‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 3)Chapitre 8 sur 30 · DE L ENSEIGNEMENT ET DU SALUT DU GENRE HUMAIN · texte numérisé non relu

DE L ENSEIGNEMENT ET DU SALUT DU GENRE HUMAIN

AV^NT l'Établissement définitif de l'église

Monseigneur Messieurs,

Une pensée vous a préoccupés jusqu'ici , si je ne me trompe. Pendant que nous vous exposions la nécessité d'une Église enseignante, sa constitution, son autorité rationnelle, morale et infaillible , l'établissement miraculeux de son unité , vous vous disiez : Oui, il doit y avoir au monde une Église enseignante; oui, la constitution de l'Église catholique enseignante est admirable ; oui , son autorité rationnelle et morale surpasse toutes les autres, et elle a donné des preuves de son infaillibilité ; oui , l'établissement de son unité dans le monde, à travers tant de difficultés et de changements , porte un caractère

de divinité ! Cependant , peut-être vous vous deman- l diez en même temps : Comment , si cette Église en- ] seignante est nécessaire au genre humain , a-t-elle i été établie si tard? Est-ce que l'homme n'avait pas ; besoin d'être enseigné avant Jésus-Christ? ou bien, ] avant la venue de son Fils, Dieu dédaignait-il le salut ] des hommes, et ne voulait-il les racheter qu'à un j jour et à une heure fixes? Mais vous vous rappeliez ; ces éclatantes paroles de saint Paul : Je vous conjure \ avant toutes choses d'adresser à Dieu des suppli- j: cations, des prières, des demandes, des actions de 1 grâces pour tous les hommes.., ; car cela est bon et | précieux devant Dieu, notre Sauveur, qui veut que | tous les hom'ines soient sauvés et arrivent à la con- j( naissance de la vérité. Il n'y a , en effet , qu'un Dieu \ et qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes , i l'homme Christ Jésus, qui s'est donné lui-même \ pour la rédemption de tous (1). Cela étant, comment 1^ l'établissement de l'Église , destinée à l'enseignement \ et au salut des hommes, a-t-il commencé si tard? Il • est vrai. Messieurs, que l'Éghse, sous sa forme ac- ] tuelle, ne date que de Jésus-Christ; mais, prise dans ] son essence et dans sa réalité totale , elle remonte ■ jusqu'au berceau de la création , selon cette énergique j expression de saint Épiphane : « Le commencement 1 « de toutes choses est la sainte Église catholique (2) . » ; L'Église , en effet , n'est que la société des intelli- |

(1) Saint Paul, 1" Épître à Timolhée, chap. u, vers. 1 et suiv.

(2) Contre les Hérésies, liv. 1. chap. v.

gences avec Dieu par la foi , l'espérance et la charité, et cette société s'est formée, quant à l'homme, aussitôt que l'homme sortit des mains de Dieu. Dès l'origine ^ elle eut ses prêtres, ses sacrifices , ses lois, son enseignement; l'objet de cette Conférence est de vous montrer quel était cet enseignement , et comment il a suffi au salut de l'humanité , même avec toutes les dégradations qu'il eut à subir dans la suite des temps.

Le terme extrême de la lumière en ce monde , c'est le christianisme, c'est- à-dire la connaissance de Dieu créateur, législateur et sauveur; et le terme extrême du bien est aussi le christianisme , c'est-à-dire l'imitation de Dieu , manifesté dans sa nature par la création et la rédemption. Et, d'un autre côté, le terme extrême des ténèbres, en ce monde, c'est l'athéisme, c'est-à-dire l'ignorance ou la négation absolue de Dieu , et le terme extrême du mal est aussi l'athéisme, c'est-à-dire la destruction de toute base qui serve à établir la distinction du bien et du mal.

