DE LA TRADITION
Messieurs,
Vous avez vu que la doctrine de l'Église a pour objet le mystère du bien et du mal, et que, considérée dans sa forme , c'est-à-dire dans sa manière de saisir son objet, elle est tout ensemble une science et une foi : une science , parce que le témoignage de Dieu , sur lequel elle est fondée , est du domaine de l'évidence et de la démonstration ; une foi, parce que ce même témoignage porte sur des choses infiniment cachées à la vue de notre esprit. Je dois maintenant, Messieurs, pour suivre l'ordre logique, vous faire connaître les sources de la doctrine de l'Église. Si cette doctrine n'était qu'une science, elle n'aurait
pas d'autres sources que la nature et la raison ; mais, l réunissant aux conditions et aux prérogatives de la l science les conditions et les prérogatives de la foi , | elle puise aussi et principalement ses données dans i la tradition et l'Écriture, dépositaires du témoignage | divin. J'aurai donc à vous entretenir successivement ] de la tradition, de l'Écriture, de la raison et de la ^ nature, comme sources de la doctrine de l'Église; ] après quoi nous examinerons plus à fond l'essence \ de la foi et les moyens de l'acquérir. 1
Je commencerai aujourd'hui par la tradition. |
En Dieu, pour lequel il n'y a ni passé ni futur, ^ parce qu'il vit d'un acte unique et éternel, la tradi-| tion n'existe pas ; mais pour tout ce qui est soumis à | la succession, pour tout ce qui vit dans le temps, la^ tradition est un élément nécessaire de la vie. Garj elle n'est pas seulement la mémoire des choses qui ] ne sont plus ; elle est la continuité du passé dans I l'avenir. Sans la tradition , la vie ne serait qu'une i suite de moments sans liaison, une goutte d'eau ;| tombant après une goutte d'eau ; elle manquerait ] d'unité, et l'homme ne pourrait pas même s'assurer i de l'identité de son existence. Si, en effet, depuis: l'heure de sa naissance , le moment ne s'enchaînait ] pas au moment, la pensée à la pensée; si en se le-i vantle matin, une puissance inconnue ne rattachait; pour lui la minute qui suit le réveil avec celle qui \ précède le sommeil, son existence serait brisée, et il j aurait beau faire, il ne parviendrait pas à rapprocher j de son passé d'hier son présent d'aujourd'hui. Il y a ; donc dans le temps une puissance qui fait la chaîne, |
l'unité ; et cette puissance, c'est la tradition. La tradition est le lien du présent avec le passé. C'est par elle que, renouant ensemble les heures, les années et les siècles, vous vous saisissez vous-même comme un être un et permanent, malgré la rapidité des flots qui vous emportent; c'est elle qui rassemble les générations en un seul être moral que vous appelez famille, les familles en un seul corps que vous appelez peuple, les peuples en un seul tout que vous appelez le genre humain. Sans la tradition, qui maintient l'unité dans la succession, l'univers ne serait qu'un avorton éternel; il périrait à chaque minute de son incessante création.
