‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 3)Chapitre 24 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

de foi : Mon Dieu , je crois tout ce que vous avez révélé, et qui nous est proposé par votre Église , parce que vous êtes la vérité même, et que vous ne pouvez ni vous tromper ni nous tromper. Le motif premier de la foi, c'est la véracité de Dieu; la véracité de l'Église n'est que le motif secondaire et dérivé. En vertu de l'acte de foi, appuyé sur la véracité divine , j'en fais un sur la véracité de l'Église, dont l'autorité émane de Dieu.

En second lieu, et en fait, ce qui se passe en nous quand nous croyons, est un phénomène de lumière intime et surhumaine. Je ne dis pas que les choses extérieures n'agissent pas sur nous comme motifs rationnels de certitude; mais l'acte même de cette certitude suprême dont je parle, nous affecte directement comme phénomène lumineux; je dis plus, comme un phénomène translumineux. Car la doctrine catholique nous paraît encore, à nous, plus évidente que toute autre doctrine , même naturelle ; nous éprouvons pour elle ce que nous n'éprouvons pas pour d'autres doctrines. Nous sommes affectés à son sujet par une lumière que je ne puis mieux désigner que par le nom de translumineuse, comme on dit transatlantique pour exprimer les régions situées au delà des mers atlantiques. S'il en était autrement, comment voulez-vous qu'il y eût proportion entre notre adhésion, qui serait naturelle, rationnelle , et un objet qui surpasse la nature et la raison ? Je puis bien , en vertu de l'évidence naturelle , admettre des phénomènes , des causes et des lois qui sont à la portée de ma raison; je puis bien,

entre ma lumière naturelle et des objets naturels , établir un rapport qui fait la certitude rationnelle ; mais je ne peux pas , entre la lumière naturelle et un objet surhumain, établir une proportion. Or là où il n'y a pas une proportion entre la lumière de l'intelligence et l'objet de cette lumière, il n'y a pas de certitude; caria certitude suppose une proportion entre l'intelligence et son objet, et il est métaphysiquement absurde de dire qu'entre une intelligence bornée et un objet sans mesure, entre une quantité finie et une quantité infinie, il s'établisse une proportion.

Je l'atteste donc , et nous tous , catholiques , nous l'attestons , nous sommes frappés de la doctrine catholique, non pas comme ténèbres , mais comme lumière , non pas comme on le serait en entrant sous une voûte sombre, mais bien comme en entrant sous une voûte illuminée, radieuse, dans un édifice immense, sans limites, et dont nous n'apercevons pas toutes les proportions , dont nous ne calculons pas toutes les dimensions , mais dont l'éclat nous saisit et nous transporte hors de nous-mêmes. Et c'est ce qui fait que pour ces choses incompréhensibles nous avoj:is un dévouement si grand , résultat d'une certitude si absolue , qu'elle exclut toute espèce de doute.

Car c'est là le troisième caractère de la conviction catholique, même illettrée : elle exclut le doute. Au moment où le chrétien a la foi , le doute lui est impossible. On peut, il est vrai, perdre la foi, et encore est-ce un phénomène qui s'accomplit difficilement,

et qui ne s'accomplit guère que dans la jeunesse ; mais, enfm, au moment où existe la conviction illettrée produite par la doctrine catholique, le doute est impossible. Si ce doute existait , vous l'entendriez , il vous serait manifesté , vous sentiriez le cœur du catholique et ses discours chanceler; mais, dites, sommes-nous des hommes qui faisons effort pour nous persuader certaines vérités au-dessus du commun? J'en appelle à vous; vous avez vu des catholiques, sommes-nous des hommes de doute? D'ailleurs, de quoi s'agit-il? Nous, catholiques, nous attestons les phénomènes qui se passent en nous ; vous êtes les maîtres de ne pas nous croire, de manquer d'oreille et de discernement. Je ne veux pas et je ne puis pas vous contraindre; mais, je vous le répète , nous n'avons pas de doute , et nous le prouvons par notre conduite durant la vie et à l'heure de la mort. Voyez-vous ce peuple entendant d'un côté la parole de l'Église, qui affirme, et, de l'autre, votre parole, qui nie; le voyez-vous hésiter? L'enfant qui fait sa première communion est- il troublé par la crainte de se tromper? Vous remuez le ciel et la terre contre des enfants, des paysans, des soldats, des femmes; armés de pied en cap, chevaliers de l'erreur, vous montez à cheval, bardés et caparaçonnés, et vous descendez dans la lice contre la vile plèbe de l'humanité : le peuple chrétien vous écoute-t-il? 11 passe son chemin, il va à l'éternité sans vous regarder, sans vous entendre.