Il suit de là que la Providence de Dieu tend à amener tous les hommes au christianisme , c'est-à-dire à la plus grande lumière et au plus grand bien ; et qu'au contraire , le démon tend à amener tous les hommes à l'athéisme , c'est-à-dire aux plus grandes ténèbres et au plus grand mal. Or l'un et l'autre. Dieu et le démon, l'ami et l'ennemi du genre humain, pour amener les hommes à leurs fins, n'avaient pas (\e moyen plus naturel que de les enseigner , puisque , par sa nature, l'homme est un être enseigné. Et il fallait que cet enseignement datât de l'origine même

du monde, puisque, dès l'origine, Dieu a voulu % sauver les hommes par la lumière et le bien, et 1 que le démon a voulu les perdre par les ténèbres | et le mal. Il nous faut suivre, Messieurs, ce double | enseignement, en commençant par celui de la lu- 1 mière. |

Dieu choisit deux voies pour enseigner l'homme, i la tradition et la conscience. Par la tradition , Dieu | se manifestait aux hommes extérieurement, au moyen | d'une parole et de faits sensibles dont la mémoire j pouvait se perpétuer facilement ; par la conscience , | il se manifestait aux hommes intérieurement, en im- J primant en eux, d'une manière indestructible, la i distinction du bien et du mal, qui renferme l'exis- I tence d'un être supérieur, fondement de cette dis- I tinction. La tradition toute seule n'eût mis les hommes ï en rapport avec la vérité que d'une manière , pour j ainsi dire, mécanique, sans que rien leur indiquât au ] dedans le besoin et le goût de la vérité; la conscience \ toute seule les eût mis en rapport avec la vérité par ] le besoin et le goût, mais sans que rien réglât le sen- ; timent, sujet, de sa nature, à l'illusion, à l'excès et : au changement. Si , au contraire , les faits intérieurs j et extérieurs se correspondaient, si la voix de Dieu ■ dans la tradition et la voix de Dieu dans la conscience \ s'appelaient l'une l'autre; si, semblables à ces deux i tours que vous avez rencontrées en entrant dans ; Notre-Dame , elles se tenaient à votre droite et à votre • gauche, tout le long de votre carrière, vous pressant i et vous parlant, il ne devait plus alors vous rester || de ressources pour leur échapper , sinon de ces res-

sources qui accablent devant Dieu et devant soi ceux |qui osent en user.

Dieu enseigna donc les hommes'par la conscience »et la tradition. Il forma leur âme à sa ressemblance par une infusion de lumière et de bonté, présent corruptible , mais non pas capable d'être totalement «anéanti; présent imparfait, mais qui, joint à la tradition, c'est-à-dire à la parole divine enseignée d'âge en âge à la postérité de l'homme, suffisait pour le conduire à sa glorieuse fin. Notre premier père apprit de Dieu même quelle était cette fin , d'où il venait et où il devait tendre; il pénétra d'un regard, en entendant Dieu parler , tous les secrets et tous les ressorts ide sa destinée ; sa lumière intérieure , vivifiée et rassurée par cette lumière extérieure, se reposa dans la paix combinée de l'évidence et de la foi. Le fleuve de :ia tradition avait jailli de Dieu dans la conscience de 'l'humanité ; il ne s'agissait plus que de le soutenir et de le renouveler dans son cours , selon les besoins créés par l'inconstance et l'oubli des générations. Cinq fois en quarante siècles, Dieu en ouvrit les sources et en élargit les rives , en Adam , en Noé , en Abraham , en Moïse et en Jésus-Christ , et cinq fois ■avec des circonstances solennelles qui remplirent l'univers de leur bruit. En Adam, la parole divine fut illustrée par la création ; en Noé , par le déluge ; en Abraham, par la fondation du peuple juif ; en Moïse, par les lois et les foudres du Sinaï; en Jésus-Christ, par les merveilles de sa naissance, de sa vie et de sa mort. Et à chacun de ses avènements de la parole , de ces tremblements de terre de la tradition , il fut