Cependant je n'ai pas encore dit tout ce qu'est en soi la tradition. Ce n'est pas seulement le lien qui rattache le présent au passé , c'est encore celui qui unit le passé à l'avenir. En effet, il y a une loi souveraine des choses , savoir : que la fin est proportionnée à l'origine. D'où il suit que la connaissance de l'origine révèle infailliblement le secret de la fin. S'il était vrai que le monde eût poussé comme un champignon merveilleux, qui aurait crû, on ne sait comment, en une nuit, il pourrait finir comme il aurait commencé. Mais si la volonté créatrice a fécondé le néant ; si, sur la face de l'homme, un souffle divin a été répandu , l'homme n'appartient pas à la terre, il a des destinées meilleures, et le souffle de Dieu, qui est en lui, se produira dans son immortalité finale. Toujours la fin répond au commencement; ceci tient à une raison générale qui veut que l'effet soit proportionné à la cause. La notion de cause et
d'effet est l'élément principal de toute science hu- 1 maine. Et c'est une conséquence de cette notion que-j les effets ne peuvent dépasser les causes, qu'ils ne^ peuvent s'étendre que dans la proportion de leur ori-| gine. L'origine, c'est le germe , c'est la puissance qui! vous a produits; ce qui n'était pas en elle, ne peut! pas être en vous. Vous n'êtes que des effets; dans lai puissance qui vous donna la vie, se trouve la raison ï^ pour laquelle vous la reçûtes. Ainsi, quiconque con-^ naît votre origine, celui-là sait votre fm. Mais la fin, j personne ne la connaît. Rassemblez toutes les puis-| sances de votre esprit, toutes les forces du raisonne-': ment, vous ne percerez pas le voile impénétrable du i futur. Qui de vous me dira ce que vous serez dans i un peu de temps ? Je ne vous parle point de la desti- \ née des nations, je ne vous demande pas de prophé-j tiser la durée des empires : je vous interroge sur j vous-mêmes. Je ne vous parle pas de longues années,! je vous parle de l'heure présente. Qui de vous m^ dira' ce -que vous serez à la fin de mes paroles? Qui| sait quels changements se seront faits dans vos es-s^ prits ? Qui sait comment s'achèvera votre pensée qui :; commence? Ainsi, l'avenir même de votre penséel est un mystère où votre pensée se confond. Mais si| nous ne pouvons contempler l'avenir face à face, il y^ a quelque chose où nous pouvons en saisir comme? une image réfléchie par avance, c'est le passé. Si-I nous connaissions le mot du passé , nous connaîtrions! le mot de l'avenir. '\
Or la tradition nous révèle le passé , et par consé-i quent elle nous révèle aussi l'avenir. Elle est le lien;
du passé, du présent, de l'avenir, et la science de lûus trois. Si nous avions la mémoire de Thumanité, comme nous avons la mémoire de notre être personnel, nous saurions tout. Mais si nous n'avons pas la mémoire de l'humanité, l'humanité ne l'a-t-elle pas? L'humanité est-elle sans mémoire, sans tradition? Il s'en faut bien, Messieurs ; le plus inattentif regard jeté sur le monde nous avertit que la sève traditionnelle y coule à pleins bords. Il n'est pas un peuple qui ne vive de traditions , non-seulement de traditions historiques , relatives à son passage sur la terre , mais de traditions religieuses, relatives à son éternelle destinée. Mépriser ce dépôt , qu'est-ce autre chose que mépriser la vie et ce qui en constitue l'enchaînement, l'unité, la lumière, ainsi que nous venons de le voir.? Toute doctrine qui ne tient aucun compte de la tradition est une doctrine sans avenir, parce qu'elle est sans passé , sans connaissance de la fin des choses , parce qu'elle en ignore le commencement ; c'est une statue qui veut se tenir debout en renversant son piédestal.
