‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 3)Chapitre 12 sur 30 · DE LA DOCTRINE DE L EGLISE EN GENERAL; DE SA MATIERE ET DE SA FORME · texte numérisé non relu

DE LA DOCTRINE DE L EGLISE EN GENERAL; DE SA MATIERE ET DE SA FORME

Monseigneur (1) , Messieurs,

Le temps a fait un pas, il vous ramène devant cette chaire que vous avez entourée de tant d'assiduité. Puisse-t-il avoir épargné dans votre mémoire les vérités que nous vous avons annoncées ! Puisset-il du moins en avoir laissé subsister quelques débris ! Si Dieu nous a fait cette grâce , à vous , à moi , à l'Église, vous vous rappelez que nous vous avons exposé la nécessité d'une Église enseignante, son caractère distinctif, sa constitution, son autorité mo-

(1) M.st de Quélen , archevêque de Paris.

raie et infaillible, ses rapports avec l'ordre temporel] et sa puissance de coercition. Mais cette Église ainsi | connue de vous, elle possède nécessairement uneJ doctrine ; car si elle ne possédait pas une doctrine , J où serait la nécessité de son enseignement? La do.c- J trine qu'elle possède, le monde ne la possède pas ; \ car si le moi^dela possédait, à quoi bon l'Église pour 1 la lui enseigner? Donc l'Église a une doctrine qui est \ à elle , à elle seule , qu'elle possècje à l'exclusion du '* monde, à l'exclusion de la science, et de toute puis- j sance intellectuelle qui n'est pas elle. \

Mais quelle est cette doctrine? quelle est sa ma- \ tière, sa forme, ses sources? Voilà des questions !î préliminaires qu'il est important de résoudre avant \ de passer à l'exposition de la doctrine elle-même.] Nous y consacrerons les Conférences de cette année, | et dès aujourd'hui nous nous demanderons : Quelle | est la matière et la forme de la doctrine de l'Église? Car toute doctrine a un objet, que nous appelons sa J matière, et un procédé pour saisir cet objet, que) nous appelons sa forme. Entrez avec respect dans | ces grandes avenues de la vérité : bientôt le sanc- j tuaire vous apparaîtra , et déjà , quoique de loin , vou<s \ en sentirez la présence. j

Lorsque l'esprit de ténèbres voulut tenter d'or- j gueil l'esprit de l'homme, il chercha quel pourrait] être l'objet digne de le séduire, et il lui dit : Vous\ serez comme des dieux, sachant le bien et le ! mal (1). Tel est, en effet, Messieurs, l'objet le plus j

(1) Genèse , chap. m , vers. 5. \

élevé, l'objet suprême de la coïinaissance ; au fond de toutes choses, à leur commencement, à leur milieu , à leur fm , la première et la dernière question qui se présente est une question de bien et de mal.

Regardez l'homme parle haut de son être, par l'intelligence : il est aisé de voir que la lumière est son plus cher besoin. L'homme n'a pas seulement , comme dit Bossuet, deux trous dans la tête pour apercevoir les choses extérieures ; il a au dedans de lui je ne sais quel abîme ouvert pour y recevoir l'écoulement de la vérité. L'intelligence est ce creux profond que la vérité devrait remplir. Elle y entre , en effet, mais imparfaite, obscure, combattue, mélange douloureux de ténèbres et de lumière. La lumière, dit admirablemetït l'Écriture, luit dans les ténèbres , et les ténèbres ne la comprennent pas (1). Quand l'aurore se lève sur le monde, la nuit disparaît devant elle ; mais alors même que le jour de la vérité se lève dans l'intelligence , les ténèbres ne s'enfuient pas, elles résistent, elles veulent partager l'empire. Un poëte a dit :

On ne partage pas le pouvoir souverain.

Gela n'est pas vrai; car le plus beau trône est celui de l'intelligence , et les ténèbres l'occupent avec la lumière; chacune y tient son sceptre debout , et jamais l'une des deux ne s'abaisse qu'à demi. C'est là un

(1) SaitU Jean, chap. i, vers. 5.

grand phénomène. Êtes-vous soucieux de la contem-| plation des astres? Vous assujettissez leurs mouve-H ments aux règles inflexibles du calcul , vous prévoyezj leurs phases et leur retour avec une précision quii semble leur commander , vous plongez dans l'océaûi sans rivages de l'éther, et vous amenez de ses pro-^ fondeurs jusqu'à votre œil des globes que la natur^ avait soustraits à votre investigation : quelle puis| sance, et que cela est digne de vous, hommes qu vous êtes , esprits faits à l'image de Dieu ! Mais a delà de l'éther, qu'y a-t-il? Quelle main l'a déployé! et y promène , selon d'immuables lois , tant de corps sans liberté? Quel est le but de tout ce spectacle? A quel moment de l'éternité le monde mobile a-t-i| sonné sa première heure ? A quel moment sonnera-t-il la dernière? Y a-t-il eu un commencement? Y aura-t-il une fin ? Et puis , qu'est-ce que l'éther ? qu'est-ce que la lumière ? qu'est-ce que la substance en soi ? Les questions se précipitent , et notre intelligence nous apparaît comme un navire sans voiles et sans mâts sur des flots inconnus. De là vient qud nous errons sans cesse entre deux extrémités : ou ne voir dans les choses qu'illusion , et nier qu'il existe rien au delà , ou bien soupçonner derrière les choses des réalités mystérieuses. Lorsque nous nous aban-| donnons à la première de ces pensées , et que nous nions la vérité , elle se lève devant nous avec tant d'empire , que nous ne pouvons , dit Pascal , méconnaître sa présence sans extravaguer. Si, au contraire , nous tournons nos regards plus loin que l'apparence et l'extérieur , nous y rencontrons des obs-

curités qui nous saisissent d'effroi. En sorte que nous allons de la surface au fond et du fond à la surface , mécontents tout ensemble des ténèbres, et de la lumière , mais encore plus de la lumière que des ténèbres, parce qu'elle exige de nous des sacrifices du cœur.

Toutes les sciences , toutes les doctrines tendent à établir des vérités et à dissiper des erreurs : mais pourquoi y a-t-il des erreurs à côté des vérités et avec elles ? Gomment est-il si difficile de distinguer les unes des autres? Nous passons notre vie à ce triste défrichement ; c'est-à-dire que notre intelligence est sans cesse occupée en elle-même à se délivrer du mal et à s'emparer du bien. S'il n'y avait point de mal, tout serait suffisamment clair, et il n'y aurait pas de questions : car toute question, étant un doute, est un mal. Et s'il n'y avait pas de bien, tout serait tellement dans les ténèbres qu'on ne songerait pas même à la lumière ; il n'y aurait pas de questions non plus , car toute question est une espérance. Or nous passons notre vie à agiter des questions ; votre présence ici est une question. D'où vient cela ? Qui nous expliquera cet étonnant mélange du bien et du mal dans notre esprit? Avant de nous occuper d'aucune science particulière , qui nous donnera la science générale de la vérité et de l'erreur ?

Si de l'intelligence nous descendons dans le cœur de l'homme , il semble que là devrait être notre royauté , une royauté sans mélange. La lumière de l'intelligence , ce n'est pas nous , c'est un présent qui

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