impossible au genre humain de ne pas écouler et d^ ne pas entendre. Gomment son oreille eût-elle ét^ fermée en présence de la création , qui venait de s'é4 veiller autour de lui , et qui lui apportait dans touteâl ses brises le nom de Dieu? Gomment l'eût-elle ét^ après que le déluge, répandu sur les crimes dii monde, lui eut donné de la justice divine une si ter-l rible leçon ? Gomment l'eût-elle été aux noms d'A^ braham et de Moïse, qui, par l'Egypte, par la mei Rouge, par l'Euphrate, par la dispersion des dis! tribus d'Israël et la captivité de Juda dans Babylonei étaient sans cesse jetés au centre du mouvement poH litique de l'univers? Gomment l'eût-elle été surtout] lorsque Jésus-Ghrist eut dispersé ses apôtres pouij porter la bonne nouvelle aux îles, aux mers, auxj montagnes , aux déserts , à toutes les nations ? Et encore nous n'apercevons ici que les grands courants de la parole divine; les innombrables ramifications qui s'en détachaient pour s'ouvrir passage jusqu'aux extrémités les plus reculées de l'humanité, nous échappent nécessairement, bien que nous en découvrions çà et là des traces certaines. Sept cents ans avant Jésus-Ghrist , par exemple , le prophète Jonai ébranlait Ninive par l'annonce des vengeances de Dieu , et jetait sous la cendre cette vieille capitale que nous aurions crue abîmée dans la plus antique igno4 rance des choses du salut. i

G'était donc avec raison que saint Paul écrivaif aux Hébreux : Après que Dieu eut parlé à nospèreé en bien des fois et en bien des manières par sei prophètes^ il nous a enfin parlé par son propri

nls{\). Et remarquez, Messieurs, que le progrès de , a tradition n'était pas seulement dans son renouvellement et son expansion, il était aussi dans sa forme. I usqu'à Moïse, la tradition est orale ; à Moïse , elle est ■ îcrite ; à Jésus-Christ , elle devient sociale. A mesure fque le genre humain résiste à l'enseignement de la vérité. Dieu l'établit sur un airain plus puissant, lui communique un élément plus actif et plus immortel. I)e quoi se plaindre? Fallait-il que la lumière, pour Hre justifiée , attentât à la liberté morale deThomme? i La conscience et la tradition faisaient leur devoir : :'était à l'homme de faire le sien. Elles faisaient leur levoir, comme aujourd'hui, Messieurs, elles le font .levant vous. Car, je vous le demande, quelle est jnotre force en vous parlant ? Qu'est-ce qui vous oridonnede nous écouter, lorsque nous vous annonçons ides choses si extraordinaires pour ceux qui ont été ^élevés en dehors de leur connaissance et de leur pratique? Ah ! c'est que nous remuons en vous la libre où est éternellement vivante et enchaînée la vérité de nos paroles ; c'est que la conscience vous parle de Dieu avec nous; c'est que la tradition dont nous sommes l'organe a, dans le fond de votre âme, une sœur, un témoin, un complice! Dieu vous poursuit avec cette épée à deux tranchants de la conscience et de la tradition , que l'Apocalypse nous montre soritant de la bouche sacrée de Jésus-Christ.

De son côté, Messieurs, que pouvait faire le dévmon pour détruire la lumière et le bien dans le monde?

(1) Épîlre aux Hébreux, chap. i, vers. 1.

