SEIZIEME CONFERENCE
DE LA PASSION DRS HOMMES D ETAT ET DES HOMMES DE GENIE CONTRE LA DOCTRINE CATHOLIQUE
Messieurs,
Je devrais , ce me semble , passer outre , et ne plus m'occuper de la question que je traitais devant vous dimanche dernier, puisque j'en ai tiré, en faveur de la doctrine catholique , toute la conclusion qui y était renfermée. Je désire pourtant m'y arrêter encore; car ce n'est pas un petit phénomène, que les passions de l'homme excitant à l'égard d'une doctrine cette répulsion que nous voyons dans le monde à l'égard de la doctrine catholique. Que chaque homme isolément pris, blessé dans son orgueil et blessé dans ses sens , se révolte contre le christianisme , je le conçois sans peine. Mais qu'en résultera-t-il ? des révoltes
partielles , des protestations perdues dans le respect général de l'humanité. Le vice se cachera ; il se parera même à l'extérieur des voiles de la vérité, et il laissera la société totale, comme une armée rangée en bataille, poursuivre son chemin, sans qu'elle s'inquiète des trahisons obscures qui se perdent dans la commune fidélité. De même qu'une armée n'est pas ralentie dans sa marche et ses desseins par les cœurs lâches qui battent sous le fusil et sous la poudre ; de même , s'il ne s'agissait que des répulsions isolées, la société passerait, emportant toute cette fange dans ses flots , comme un fleuve roule dans les siens des sables impurs, et nous entraînant tous à l'infini dans cet océan delà vie, dont la doctrine catholique n'est ici-bas que le cours et le mouvement.
Mais il y a autre chose, Messieurs; la guerre contre la doctrine catholique n'est pas une guerre d'enfants perdus, c'est une guerre civile , une guerre sociale, et, comme cette guerre est depuis dix-huit siècles toute l'histoire, comme elle renferme votre destinée et celle de votre postérité , il faut vous y arrêter encore , et considérer plus à fond cette passion publique des hommes d'État et des hommes de génie contre la doctrine catholique. La question est grave, Messieurs; elle est délicate. Mais rassurez-vous , je vous traiterai comme Massillon traitait Louis XIV dans la chapelle de Versailles. Quelles que soient vos exigences et ma bonne volonté , je ne puis mieux faire pour vous que de vous traiter comme le grand siècle traitait son grand roi.
Une des plus puissantes passions de l'homme , c'est la passion de la souveraineté. Non-seulement l'homme veut être libre, mais il veut être maître; non-seulement il veut être maître de lui et chez lui , mais il veut être maître des autres et chez les autres. La rage delà domination, a dit l'illustre comte de Maislre, est innée dans le cœur de l'homme. Et je le blâme de cette expression; car le besoin de la souveraineté dans l'homme, ce n'est pas une rage, c'est une généreuse passion. Un homme est comblé de tous les dons de la naissance et de la fortune ; il peut vivre dans les jouissances de la famille, de l'amitié, du luxe, des honneurs, de la paix : il ne le veut pas. Il s'enferme dans un cabinet, il y amasse à plaisir des travaux et des difficultés. Il blanchit sous le poids d'affaires qui ne sont pas les siennes , n'ayant pour récompense que l'ingratitude de ceux qu'il sert, la rivalité des ambitions parallèles à la sienne, et le blâme des indifférents. Le premier enfant sorti des langes de l'école prend en main la plume , et lui , qui n*^ qu'une ombre de talent à son aurore, qui n'a pas d'aïeux, pas de services, à quila société ne doit rien que le pardon de sa témérité, il attaque l'homme d'État, qui, au lieu de jouir de sa fortune et de son nom, s'est réservé à peine le temps de boire, entre l'inquiétude du matin et celle du soir, un verre d'eau tout sanglant. L'homme d'État n'y prend pas garde ; il passe de son cabinet sur les champs de bataille ; il veille à côté de l'épée d'Alexandre pour la conseiller ; il signe des traités dont les passions lui demanderont compte avant la postérité. Et enfin il
meurt , abrégé dans sa course par les travaux , les soucis, la calomnie; il meurt, et, en attendant que l'avenir se lève pour lui , les contemporains gravent sur sa tombe une épigramme.
