II
nous vient du dehors ; mais notre volonté , c'est nous- ; même ; mais le cœur , c'est le centre de notre liberté \ morale. Et la aussi, pourtant, nous trouvons dans ; le même vase le bien et le mal. Dans l'intelligence, î le bien , c'était la lumière , et le mal , les ténèbres ; | ici, le bien, c'est la vertu; le mal, c'est le crime. ! Nierez-vous qu'il existe une différence entre le crime i et la vertu? J'irai dans la première école venue, | j'ouvrirai un de ces petits livres qu'on met entre | les mains des enfants de dix ans; je l'ouvrirai au| hasard, au commencement ou à la fin, et je vous lirai une histoire de morale : je n'en veux pas davantage pour qu'à l'émotion involontaire de votre' cœur , vous discerniez la différence du crime et de la vertu. I
Mais si, théoriquement, nous ne pouvons mécon-J naître qu'il existe dans la volonté un combat entre le f bien et le mal, ne pourrions-nous pas nous fixer | dans l'un ou dans l'autre et mettre un terme au comr | bat? Ne pourrions-nous pas établir le règne de lai vertu dans notre âme, ou le règne du vice? Ni l'uni niTautre, Messieurs. Après beaucoup d'années labo- f rieuses passées dans l'exercice du bien, le saint dé-^ couvre encore en lui la révolte intérieure; il sent que | le mal y conspire sous un toit qui n'a pas cessé d'être 1 le sien. Et, au contraire, imaginez un homme qui| ait monté tous les degrés du crime; chargez-le, par^ la pensée, des plus affreuses actions qu'il vous sera| permis de concevoir : le voilà qui dort, cet homme, | il se croit à l'abri du bien pour jamais, il n'a plus de | remords, plus de conscience, il le croit du moins ! !
Mais un jour, de même que dans le songe de Nabuchodonosor, une pierre détachée de la montagne vient briser le colosse aux pieds d'argile; un jour, sans cause apparente, il se formera dans ce cœur désespéré une larme : elle remontera le long du cœur, elle passera par des chemins que Dieu a faits, pour aller jusqu'à ses yeux flétris, elle coulera sur ses joues ; cette seule larme lui aura révélé la vérité et rendu l'honneur du bien. Et tandis que le vulgaire croit lire encore sur son front humilié les signes de la réprobation, déjà les cieux se sont abaissés, Dieu le Père, le Fils, le SaintrEsprit, la Vierge sans tache,, tous les anges et tous les saints, et tous les chœurs des cieux, tous sont venus pour voir un pécheur qui fait pénitence, et dont le salut les réjouit plus que celui de quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de repentir.
Ainsi, ni paix dans le crime, ni paix totale dans la vertu. Sondez vos âmes, et voyez si vous n'y trouvez pas cette lutte terrible du bien et du mal. Cherchez : vous êtes impuissants à vous départager. Chaque heure combat chaque heure, chaque minute combat chaque minute, chaque pensée combat chaque pensée. Cette image que je trace, dites, n'est-ce pas vous? Ai-je menti?
Non, je n'ai pas menti. Mais, après ces incertitudes de l'intelligence et du cœur, pourrai-je trouver au moins quelque consistance dans le reste? Il semble que Dieu ait fait un miracle pour qu'il n'en fût pas ainsi. Notre âme incorruptible. Dieu l'a unie à un corps, comme si nous ne devions être seuls d'aucun
côté; il l'a unie à un corps qui meurt chaque jour, et lutte contre sa vie immortelle. Et ce qui est effrayant, c'est que la mort doit triompher; à la fin elle vaincra, du moins à l'extérieur ; car pour nous, chrétiens, le moment de la mort, c'est le triomphe de l'âme et de l'immortalité. A ce moment suprême, se reproduit plus forte, plus pressante que jamais, la question du bien et du mal. Mais, du moins, au ' delà de ce moment, est-ce fini? Grand Dieu ! est-ce fini?
Au delà, non, ce n'est pas fini.
