‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 5)Chapitre 10 sur 21 · CINQUANTE QUATRIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

CINQUANTE QUATRIÈME CONFÉRENCE

DE DEUX OBJECTIONS CONTRE LE COMMERCE SURNATUREL DE l'homme AVEC DIEU.

Après avoir établi que le commerce de l'homme avec Dieu ne repose pas sur la nature et la raison , mais sur un ordre plus élevé auquel la doctrine catholique donne le nom de surnaturel, la suite des idées nous conduirait à rechercher pourquoi il en est ainsi, et quels sont les motifs qui ont déterminé Dieu à ne pas comprendre dans nos facultés sensibles et intelli-

gibles tous les moyens dont nous avions besoin pour entrer en rapport avec lui. Mais le rationalisme ne nous permet pas une marche aussi rapide. La question de l'ordre surnaturel est trop grave, pour qu'il se rende à la démonstration que nous en avons donnée sans essayer au moins de l'affaiblir. Ecoutons-le donc. Il est vrai , nous dit-il, qu'à s'en tenir à la surface des choses, la prophétie et le sacrement ont un caractère d'universalité et de perpétuité, par où ils semblent marcher d'un pas égal avec la nature et la raison ; mais ce n'est là qu'une apparence qui se dissipe au premier regard sérieux que l'on jette sur cet illogique établissement. En effet, pour qu'il y ait une véritable universalité, une véritable perpétuité, il faut que la chose ou la pensée qui aspire à ces grands caractères soit la même partout et toujours ; sans l'unité, l'universalité et la perpétuité sont impossibles, puisque l'universalité n'est que l'expansion de l'unité dans l'espace , et la perpétuité son expansion dans le temps. Ainsi la nature est vraiment universelle et perpétuelle, parce que ses lois, en quelque lieu ou en quelque siècle qu'on les consulte, rendent à quiconque les interroge une réponse qui ne change jamais. Au pôle comme à l'équateur, sous l'instrument de Newton comme sous les yeux d'Aristote, la lumière physique tombe et rejaillit d'un objet en formant un angle constant. Il en est de même de la raison. Faculté d uii être libre, elle ne suit pas les caprices de la volonté; elle l'approuve ou la condamne selon des rè-

gles qui ne fléchisscnl point. Parlez à rAlhéuicn de Périclès, à l'Arabe du désert, au sauvage des forêts ignorées, à l'enfant de la barbarie ou à riionime fait de la eivilisation : tous vous entendent, cl alors même qu'ils disputeraient entre eux de leurs opinions, ils invoquent pour les soutenir des principes uniformes, aussi clairs et certains à l'intelligence de l'ignorant qu'à celle du docteur. En est-il ainsi de l'ordre surnaturel? ou plutôt rien est-if comparable au chaos des superstitions qui en composent le spectacle? Ouvrez ce Panthéon : qu'y voyez-vous? des dieux qui s'insultent, des dogmes qui se contredisent, des cultes qui se renient, des sacerdoces qui s'analhématisent, des autels qui se jettent du sang, une discorde infinie comme l'objet sacré où prétendent atteindre ces épouvantables controverses de l'impuissance et de l'orgueil. Voilà le fait surnaturel! Le voilà tel qu'il est dans l'histoire et devant nos yeux! Et c'est là ce qu'on appelle une chose divine, une institution non pas seulement égale à la nature et à la raison, mais qui, supérieure à tout ce qui est créé , doit servir de norme à la conscience, de lumière à l'esprit, de couronne à l'univers! Pour nous, quelle que soit la cause de ce terrible phénomène, nous l'accusons d'être humain ; il est humain parce qu'il n'est pas un.