Il ne pouvait non plus qu'enseigner, il ne pouvailtj qu'opposer enseignement à enseignement , corrompre! la tradition et la conscience. Je dis corrompre latra-| dition et la conscience, car il ne lui fut pas permis! de créer une tradition et une conscience. Lui , créer 11 créer une tradition ! Mais la tradition est une parolej première, une parole qui est un élément de la penn sée , une parole qui fonde , qui a une postérité sansi aïeux : et nulle créature , surtout une créature perH due, ne peut dire de ces paroles-là. Les êtres fmisi composent et décomposent la parole , comme tout le| reste ; ils ne la créent pas. L'esprit du mal était donc! dans l'impuissance d'établir une tradition athée ; se seule ressource était de se tramer derrière la vérité pour la déshonorer, comme ces animaux faibles el lâches qui suivent une proie la nuit et la meurtrissent en trahison. Il pouvait encore bien moins créer une conscience, c'est-à-dire, allumer dans l'homme une lumière primordiale d'erreur , y produire un goûl originel d'athéisme ; parce que si l'erreur et l'impiété arrivaient à subsister par soi , le mal serait l'égal du bien , le néant l'égal de l'être. En un mot , le démon avait la force de corrompre , non celle d'édifier; il n'^ a que Dieu, et le chrétien par Dieu, qui édifient. C'est pourquoi nous disons d'un homme pieux, que c'est un homme d'édification , et on ne saurait rien dire de plus d'une créature. Car édifier vient immédiatement après créer. Entre vous et nous, Messieurs, la question est de savoir qui édifie , qui édifie dans l'âme, qui édifie dans le corps, qui édifie dans la société, qui édifie pour l'éternité. Osez-vous penser

que vous êtes des hommes d'édification? Ah! je vois bien que vous détruisez , et quand vous avez détruit, effrayés de vous-mêmes , je vous vois aussi tendre vers la religion une main suppliante , et lui dire: Par pitié, jetez un peu de votre manteau sur nous, car le temps est sombre et il fait froid.

Considérons donc, Messieurs, l'esprit de ténèbres aux prises avec la tradition et la conscience, l'esprit de ruines avec l'esprit d'édification. C'est toujours notre sujet, puisque je vous y ferai voir la supériorité de l'enseignement divin jusque dans les triomphes de l'enseignement pervers.

De même que Dieu avait ouvert cinq sources principales de la tradition, l'ennemi des hommes les dégrada par cinq voies principales , savoir : le polythéisme et le dualisme,' avant Jésus-Christ; le judaïsme, le mahométisme et l'hérésie, après Jésus- Christ. Le polythéisme était une corruption de l'idée de Dieu par la multiplication de son être et l'abaissement de sa nature; le dualisme, une corruption de l'idée du bien et du mal, en leur attribuant deux principes coéternels l'un à l'autre; le judaïsme, une corruption des rapports historiques de Dieu avec l'homme , en les détournant de leur véritable sens ; le mahométisme, une corruption du christianisme lui-même par un savant et affreux mélange du dogme de l'unité de Dieu avec les mœurs païennes ; l'hérésie, une corruption successive de tous les dogmes catholiques par l'interprétation de la raison privée substituée à l'infaillible autorité de l'Église. A chaque mouvement que Dieu faisait pour éclairer et sancti-

lier le monde, l'espril de ténèbres en faisait un pa- i rallèlement au sien, d'autant plus habile que celui î de Dieu était plus profond. Mais tous ces efforts ne \ parvinrent pas à constituer l'athéisme , qui était son ; but final, ni à renverser la notion du bien et du mal. \ Le polythéisme, quoique la plus grossière des dé- \ gradations de la vérité , conservait encore parmi les \ hommes l'idée de la Divinité, et même d'un Dieu su- | prême, la pratique d'un culte, les sacrifices, la i prière, les remords, les expiations, la crainte des.j peines de l'autre vie, l'espoir d'une récompense pourri les cœurs religieux. Le dualisme maintenait avec| éclat la distinction du bien et du mal , par cela même] qu'il l'exagérait. Le judaïsme , en restant loin de l'É- î glise, dont il gardait les titres originaux, donnait 3 à son témoignage le lustre d'une inattaquable impartialité. Le mahométisme propageait jusqu'aux rivages les plus inaccessibles de l'Afrique et de| l'Asie la connaissance de l'unité de Dieu, le nom 1 des patriarches et de Jésus-Christ lui-même, eti rhérésie, dans les points qu'elle n'attaquait pas, j leur prêtait la force de sa tradition et de son ini-| mitié. 1