Messieurs , que l'ambition soit une passion , je le veux ; mais du moins c'est une passion qui exige de la force, et, après le service désintéressé de Dieu, je ne connais rien de plus héroïque que le service public de l'homme d'État. Le comte de Maistre aurait dû dire que le besoin de la souveraineté est inné dans le *cœur de l'homme : et pourquoi pas ? Savez-vous bien la première parole qui vous a été dite quand vous tombiez des mains de Dieu? Savez-vous quelle a été la première bénédiction de l'humanité ? Écoutez-la , fils d'Adam , et connaissez votre grandeur : Croissez et multipliez-vous ^ a-t-il été dit à la race humaine, quand Dieu lui parla pour la première fois: croissez et multipliez-vous, et remplissez la terre et soumettez-la, et commandez aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel et à tout ce qui se meut sur la terre (1). Si telle est votre vocation. Messieurs, si vous avez été appelés à gouverner la terre, comme les esprits célestes ont été appelés à gouverner les sphères supérieures, pourquoi n'auriez-vous pas l'ambition de votre nature? Cette ambition s'est déréglée sans doute; mais enfin, dans sa source , elle était le vœu de Dieu , et si elle n'existait pas, le genre humain périrait. Aussi le christianisme n'a-t-il jamais attaqué la souveraineté humaine.
(1) Genèse, chap. i, v«rs. 28.
Dès les premiers temps , les fils d'Adam , divisés en familles, s'étaient dispersés sur la terre, et, en quelque manière que ce fût, ils avaient confié la souveraineté soit à une assemblée, soit à un homme ou à une race, et, par la constitution delà souveraineté, les familles s'étaient élevées à la qualité^ de nation ou d'État. L'État, c'est l'homme à sa plus haute puissance; c'est cette force morale qui siège à la frontière des peuples, et qui en garde le territoire, en forçant le respect des étrangers; l'État, c'est la protection de tous les droits, de tous les devoirs; c'est la justice vivante, qui, à tout moment, veille sur des millions d'hommes etf^it que pas un de leurs cheveux ne tombe impunément ; l'ÉJat, c'est le sang qui a été versé depuis des siècles par un peuple , ce sont ses ancêtres , son histoire , des batailles gagnées et des batailles perdues ; c'est son drapeau sans taches , car , alors même qu'il y en a eu , nous ne les avouons jamais, et c'est notre devoir que le drapeau national ne soit jugé que par Dieu ; l'État, c'est l'unité et la solidarité d'une grande famille humaine. Ah! oui, l'État, c'est une chose sublime et sacrée, et le christianisme n'y a jamais touché. Il eût Xouché aux entrailles des nations, à la justice, à la paix, à la gloire , à l'unité , lui ! ah ! ne le croyez pas ! Quan4 il est venu , il a trouvé la souveraineté humaine déshonorée par des excès , il l'a trouvée par terre entre des crimes ; il Ta relevée et purifiée, il l'a ointe dans ses basiliques par la main de ses pontifes. Il a tenu Glovis sur le pavois, en lui donnant des i^ops (|ui éveillaient dans l'esprit des peuples la confiance , le
respect , l'amour. Il a créé la royauté chrétienne , et avec elle la fidélité , ce sentiment qui faisait qu'un enfant du sang royal était sacré pour toute une nation, et que le dévouement à Dieu ne se séparant pas du dévouement à l'État, il sortait de tous les cœurs un élan qu'exprimait ainsi le poëte :
Si mourir pour son prince est un illustre sort , Quand on meurt pour son Dieu , quelle sera la mort !
Le christianisme a donc travaillé pour l'État ; il a travaillé pour la souveraineté humaine , en vue de Dieu et de la patrie ; il a élevé l'homme d'État plus haut qu'aucune doctrine ne l'avait élevé. Et je m'assure que, tout à l'heure, quand je commençais à parler, vous avez distingué, à mon accent même, si j'estimais que cB fût si peu qu'un grand homme d'État.
