II
ferions bien d'être un peu plus nouveaux, c'est comme | si l'on disait à un roi de France d'aller à Saint-Denis | prendre les os de ses pères et de les jeter dans la ] Seine, afin que le sépulcre fût plus blanc quand il y | descendrait. On comprend bien que cette puissance ^ historique est notre force et notre gloire, et c'est 5 pourquoi on nous la dispute avec acharnement, et | l'on s'épuise à construire contre nous de fabuleuses | chronologies. Il est facile de faire des chiffres ; mais | l'homme ne fait pas des jours, et quand il s'est lassé | à créer de mensongères origines , il rencontre tout à f coup, sur une pierre ou sur un peu de papier vieilli, | ce qui suffît pour mettre ses inventions au néant. | Nous, au contraire, nous avons notre tradition, notre \ livre, et, pour témoin de cette tradition, pour gardien ] de ce livre, un peuple éternel. Il y a des Juifs dans j cet auditoire ; il est partout cet homme que le lan- i gage populaire a si bien nommé le Juif-Errant. Le 1 prêtre ne peut parler quelque part sans susciter un j homme éternel, un Juif qui se lève pour dire : Oui , j c'est vrai, j'y étais. |
La plus haute puissance morale : car l'Église est \ chaste, elle engendre la chasteté, et il n'y a pas de ^ mœurs sans la chasteté. C'est la chasteté qui fait les | familles, les races royales, le génie, les longs et forts l peuples. Là où cette vertu n'est pas , il n'y a que de \ la boue dans un tombeau. Ah ! s'il y a ici des hommes \ qui ne soient pas mes frères par la foi , je ne veux l qu'invoquer leur conscience, je leur demanderai : I Êtes-vous chastes ? Gomment croiriez-vous si vous l n*êtes pas chastes? La chasteté est la sœur aînée de ï
la vérité ; soyez chastes pendant un an, et je réponds devons devant Dieu. C'est parce que nous possédons cette vertu que nous sommes forts, et ils savent bien ce qu'ils font , ceux qui attaquent le célibat ecclésiastique, cette auréole du sacerdoce chrétien. Les sectes hérétiques l'ont aboli parmi elles; c'est le thermomètre de l'hérésie : à chaque degré de l'erreur correspond un degré , sinon de mépris , du moins de diminution de cette céleste vertu.
Enfin, la plus haute puissance sociale : il n'est pas de société possible si elle n'est fondée sur le respect du pouvoir par les peuples, et des peuples par le pouvoir. Eh bien ! l'Église catholique porte le respect des peuples pour le pouvoir à son plus haut degré : elle change le maître en père, de sorte que si le père se trompe, les enfants font comme les fils du patriarche, ils couvrent ses fautes du manteau de leur respect. En même temps, elle met dans le cœur des souverains ce respect si délicat , si précieux à l'égard de leurs peuples ; elle leur fait pratiquer au fond de leurs palais et au milieu de leur pompe cette parole évangélique : Que celui qui veut être le premier parmi vous soit votre serviteur (1).
La force de persuasion qui résulta de ces avantages rationnels fut immense. Soit qu'on partît des idées , de l'histoire , des mœurs ou de la société , l'Église était hors de pair. On pouvait tout lui ôter, son patrimoine , le secours de l'autorité civile , la liberté commune à tous ; on pouvait jeter ses mi-
(1) Saint Matthieu, chap. xx, vers. 26.
nistres dans les prisons , les torturer sur les échafauds ; mais on n'emprisonne pas la raison , on ne brûle pas les faits, on ne déshonore pas la vertu, on n'assassine pas la logique. Nous sommes donc forts, Messieurs, d'abord par l'esprit de Dieu, qui parle en nous, mais aussi par l'esprit humain , qui, lorsqu'il vient à examiner de sang-froid notre histoire , nos dogmes, notre morale, est forcé de convenir que rien n'est plus solidement établi.