Si vous répondez que parmi tous ces cultes il en est un seul qui est le vrai , dont les autres ne sont qu'une impie ou malheureuse contrefaçon, la difficulté perdra peut-être de sa force par un cô(é . mais en la

recouvranl d'un autre avec usure. Car, un seul culte étant le vrai, un seul est bon à l'ànie, un seul établit entre Dieu et Tbonime une efficace communication. Dès lors il est nécessaire de le discerner dans la foule des autres; il faut choisir sans se tromper. Et quelle tâche imposée au genre humain dans une affaire où il s'agit de trouver ou de perdre Dieu ! A nous , faibles créatures, déjà épuisées dans les sueurs que nous coûte notre vie d'un jour , on aurait donné une énigme à résoudre comme condition de notre vie éternelle! Cela se peut-il? Se peut-il que l'éternité nous coûte autre chose que la vertu , et qu'avare de l'infini , Dieu se fasse un jeu cruel d'être le sphynx de l'homme? Âh ! si la vérité est notre pain, elle doit tomber du ciel comme la pluie, elle doit s'ouvrir passage comme le vent, elle doit grossir ses flots comme la mer , elle doit germer comme la moisson dans les jours où l'homme attend sur son travail la bénédiction qui créa la terre et qui lui ordonna de nous servir. Tout homme est capable de creuser un sillon et d'y jeter une semence : tout homme l'est-il de démêler la confusion des cultes innombrables qui se disputent l'honneur de venir de Dieu et d'y conduire l'humanité? Nul n'osera le prétendre, et par conséquent nous opposons à l'ordre surnaturel, comme une double accusation, son défaut d'unité d'abord, puis l'impossibilité de discerner entre toutes les religions positives quelle est la véritable, si tant est qu'une le soit.

Telles sont, Messieurs, les dinicullés qui nous arl'èlcnt, et que je dois résoudre avant de faire un pas de plus.

11 est certain que l'unité est un caractère essentiel des ouvrages de Dieu , non pas une unité morte qui excluerait la variété, c'est-à-dire l'harmonie dans le nombre et l'étendue, mais une unité féconde qui, partant de Dieu lui-même, y ramène comme à leur source toutes les irradiations de la lumière et de la vie. L'unité n'est que l'ordre, et l'ordre est évidemment un attribut de Dieu et de ses œuvres.

11 est certain aussi qu'en considérant l'ensemble des cultes, bien que tous partent de l'idée et du fait d'une révélation surnaturelle , bien qu'ils aient entre eux la parenté très-significative de la prière, cependant leur constitution dogmatique établit entre la plupart une flagrante contradiction. L'unité est à leur base, elle n'est point dans leur architecture, et celte diversité accuse nécessairement dans l'origine secondaire du plus grand nombre une autre main que la main de Dieu.

Quelle est cette main? Qui a touché l'œuvre divine après Dieu ? Quelle puissance est survenue derrière le créateur pour introduire jusque dans la religion, qui était le couronnement de l'univers, une semence de discorde et de mort? Cette puissance, Messieurs, c'est vous. Dieu ne vous avait pas mis au nombre de ses ouvrages pour les habiter dans l'inertie d'une contemplation captive . mais pour y être les libres coo-

pératoui's de sa peuséc et de sa gloire ; il ne vous avait pas faits pour l'adorer servilement, mais pour l'aimer d'autaut plus que vous pourriez le haïr, pour le servir d'autant mieux que vous pourriez le combattre, pour être de son nom des iustrumens d'autant plus efficaces que vous pourriez le déshonorer. C'est pourquoi partout où est Dieu en ce monde, vous y êtes aussi ; partout où il opère , vous opérez aussi, soit dans le sens de sa pensée, soit dans un sens contraire. Et ce n'est pas seulement sur une part de son oeuvre que cette puissance vous a été donnée ; vous la possédez sur son œuvre tout entière , aussi bien dans l'ordre naturel que dans l'ordre surnaturel, aussi bien contre la nature et la raison que contre la prophétie et le sacrement. Vous pouvez tout nier; vous pouvez nier Dieu comme Jésus- Christ, la société comme l'Eglise, le vrai mathématique comme le vrai révélé , le bien visible comme le bien invisible , le temps comme l'éternité. Rien n'échappe à votre empire , parce que d'une part votre liberté n'a pas de limites, et que d'une autre part, tout étant enchaîné dans le monde, le coup que vous portez sur un point retentit nécessairement dans toutes les sphères de la création et de l'infini. La nature , la raison et la religion sont trois lois progressives dont la lumière est réciproque et la force solidaire; l'intelligence ne les divise que par un schisme qui les blesse toutes trois, et l'orgueil n'a de succès profond que dans une ruine (\m leur fait un èpal fombcau. Le vœu dv

l'orgueil est de ne poiiil obéir, cl il ol)éil lanl (|u"uiie loi subsiste, quelle que soit son origine, sa forme ou son nom. De là vient qu'il ne se repose que dans la souveraineté absolue, et que, mesurant ses forces à la grandeur de son désir, il n'a pas désesi)éré d'atteindre aux deux actes souverains qui n'ap|)artiennent qu'à Dieu, détruire et créer, détruire le monde tel que Dieu l'a fait, pour créer un monde tel que l'bomme le veut.