Et cependant , Messieurs , les représentants et les organes de la souveraineté humaine ont compté souvent, et comptent encore en très -grand nombre, parmi les adversaires de la doctrine catholique. Comment cela se fait-il? Par quelle erreur ou quelle ingratitude l'ont-ils ainsi récompensée? C'est, Messieurs , que , tout en reconnaissant , en servant et en honorant la souveraineté humaine, la doctrine catholique déclare qu'elle a des bornes, et que, pour le moins, elle n'est pas plus étendue que la souveraineté de Dieu. Or Dieu a en lui-même une loi qui est la limite , si on peut parler ainsi , de sa toutepuissance, c'est-à-dire que sa justice, sa bonté, sa
sagesse , qui sont lui-même , ne permettent pas que jamais, dans l'exercice de sa toute-puissance, il franchisse les bornes de ce qui est vrai , saint et droit. Dieu est non-seulement la souveraineté vivante, mais il est la loi vivante, la loi éternelle, et il nous a donné un écoulement de cette loi dans la loi naturelle et dans la loi divine. Et ces deux lois, expression immuable des rapports de tous les êtres intelligents, à qui ont-elles été confiées dès l'origine? Est-ce à la souveraineté humaine, à l'État? Non, Messieurs, jamais! Jamais l'État n'a été dépositaire de la loi divine et de la loi naturelle. Et qui donc dès l'origine les a eues en dépôt? Qui? une grande puissance, Messieurs; une puissance qui ne se subdivise pas comme les nations , une puissance qui est étendue d'un bout du monde à l'autre, une puissance qui, comme la force électrique ou comme l'aimant, court incessamment d'un pôle à l'autre de l'humanité : la conscience ! C'est elle qui , dès le principe , fut le dépositaire de la loi naturelle et de la loi divine, et qui toujours a fait dans le monde le contrepoids de la souveraineté humaine. Mais, avant le christianisme, ou plutôt avant Jésus-Christ, car le christianisme remonte au berceau des choses , avant Jésus-Christ , la conscience humaine avait été faible; elle avait trahi la garde qui lui avait été confiée. Et qu'a fait Jésus-Christ? Il a relevé la conscience humaine. Il lui a dit un jour, en lui soufflant dessus : Reçois le Saint-Esprit ; les péchés seront remis à qui tu les remettras , ils seront retenus à qui tu les retiendras. Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié
dans le ciel , et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel. Il lui a dit encore : Ne crains pas ceux qui tuent le corps , mais qui ne peuvent pas tuer l'âme ; on te mènera devant les consciences humaines divinisées, devant les princes, devant les présidents, on t'interrogera ; ne cherche pas ce que tu auras à dire , car c'est moi-même qui te mettrai des paroles dans la bouche, auxquelles nul ne pourra résister. Jésus-Christ a renouvelé la conscience ; il lui a donné une force qu'elle n'avait pas auparavant; il lui a prescrit d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ; il l'a armée du martyre contre la souveraineté humaine dégénérée en tyrannie. « Mon âme est à Dieu, (( mon cœur est à mon roi , mon corps est entre les « mains des méchants, qu'ils en fassent ce qu'ils (( voudront. » Voilà la conscience mise au monde par Jésus-Christ, la conscience catholique. Ce n'était, pas un prêtre qui tenait ce langage , mais Achille de Harlay, premier président du parlement de Paris. Et ce n'était pas non plus au profit du sacerdoce que le pouvoir spirituel de la conscience avait été relevé et reconstitué.
Qu'y avons-nous gagné ? Avant Jésus-Christ , le sacerdoce, quoique déshonoré par l'erreur, le sacerdoce était honoré, aimé, porté dans les bras de l'empire. C'étaient les plus illustres familles de l'Egypte, de la Grèce et de Rome , qui composaient les collèges pontificaux , et , s'il se fût trouvé , dans ce temps-là , un homme qui eût osé dire du sacerdoce païen ce que l'on dit du sacerdoce catholique , les faisceaux de la république se seraient ouverts d'eux-mêmes pour ac-
cîabler le profanateur des droits et des gardiens delà conscience humaine. Mais nous, prêtres catholiques, notre sort est bien différent. On nous a donné ce que n'avaient pas jceux-là , la force et la grâce de vous résister. On nous a donné la souveraineté de la conscience avec l'ordre de verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour la défendre ; et nous l'avons versé, et nous le versons chaque jour. Nous faisons plus : le martyre est peu de chose ; ce qui est plus difficile, c'est de résister aux puissances non persécutrices , aux désirs d'hommes d'État souvent dignes delà plus haute estime ; c'est de lutter pied à pied, jour par jour avec eux. Ah ! quand un prêtre veut être tranquille et jouir de ce monde , son chemin est tout tracé. Qu'il cède, qu'il se retire devant la souveraineté humaine ; qu'à chaque exigence , il agisse en prêtre païen au lieu d'agir en prêtre chrétien; les honneurs, la piété publique, le renom de tolérance, la faveur de l'opinion l'entoureront à l'envi , et même il ne lui faudra pas beaucoup d'habileté pour voiler sa faiblesse et sauver les apparences de la dignité pontificale et cathofique. Mais qu'un pauvre prêtre tienne à sa conscience plus qu'à sa vie , qu'il en défende l'entrée aux efforts de la souveraineté humaine, c'est là que commence le martyre douloureux de combattre ceux qu'on estime et qu'on aime , et de boire au calice d'une haine d'autant plus imméritée qu'on travaille et qu'on souffre pour ceuxlà mêmes qui vous poursuivent.