Toutefois ce n'était point encore assez. L'histoire ne s'adresse qu'à ceux qui l'ont étudiée ; les idées ne parlent qu'à ceux qui peuvent les comparer ; la civilisation n'est appréciable qu'à des hommes civilisés eux-mêmes. Il fallait à l'Église une source de persuasion plus humaine encore , c'est-à-dire , plus générale : Dieu donna à son ÉgUse la charité. Par la charité, il n'y eut pas de cœur où l'Église ne pût pénétrer ; car le malheur est le roi d'ici-bas, et tôt ou tard tout cœur est atteint de son sceptre. On pouvait résister à la grâce , à la raison ; mais qui résistera à la charité ? Pourquoi haïr ceux qui font du bien ? Pourquoi tuer ceux qui donnent leur vie? Désormais l'Église pouvait aller avec confiance conquérir l'univers ; car il y a des larmes dans tout l'univers , et elles nous sont si naturelles, qu'encore qu'elles n'eussent pas de cause , elles couleraient sans cause , par le seul charme de cette indéfinissable tristesse dont notre âme est le puits profond et mystérieux. La métaphysique et l'histoire sont les colonnes de la vérité : mais ces colonnes sont cachées dans les fondements du temple, on ne les visite qu'à la lueur des
flambeaux et avec des hommes d'élite. Un humble prêtre, un curé de campagne ne descendra point avec les sciences dans la chaumière du pauvre ; il y descendra avec la charité. Il y trouvera une âme souffrante, et par conséquent ouverte. Et le pauvre, voyant le prêtre venir à lui avec le respect de sa misère et le sentiment de sa douleur, reconnaîtra sans peine la vérité sous les habits de l'amour.
Mais , tandis que je parle de charité , il me vient un doute : 0 mon Dieu ! sommes-nous charitables comme nous devrions l'être ? Y a-t-il parmi vous , qui êtes jeunes, des âmes ardentes, des âmes tendres pour Dieu et pour le pauvre? Ne voyez-vous pas qu'autour de vous la douleur augmente, la mesure se comble, et le monde penche sur d'effroyables abîmes ? 0 mon Dieu, donnez-nous des saints! Il y a si longtemps que nous n'en avons vu. Nous en avions tant autrefois ! Faites qu'il en renaisse de leurs cendres : Exoriare aliquis ex ossibus.
L'Eglise, Messieurs, ainsi armée de la raison et de l'amour, de la plus haute raison et du plus fort amour, que peut-on contre elle ! On ne peut que la laisser libre, la protéger ou la persécuter.
Si on la laisse libre, elle développera tous ses moyens ; elle gagnera d'abord une âme , puis une autre âme; elle s'étendra jusqu'à ce que les princes de la terre, étonnés , se regardent en disant : Quelle est cette puissance qui remplit tout , nos villes , nos campagnes , nos places publiques , et qui va nous laisser solitaires dans nos palais? Et les princes
choisissent entre ces deux partis : protéger cette Église ou la persécuter.
Si l'Église est protégée, comme au temps de Constantin, c'est une force ajoutée à une autre force; le manteau impérial étendu sur l'Église ne peut lui faire de honte, et peut lui faire du bien.
Si, au contraire, on la persécute, alors c'est le beau moment ! c'est celui que Dieu permit au temps des martyrs , c'est celui qu'il permet encore quand l'Église est endormie. Savez-vous ce que disait sur son lit de mort le fondateur du dernier grand ordre religieux, saint Ignace , à ses disciples inquiets , qui lui demandaient : « Père ! ne nous souhaitez- vous rien? — Mes enfants, leur dit-il , je vous souhaite des persécutions. » La persécution ! voilà d'où nous sommes venus, c'est notre berceau. Moi-même , je suis sorti du sang pour vous parler. Où serais-je, si le dix-huitième siècle nous avait continué sa paix? Mais la persécution est venue, et maintenant, si l'on nous cherche, nous vivons, nous voici.