La doctrine catholique , au contraire. Messieurs, a pour premier fondement la tradition conservatrice de la parole de Dieu. Lorsque Dieu eut parlé aux hommes, sa parole tomba dans le temps; ce n'était plus la parole éternelle, infinie, substantielle, le Verbe lui-même; c'était une parole divine, mais jetée dans le cours des choses terrestres, une parole susceptible de décadence, de dégradation, d'oubh, condamnée à habiter l'oreille de l'homme , à passer par sa bouche, et soumise dès lors à toutes les chan-
ces de notre imperfection. Heureusement la tradition 7; s'en saisit,, dès qu'elle eut franchi le seuil de l'éter- ' nité , et la tradition ce n'est plus ni une oreille , ni | une bouche, ni une mémoire isolée , mais l'oreille, | la bouche et la mémoire des générations liées entre | elles par la tradition même , et lui donnant une vie | supérieure aux caprices et aux faiblesses de chacun. 1 Toutefois Dieu ne voulut pas s'en fier à la tradition 1 orale toute seule , et il chercha un moyen de la fixer l par un signe vivant , universel et indestructible , qui \ la renfermât tout entière , et la portât à tout jamais ] jusqu'aux plus lointaines irradiations du genre hu- j main. La tradition symbolique devait s'ajouter à la 1 tradition orale , et la soutenir en la confirmant. |
La tradition orale disait le mystère du bien et du i mal : qu'il y avait une nature souverainement par- | faite, infinie, éternelle, Dieu; que cette nature, qui * se suffisait à elle-même, par amour, par un amour | tel que les hommes ne le peuvent connaître , avait ; voulu faire participer le néant à l'infini; que l'homme ] avait repoussé cet amour, qu'il avait préféré l'homme, | moins. que l'homme, la terre, et que cette concupis- > cence corruptrice l'avait séparé de Dieu ; que, par un \ second acte de miséricorde. Dieu avait résolu de ] ressusciter l'amour, et de faire pour l'homme, en le l réparant , quelque chose devant quoi pâlirait le bien- i fait de la création ; enfin que l'homme, suivant qu'il j accomplirait ou déserterait la loi de la réparation , l serait uni éternellement à Dieu ou éternellement ] privé de lui. Tels étaient, selon la tradition orale, j les cinq termes constituant le mystère du bien et du \
mal : Texistence de Dieu , la création du monde et de l'homme par Dieu ; la chute de l'homme , sa réhabilitation par un grand acte de la miséricorde divine , et enfin le jugement final de tous les hommes. Dans ce peu de mots résidait tout dogme, tout culte, toute morale, tout vrai rapport avec Dieu. Et ce que la tradition orale disait, la tradition symbolique devait le redire partout et toujours, afin que la mémoire de l'homme, obscurcie ou trompée, fût rappelée à la vérité par un spectacle extérieur, public, universel, tout-puissant.
Or Dieu avait résolu de toute éternité de sauver l'homme par le sacrifice sanglant de son Fils unique. Dans la création, il avait donné la vie à l'homme sans se l'ôter à lui-même ; dans la rédemption , il voulait s'ôter la vie pour nous la donner une seconde fois. Je ne m'arrête pas à vous expliquer ce dessein profond de Dieu , ce n'est pas l'heure encore. Je le rappelle seulement comme une chose qui ne vous est point étrangère. Dès votre enfance, vous fûtes initiés à ce mystère de l'amour, et je ne me tromperai pas en disant que vous l'avez goûté avec bonheur. Plaise à Dieu qu'il en soit encore ainsi ! Plaise à Dieu que la lumière qui réjouissait vos premières années ne se soit pas éteinte en vous , à mesure que votre intelligence est devenue plus capable d'en apprécier le bienfait!