Car au profit de qui donc a été instituée la force de la conscience? au profit de qui? A votre profit, Mes-
sieurs, au profit de l'humanité. Cette loi naturelle et divine, dont nous sommes les gardiens et non pas les usufruitiers, les victimes et non pas les bénéficiaires, cette loi, ce sont vos droits, votre liberté, votre charte éternelle , l'essence même de Dieu en tant qu'elle est sagesse, justice, bonté, en tant qu'elle vous protège contre vos passions et les passions de tout l'univers. Ah ! regardez donc une fois en votre vie la poitrine de l'Église ; cette large cicatrice que vous y voyez , cette cicatrice toujours humide, c'est le sang le plus pur et le plus persévérant qui ait été répandu pour l'humanité.
Grand Dieu! vous savez ces choses, vous qui les avez faites ; vous savez pourquoi vous avez établi le pouvoir de la conscience en même temps que le pouvoir de la souveraineté humaine : eh bien! je vous le demande en présence de cette grande assemblée, daignez étendre votre main sur nous, illuminez les esprits , apprenez-leur à reconnaître où sont véritablement les défenseurs de leurs droits et de leurs plus sûrs intérêts. Protégez cet ouvrage que vous avez fait au sein des nations : maintenez la souveraineté de la conscience en regard de la souveraineté humaine, maintenez la distinction du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, d'où est sortie la civilisation du monde! 0 Dieu, protégez la chrétienté! ô Dieu, sauvez la chrétienté !
Je passe sans transition, Messieurs, à la passion des hommes de génie contre la doctrine catholique.
Le génie est la plus grande puissance qui ait été
créée de Dieu, humainement parlant, pour percevoir la vérité. C'est une intuition subite et vaste des rapports qui lient les êtres, un lac limpide où Dieu et l'univers se réfléchissent avec autant de coloris que de clarté. C'est aussi la faculté de rendre les idées visibles à ceux qui ne les auraient point découvertes par eux-mêmes , de les incarner dans des images saisissantes, et de les jeter dans l'âme avec un sentiment qui la touche en l'éclairant, qui la subjugue, qui la fait s'abaisser sous cette action du génie et se donner à lui par quelque chose d'analogue à ce qui se passe quand l'amour vient nous saisir et nous commander.
Ainsi, Messieurs, naturellement les hommes de génie tiennent le sceptre des idées, comme les hommes d'État tiennent le sceptre des choses. Et, de fait, avant la venue du Christ , ils exerçaient à peu près pleinement cet empire ; ils faisaient des fables, et ces fables devenaient des dieux. Un jour, un homme de génie sortait de son cabinet , il allait se promener dans son jardin; là, il ouvrait sa bouche d'or; des jeunes gens, comme vous avides de savoir, venaient l'entendre, se grouper autour de sa robe, se pendre à son cou, et voilà les platoniciens, les péripatéti* ciens , les stoïciens. Tout homme de génie avait le plaisir ô^ rassembler autour de lui des intelligences, d'en former une école, de les gouverner, enfin de satisfaire cette ambition spirituelle qui est plus flatteuse encore que l'ambition des rois. On naît sur un trône; mais, quoiqu'on naisse poëte, philosophe, orateur, la nature n'exclut point, par ses dons, la
nécessité de se faire jour vers la gloire, et l'honneur de se dire le fils de ses œuvres et le père de sa souveraineté. Rien, sans doute, n'approche plus l'homme de la ressemblance avec Dieu , lequel n'a point de cause, mais existe par lui-même; rien, dis-je, ne rend l'homme plus ressemblant à Dieu , sous le rapport de l'origine, que d'exister par soi, de s'être fait, d'avoir conquis son nom, de pouvoir se dire : Je ne me dois qu'à moi-même. Et ce besoin de la gloire, cet amour-propre délicieusement flatté par la position de chef d'école, ces épanchements de l'orgueil, c'est la pente du génie. Gomme le cheval de l'Écriture qui hennit au son de la trompette, quand l'homme de génie entend le bruit des idées , son cœur bat , ses cheveux se dressent, son œil s'allume, il se dit : Allons! et il crée : il prononce un fiât! Et, comme Dieu se plaît dans ces armées de soleils qu'il a rangés autour de son trône , le génie se complaît dans les systèmes qu'il évoque autour de lui, pour que l'humanité les adore, comme autrefois elle adorait les étoiles du firmament. Voilà, certes, un grand orgueil; mais n'en disons pas trop de mal ; alors même que l'homme de génie s'égare, plaignons-le; souvenonsnous que, quand Platon condamnait les poètes à sortir de sa cité, il recommandait qu'on les couronnât de fleurs et qu'on les conduisît aux portes de la ville au bruit de la lyre, afin d'honorer le rayon de la Divinité qui était en eux, tout en ne voulant pas accepter leur domination.