Ainsi, Messieurs, l'enseignement de l'erreur tour- 1 nait encore au profit de l'enseignement de la vérité ; \ Dieu, la religion, le devoir restaient visibles à l'ho- ] rizon de tous les peuples , même les plus dépravés , | comme la lumière du jour apparaît encore au monde ■ sous les vapeurs amoncelées qui présagent la tem- \ pête. L'erreur a joué partout plus ou moins le rôle \ que jouent aujourd'hui les sociétés^ bibliques ; en ]

voulant répandre l'hérésie, elles répandent aussi des semences de vérité.

Restait à corrompre la conscience du genre humain. Le démon suscita contre son éloquence l'éloquence terrible des sens : deux voix s'élevèrent du cœur de l'homme, l'une qui le portait au respect de lui-même, à la pureté, à la sainteté; l'autre qui le conviait à descendre jusqu'à la brutalité de l'animal. Celle-ci ne fut que trop écoutée ; mais Dieu tenait en réserve contre le succès du mal un secret qui devait centupler l'empire de la conscience profanée. Le remords y naquit de l'expérience de la dégradation. L'homme tombé sentit dans son fond se remuer le ver du reproche ; sa dignité lui apparut par son infamie. L'ennui, le dégoût, le mépris de soi le saisirent comme des bourreaux , et lui révélèrent qu'un Dieu toujours présent dans son âme en vengeait contre lui-même l'immortelle majesté. Et comme le remords était né de la chute , la réhabilitation naquit du remords.

Oh! oui, pauvre âme blessée par le mal, vous ne sauriez éteindre en vous la conscience , et plus les sens vous poussent bas , plus il peut y avoir en vous des résurrections subites, de ces résurrections du Lazare qui arrachent l'âme au tombeau , et prouvent que la dégradation même renferme un levain de vie et d'immortalité.

Il fallait donc une arme plus puissante encore contre la conscience : elle s'est trouvée dans le raisonnement. Le raisonnement est une faculté de l'homme , un admirable instrument donné aux êtres

finis ^ qui, ne pouvant, comme Dieu, embrasser la vérité d'un seul regard , ont besoin de la découvrir et de l'explorer à la façon d'une mine, où chaque filon met sur la trace d'un autre. Mais le défaut du raisonnement est , qu'à une certaine profondeur , il perd de sa lucidité, et que l'enchaînement de la déduction , dans ces régions avancées , ne se saisit plus que par des esprits très-exercés. Or, ainsi que nous l'avons vu , le nombre de ces esprits subtils et sûrs est très-borné ; la masse des hommes est mauvaise logicienne , et facilement séduite par la ressemblance du sophisme avec la réalité sévère du raisonnement. Tout le monde entend la tradition , qui n'est qu'un fait ; tout le monde entend la conscience , qui n'est qu'un cri : mais le raisonnement se joue par mille ruses dans le labyrinthe de l'esprit, et il a fallu toute la sagacité d'Aristote, l'un des plus pénétrants pen- | seurs qui aient existé , pour en démêler , dans de | longs volumes , les plis et les replis. C'était donc là | le véritable sceptre de Terreur , et ce que n'avait pu , i sur le genre humain , la corruption de la tradition et | de la conscience, le raisonnement était appelé à l'ac- | complir. En effet, tandis que la tradition , dégradée, | avait laissé partout des traces de la vérité; tandis 1 que la conscience , asservie par la volupté, avait par- | tout et toujours poussé des gémissements , le raison- | nement a eu seul la gloire de raser jusqu'aux fonde- | ments le temple sacré du vrai et du bien. Il a été le I père de l'athéisme , l'auteur du blasphème total ; il a | donné le néant à quelques âmes qui s'en sont réjouies. 1 Néanmoins Dieu, qui doit être en tout le maître, |

