainsi partageij la puissance des Césars , couper en deux le trône de^ empereurs , poser le siège apostolique à côté du siégej impérial? De quel droit, si un trône de la terre éisit placé dans cette basilique, n'y saurait-il déplacer le| trône épiscopal? Voilà une question digne de la mé-i ditation d'esprits sérieux , surtout après le long com-l bat que se sont livré les deux puissances, après tant| de préjugés accumulés contre l'Église, préjugés sj forts , qu'à les entendre , il semble que tout ce qu^ l'Église possède soit une concession du temps H l'éternité. Mais, avant d'examiner de quel droit 1$ puissance de l'Église s'est établie , ûl est nécessaire! de connaître la nature et l'étendue de cette puisH sance, sans quoi il serait impossible d'en apprécier le droit. i

Or, la nature d'une puissance est déterminée paij son objet; et l'objet de la puissance de l'Église es^ marqué clairement dans ces paroles célèbres : Allez^^ enseignez toutes les nations , baptisez-les au nom dû Père, et du Fils , et du Saint-Esprit , leur enseignant à garder les commandements que je vous ai donA nés (1). Enseignez la vérité , répandez la grâce , faitei^ pratiquer la vertu : la vérité , chose invisible et spiri^ tuelle, dont nous n'avons ici-bas, dans les réalité!^ qui nous entourent, qu'une faible image; la grâce ,| chose aussi invisible et spirituelle de sa nature; \d\ vertu , virtus, ce qui fait l'homme, \Qvir, chose pa-^

reillement invisible et spirituelle , bien qu'elle se ma-j

(1) Saint Matthieu, chap. xxviii, vers. 19 et 20. j

nifeste par des actes extérieurs, parce qu'elle a son principe et son ressort dans l'abîme caché de la conscience. La vérité, la grâce, la vertu, voilà le triple objet de la puissance de l'Église.

Quant à l'étendue de cette puissance, elle dépend de son action ; car l'action qu'une puissance exerce autour d'elle est la mesure de son étendue. Et cette action elle-même , dans son mode et dans sa grandeur, est déterminée par les moyens que la puissance est obligée d'employer pour atteindre son objet. Or, l'Église, chargée de propager la vérité, la grâce et la vertu , ne peut accomphr cette mission que par l'emploi de cinq moyens. La vérité a besoin de la libre prédication de la parole sainte; la grâce nous est communiquée par la libre oblation du sacrifice, et la libre administration des Sacrements ; la vertu se développe par le libre exercice de ses actes, et, enfin, rien de font cela ne peut s'accomplir sans un sacerdoce qui ne cesse d'annoncer la vérité, d'apl peler la grâce , d'exciter la vertu , et par conséquent, sans la libre perpétuité de la hiérarchie sacerdotale. La puissance de l'Éghse, considérée sous le rapport de son étendue, ou de son action, car c'est la même chose, consiste donc dans la libre prédication de l'Évangile, dans la libre oblation du sacrifice et la libre administration des Sacrements , dans la libre pratique de la vertu , et dans la libre perpétuité de sa hiérarchie.

L'Église touche ainsi à deux ordres , l'un intérieur, l'autre extérieur. Parle premier, l'ordre intérieur, elle est en contact avec quelque chose qui est au-

dessus de l'homme; elle tire sa force de la grâce. • Par le second, l'ordre extérieur, elle est en contact ■ avec (Quelque chose d'humain ; elle tire sa force de la i liberté. Et ainsi, quand on demande de quel droit J l'ÉgUse a ôté à la puissance des Césars une partie ] d'elle-même, c'est comme si l'on demandait de quel | droit la liberté chrétienne s'est établie. Car l'Église I n'a pas ravi aux Césars la force intérieure et divine i de la grâce , ils ne l'avaient pas ; elle n'a eu de démêlés avec eux que pour sa puissance extérieure, qui est celle de la liberté. Par conséquent, entre César' et l'Église, la question se réduit à ceci : De quel droit la liberté chrétienne s'est-elle établie?

Je réponds d'abord, de droit divin. Ce n'est point, en effet, par une concession des princes qu'il nous a ' été donné d'enseigner l'univers. Ce ne sont pas les ^^ Césars, c'est Jésus-Christ qui nous a dit : Allez et 1 enseignez toutes les nations. Ce ne sont pas les Ce- j sars , c'est Jésus-Christ qui nous a dit : Remettez les ^ péchés ; ce que vous aurez délié sur la terre sera | délié dans le ciel. Ce ne sont pas les Césars , c'est | Jésus-Christ qui nous a dit : Crucifiez votre chair | avec ses vices et ses concupiscences. Ce ne sont pas | les Césars, c'est Jésus-Christ qui nous a dit : Rece- ) vez le Saint-Esprit. Par conséquent , nous ne tenons i pas notre liberté des Césars, nous la tenons de Dieu, j et nous la garderons parce qu'elle vient de lui. Les \ princes pourront bien se réunir pour combattre les '^ prérogatives de l'Église, les charger de noms flétris- | sants afin de les rendre odieuses , dire que c'est une- 1 puissance exorbitante qui perd les États : nous les ^

laisserons dire, et nous continuerons à prêcher la vérité, à remettre les péchés, à combattre les vices, à communiquer l'esprit de Dieu. Si l'on nous envoie en exil, nous le ferons dans l'exil ; si l'on nous jette dans les prisons , nous le ferons dans les prisons ; si l'on nous enchaîne dans les mines , nous le ferons dans les mines ; si l'on nous chasse d'un royaume, nous passerons dans un autre. Il nous a été dit que , jusqu'au jour où il sera demandé compte à chacun de ses œuvres, nous n'épuiserons pas les royaumes de la terre. Mais si l'on nous chasse de partout, si la puissance de l'Antéchrist vient à s'étendre sur toute la face du monde, alors, comme au commencement de 1 Église , nous fuirons dans les tombeaux et dans les calacombes. Et si enfin on nous poursuit jusquelà, si l'on nous fait monter sur les échafauds, dans tout noble cœur d'homme nous trouverons un dernier asile, parce que nous n'aurons pas désespéré de la vérité, de la justice et de la liberté du genre humain.

Je dis la liberté du genre humain ; car à qui la liberté chrétienne a-t-elle été donnée? à qui Jésus- Christ l'a-t-il transmise en patrimoine avec son sang? A tous , et en particulier aux pauvres , aux petits , aux malheureux. On parle tous les jours de nouvelles théories de civilisation , de lois agraires , des droits du peuple. Eh bien ! voici son héritage ! Vous autres, vous avez de la science, du crédit, des pompes, l'honneur et la joie de ce monde ; Dieu n'a pas pu ou n'a pas voulu en donner à tous, peu importe, mais à tous il a donné sa parole. Voudriez-vous ôter à

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