Or, Messieurs , ce sceptre des idées , nous l'avons brisé. Oui, confessons -le: car à quoi sert de dissi-
muler? Oui, nous avons brisé le sceptre des idées dans la main des hommes de génie. Depuis le Christ, il n'y a plus d'écoles philosophiques ; Socrate , Platon, Zenon, et tant d'autres , et leurs disciples , qui , des siècles encore après leur mort, juraient en leur nom, et n'osaient pas s'écarter d'une page qu'ils avaient écrite, tout cela n'est plus; la philosophie est devenue impuissante à fonder des écoles et à se faire obéir. On se demande en Europe : Où y a-t-il une philosophie? une école constituée? On se le demande : personne ne répond. Et pourtant vous avez de grands esprits; je ne le dis pas avec un accent ironique : oui , vous avez de grands esprits. Eh bien ! ils ne peuvent pas fonder, je ne dis pas une école vivant mille ans , mais une école qui ait la longueur de leurs jours, semblables à des souverains détrônés manquant d'une terre où leur épée couchée puisse se croire chez elle. Voyez, de plus, à qui le sceptre des idées a été remis, à la place des hommes de génie. Un jour le Christ ramasse des pêcheurs qui jetaient leurs filets sur le bord d'un lac , et un autre jour il leur dit : Allez et enseignez toutes les nations ! Et un autre jour encore, ces pêcheurs étant réunis dans une chambre, un souffle passe sur eux; ils descendent sur les places publiques, ils parlent, ils rassemblent des milliers d'hommes autour de leur parole , ils brisent l'édifice de la science et de la religion païennes; et c'est à ces petits, aux successeurs de ces petits, que le sceptre des idées, le plus élevé qui soit sur la terre, a été remis.! Un pâtre, un ouvrier qui n'a manié toute sa vie que le bois ou le fer, re-
gardant son enfant jouer dans sa boutique, se dit à lui-même : J'en ferai un prophète, un apôtre. Il monte au temple, il présente ce petit garçon au pontife; le pontife le reçoit dans ses bras, l'élève, lui donne le lait de l'Évangile, et, quand il a grandi, un jour, il le couche par terre dans sa basilique , il prononce sur lui des paroles mystérieuses , il lui met de l'huile au front et aux mains , puis il dit : Fils de pâtre, lève-toi, monte sur le trône de la vérité, parle aux hommes, aux rois, au peuple, n'aie peur de rien ; que toute autorité s'incline devant l'autorité de ta parole; abaisse toute hauteur qui s'élève contre la science de Dieu ; nul ne te résistera , pourvu que tu aies dans ta poitrine la foi et la charité qu'avait ton maître.
Voilà, Messieurs, un étrange spectacle, et ne concevez-vous pas bien qu'en le voyant les hommes de génie s'indignent et nous disent : Vous autres, prêtres de la doctrine catholique, vous vous croyez les seigneurs suzerains de la vérité et des idées ; mais , regardez donc, vous n'avez pas de savants parmi vous, vous n'avez pas d'écrivains , vous n'avez pas d'orateurs. Où sont vos livres? Voici le bulletin de la bibliographie : où est votre nom? Si on le rencontre par hasard, et qu'on demande à l'univers qui vous êtes , l'univers passe en sifflant , comme le vent qui ne répond à ceux qui l'interrogent qu'en se moquant d'eux.