Jusqu'ici nous n'avons assisté qu'à un spectacle passager ; c'est un combat qui a ses intervalles de ' repos, c'est un champ de bataille sur lequel le soleil se lève et se couche. Mais après ce moment, où il semble que les éléments du bien et du mal ont dû se | diviser, ah! j'aperçois l'abîme qui s'agrandit. Ilî semble qu'il ne fasse que de commencer. Je vois le | toujours de l'être et le toujours du néant, une vie| éternelle ou une mort éternelle. On jettera, coname'l dit Pascal, un peu de poussière sur votre tête, et ce | sera pour jamais. Pour jamais vous attendent les vers | du sépulcre, ou pour jamais une transformation glo-l rieuse. Je parle ici en philosophe, car, comme chré- 1 tien, je sais que tous vivront éternellement; maisl dans le christianisme lui-même, l'ordre final secom- 1 pose d'une vie et d'une mort éternelles, parce qu'il y | a une vie qui est une mort. Et ainsi, soit que nous| pensions en chrétiens ou en philosophes, nous aper-| «evons toujours au delà du tombeau le bien et le mal ;5 sans mesure. Voilà l'homme l J
Si nous tournons nos regards vers la société, nous y trouvons les mêmes divisions. Au moins, dans l'homme, l'intelligence, la volonté, la vie n'avaient à lutter qu'avec elles-mêmes. Dans la société, les intelligences combattent les intelligences, les volontés combattent les volontés ; les empires brisent les empires ; les générations paraissent s'étouffer dans l'espace. Et tout cela se fait non pas seulement pour des biens présents, mais pour des biens éternels. Les uns veulent que tout soit établi pour conduire les peuples à l'éternité, les autres ont ce but en exécration. Ainsi la société qui est instituée pour la paix, pour que chacun ait sa part d'air, de soleil et dévie, pour empêcher l'oppression, pour nous unir comme dans un faisceau, pour nous faire gagner les biens [présents et futurs ; cette société n'est qu'une désolation, une division sans remède.
Et, chose qui donne bien à penser, depuis que le christianisme est venu dans le monde, depuis que l'Église existe, cette division s'est augmentée : les enfants des ténèbres et ceux de la lumière se sont poursuivis avec un acharnement qui ne s'était point vu. Dans le paganisme, il y avait au moins une sorte d'accord ; on respectait les mêmes autels , les philosophes n'insultaient pas la foi des petits. Ces grands et bons génies, Socrate, Platon, Cicéron, disaient qu'il fallait faire comme la foule, au lieu de discréditer ses croyances et de lui imposer des doctrines qu'elle ne comprendrait pas. Mais nous, chrétiens, quand nous avons eu des autels saints, un Évangile pur, un clergé fidèle à ses devoirs ; quand nous avons
eu un débordement de science et de charité divines, c'est à ce moment-là qu'il s'est formé des conspirations contre les autels, c'est alors qu'a commencé la lutte de l'Empire contre le sacerdoce, pour arriver, après bien des temps, à cette anarchie que vous voyez.
Quant à la nature, elle est si puissante qu'elle nous confond. Que l'un de vous reste ici , qu'un autre se porte à l'extrémité opposée du diamètre de la | terre , et qu'ils regardent la même étoile : les lignes | qui partiront des yeux de ces deux spectateurs si | éloignés pour aboutir à l'étoile, ne feront qu'une l seule ligne. En sorte que, devant ces espaces du | ciel , ce n'est rien qu'une distance de trois mille | lieues. Eh bien! cette nature si puissante et si riche, | combien elle a été pauvre pour nous ! Avons-nous ^ tous de la lumière assez , de l'air , de la chaleur assez? | Il y a des millions d'astres qui pourraient nous la i donner cette chaleur qui nous manque ; il y a { dans cette ville des mains qui depuis cinq mois '\ ne l'ont pas sentie. Quelle prodigalité et quelle ava~ \ rice ! l
Voilà donc l'homme , la société , la nature. Par- \ tout nous y avons retrouvé cette question du bien et l du mal. Et maintenant je vous le demande : Avez- \ vous la science du bien et du mal ? Le monde a-t-il 1 la science du bien et du mal ? Cette parole antique ^ du serpent s'est-elle accomplie : Vous serez comme | des dieux, sachant le bien et le mal? Avez-vous le | secret de la vérité et de l'erreur, de la vie et de la mort , du crime et de la vertu , de l'établissement et
de la ruine des empires , de la vie et de la mort éternelles? L'avez-vous? Si quelqu'un l'a, je l'adjure de se lever et de le dire.