Vous pensez que j'exagère, et que si l'bomme a réellement attenté à la religion , parce qu'elle n'est qu'une part supj)Osée de l'œuvre divine, il a du moins respecté toujours la nature et la raison, qui sont cette œuvre elle-même dans toute sa certitude et sa sincérité. Vous le disiez tout-à-l'beure, Messieurs; vous opposiez l'uniformité constante de l'ordre naturel à la variété contradictoire de l'ordre religieux : mais quoi donc! le bruit du monde ne vient-il pas jusqu'à vous? N'entendez -vous pas d'ici la clameur séculaire de ses divisions? Est-ce aux portes seules du temple que se livre le combat de l'homme contre l'homme et de l'homme contre Dieu ? Descendez au forum des peuples, pénétrez dans les académies, faites -vous ouvrir les laboratoires de la science; partout où vous rencontrerez l'esprit humain, vous y rencontrerez la guerre, doctrines contre doctrines, politique contre politique, histoire contre histoire, faits contre faits, affirmations contre négations. Pouvezvous le contester? Et d('s lors en quoi Tordre naturel

est -il plus un que l'ordre surnaturel? En quoi échappe-t-il davantage aux atteintes de notre liberté? La contradiction religieuse elle-même emporte une contradiction rationnelle; car, le dogme que j'accepte et que vous rejetez , c'est avec ma raison que je l'accepte , avec la vôtre que vous la rejetez. Nous ne différons sur la foi que parce que nous différons rationnellement. Direz-vous que si nous différons sur les conséquences , nous reconnaissons les mêmes principes , et qu'en eux survit et consiste l'immuable unité de la raison? Mais la religion peut au même titre prétendre à l'unité et à l'immutabilité; elle revendique aussi des principes sur quoi s'accordent tous les cultes, tels que l'existence d'un être suprême , son action sur l'homme , son commerce positif avec nous par des révélations , des cérémonies , des lois , des récompenses et des chàtimens. Où commence le débat, sinon dans le développement dogmatique de ces principes communs ?

11 y a donc parité entre les deux ordres , et si votre accusation conclut au préjudice de l'un , elle ne conclut pas moins au préjudice de l'autre. Aussi, sachez-le , la même chose que vous dites contre la religion , le scepticisme l'a dit contre la raison : de même que vous niez l'unité surnaturelle, à cause de la divergence des cultes, le scepticisme nie l'unité rationnelle, à cause de la multitude d'opinions et de |)ratiquos qui divisent les sages non moins que les

peuples. Pascal le remarquait en se moquant : «Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà! » Connaissez donc l'abîme tout entier; voyez ce que devient entre les mains de l'homme celte raison dont vous ne doutez pas , et si vous refusez de croire aux aveux de la philosophie, croyez du moins au spectacle de votre temps. Quelle est la vérité qui ne soit pas niée? Quel est l'instinct de la nature qui ne soit pas outragé? Quelle est l'institution humaine, si familière qu elle nous soit par la tradition et par le cœur, qui ne soit traitée en ennemie? Vous vous étonnez que le Christ ait trouvé des contradicteurs et des juges, il y a dix-huit siècles : mais levez les yeux, voici la raison elle-même devant le tribunal de Caïphe et des Romains.