C'est vrai , Messieurs , c'est justement cela ; nous n'avons pas d'esprit, et, quand nous en avons, ce n'est pas ce qui nous arrive de mieux. Nous n'avons
pas d'esprit, et pourquoi en aurions -nous? Ecoutez donc saint Paul. Il est écrit : Je perdrai la sagesse des sages , et je réprouverai la science des savants. Où sont les sages? Où les savants? Où les investigateurs de ce siècle? Est-ce que Dieu n'a pas fait de la sagesse de ce monde une folie (1)? Et saint Paul, triomphant dans l'idée de notre imbécillité personnelle, s'écriait encore : Voyez, mes frères, votre vocation; il n'y a pas beaucoup de sages selon la chair parmi vous , ni d'hommes puissants et nobles; mais Dieu a choisi ce qui est fou pour confondre ce qui est sage; il a choisi les faibles pour confondre les forts , ce qui est méprisable et ce quin'estpas , pour détruire ce qui est (2). Où serait, en effet, la divinité de notre mission si nous avions une science autrement que tout le monde, et par exception? Si nos livres étaient signés à chaque page de la main du génie , nous ne serions plus qu'une puissance humaine. Il faut que nous soyons de petites gens, des fous pour Jésus -Christ, parce qu'alors les peuples, qui ont du bon sens, et les hommes de génie, qui en ont aussi quand ils le veulent , se diront : Voilà qui est pourtant bien extraordinaire, que ces petites gens, après dix-huit siècles, soient les maîtres de tout, et que nous soyons obligés de convoquer les puissances du monde pour lutter contre eux ! Je ne ris pas de vous, Messieurs, je ne m'humilie pas non plus^ mais je suis armé de la force que Dieu nous a donnée dans
(i) I" Épître aux Corinthiens, chap. i, vers. 19 et 20. (2) Ihid., vers. 26 et suiv.
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notre faiblesse, et j'en jouis. Nous sommes les seuls qui pouvons triompher sans amour- propre, parce que notre triomphe ne vient pas de nous.
Mais enfm , au profit de qui le sceptre des idées a-t-il été transféré des forts aux faibles, des mains du génie aux mains de l'Église? au profit de qui, si ce n'est au profit de l'humanité ! Le bien le plus précieux à l'homme , c'est la vérité ; car la vérité , c'est Dieu connu , c'est Dieu se répandant dans nos esprits comme la lumière se répand dans nos yeux. Or le génie puissant et créateur s'adore bien plus luimême qu'il n'adore la vérité. Il en est un gardien peu sûr ; il tend sans cesse à mettre son idée même à la place de l'idée divine. Dieu considérant donc que le monde n'avait pas voulu par la sagesse , comme dit saint Paul , conserver la vérité , Dieu a confié la vérité à la folie de la foi ; il a préféré la foi , qui est le culte de la vérité , l'humble adoration de la vérité , à la science et au génie , sans les exclure pourtant , lorsqu'ils veulent eux-mêmes adorer et servir. Il a préféré descendre dans un vase de bois respectueux et pur, plutôt que de rester dans un vase d'or impur et rebelle trop souvent. Oui, Dieu a préféré à l'oligarchie orgueilleuse' du génie la sainte démocratie de la foi et de la charité. Je l'en remercie du plus profond de mes entrailles. Je le prie instamment de continuer qu'il en soit ainsi , et que toujours icibas la vertu soit quelque chose de plus grand et de plus puissant que le génie.
Messieurs , cette nuit nous célébrerons l'anniversaire du Fils de Dieu venu dans la simplicité et l'hu-
milité de l'enfance , et reconnu par les bergers avant de l'être par les rois. Je vous convie à cette solennité, qui est une fête de toute la famille humaine. Cette enfant né entre de vils animaux, c'est l'humanité tout entière qu'il représente ; c'est l'annonce que la gloire était enlevée aux hommes pour la donner à Dieu, et nousrendre en échange la paix. Je vous souhaite donc, au nom de cette naissance, la paix du cœur ; je vous l'augure, j'intercéderai pour que cette nuit touchante vous atteigne à Tâme, et que vous puissiez répéter avec Jésus- Christ enfant cette parole, qui résume tout ce que nous venons de dire : Mon Père, maître du ciel et de la terre, je vous rends grâces de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux savants, et de ce que vous les avez révélées aux petits (1) ! Commencez, Messieurs, à être petits, humbles et enfants , pour devenir les véritables hommes de génie, les conservateurs, les vases de la vérité, et par conséquent pour coopérer à l'établissement, sur la terre, des devoirs, des droits, des libertés ,• du salut, tous fondés sur la puissance donnée par Jésus- Christ à la conscience et à la foi.
Entrez , Messieurs , dans cette armée de la vérité ; Dieu vous appelle du milieu du monde aux pensées éternelles par une foule d'avertissements. Que cette assemblée , que ce spectacle , que cette attention que vous me donnez , vous réveillent , et qu'enfin cette nuit qui s'approche pour vous parler de Dieu , vous soit une bonne nuit.
(1) Saint Matthieu, chap. xi, vers. 2o.