Songez-y : on ne connaît une chose qu'autant que l'on connaît sa cause , sa nature et sa fin , c'est-à-dire qu'autant. que l'on sait d'où elle vient, ce qu'elle est, et où elle aboutit. Or le monde connaît-il par luimême la cause, la nature et la fin du bien et du mal? Si je l'interroge sur cette cause mystérieuse qui produit une opposition si cruelle entre les éléments divers de notre existence , les uns me répondent par le panthéisme, les autres par le duahsme, ceux-là par le déisme. Si je demande quelle est la nature du bien et du mal , les uns me disent qu'en soi tout est indifférent, qu'il n'y a ni juste ni injuste, ni bien ni mal d'une manière absolue; que ce que nous appelons bien , c'est ce qui nous est utile , et mal ce qui nous est nuisible; qu'ainsi la même chose peut être bien ou mal relativement à diverses personnes. D'autres pensent qu'avant l'établissement des sociétés humaines il n'y avait ni bien ni mal, mais que, depuis, le bien et le mal sont résultés des lois positives. D'autres , tout en reconnaissant la différence du bien et du mal en soi , rangent dans le bien ce que d'autres rangent dans le mal , et réciproquement. Enfin , si je veux savoir quelle sera la fin de cette lutte terrible , si je songe aux destinées de l'homme ainsi battu d'un orage incompréhensible, c'est là que l'ignorance et la confusion des idées du monde se montrent à découvert. Un homme naît : sera-t-il heureux ou malheureux, bon ou méchant? Le monde ne le sait pas.
Un empire est fondé : combien durera-t-il , quelles ?
seront les chances diverses de sa durée? Le monde '
ne le sait pas. Une guerre s'allume : qui sera victo- ;
rieux, qui sera vaincu? Le monde ne le sait pas. ]
Une hirondelle se pose sur un toit : où va-t^elle? Le \
monde ne le sait pas. Une feuille tombe : où va-t- ;
elle? Le monde ne le sait pas. Le monde ne connaît |
pas la destinée d'un cheveu, comment saurait-il la i
destinée du genre humain ? -j
Oh! nous-mêmes regardons-nous tous, rappelons j
en notre pensée le prodigieux mystère de notre vie. 1
Où en sommes-nous pour la vérité et l'erreur? Com-I
bien de choses nous avons crues vraies et que nous|
croyons fausses aujourd'hui, combien crues fausses |
que nous croyons vraies ? Et qui nous dira ce que |
notre intelligence sera demain? Et à quoi a-t-il tenul
que nous fussions à droite ou à gauche ? Et notre vie? (
Quelle est son histoire depuis Adam ? Quels nos ■
pères? Où et par où mourrons-nous? Peut-être ce ^
soir ou demain , nous ne savons. Et notre cœur? Ah! i
c'est ici que la considération de nous-mêmes devient j
amère surtout, et que l'abîme du bien et du mal;
nous apparaît dans sa longueur, sa largeur et sa|
profondeur. Quel mélange étonnant de bonnes et de j
mauvaises actions , de pensées odieuses et sublimes,^
de dévouement et d'égoïsme ! Sommes-nous des anges j
ou des démons? Et qu'aussi la société où nous avons j
vu le jour est un merveilleux chaos! Le bruit des]
tempêtes a entouré notre berceau ; nous avons passé ]
à travers mille opinions contradictoires. Les uns di- ]
sent que tout meurt, les autres que tout naît; les uns ^
que nous entrons dans un avenir nouveau, les autres que nous répétons de tristes et anciennes tragédies. Et enfin, pour couronner, avons-nous pris notre parti sur notre sort éternel ? Savez-vous, jeunes gens de ce siècle, où vous serez dans le siècle de l'immuable et de l'infmi ? Regardez ces murs : quelle foi profonde les a bâtis! Et vous, le doute? Pourtant ce sont des créatures raisonnables à qui je parle, ce sont les rois de la création, le chef-d'œuvre delà nature, et rien n'est comparable à leur grandeur que leur ignorance d'eux-mêmes, que le mystère impénétrable où ils sont plongés. Ils savent tout, excepté ce qu'ils sonti