avait aussi préparé un remède contre ce terrible ennemi , et ce remède était l'anarchie produite par le raisonnement dans son propre empire. On vit tous ces illustres penseurs , ces rares génies , doués des plus beaux dons de l'intelligence, impuissants à fonder une école durable , et se succéder comme des flots qui se brisent au rivage, et s'ensevelissent l'un l'autre par l'effet même de leur mouvement. L'humanité fut avertie qu'il n'y avait là pour elle ni science, ni sécurité, ni paix; pas une cabane où dormir une nuit, pas mêmCvun songe où se prendre et se bercer. Le rationalisme, amusement mortel de quelques esprits distingués, source des ruines les plus achevées , passa toujours assez loin de l'humanité pour lui laisser la conscience et la tradition : la conscience dans ses entrailles , la tradition dans ses sanctuaires.

La conclusion de tout ceci , Messieurs , c'est que Dieu a constamment pourvu à l'enseignement du monde, avant comme après Jésus-Christ, non pas toujours au même degré, il est vrai, mais toujours suffisamment pour que le salut fût possible aux hommes de bonne volonté. J'achèverai de vous le montrer , en vous exposant brièvement les conditions nécessaires au salut.

Ces conditions sont au nombre de trois : il faut pratiquer la vérité au degré où on la connaît ; il faut embrasser et pratiquer la vérité supérieure à celle où l'on est né , dès qu'il est possible de la connaître ; il faut mourir en aimant Dieu par -dessus toutes choses.

Il faut d'abord pratiquer la vérité au degré où on la connaît; car celui qui ne pratique pas la vérité qu'il connaît, hait ou méprise Dieu , qui est la vérité même : il est jugé par sa propre conscience. Celui, au contraire , qui adhère d'esprit , de cœur et d'action, à toute la vérité qu'il connaît, est sain et sauf devant Dieu, selon la doctrine expresse de saint Paul : Gloire , honneur et paix sur tout homme qui opère le bien, le Juif d'abord , et ensuite le Grec; car il n'y a pas d'acception de personnes en Dieu... Et ceux-là ne sont pas justes devant Dieu qui ont connu la loi écrite; mais ceux-là seront justifiés qui l'ont accomplie. Comme y en effet, les Gentils y qui n'ont pas la loi écrite , font naturellement ce qui est com,mandé par cette loi y ils sont à eux-mêmes leur loi y et montrent que la loi est écrite dans leur cœur , par le témoignage que leur rend leur conscience y et par des pensées qui les accuseront, ou qui même les défendront y au jour où Dieu jugera les choses cachées des hommes y selon l'Évangile y par Jésus-Christ (1).

En second lieu , il faut embrasser et pratiquer la vérité supérieure à celle où l'on est né , dès qu'il est possible de la connaître. Celui qui repousse la vérité supérieure qu'il peut connaître, est coupable comme celui qui ne pratique pas la vérité inférieure où il est né. Il hait au fond la vérité, parce que la vérité mieux connue lui demande de plus grands sacrifices. Vous direz, peut-être, qu'il est difficile de passer de la vérité inférieure à la vérité supérieure. Mais d'où

(1) Épître aux Romains, chap. ii, vers. 10 et suiv.