Toutefois n'ayez pas peur, et tout en connaissant ce que l'homme peut contre l'ouvrage de Dieu, connaissez aussi ce qu'il ne peut pas. Oui, il y a une grande force dans l'homme, car Dieu est avec lui ; oui, il y a une grande force dans l'homme, car Satan est avec lui ; oui, il y a une grande force dans l'homme, car l'homme est avec lui-même : mais Dieu à sa droite, Satan à sa gauche , et lui au milieu , l'homme n'est pas capable de détruire ni de créer un atome. Un atome suffit pour arrêter toute sa puissance éternellement : combien plus l'univers! Soixante siècles au service de notre liberté ne nous ont pas donné la gloire de faire ou d'anéantir un grain de poussière ; combien plus nous résisteront la nature , la raison et la

religion! iN'ayez donc pas peur; ni nous qui douiez, ni vous qui croyez, n'ayez pas peur. Dieu est eu loul ce qui est, il maintient tout ce qu'il a une fois voulu; et notre liberté, si sérieuse qu'elle soit, n'est que recueil où l'océan se brise en demeurant l'océan. Aussi, enfant de la vérité dans ce siècle profondément ému, j'écoute la tempête sans pâlir; je m'éclaire de la foudre qui tombe sur le temple , et la tête appuyée au seuil du parvis, je dors le somme divin d'une infaillible foi.

Impuissance de détruire, impuissance de créer, telle est en l'homme la limite de l'orgueil ; telle est la loi qui protège tout ce qui est, nature, raison, religion, contre les attentais de la liberté. Et cependant. Messieurs , il faut bien que la liberté , jusque dans ses abus, soit une puissance féconde; car si elle ne pouvait rien contre rien , elle ne serait qu'un ressort tendu dans le vide, un nom responsable d'une imaginaire activité. Dieu, en assurant son propre empire, pour que le monde ne fût pas le jouet d'un désordre sans frein, a dû aussi laisser un effet à notre action, pour qu'elle ne fût pas, même dans ses égaremens, l'effort perdu d'un être avorté. Quelle est donc la part de Dieu, et quelle est la part de Ihomme? Dieu, nous l'avons vu, s'est réservé la substance des choses; il ne veut pas que l'homme y atteigne jamais : car si la substance des choses nous avait été livrée , il ne resterait à Dieu que d'être spectateur tranquille des ruines de l'univers. .Mais .si la substance nous échappe,

que nous rcsle-l-il à nous-Fiirmos ? Si nous ne pouvons anéantir ni un grain de poussière dans la nalurc, ni un principe dans l'inleliigence , ni un élément de l'ordre surnaturel, que pouvons-nous en réalité? Pour le comprendre, Messieurs, il faut remarquer que toute substance a un mode d'être, et que la substance demeurant invaria])le, le mode est sujet au changement. C'est donc au mode que s'en prendra notre liberté. Le mode est la figure des choses : impuissans contre les choses, nous aurons la ressource de les défigurer. Nous défigurerons la nature, la raison, la religion.

Vous avez reçu du créateur un visage où respirent la force et la bonté. Vos lèvres s'animent d'un sourire dont la grâce survit à leur mouvement; vos yeux donnent une flamme qui jaillit des profondeurs d'une vive intelligence, mais qui tempérée par la modestie cause un respect sans frayeur; votre front pur et calme couronne de sa sérénité la magie vivante de vos traits, et quelque part que tombe sur vous le regard d'une âme, cette âme connaît et aime la vôtre. 0 jeune homme, ce sont là de grands dons! Mais il ne faut qu'une heure pour les ternir; il ne faut qu'un crime pour les déshonorer. La nature, dont vous êtes le chefd'œuvre, ne résistera point aux coups que vous lui porterez dans le secret de votre conscience ; la beauté se retirera de vous à mesure ([ue Dieu sortira de votre cœur, et bientôt cette tète, objet d'admiration et d'amour, ne sera plus que le chef ignoble d'un scélérat

ou d'un débauché. Vous n'aurez pas détruit en vous l'image naturelle de Dieu, vous l'aurez défigurée.