Eh bien! cette science que le monde n'a pas, je vous annonce une bonne nouvelle, elle existe. Elle existe ; car comment l'auteur des choses eût-il laissé sa créature dans une ignorance et une incertitude si dénaturée? Elle existe dans le monde, quoiqu'elle ne vienne pas du monde; rÉghse, cette autorité sans pareille dont vous avez vu le dessein , en est la dépositaire éternelle. Sa doctrine est la doctrine des destinées , la doctrine du bien et du mal. Elle nous apprend qu'il y a un Dieu, auteur de tout bien, un esprit superbe volontairement déchu , qui est la source de tout le mal , visible et invisible ; et enfin que l'homme, être hbre, capable de bien et de mal, tend à s'unir à l'un ou à l'autre de ces principes. Telle est la matière de la doctrine sacrée de l'Église , et on peut la définir : La connaissance de Dieu , qui est le souverain bien , et du démon , qui est le souverain mal , dans leurs rapports avec l'homme , qui tend à
s'unir éternellement, ou à Dieu par le bien, ou au démon par le mal.
Non-seulement toute doctrine a une matière, un objet sur lequel elle s'exerce , mais elle a aussi nécessairement une forme, c'est-à-dire une manière de saisir son objet. Or l'homme ne peut atteindre un objet de sa pensée que par deux voies , par la science ou par la foi. La science est la révélation des choses par l'évidence et la démonstration : la foi est la révélation des choses par le sentiment et le témoignage. La science ne s'adresse qu'à l'esprit ; la foi y pénètre en traversant le cœur. C'est la science qui gouverne la nature et nous l'assujettit; c'est la foi qui gouverne la société. Car l'homme voit la nature , et ne voit pas le cœur de ses semblables.
Or, ni la science ni la foi, prises en elles-mêmes, dans leur force native, ne suffisent à nous expliquer le mystère total des choses. 11 arrive un moment où la science devient aveugle ; il est aussi un point où la foi, j'entends toujours la foi naturelle, ne peut passer outre , faute d'un appui solide où il lui soit permis de poser le pied. Ainsi au bord des mers, quand vous êtes venu accompagner le départ d'un navire qui emporte ceux que vous aimez, longtemps vous le suivez de l'œil ; puis , lorsqu'il échappe aux regards , vous ne quittez point par la pensée ce vaisseau qui n'est plus sous vos yeux, vous savez sous quel ciel il flotte , vers quel port. Et quand la pensée elle-même s'obscurcit, que la carte tombe de vos mains , que le temps s'est écoulé long depuis le départ, que vous ignorez désormais quels vents le
poussent et quels écueils l'attendent , votre âme le suit encore par un effort de divination, jusqu'au moment où tout vous manque à la fois, et où vous tombez dans la rêverie, dans le songe, qui est le terme extrême de notre faculté de connaître et de sentir. C'est ainsi que s'épuisent l'une après l'autre la science et la foi dans la spéculation purement humaine des secrets de l'univers. La science nous affirme l'existence de l'infini et de l'éternel ; elle les signale par delà tous les êtres visibles ; elle en voit les portes ; elle y frappe, mais elle ne les passe pas. L'homme s'arrêtera-t-il ? Ah ! détrbmpez-vous ! Le génois Colomb avait dans sa pensée découvert un monde ; en vain le lui peignait-on comme inabordable, en vain les obstacles se multipliaient-ils devant sa persévérance : il ne cessa de le poursuivre, jusqu'à ce qu'il l'eût touché de ses mains. Ainsi, par delà les choses visibles , s'élève le monde de l'infini ; il est inconnu , mais il est découvert , et l'homme ne l'abandonnera jamais. A quiconque lui paraîtra venir de haut, il demandera : Savez-vous des nouvelles de l'infini? il s'y élancera , par l'aspiration du sentiment ; il en acceptera le témoignage sourd et profond ; il échappera au rationalisme par le mysticisme.