Dieu donc ayant résolu de sauver le monde par le sacrifice , il se rencontra que le sacrifice renfermait dans son essence les cinq termes qui constituent le mystère du bien et du mal : d'abord l'idée de Dieu ,
à qui le sacriOce est offert; l'idée de Dieu créateur, ^ puisque la victime immolée est un témoignage de | son domaine suprême sur tous les êtres , domaine | qui ne saurait exister sans la création ; l'idée de la | chute de Thomme, puisque le sacrifice offert pour | tous est une expiation universelle ; l'idée de la répa- | ration , puisqu'il serait inutile d'expier ce qui est | inexpiable; enfin, l'idée du jugement, puisque si J l'homme n'avait rien à craindre et à espérer de l'autre t vie , la chute et la réparation seraient de vains mots. = Dieu institua donc le sacrifice dès l'origine, comme ] un signe représentatif du mystère du bien et du mal ; •; il fit répandre autour du berceau de l'humanité le i sang symbolique des animaux, en attendant que vînt ] le jour où l'Agneau véritable serait immolé. Et comme j tout sacrifice suppose trois choses , le prêtre , la vie- | time et l'autel , ces trois choses furent établies dès i le commencement, en triple témoignage de la parole divine, toutes trois douées d'immortalité etd'univer-| salité. Ouvrez les yeux : où est-ce qu'il n'y a pas de^ prêtres? où est-ce qu'il n'y a pas de victimes? où est-ce qu'il n'y a pas d'autels? Tout a changé dans le monde, excepté cela. Tandis que la tradition orale se dispersait par tout le monde avec l'émigration des! tribus primitives, passant des lèvres du patriarche | aux lèvres de sa postérité, la tradition symbolique,! plus stable, mais non moins éloquente, élevait à| toutes les frontières de l'avenir ses temples solen-l nels. Le sang et la parole coulaient ensemble, et di- i saient ensemble les mêmes choses à l'humanité voya- 1 geuse et attentive. Chaque fois que la tradition orale i
subissait au souffle de Dieu un mouvement de rénovation, la tradition symbolique en ressentait le contre-coup. Le sacrifice d'Abel marque l'ère de la tradition patriarcale ; le sacrifice d'Abraham marque l'ère de la tradition hébraïque ; le sacrifice de Jésus- Christ , sacrifice final et consommateur, marque l'ère de la tradition chrétienne. Le symbole suivait le même progrès que la parole ; à mesure que la parole s'élevait et se complétait, le sang devenait aussi plus pur et plus digne d'être auprès des hommes l'organe de la vérité.
Telle est, Messieurs, la nature de la tradition, et telle son histoire. La tradition est le lien du présent avec le passé, du passé avec l'avenir; elle est le principe d'identité et de continuité qui fait les personnes, les familles , les peuples et le genre humain. Elle court dans le genre humain par trois grands fleuves parfaitement reconnaissables, le fleuve chrétien, le fleuve hébraïque, le fleuve patriarcal ou primitif; dans tous les trois, elle est orale et symbolique, et soit comme orale, soit comme symbolique, elle nomme Dieu, la création, la chute, la réparation et le jugement.
Quelle est maintenant sa valeur rationnelle, ou, si vous l'aimez mieux, que peut -on en conclure en faveur de la doctrine de l'Église ? C'est ce qu'il nous reste à voir. Je laisserai de côté la tradition orale, dont il serait trop long de montrer l'unité et la force, et je m'attacherai à la tradition symbolique.
La tradition, Messieurs, a la valeur d'un fait. Un
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fait, c'est l'élément scientifique par excellence, sur- : tout lorsqu'il est lié à un autre, que plusieurs en- i semble forment une série, et qu'il est impossible de! n'y voir qu'un jeu du hasard. Un fait, c'est quelque? chose que l'intelligence ne produit pas , qui lui ré- 1 siste, qu'elle peut nier, mais qui subsiste malgré sa j négation. Un sophiste voudra vous prouver que vous j n'existez pas : vous vous rirez de son argumentation j en continuant d'exister. Un autre vous soutiendra] que les antipodes sont une chimère absurde : vous ! vous contenterez de savoir qu'ils sont, parce qu'on] les a vus. Il a été un temps peut-être où l'on tenait; plus de compte du raisonnement que des faits, dansi l'explication de la nature et de la société ; mais cet j esprit a succombé, du moins dans les sciences phy-^ siques. Bacon est venu , qui a dit à son siècle : C'est j assez vous consumer en des spéculations sans réa-i lité ; n'étudiez plus la nature dans vos idées , mais J en elle-même ; regardez, touchez, expérimentez,; voyez ce qui est. Nous vous disons la même chose, i Messieurs : voyez ce qui est, non pas dans un homme, ; dans une famille, dans un peuple, mais dans lel genre humain. Voyez le fait du sacrifice, et les no-| tions traditionnelles qui y sont nécessairement ren- \ fermées ; car le sacrifice n'est pas un acte matériel, l une pierre sur laquelle une bête est tuée par un \ homme revêtu d'habits singuliers. Le sacrifice est! évidemment un acte moral, religieux, dogmatique; ■ il a une signification à laquelle adhère l'humanité, j et partout, en effet, l'humanité l'a offert à Dieu ; comme une reconnaissance de sa souveraineté,.
