DE LÀ CONNAISSANCE PRODUITE DANS L'ESPRIT PAR LA DOCTRINE CATHOLIQUE
Monseigneur Messieurs ,
Nous l'avons établi, la doctrine catholique prend possession de l'entendement humain par une double force qui produit une double certitude : par la force rationnelle , qui produit une certitude rationnelle , c'est-à-dire une conviction réfléchie, souveraine, immuable; par la force mystique, qui produit une certitude mystique, c'est-à-dire une conviction illettrée, translumineuse, et qui exclut le doute. Une de ces forces est visible et remplit le monde de sa splendeur; l'autre est invisible, et remplit l'âme des chrétiens de ses puissants et irrésistibles phénomènes.
Toutes les deux s'appuient l'une par l'autre : la force visible se manifeste à ceux mêmes qui ne veulent pas voir, et la force invisible soutient au dedans tout cet édifice , comme la force mathématique , qui est invisible, soutient une œuvre extérieure d'architecture. Il n'y a rien dans ce monde qui ne soit à la fois visible et invisible, et,' quand on s'en prend à la force mystique, on atteint du même coup la force mathématique. Car, après tout, qui a vu la force mathématique, qui l'a touchée, qui l'a saisie, autrement que dans l'appui intérieur qu'elle prête à nos constructions extérieures ?
C'est beaucoup. Messieurs, de tenir l'humanité par deux forces , l'une visible , l'autre invisible ; par deux certitudes , l'une rationnelle , l'autre suprarationnelle; et, pourtant, ce n'est pas encore assez. Car l'homme ne tient à la certitude que parce qu'il tient à la connaissance ; la certitude est une simple qualité de la connaissance. Une certitude , quoique parfaite, peut être de très- peu d'importance, si elle n'a pas derrière elle une connaissance qui ait de la. grandeur. L'homme veut connaître, et, par conséquent, la doctrine cathohque doit prendre possession de l'entendement par une connaissance. La connaissance, c'est la vue des êtres et de leurs rapports. Voir ce qui est, voir les liens qui existent entre toutes les choses qui sont, c'est connaître; et une connaissance a d'autant plus de mérite qu'elle a plus d'étendue, plus de profondeur et plus de clarté. Je passe donc du phénomène de la certitude cathohque, par une transition naturelle et nécessaire , au phé-
nomène de la connaissance catholique. J'examinerai l'état de la connaissance humaine et l'état delà connaissance catholique. Je montrerai, en premier lieu, que la connaissance humaine manque d'étendue, de profondeur et de clarté ; je montrerai , en second lieu , que la doctrine catholique est claire, profonde, étendue.
Remarquez bien , Messieurs , la position de la question. Il ne s'agit pas de savoir maintenant si la doctrine catholique est certaine, et par conséquent si elle est vraie, je l'ai prouvé; je l'ai prouvé, non pas complètement, en donnant toutes les preuves que j'aurais pu donner; mais enfin je l'ai prouvé, et je devais le faire avant tout. Car le premier pas , quand il s'agit d'une doctrine quelconque, c'est de savoir si elle est certaine ou non , si elle est vraie ou fausse. Je traite maintenant de la connaissance catholique, et, pendant que je raisonnerai, je vous prie de ne pas m'opposer la question de la certitude , que je regarde comme tranchée. Je ne puis pas traiter deux questions à la fois , vous montrer en même temps le degré de la certitude et le degré de connaissance dont l'esprit est redevable h la doctrine catholique. Le degré de certitude est établi , j'en pars comme d'une base , sans cela je n'aurais rien fait ; la certitude étant donc supposée , j'examine ce que la doctrine catholique nous apprend , et quand je montrerai sa clarté, sa profondeur, son étendue , vous n'aurez pas le droit de m'opposer la question de certitude , puisque c'est une question résolue.
