‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 3)Chapitre 3 sur 30 · DEUXIEME CONFERENCE · texte numérisé non relu

DEUXIEME CONFERENCE

DE LA CONSTITUTION DE l'ÉGLISE

Monseigneur ,

Messieurs,

De tous les esclavages , le plus dur, le plus funeste dans ses effets , c'est celui de l'intelligence. Or l'intelligence est esclave* toutes les fois qu'elle est soumise à des autorités individuelles ; et tel est le sort de l'humanité, que la raison se forme par l'enseignement, et que tous les hommes , sans exception, sont soumis dès le commencement à une autorité. Le peuple, c'est-à-dire l'immensité du genre humain, reste invinciblement courbé sous le joug de son éducation première; et les hommes qu'on dit éclairés obéissent au moins à l'enseignement de leur pays et de leur siècle. Comment donc fera l'homme pour se

défaire de cette servitude? Quelle ressource pour qu'il devienne libre dans son esprit? Il y en a deux . ou bien qu'il pense par lui-même, ou bien, s'il est constaté que pour penser il a besoin d'un enseignement, s'il ne peut penser par lui-même, parce que Dieu seul pense de la sorte , il n'y a pour lui de salut ici-bas que d'avoir une autorité qui représente l'intelligence infinie de Dieu, et qui communique à chaque homme sa pensée divine par un enseignement divinement établi. Cette autorité existe , et nous avons vu qu'un signe est donné pour la reconnaître, l'universalité. Aujourd'hui, il nous faut pénétrer plus avant dans la nature de cette autorité libératrice de l'esprit humain ; il nous faut voir quelle est sa constitution, la constitution qu'elle a reçue de Dieu pour vivre dans tous les siècles.

Or toute autorité se compose : premièrement, d'une hiérarchie, c'est-à-dire d'un ensemble d'hommes coordonnés pour agir dans un même but; deuxièmement , d'une puissance dont cette hiérarchie est dépositaire, et dont elle se sert à son gré. Le sujet de ce discours sera donc le développement de l'Église catholique dans sa hiérarchie et dans la puissance qui lui est confiée.

La vérité étant le premier bien , et l'on peut dire le seul bien des hommes , et nul ne devant être privé de ce bien , sans lequel il n'y en a point d'autre , il s'ensuit que le premier soin de Dieu devait être de rendre son Église universelle, en sorte qu'elle pût, comme la lumière du soleil , éclairer tout homme venant en ce monde. Aussi Notre-Seigneur commen-

ça-t-il par fonder un apostolat, c'est-à-dire par choisir un certain nombre d'hommes pour être envoyés à l'univers entier. Les païens avaient renfermé la science sacerdotale dans leurs temples. Quelques étrangers seulement, venus de loin pour les interroger, étaient admis dans le sanctuaire. Les philosophes renfermaient leur enseignement dans l'intérieur de l'école; ils le distribuaient dans les jardins et sous les portiques, entourés des honneurs de l'amitié et des honneurs delà parole. Ce n'est pas ainsi que Jésus-Christ s'y prend ; aux dépositaires de son verbe incréé, à ses apôtres, il ne dit pas: Vous attendrez qu'on vienne vous demander la vérité; il ne leur dit pas : Vous vous promènerez dans les jardms et sous les portiques ; mais iJ leur dit : Allez et enseignez toutes les nations (1). Ne craignez ni les difficultés des langues, ni les différences des mœurs, ni les principautés temporelles; n'interrogez pas le cours des fleuves ni la direction des montagnes , allez droit devant vous ; allez comme va la foudre de Celui qui vous envoie, comme allait la parole créatrice qui porta la vie dans le chaos , comme vont les aigles et les anges.

Et quels furent les premiers apôtres qu'il choisit? Vous avez pu voir, Messieurs , dans des temps voisins de nous, des essais d'apostolat, des hommes qui , après un siècle de destruction , avaient trouvé convenable et beau d'édifier : où choisirent-ils leurs apôtres ? Dans les hauts rangs du monde ; ils appe-

(1) Saint Matthieu, chap. xxvin, vers. 19.

lèrent à eux des savants , des chefs d'industrie , des fonctionnaires de l'État. Jésus-Christ ne fît pas de même : il s'agissait de délivrer le genre humain de l'erreur ; il choisit ses apôtres non parmi les oppresseurs de l'intelligence, mais parmi les opprimés, non parmi les philosophes et les savants, mais parmi les pauvres et les simples. Un jour, se promenant sur les bords d'un lac de Galilée, il aperçut deux pêcheurs et il leur dit : Suivez-moi, je ferai de vous des pêcheurs d'hommes (1). Et tels furent les premiers libérateurs de l'esprit humain.