comme une expiation, une espérance, un moyen de salut. Le fait y est inséparable du dogme, et le dogme qui y est contenu a par conséquent la valeur scientifique d'un fait : on ne peut pas plus le mépriser, qu'on ne peut mépriser le mouvement de la terre autour du soleil.
En second lieu , le sacrifice a la valeur d'un fait universel et perpétuel , c'est-à-dire d'une loi. Vous, qui vous occupez de sciences , à quoi reconnaissezvous une loi ? à ces deux caractères : l'universalité des faits , leur constante reproduction. Quand vous avez reconnu quelque part ces deux caractères, quand vous avez observé un phénomène constant et universel , yous dites sacramentellement : Il y a une loi. Eh bien! maintenant, vous êtes pressés entre ces deux extrémités, ou de nier l'universalité et la perpétuité du sacrifice, ou de dire qu'un fait universel et perpétuel n'est pas le signe d'une loi. Nierezvous que tel soit le signe d'une loi? Vous ne le pouvez sans ruiner la science. Nierez-vous l'universalité et la perpétuité du sacrifice? Mais le sacrifice s'accomplit dans la société chrétienne , qui est partout , dans la société hébraïque, qui est partout; dans les sociétés humaines restées en dehors de ces deux-là , avant et après Jésus-Christ. Gomment nierez-vous cette triple universalité et cette triple perpétuité? On dit que, quelquefois, en Amérique, par une magnifique illusion, trois soleils apparaissent ensemble dans le firmament. Nierez-vous le soleil en présence de sa triple apparition? Le sacrifice est un fait dont l'universalité et la perpétuité sont d'autant plus re-
marqualfles , qu'il s'est maintenu malgré les révolutions religieuses qui ont le plus altéré le dogme, le culte et la morale. Si l'on avait toujours respecté la religion , on eût pu croire à une sorte de conspiration sacerdotale pour le maintenir; mais on ne l'a pas respectée, on l'a dénaturée en mille façons, on a groupé mille fables autour du sacrifice , et toutefois le sacrifice est demeuré intact. Rien n'a été capable de détruire le prêtre, la victime et l'autel.
Le prêtre ! Vous êtes-vous jamais rendu compte de la difficulté de concevoir un prêtre? Vous êtesvous jamais expliqué, non pas comment il y a toujours eu des prêtres et comment il y en a encore un si grand nombre, mais comment il y en a un seul? Celui qui méditera sur le prêtre et qui ne sera pas frappé de son existence, celui-là je le plains. Qu'estce donc qu'un prêtre? Est-ce un homme qui fait de la morale, un officier de morale, comme disait le dix-huitième siècle ? Mais , en dehors du christianisme, où est la morale du prêtre? Qu'est-ce que la morale des pontifes de la Grèce et de Rome ? Le prêtre est -il un philosophe? Mais la philosophie combat le prêtre. Est-il un fonctionnaire public d'un certain genre? Mais tous les souverains de l'Europe '^ et du monde se réuniraient pour faire un prêtre, qu'ils ne viendraient à bout que de faire un homme ridicule et avili. Il y a dans cette capitale des hommes d'État, des hommes d'esprit, des poètes, des orateurs, des artistes : je les prie de s'entendre pour faire un prêtre. Ils verront! Un jour, au temps de la république française , un des chefs du gouverne-
ment se présenta dans un temple, vêtu d'une robe blanche avec une ceinture bleue , et tenant à la main un vase de fleurs qu'il offrit à l'Être suprême, fondateur de la république. En soi, cet acte n'avait rien que de simple et de raisonnable : pourquoi un magistrat, couvert d'habits solennels, n'aurait-il pas offert à Dieu l'une des choses les plus pures et les plus aimables de la création , un bouquet de fleurs? Il tomba pourtant sous le poids d'un ridicule accompli. Il avait fait acte de prêtre, sans avoir reçu la transfiguration sacerdotale , sans s'être élevé à l'incompréhensible figure du prêtre. Le prêtre ! l'homme qui n'existe ni par la