La première qualité de la connaissance, c'est l'étendue. L'esprit de l'homme est fait de telle sorte . que, quand il acquiert un certain degré de connaissance , il ne s'y arrête pas , -mais veut passer outre. Comme on dit qu'Alexandre , dès son jeune âge , rêvait la conquête de l'univers, ainsi, à peine l'esprit de l'homme s'est-il éveillé à la lumière de la vérité, à peine a-t-il entrevu des êtres et des rapports entre les êtres , qu'à l'instant il saisit l'univers comme son domaine, il veut le pénétrer, le conquérir. La raison en est simple : notre esprit est une lumière , la lumière veut s'unir à la lumière; et vous aurez beau lui avoir versé de cette coupe pendant des siècles , il vous dira : Ce n'est pas encore assez 1 D'ailleurs , tous les êtres étant enchaînés les uns aux autres , vous concevez très -bien que, quand j'ai découvert un rapport entre deux êtres , ce rapport qui m'est manifesté, m'en fera apercevoir un autre, soit en montant, soit en descendant. C'est une chaîne, et tant que je n'ai pas atteint le dernier anneau , je monte ou je descends toujours. Je suis comme un aéronaute emporté dans sa nacelle hardie; je vais tant que l'air me soutient; et comme l'air, en apparence du moins, n'a pas de fin, je vais jusqu'à ce que, par un obstacle qui ne dépend pas de moi, je sois invinciblement arrêté. Ainsi est fait l'esprit de l'homme; mais sa connaissance répond-elle à son désir de connaître? Hélas! non; la connaissance humaine n'a pas d'étendue , et c'est son premier malheur. La terre qui nous porte et qui est le point de départ de nos observations, est comme une barque
au milieu d'un océan sans rivages, barque immobile, parce qu'elle décrit un cercle qui est invariable; et ce centre même de notre vie, cette petite barque, perdue dans l'immensité, la connaissons-nous? Connaissons-nous le point étroit d'où doivent procéder nos investigations et partir les rayons de notre connaissance? Depuis qiue la science s'occupe de la configuration intime de notre globe , par suite des découvertes de la géologie, nous avons fait des milliers de systèmes qui se détruisent les uns les autres ; et, pour ce qui est au-dessous de la couche imperceptible soumise à nos expériences , nous l'ignorons complètement.
Puis , si de notre terre , si du centre nous nous élançons à la circonférence, que voyons-nous? Nous découvrons des myriades de globes lumineux semés à des distances que nos instruments ne peuvent calculer. Et quand ils le pourraient, ce ne serait rien encore. Car, au delà de ces vaisseaux lumineux , est-ce à dire qu'il n'y en a plus d'autres, et que nous découvrons tout ce qui est? Est-ce qu'il n'y a pas d'étoiles au delà des étoiles? Est-ce qu'il n'y a pas d'astres invisibles au delà des astres visibles ? L'homme est -il la plus parfaite des créatures? N'existerait-il pas de purs esprits ? Au-dessous de nous, nous voyons les êtres décroître; ils pourraient croître au-dessus de nous, et former de magnifiques hiérarchies. La science ne se prononce pas. Elle nous attache à la pelure de cette terre, à la superficie du ciel apparent ; puis elle nous dit : Avec tout le reste vous ferez de la philosophie, de la reli-
gion; mais de la science, jamais! Je m'en tiens à son aveu.
Ainsi, la connaissance humaine, qui doit me soumettre tous les êtres , me soumet à peine ceux qui tombent sous les sens ici-bas. Elle n'a donc pas d'étendue, elle n'a pas davantage de profondeur.
Encore même que nous connaîtrions phénoménalement tous les êtres, il est au delà des phénomènes qui révèlent leur existence, il est des causes, des lois, des substances; il ne suffît pas d'avoir entrevu les êtres, l'esprit humain va plus loin. Il se demande aussitôt : Mais ces phénomènes qui manifestent les êtres, quelle en est la cause? La terre tourne autour du soleil en trois cent soixante - cinq jours et six heures moins quelques minutes : quelle est la cause de ce mouvement? Vous l'appelez la force de gravitation : qu'est-ce que la force de gravitation? Qu'estce qu'une force ? Toute cause est une force. Qui a vu des forces ? Vous nous demandez : Qu'est-ce que la force mystique , où l'avez-vous vue ? Mais cette force qui emporte votre globe, et vous avec lui, qui l'a vue, qui l'a touchée? Il y a en moi une force qui m'anime , qui sort de mes lèvres en ce moment , qui cherche à vous remuer : pourquoi ne l'admettezvous pas comme la force qui entraîne la terre autour du soleil? Qu'est-ce qu'une force enfin? le savezvous ? Vous dites : C'est à l'aide des forces électriques, magnétiques, gravitantes, que les phénomènes se produisent : mais qu'est-ce que ces forces ? vous l'ignorez. Cependant, sans force, tout est immobile, tout est mort, rien ne respire, il n'y a plus un souffle,
tout est comme une forêt dans ces moments qui précèdent les tempêtes, où règne une immobilité sourde, profonde, terrible.