L'apostolat étant fondé comme la souche de l'épiscopat, l'univers était bien embrassé dans ses diverses parties ; tous ces hommes allaient partir pour répandre l'Évangile sous les quatre vents du ciel. L'Église cependant n'avait point encore tous les éléments nécessaires à l'universalité : car qui retiendrait dans un seul faisceau, dans une seule doctrine, tous ces apôtres dispersés ? Qui empêcherait les Églises particulières de devenir, avec le temps , diverses et opposées? Qui les mettrait en communication les unes avec les autres? Il n'y a point d'universalité sans unité. Il fallait donc un centre à l'apostolat, un chef unique aux apôtres et aux évoques , leurs successeurs. Cette pensée était encore plus hardie, plus neuve que celle de l'apostalat. Quoi ! un seul chef à tout l'univers ! Quoi ! placer sur la tête d'un seul homme une autorité contre laquelle pourraient avoir un jour à combattre tous les princes

(1) Saint Matthiep, chap. iv, vers. 19.

de la terre! Constituer l'unité sur une tête qu'un coup d'épée peut faire tomber! Cela était neuf, hardi, impossible , et cependant cela est. Non loin du lieu où siégèrent par la force des armes les dominateurs du monde ancien , siège un vieillard dont la voix commande et est respectée non pas seulement dans les limites du plus grand empire humain qui ait jamais existé, mais en deçà et au delà de toutes les mers. Il a traversé non pas un siècle, mais dix-huit siècles. Il a vu s'élever contre lui des schismes , des hérésies, des rois, des républiques , et il est demeuré ferme sur le tombeau qui fait sa puissance, ayant pour toute garde cette courte parole : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église,

Toutefois l'Église n'était pas encore complète. Si tous ses ministres eussent été évoques sous un seul pontife suprême, les liens de l'unité se fussent facilement rompus, à cause de la dignité et de l'indépendance trop grandes où eût été chaque minisire. Jésus-Christ institua donc le presbytérat, qui devait, sous l'autorité des évêques, répandre la parole évangélique , offrir le sacrifice et distribuer une partie des Sacrements ; puis le diaconat, pour aider les prêtres dans leur ministère.

Le vicaire de Jésus-Christ devait avoir juridiction, lier et délier par toute la terre ; seul il pourrait instituer les évêques , leur assigner un territoire et un troupeau. Les évêques devaient avoir juridiction, lier et délier dans leurs provinces respectives , assigner sous eux aux prêtres un territoire et un troupeau. Les prêtres devaient communiquer directe-

ment et habituellement avec les simples fidèles , i offrir pour eux le saint sacrifice , administrer tes Sa- j crements, sauf ceux de la Confirmation et de l'Ordre, ; annoncer la parole de Dieu. Les décisions de la Foi, les règlements de discipline générale, le gouvernement de l'Église n'appartiendraient qu'au souverain j pontife et aux évêques. L'Église ainsi constituée | avait l'unité d'une monarchie , l'action expansive -J d'une démocratie , et entre deux le tempérament | d'une forte aristocratie, unissant de la sorte dans son î sein tous les éléments de la puissance : l'unité qui | coordonne, l'action qui étend, la modération qui em- | pêche l'unité d'être absolue et l'action d'être indé- | pendante ; économie parfaite qu'aucun gouverne- I ment n'a jamais possédée, parce que, dans tous les | gouvernements humains, les trois éléments de la | puissance ont toujours cherché à se détruire l'un j l'autre à cause des passions de l'homme. Dieu seul 1 par son Fils a fait ce chef-d'œuvre. I

Telle est. Messieurs, la hiérarchie qui fut fondée \ pour assurer à jamais les destinées de la vérité. Mais i je n'ai rempli, en vous exposant ses ressorts, qu'une l partie de ma tâche. Qu'est-ce, en effet, qu'une hié- j xarchie? Ce sont des hommes. Et qu'est-ce que ces | hommes sans une puissance? Qu'est-ce que le genre | humain lui-même, s'il est désarmé? Il faut donc * qu'outre ta hiérarchie, l'Église possède une puis- i sance. Or il n'y a que deux sortes de puissances : j la force qui tue le corps, la persuasion qui tue l'âme, j pour en mettre une autre à la place. Puissance qui | Hie le corps, puissance qui tue l'âme en la chan-

géant, laquelle a été donnée à TÉglise de Dieu?