Le rationalisme , effort extrême du raisonnement ; le mysticisme, effort extrême du sentiment : ennemis plutôt que rivaux, s'insultant plutôt qu'ils ne s'aident et ne s'éclairent entre eux !
Qu'est-ce , dit le rationalisme, que croire quand on ne voit pas? Comment atteindre ce qui ne tombe pas sous l'investigation de l'esprit? Par le témoignage
du cœur , répondrez-vous : mais de quelque nom que l vous honoriez vos désirs et vos rêves, sont-ils autre ] chose que des rêves et des désirs? ]
Le mysticisme relève la tête et réplique à son tour : i L'infini est établi mathématiquement, il existe. Et \ vous croyez que vous m'emprisonnerez dans le fini, ] comme dans une Sainte-Hélène entourée de l'Océan ? î Moi , qui sait n'être qu'un point dont l'infini est la i circonférence, je resterais captif dans ma solitude et J mon néant! Il est vrai, je n'ai ni carte ni boussole -j pour me diriger d'une manière assurée vers ces ri- | vages lointains; la route en sera plus longue, plus difficile, plus semée d'écueils, voilà tout. Et vousmême, prenez garde, tout en ne voulant conclure que parleraisonnement absolu, vous concluez comme j moi sur l'infini , vous vous prononcez sans voir. Car, j de deux choses l'une, ou l'infini est tout pour nous, I ou il n'est rien; c'est l'un ou l'autre. Or, de quel droit | affirmerez -vous qu'il est toutou qu'il n'est rien, vous \ qui ne le voyez pas? Vous choisissez pourtant, vous :* dites oui ou non : vous êtes mystique. Direz-vous que i vous restez dans le doute? Mais savez-vous bien ce ' que c'est que le doute ? C'est affirmer la possibilité i du oui et du non. Car si le oui et le non n'étaient pas l possibles tous les deux, vous ne pourriez pas douter. ] Vous affirmez donc la possibilité du oui et celle du ! non, dans une affaire où la vue vous manque : vous ' êtes doublement mystique. i
Voilà ces deux puissances aux prises ; ni l'une ni i l'autre ne saurait l'emporter. Le rationalisme a perdu ; l'humanité par le doute, qui semble son terme natu- l
rel ; le mysticisme l'a conduite à la superstition. Le rationalisme a régné deux fois sur l'ancien monde , aux temps de Périclès et d'Auguste, et deux fois il a désarçonné l'esprit humain. Sa réapparition en Europe, depuis trois siècles, y a produit de nouveau le même résultat. Quant au mysticisme, son histoire est moins éclatante,. et il était naturel qu'il en fût ainsi. Des hommes préparés dans le silence et la contemplation, rapportaient de leur solitude intérieure des affirmations dogmatiques sur Dieu, sur l'âme, sur l'avenir ; ils initiaient lentement quelques disciples à leurs mystérieuses spéculations, et ces doctrines, favorisées par l'ombre, mais aussi dépourvues d'un prosélytisme ardent et communicatif , finissaient par expirer sous terre, ou par avorter dans un essai de vie publique. Vous avez vu, Messieurs, le mysticisme faire , il y a peu d'années , dans cette capitale , une remarquable tentative. Sur les ruines que le rationalisme avaient amassées autour de nous, il se rencontra des hommes d'esprit qui éprouvèrent le besoin de se tourner vers la foi. Mais , au lieu de regarder la croix sainte autour de laquelle se presse la foule des vrais croyants, ils voulurent s'élever par leur propre vol dans la région des mystères, et, hardis dans le désir d'édifier, comme on l'avait été dans la fureur de détruire, ils eurent le courage irréfléchi d'arborer le mysticisme en pleine capitale de France. Ils ne savaient pas que le rationalisme peut bien faire son œuvre en plein soleil , parce qu'il ne faut que l'insolence d'un coup de pied pour renverser : mais que le mysticisme , aspiration dépour-
vue d'unité, et par conséquent incapable de fonder! un grand monument, a besoin d'ombre, de silencei et de solitude, pour exercer sa puissance dans les cœur de l'homme.