Au delà des causes et au delà des forces sont les lois. Je m'aperçois que la cause agit selon une règle déterminée, qu'elle est dominée par une autre force, qui est la loi ; ainsi, vous dites que par la gravitation les corps s'attirent en raison inverse du carré des distances. Et pourquoi les corps s'attirent-ils en raison inverse du carré des distances? Gomment une force a~t-elle derrière elle une autre force qui la maintient dans un cercle qui ne lui permet pas de s'en écarter? Qu'est-ce qu'une force qui est pardessus une autre force, comme un rouage par-dessus un autre rouage? Vous .dites: Il y a une force, une cause; cette cause est réglée, donc il y a une loi. Mais qu'est-ce que la loi? vous l'ignorez; pourtant vous vous appelez savants , vous vous extasiez devant la force et sa loi; vous dites : Nous avons vu le phénomène, nous en avons constaté la cause , nous avons défini sa loi. Spectateurs d'une politique divine et inconnue, vous êtes comme le curieux qui assisterait aux conseils des rois, au pied de leurs palais , parmi les troupeaux de leurs gardes et de leurs serviteurs; vous concluez du message qui passe aux ordres qu'il porte; vous entrevoyez l'adresse et la suscription , et vous croyez connaître les destinées contenues dans ce papier mystérieux, scellées d'une main invisible pour vous.
Mais voici bien autre chose : au delà des causes et des lois , au delà de la force qui agit et de la force
qui règle , je découvre dans mon esprit la substance ou l'essence, raison dernière de la loi , de la cause et du phénomène, et je me demande ce que c'est que cette substance , qui est le fond de tout. J'examine une goutte d'eau , j'interroge la science, elle me dit : C'est un combiné d'oxygène et d'hydrogène. Je le veux bien; mais ce que vous donne l'analyse, qu'estce que c'est ? Vous me direz : C'est un élément; mais qu'est-ce qu'un élément? Vous ne connaissez pas la substance d'une seule goutte d'eau, vous ne. connaissez qu'une première décomposition; et quand vous l'avez eu trouvée, toute la science s'est pâmée d'aise, elle a dit : La chimie est créée. C'est le xviii® siècle qui a découvert la décomposition de l'eau ; c'est de là que la science datera dans la postérité , jusqu'à ce que vienne un autre siècle qui fasse, s'il plaît à Dieu , une seconde découverte , et qui se proclame , avec autant de raison , le père de la science , de cette science toujours à faire, même quand elle est faite. Vous voyez des phénomènes qui révèlent des êtres , et vous concluez à des causes , à des lois, à des substances ; vous ne connaissez ni les causes , ni les lois , ni les substances , et comme les phénomènes n'en sont que les expressions , en définitive , vous ne connaissez rien , du moins avec profondeur.
Mais ce ne sont là que de très-petits malheurs en comparaison de celui qui me reste à vous montrer, qui est le défaut de clarté. Car enfin , quand nous n'aurions point de connaissance en étendue et en profondeur, ce serait une ignorance ; nous ne sau-
rions pas, et voilà tout. On en prendrait son parti; on dirait : J'ignore, et on passerait son chemin. Mais vous n'ignorez pas seulement; il y a, dans le peu que vous savez , des mystères qui font dresser les cheveux sur la tête , des mystères qui touchent à votre existence de chaque moment, à tous vos devoirs, à tous vos droits, à tous vos intérêts, à tout ce que vous êtes. Vous ne pouvez pas faire un pas sans rencontrer ces mystères et sans avoir besoin de les résoudre. J'en exposerai quelques-uns.