Un jour, dans une ville de TOrient, des hommes étaient en prière dans une chambre , et ils attendaient là quelque chose qui leur avait été promis. Tout à coup un bruit vint du ciel comme un vent violent qui remplit toute la maison où ils étaient; des langues de feu parurent sur leurs têtes , et, remplis de l'esprit de Dieu , ils commencèrent à parler toutes les langues qui se parlent sous le ciel , et un nommé Pierre se tenant debout dit ceci à la multitude : Hommes juifs, écoutez ; ce n'est pas que ceux qui vous parlent soient ivres, mais c'est VaccoTnplissement de la parole du Prophète : L'esprit de Dieu se répandra sur toute chair, vos fils et vos filles prophétiseront f vos jeunes gens verront des visions, et vos vieillards songeront des songes (1). La puissance que Dieu donna à son Église fut donc la puissance de son esprit. Mais c'est là une puissance invisible, et Dieu, qui fait tout avec harmonie, voulut et devait donner aussi à son Église, passant dans le temps, une puissance du temps, c'est-à-dire la persuasion ou la force, puisque l'homme n'est atteint dans le temps que par cette double action. Laquelle donc lui a été donnée? Est-ce la persuasion? Est-ce la force?

Ce n'est point la force. Quand Jésus-Christ fut assailU au jardin des Olives, un disciple tira l'épée, et le Seigneur lui dit : Remets ton épée dans le fourreau, car celui qui frappe de l'épée périra par l'é-

(1) Actes des Apôtres, chap. ii, vers. 14 et suiv.

pée (1). Et lorsqu'il avait dispersé ses apôtres pour 1 la prédication, il leur avait dit : Je vous envoie ] comme des agneaux au milieu des loups; ayez la \ prudence du serpent et la simplicité de la co- ] lombe (2). Vous le voyez , Messieurs, l'on ne nous a j pas armés comme des guerriers , mais comme des ! agneaux et des colombes ; on nous recommande seu- \ lement la prudence , parce que nul n'a le droit de !ï s'en passer au milieu des hommes. La seule ven- \ geance qui nous soit permise par l'Évangile, c'est de j secouer la poussière de nos pieds : Excutite put- \ verem de pedibus vestris (3). La poussière, ce qu'il I y a de plus faible, de plus inofïensif , ce qui est ici- i bas le plus proche de l'anéantissement ! Voilà tout J ce qui nous est permis : secouer un peu de poussière | sur le monde.

C'est donc la puissance de persuasion qui nous a été donnée. Mais comment ?

La persuasion repose d'abord sur la raison. L'ÉgUse doit donc posséder la plus haute raison qui | soit sous le ciel. Elle doit être la plus haute puis- | sance métaphysique , la plus haute puissance histo- j rique , la plus haute puissance morale , la plus haute I puissance sociale. |

La plus haute puissance métaphysique : en ce | sens que sur tous les mystères dont se composent | les destinées humaines, mystères qu'elle ne crée pas, i

(1) Saint Matthieu , chap. xxvi, vers. 52.

(2) Ibid.j chap. x, vers. 16.

(3) Ibid., vers. 14.

mais qu'elle explique , elle possède les solutions les plus rationnelles, les plus élevées, devant lesquelles ne sauraient tenir celles qu'ont proposées en divers temps les doctrines religieuses et philosophiques.' Il serait long de le démontrer; cette démonstration est l'objet même de nos Conférences, et résultera de leur développement.

La plus haute puissance historique : l'avenir est un lieu obscur où toutes les défaites peuvent se cacher pour un jour ; mais le passé n'appartient qu'à ceux qui le possèdent réellement, et nul, quelque grand génie qu'il soit, quelque empire dont il dispose, ne peut se créer dans le passé des droits de naturalisation , s'il n'a pas été porté dans ses inaccessibles profondeurs. Or nul, autant que l'Église, n'y a été porté. L'Église , c'est le passé de l'humanité , c'est l'histoire même. Quand donc vous voulez faire quelque chose en dehors d'elle, il vous faut commencer par vous-même, par votre poussière, et dire : Voilà la vérité qui commence en moi. Prétention que l'humanité n'acceptera jamais. Ce caractère de nouveauté est celui des sectes chrétiennes , et c'est l'arrêt qui les condamne. Hier, aujourd'hui , dans mille ans , si elles vivent encore , on pourra dire à celui qui les fonda : Tel jour, à telle heure, vous étiez à Wittemberg , vous descendîtes sur la place publique , en habit de moine ; vous teniez à la main une bulle de votre pontife, et vous la jetâtes dans un bûcher!... Mais l'humanité vous avait précédé de vingt siècles, il était trop tard ! Ainsi, quand on vient nous dire , à nous autres de l'antiquité , que nous

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