morale, ni parla philosophie, ni par l'État, ni par le monde ! l'homme impossible à créer, et qui cependant, est toujours et partout! Quel est-il enfin ? Le prêtre est l'homme oint par la tradition pour répandre le sang, non comme le soldat, par courage, non comme le magistrat, par justice, mais comme Jésus-Christ, par amour; le prêtre est l'homme du sacrifice, par lui réconciliant chaque jour le ciel et la terre , et par lui chaque jour annonçant à toute âme les vérités primordiales de la vie, de la mort et de la résurrection. Voilà pourquoi, vous, les fils du dix-huitième siècle, vous, nourris des superbes pensées de notre âge, il y a peu d'instants, lorsque les mains sacerdotales ont élevé l'hostie sacrée , vous avez été saisis d'un respect involontaire, et vous avez incliné la tête par un instinct dont j'espère que Dieu vous tiendra compte.
Le sacrifice, ou la tradition, car c'est la même chose, n'est donc pas simplement un fait, mais un
fait universel et perpétuel, c'est-à-dire une loi. Et qui dit une loi , dit une vérité , à moins qu'on ne soutienne que la loi est d'institution humaine , ce qui n'a pas lieu pour le sacrifice , ainsi qu'on doit le conclure de ce que nous venons de dire, et des observations que nous allons y ajouter.
Pour que la loi du sacrifice fût d'institution humaine , il faudrait concevoir une autorité qui eût été capable de l'imposera tous les peuples, dans tous les temps , malgré la diversité des idées et des mœurs, et le cours des révolutions de l'esprit humain. Or il est manifeste qu'une telle autorité n'existe pas, et qu'elle n'est pas possible. Encore même qu'à l'origine du monde, un législateur, investi de la souveraineté des tribus patriarcales , eût établi la loi du sacrifice , elle eût évidemment péri par le seul fait de la séparation des familles , qui , détachées du tronc commun, s'avançaient chacune vers leur avenir particulier. Ce résultat eût été d'autant plus sûr que la pratique du sacrifice ne saurait être justifiée par la raison, pas plus qu'inventée par elle. Quel rapport existe-t-il, en effet , entre la raison et le sacrifice ? Quoi 1 tuer une bête avec solennité , ce serait ce que la raison eût considéré comme l'œuvre religieuse par excellence , comme l'hommage le plus agréable à la Divinité , comme le moyen de rémission universelle ! Gela est- il possible? et si, au lieu de considérer le sacrifice symbolique, nous nous arrêtons au sacrifice réel, c'est-à-dire, à la mort du Fils de Dieu pour la rédemption du genre humain, comment la raison l'eu telle imaginé , elle qui ne peut encore le comprendre
après qu'il s'est opéré? La raison est si étrangère à l'idée du sacrifice, que, lorsqu'elle a voulu le raisonner, elle est tombée dans l'épouvantable crime des sacrifices humains. Oui, Messieurs, c'est la raison qui a offert des hommes vivants à la Divinité , qui les a brûlés, torturés, qui a ouvert leurs flancs pour y découvrir les volontés du Ciel. C'est elle qui a dit aux hommes : Puisque les victimes sont agréables à Dieu, il s'ensuit que les plus excellentes sont les plus agréées; tuez doncj'homme, car l'homme est plus précieux que l'animal. Voilà ce qu'a fait la raison, quand la raison s'est mêlée des sacrifices. Elle a enfanté un crime horrible contre Dieu et contre l'homme, dont elle a souillé les annales d'un grand nombre de nations. Et cependant ce n'est pas non plus la déraison qui aurait inventé les sacrifices ; car les nations les plus civilisées comme les plus barbares se sont agenouillées et s'agenouillent chaque jour autour de la pierre sanglante, et, de plus, depuis que l'Homme- Dieu s'est immolé pour l'homme, il est né dans le monde un trop grand esprit d'amour, une pureté trop élevée, une société trop parfaite, pour accuser de folie la source d'où s'est répandu sur le monde un si grand renouvellement.