Voici de la matière; est -elle créée, ou n'est- elle pas créée? Si elle n'est pas créée, elle existe donc par elle - même : comment quelque chose d'aussi vide , d'aussi inerte, peut-il exister par soi-même? Qu'estce qui peut limiter quelque chose qui existe par soimême? Quoi ! ma poussière existe par elle-même , et quand j'ai une fièvre, elle ne peut pas se guérir î voilà qui est bien extraordinaire ! Si elle n'existe pas par elle-même, elle est donc créée. Mais qu'est-ce que créer? qu'est-ce qu-e faire ce qui n'était pas, et le faire avec rien , sans le secours d'une matière préexistante? Voilà un autre abîme. Ensuite je regarde que si j'ai un corps qui est matière, j'ai pareillement un je ne sais quoi que j'appelle un esprit. L'esprit est-il différent de la matière ? Si l'esprit est la même chose que la matière, pourquoi ces colonnes ne vous parlent-elles pas ? Qui leur a dit d'être immobiles ? Je voudrais bien qu'on me mît quelque part en colonne et en vedette, et qu'on me dît : Tu resteras là mille ans. Mais si la matière est autre chose que Tesprit, si la matière est inerte, tandis que l'esprit
est vivant; si la matière se laisse tailler par un goujat, tandis que les plus grands hommes ont de la peine à nous gouverner; si, dis-je, la matière est autre chose que l'esprit, comment la matière et l'esprit sont -ils unis dans l'homme pour ne former qu'une seule personne, un seul être vivant? Gomment deux choses aussi dissemblables que ce qui est mort et ce qui est vivant, forment- elles une seute unité, une seule personnalité vivante et agissante? Puis , qui est-ce qui l'a fait, cet être ? pourquoi Tat-on fait? J'ai été une éternité sans être; apparemment on n'avait pas besoin de moi, et tout à coup on m'a secoué dans l'éternité de mon sommeil, on m'a mis je ne sais où. Cette puissance, qui s'était passée de moi , qui m'avait méprisé pendant toute l'éternité, elle m'a éveillé, elle m'a donné des yeux, une bouche , un entendement ; et pourquoi ? Gomment tout à coup a -t- elle eu besoin de moi, après que j'avais été si longtemps inutile? Si j'étais bon pour elle, elle aurait pu s'en aviser plus tôt; si je n'étais pas bon pour elle, pourquoi m'a- 1- elle mis au monde, et dans quel monde? Je regarde, je ne vois que des hommes qui se dévorent les uns les autres ; tous les fils d'Adam , attachés à la glèbe du corps et de l'âme, se disputant un pain rare et amer; et, enfin , un tel amas de douleurs , qu'il n'est pas d'homme, s'il savait ce qui se passe à côté de lui , dans cette seule ville , qui eût le courage de dormir et de prendre sa nourriture, tant le monde renferme d'existences fiétries, de cœurs désolés, de chairs nues, d'àmes corrompues , de tortures de toute espèce !
Ah ! Messieurs , ce ne sont pas là des questions oiseuses. Au sortir d'ici, vous les trouverez palpitantes sur le seuil; elles vous suivront dans vos plaisirs, dans vos affaires, dans vos joies, dans vos troubles, dans vos espérances, dans voire désespoir. Toujours et à tout propos , vous vous demanderez ce que c'est que la matière, ce que c'est que l'esprit, si Dieu est bon ou méchant, si vous mourrez tout entiers, si vous aurez un compte à rendre, ou si vous n'en aurez pas.
Accablé que j'en suis moi-même, je m'en vais consulter les hommes qui ont reçu , dans chaque siècle , un génie plus élevé que les autres , ceux qu'on peut appeler les grands de l'esprit. Je me dis en mon âme : Après tout, il y a ici-bas des flambeaux, des hommes que Dieu a posés pour illuminer l'humanité; j'irai à eux comme un disciple modeste; je leur dirai : Moi , pauvre ignorant , gagnant péniblement ma vie, je viens à vous , qui avez tant de loisirs et de lumières , je viens vous demander quel est le secret de ma vie , et le résultat de vos recherches. Or qu'est-ce que je trouve?
L'un me dit : De quoi 'Vous troublez- vous? Le bien, le mal, la matière, l'esprit, c'est vous-même; c'est votre imagination qui enfante toutes ces choses. Vous ne faites que rêver. Il n'y a que votre moi qui soit certain, solide; le non-moi, ce qui est hors de vous , vous ne pouvez pas le conclure , le démontrer ; vous seul vous êtes. Dieu, les êtres, l'infini, le fini, et tous ces phénomènes qui se passent autour de vous, sont simplement des rêves de votre esprit. J'ai entendu le panthéisme idéaliste.