Bref, Messieurs, l'homme tout seul était impuis- i sant devant le problème de sa nature et de ses des-i tins. Sa science , fondée sur une évidence trop courte, j sa foi sur un sentiment trop incertain, ne suffisaient| pas à l'œuvre qu'il avait entreprise ; le tentateur pri^l mitif l'avait trompé en lui disant : Vous serez comm^ des dieux, sachant le bien et le mal. Bon tort était| de croire que les deux termes qui constituent le mys-l tère universel , savoir , le fmi et j'infîni , l'homme etî Dieu, pouvaient s'unir sans un médiateur, sans uni rapprochement où il y eût proportion et réciprocité.! Gela était impossible. Le rationalisme et le mysti-t cisme n'étaient que l'effort du fmi pour se rendre^ possesseur de l'infini par lui-même ; il est vrai qu'il| y employait les deux puissances destinées à cet effet, ', l'évidence et le sentiment, la science et la foi, mais] deux puissances admirables pour coopérer avec Dieu,j insuffisantes pour opérer toutes seules. Il fallait que^ l'infini rendît témoignage de soi à l'une et à l'autre : j c'est ce qu'il avait fait au jour de la création, ce qu'iU n'a cessé de faire dans toute la suite des âges , cei qu'il a fait de nouveau d'une manière plus accomplie j par Jésus-Christ, Dieu et homme tout ensemble,! réunissant en lui les deux extrémités de l'être, mé-i diateur unique et universel, moyen de notre science, \ objet de notre foi , hors duquel tout reste inexplicable \ et caché. Je suis venu dans le monde, disait-il à ;
Pilate, représentant du rationalisme et du mysticisme , je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la aoérité (1). C'est ce témoignage éclatant et profond qui a tout changé. Le Verbe éternel s'est fait chair, et il a habité parmi nous. Sous l'une de ses faces, il a été doué de la plus haute visibihté scientifique, afin d'être connu avec évidence; sous une autre face , il est demeuré voilé , afin qu'étant un objet de foi , il fût aussi l'objet d'un sentiment délicat et dévoué, mais d'un sentiment où la certitude fût aussi grande que l'ardeur.
La doctrine catholique a donc une double forme , la forme de la science et la forme de la foi. Ce n'est ni une science absolue , ni une foi pure et simple : elle voit et elle ne voit pas ; elle démontre et elle se soumet; elle est lumière et ombre, semblable à la nuée miraculeuse qui éclairait les enfants d'Israël , en même temps qu'elle aveuglait leurs ennemis. Lui demandez-vous des faits ; elle vous donnera les plus grands faits du monde. Lui demandez-vous des principes; elle en posera qui rejailliront jusqu'au plus profond de l'entendement , et y ouvriront de larges routes. Lui demandez-vous des sentiments ; elle remplira votre cœur épuisé. Lui demandez-vous le signe de l'antiquité; elle le possède. La force de la nouveauté; elle s'est levée plus matin que vous, et vous surprendra par sa jeunesse. Mais illuminé, touché, ravi par elle , voulez-vous arracher le voile qui vous -cache une partie de sa majesté ; elle vous jettera par terre, en vous disant : Adore et tais-toi !
(1) Saint Jean, cjiap. xviii., vers. 37.