Ainsi le sacrifice n'est ni une œuvre de raison, ni une œuvre de folie , et c'est une œuvre qui domine l'histoire et la vie du genre humain. Reconnaissez là le doigt de la Divinité, le type de toutes les œuvres surhumaines qui sont à la fois impossibles à notre force et à notre faiblesse. Ce que la raison ne peut pas faire et ce qu'elle ne peut pas condamner , ce qui
n'est ni raisonnable ni déraisonnable, est évidemment i divin. Il n'y a que trois manières d'être pour les cho-^ ses : ou elles sont au-dessus de l'homme, ou elles! sont à sa hauteur , ou elles sont au-dessous. Si une 1 chose n'est point au-dessous de l'homme , si elle n'est î pas non plus à sa portée, elle vient de plus haut,i c'est-à-dire, de Dieu. i
Une fois établie la divinité du sacrifice, et par| conséquent de la tradition , dont il est le support , il î reste à savoir où est le sacrifice pur et complet, et! par conséquent la tradition sans mélange d'erreur, i Or déjà, Messieurs , vous m'avez prévenu , vous êtes l fixés dans votre esprit sur cette tradition privilégiée, ] vous avez nommé la tradition chrétienne. Car il est \ manifeste, dès le premier coup d'œil, que le chris- ;; tianisme seul possède le sacrifice réel , dont les autres ] ne sont que le présage et la figure. Qu'est-ce que fait | à Dieu le sang des boucs et des génisses ? Quel rap->! port y a-t-il entre tuer une bête et honorer Dieu?| Mais, à la lumière du sacrifice chrétien, tout se découvre, tout s'explique, le dogme, le culte, la morale. On conçoit que tous les attributs de Dieu se révèlent dans cette grande immolation : sa puissance, sa jus tice , sa miséricorde , sa sagesse , sa sainteté. On conçoit que la victime louche son cœur d'une ineffable tendresse , et que rien de plus sublime ne puisse lui être présenté. On conçoit que toute vertu découle des plaies de l'Homme-Dieu , et que l'homme y ait appris la pureté avec la charité.
Je m'arrête là, Messieurs; j'en ai dit assez pour vous faire comprendre la nature, l'histoire et la va
leur de la tradition. Il vous restera du moins cette impression , qu'il est temps d'étudier les faits chrétiens , aussi bien et à un aussi juste titre que ceux de la nature. Suivez le mouvement de votre siècle; il arbore le drapeau des faits , et déjà , par une étude plus consciencieuse de l'histoire, il a rectifié . sans le I vouloir peut-être, beaucoup d'erreurs. Car des passions se mêlent encore à ses travaux ; mais les passions meurent , et les résultats acquis subsistent. Attachez-vous donc aux faits , Messieurs , à la tradition ; sortez de votre raison individuelle; étudiez l'univers moral aussi bien que l'univers physique ; l'un et l'autre a ses lois, indépendantes de notre esprit et de notre volonté. Toute notre gloire , toute notre force est de les connaître et d'en accepter le joug avec amour. Et ce joug est doux et léger ; car les éléments de l'univers moral aussi bien que de l'univers physique ont été disposés pour le bonheur final de l'homme.