Est-ce là le doute ? ou bien une certitude illettrée et translumineuse? Car, si c'était une certitude lumi-

neuse seulement , ce pauvre ouvrier, cet enfant, cette fille, pourraient vous répondre, et ils ne vous répondent rien. Vous leur faites de la métaphysique et de l'histoire, vous leur dites : Mais c'est l'Église qui t'a fait serf, tu es souverain naturellement; c'est l'Église qui t'a fait pauvre, tu es riche naturellement; ta faim, c'est l'Église; ta soif, c'est l'Église; ta chemise trouée, c'est l'Église; ton lit délabré, c'est l'Église; ta femme qui se meurt, c'est l'Église; toutes tes souffrances, c'est TÉghse : et tu ne vois pas cela? Si du moins vous vous adressiez à moi , ma parole pourrait se mesurer avec la vôtre ; mais ce peuple , que voulez-vous qu'il vous réponde , s'il n'avait que sa science et sa raison? Heureusement, et grâce à Dieu, il a une lumière divine devant laquelle la vôtre n'est rien ; il éprouve devant vous ce que l'on sent quand on voit, devant le soleil, l'aveugle qui le blasphème. Nous voyons le soleil de la vérité éternelle, et vos paroles contre lui , nous ne les entendons même pas : elles sont comme le sifflement du pâtre à côté du bruit de l'Océan.

Il existe donc, Messieurs, une conviction illettrée produite par la doctrine cathohque ; conviction translumineuse , et qui exclut le doute ; certitude véritable, mais qui n'est pas rationnelle, puisqu'elle est illettrée, non fondée sur l'évidence et sur le raisonnement ; certitude inamissible dans l'humanité, quoiqu'elle soit amissible dans les invividus.

Je sais bien que vous nous contestez cette inamissibilité, et que, ne pouvant rien contre elle

dans son passé, vous prophétisez contre son avenir. Messieurs , l'avenir est quelque chose de bien incertain, et quand on a le passé contre soi, je crains fort, à vous dire vrai, qu'on n'ait aussi l'avenir. Quand on a vécu dix-huit siècles en ayant affaire au temps, à la science et à la liberté; quand la science a tout tenté contre vous , et la liberté aussi , sans vous détruire, il y a démonstration que la science, la liberté et le temps ne pourront pas davantage à l'avenir.

En somme, nous avons vécu jusqu'à présent. Aujourd'hui même, le Christ a une année de plus; encore quelques heures, et l'airain de l'éternité, résonnant aux oreilles des hommes , leur aura dit : Le Christ est plus vieux d'une année.

Et cette année , comme les précédentes , vous nous avez combattus sans nous vaincre ; nous respirons encore. Si même nous regardons un peu loin en arrière, jusqu'au commencement de ce siècle, nous aurons lieu d'admirer ce que la Providence a fait pour nous. Alors cette basilique était fermée , ces autels par terre , cette enceinte déserte : et voici qu'après quarante ans de liberté , de science et de cours du temps, ces portes sont ouvertes, ces autels debout, et vous. Messieurs, vous réjouissez, par votre immense assemblée, ces vieux murs qui ont vu tant d'hommes, et qui s'étonnent de les voir plus pressés que jamais. Je prophétise donc aussi, et je vous donne ici même rendez-vous dans quarante ans. Votre sourire, Messieurs, m'avertit que je n'y serai pas. Il est vrai que je suis votre aîné, et j'en remer-

cie Dieu , puisque c'est ce droit d'aînesse qui me permet de vous enseigner et de vous ouvrir mon cœur. Mais enfin, vous y serez dans quarante ans; Dieu vous donnera ce temps pour éprouver sa force et votre faiblesse. Observez donc le mouvement de la science et de la liberté humaines; notez dans votre mémoire les attaques que nous subirons d'un bout du monde à l'autre, et, cela fait, à pareil jour, regardez l'heure qu'il sera pour vous et pour nous.

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