vient cette difficulté, sinon de nous-mêmes, sinon parce que nous ne pratiquons pas la vérité au degré où elle nous est connue? Quoi! vous voulez que Dieu vous éclaire davantage, et vous n'accomplissez pas même les devoirs que vous impose une lumière moins grande! Vous demandez une montagne, et vous ne pouvez pas porter un grain de sable ! Écoutez l'oracle divin : Celui qui accomplit la vérité vient à la lurmière(\), c'est-à-dire, celui qui se conforme à la lumière qu'il connaît , arrive à voir la lumière qu'il ne connaît pas encore. Et de plus : Voici le jugement : c'est que la lumière est venue dans le monde, et que les hommes ont préféré les ténèbres à la Iw- 7nière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises ; car celui qui agit mal hait la lumière, et ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne lui soient reprochées (2), Qui que vous soyez dans cette enceinte, soit que vous ayez vu le jour parmi des polythéistes, des juifs, des mahométans, des protestants ou des catholiques, la lumière de Dieu a lui sur vous plus ou moins : suivez-vous cette lumière? Faites-vous ce que la tradition et la conscience demandent de vous? Si vous ne le faites pas, à quoi bon Dieu vous éclairerait-il davantage ? Il ne ferait qu'accroître votre crime.

La troisième condition pour être sauvé , c'est de mourir en aimant Dieu par-dessus toutes choses : car telle est la fm du christianisme. La fin de la loi c'est

(1) Saint Jean, chap. m, v. 21

(2) Ibid., vers. 19 et 20.

la charité dans un cœur pur (1). Quiconque aime Dieu est né de Dieu (2). C'est afin d'aimer Dieu qu'il faut le connaître ; c'est pour nous le faire aimer qu'il a envoyé son propre Fils : quiconque l'aime est sauvé. Or, de deux choses l'une : ou l'homme qui meurt est parvenu assez avant à la lumière, c'est-àdire au christianisme , pour avoir eu , durant sa vie . tous les moyens d'aimer Dieu comme il doit être aimé; ou bien, après avoir connu et pratiqué la vérité autant qu'il l'a pu , il n'est pas arrivé assez avant à la lumière pour avoir possédé les moyens d'aimer Dieu suffisamment. Dans le premier cas , l'homme est sauvé par les voies ordinaires de la Providence ; dans le second cas, il peut recevoir, à. l'heure de la mort, ce qui lui a manqué sans sa faute, et il est sauvé par les voies extraordinaires delà Providence, par cette infusion de la grâce et de l'amour que l'Église appelle le baptême du feu. Mais , remarquez-le bien, Messieurs, nul n'est sauvé par des voies extraordinaires qu'autant que les voies ordinaires lui ont manqué, et voilà pourquoi tout homme est tenu d'embrasser la vérité supérieure à celle qu'il a d'abord connue , parce que c'est cette vérité supérieure qui doit naturellement le conduire à l'amour qui sauve.

Je me résume , Messieurs ; il y a deux cités dans le monde, la cité de la lumière et la cité des ténèbres. La cité de la lumière est enseignée de Dieu au moyen

(1) Saint Paul, I" Épître à Timothée, chap. i, vers. 5.

(2) Saint Jean, I" Épître, chap. iv, vers. 7.

de la tradition et de la conscience, afin d'amener les hommes à la connaissance de Dieu et à son imitation ; la cité des ténèbres est enseignée du démon par la dégradation de la tradition et de la conscience , et par le raisonnement, afin d'amener les hommes à l'athéisme, c'est-à-dire à la méconnaissance de Dieu et à la négation du bien et du mal. Mais ni par la dégradation de la tradition et de la conscience , ni par le raisonnement, la cité des ténèbres ne peut prévaloir contre la cité de la lumière , et effacer du monde la notion de la divmité et la distinction du bien et du mal. Tout homme naît donc dans la lumière et dans le bien à un certain degré. S'il veut être sauvé , il doit pratiquer le bien au degré où il le connaît, monter au degré supérieur et à la vérité totale, dès qu'il le peut, et, de la sorte, il arrivera à l'amour, qui sauve, soit parles voies ordinaires de la Providence, dans le cas où il aura connu et pratiqué toute la vérité, soit par les voies extraordinaires de la Providence , dans le cas où il aura été empêché malgré lui de connaître et de pratiquer toute la vérité. Gela étant, Messieurs, votre sort est dans vos mains; ce n'est pas Dieu qui manque à l'homme, c'est l'homme qui manque à Dieu.

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