Libre , protégée , persécutée , l'Église ne perd rien sous aucun de ces régimes; tous lui donnent vie, puissance et gloire. Aujourd'hui , par toute la terre , l'Église est dépouillée de son patrimoine acquis lentement par ses vertus; l'autorité civile s'est retirée d'elle; un pouvoir nouveau, celui de la presse, a conspiré sa perte : eh bien! au milieu du changement universel, l'Église persuade encore, et ses ennemis étonnés, ne pouvant comprendre sa vie, s'amusent à prophétiser sa mort. Semblable à la poussière qui insulte le voyageur en passant, ce
siècle en ruine outrage l'éternité de l'Église , et ne s'aperçoit pas que son immobilité même est la preuve de sa force. Élevée dans le monde par une persuasion de dix-huit siècles sur une antiquité de quatre mille ans, l'Église catholique est invincible, parce qu'on jpeui toujours ce qu'on a pu partout. Ce qui est universel est perpétuel , comme ce qui est infini est éternel; car rien ne peut être universel dans l'humanité que ce qui a un rapport nécessaire avec la nature de l'homme, et la nature de l'homme ne changeant pas , ce qui a un rapport nécessaire avec sa nature ne change pas non plus. Si une persuasion aussi longue et aussi étendue que celle qui a fondé l'Églisecatholique, pouvaitpérirdans l'esprithumain, c'en serait fait de la raison humaine. Qu'est-ce qui serait une réalité, si une telle réalité n'était qu'une illusion? Aussi, que disent les derniers adversaires, les adversaires présents de l'Église? Ils soutiennent que la raison de l'homme est un progrès continu où chaque nouvelle idée tue l'ancienne , où rien n'est stable et absolu, où tout est destiné à périr, sauf cette incroyable faculté qui fait vivre un moment ce qui doit mourir nécessairement. Ils confessent ainsi le néant de leurs espérances et celui de la raison, qui n'est qu'un passage à travers des sépulcres où elle laisse un peu de cendre. Mais , comme le disait Bossuet , ce misérable partage ne leur est pas assuré; l'Église est vivante au fond même de leurs prédictions; jamais le genre humain n'acceptera tant de désespoir, lui qui a tant espéré! Jamais la persuasion ne s'y éteindra , et l'Éghse n'est pas autre chose
que la persuasion à son plus haut degré, que le royaume de la persuasion.
Ah! Messieurs, s'il est quelque chose de beau et de sacré sur la terre , c'est la constitution divine que je viens d'analyser devant vous. Qu'est-ce que les hommes font auprès? Ils élèvent par la force des empires qui succombent sous la force. Cyrus détruit l'œuvre de Ninus, Alexandre celle de Cyrus, les Romains celle d'Alexandre. La force, tôt ou tard, rencontre la force; une persuasion isolée rencontre une autre persuasion : mais quand la persuasion a vaincu l'univers , non dans le sens de ses passions , mais dans le sens du sacrifice, alors il y a une œuvre divine et immortelle. Et si ce sont des pêcheurs qui ont fait cela , si quelques Galiléens ont fondé ce grand empire de la persuasion, malgré tous les efforts de la force, alors cette œuvre est divine et immortelle au delà de toute expression créée. Et moi , ministre de cette œuvre , fils de la persuasion , Galiléen , je vous dis à vous , enfants du siècle : Ju.sques à quand travaillerez-vous à ce qui passe, et lutterez -vous contre ce qui demeure? Jusques à quand préfèrerez-vous la force à la persuasion , la matière à l'esprit? Vous dites sans cesse : Il ne faut pas laisser faire l'Église, parce qu'elle deviendrait trop puissante, c'est-à-dire, il faut étouffer la persuasion qui nous subjuguerait malgré nous. Quepouvez-vous dire qui atteste davantage la divinité de l'Église? Comprenez enfin ce quelle est, par les sentiments injustes de ses ennemis; comprenez, par les merveilles de sa constitution et de son histoire ,
que son établissement et sa perpétuité ne sont pas des œuvres possibles à l'homme; comprenez que tout le bien qui se fait dans le monde sort d'elle directement ou indirectement, et aspirez à devenir ses fils, à être ses apôtres, à vous ranger parmi les bienfaiteurs du genre humain. Il en est temps; tout est par terre , il faut reconstruire : et l'Eglise catholique seule peut poser les fondements d'un édifice immuable, parce que seule elle a toute raison et tout amour, et que l'homme est trop grand pour être fondé et sauvé que par la plus haute raison et le plus fort amour.