De même , Messieurs , vous pouvez ravager la terre, brûler les forêts, dissiper la source des neuves, infecter l'atmosphère, condamner à la solitude et à la stérilité d'admirables portions de notre héritage commun, et vous ne l'avez que trop fait! La main des barbares a desséché le Latium ; la tyrannie des enfans de Mahomet , en touchant le sol de la Grèce et de la Syrie, a tari des mamelles qu'on croyait à jamais fécondes, et éteint des beautés qu'on croyait sous la protection éternelle de la plus pure lumière qui ait éclairé la création. Mais si cruelles que soient ces injures , la terre subsiste et nourrit l'homme. Des générations meilleures succéderont à ces hordes qui n'ont pas respecté la mère commune du genre humain; elles réveilleront de leur sommeil involontaire, les champs de l'Âttique et les collines de la Messénie; l'ombre, appelée par la culture, redescendra du ciel sur les déserts de Rome; la vie, qui n'était qu'égarée , poussera de tous côtés ses rejetons, et les ruines elles-mêmes ne seront plus que le témoin de notre impuissance à donner nulle part un coup qui fonde la mort.

Ainsi en est-il des erreurs et des crimes contre la raison. Un siècle se lève; il est hardi dans les choses de l'intelligence ; il remue des idées comme le voyageur, à la fin d'un long jour, secoue la poussière et l'ennui de ses pieds; il met du plaisir à douter, de

I orgueil à conlredire ; il ébranle les colonnes qui soutenaient dans le passé l'architecture de la science el de la sagesse; la tradition ne lui impose plus, la conscience lui parait un oracle muet ou trompeur. Un moment vient où les esprits étonnés se demandent si le vrai n'est pas un songe et le bien une imposture. Mais au milieu même de cette orgie du scepticisme , on n'attaque la raison qu'avec la raison ; elle triomphe jusque dans la blessure qu'elle se fait. La négation affirme que l'intelligence vit et voit, comme l'œil, en se fermant devant le soleil , atteste la présence et la force de ses rayons. Il faut vivre , et malgré le délire universel , le cours des affaires humaines suit ses antiques voies ; l'humanité marche devant Pyrrhon qui nie le mouvement. Elle croit , elle espère , elle coordonne ses pensées et ses actions. Puis, le temps sonne une heure ; un siècle nouveau commence qui relève la vérité , comme la fraîcheur du matin relève dans les champs l'herbe inclinée par le soir. On abat les autels du doute ; on traîne aux gémonies les négations adorées la veille ; on méprise qui avait méprisé , on oublie qui avait oublié, on met un point dans l'histoire et l'avenir monte à l'horizon de l'éternité. Il y a eu déformation de l'esprit humain, mais non pas destruction.

Vous étonnerez-vous après cela , Messieurs , que la religion aux prises avec la liberté de l'homme subisse les mêmes injures et les mêmes vicissitudes ? Pourquoi serait-elle plus heureuse que la nature et la rai-

son ? Pourquoi notre ambition de souveraineté , en s'appi'ochant du ciel, perdrait-elle l'énergie qui Hui l)ermct de violer les sanctuaires inférieurs ? Quel que soit le rivage où nous abordions , plus haut ou plus ])as , nous portons avec nous , comme un indéfectible attribut, la puissance du bien et du mal. Et même cette puissance s'accroît à mesure que nous nous élevons dans la hiérarchie des choses ; elle est plus grande contre la raison que contre la nature, plus grande contre la religion que contre la raison. Cela tient à ce qu'on ne peut s'élever qu'en s'approchanl de l'infini, et que l'infini, par sa disproportion avec nos bornes personnelles, offre nécessairement plus de prise à la révolte et à l'erreur. Qui ne conçoit combien il est aisé de substituer aux dogmes religieux de chimériques imitations ? L'homme l'a fait, il Ta fait par impatience d'un joug trop sérieux, par lassitude de l'antiquité, par oubli de la tradition, par haine d'un sacerdoce négligent ou corrompu , par obéissance à l'ascendant des sectaires fameux. Mais quel qu'ait été le motif de sa séparation, sous quelque point du ciel et du temps qu'elle ait pris naissance , jamais l'homme vivant à l'état de peuple, c'est-à-dire à l'étal naturel, n'a pu abroger la religion ni en changer les caractères essentiels. 11 a toujours cru à la communicalion positive du genre humain avec Dieu, au moyen de la parole directe de Dieu. Les cultes dénaturés ne le prouvent pas moins éloquemment que le culte chrétien. Qu'était-ce qu'un lemple dans l'es-

l>ril des nations j)aïcnnes , sinon un oracle? Quélaitce qu'une idole, sinon du marbre el de l'or parlani avec la vertu de Dieu? Qu'étail-ce qu'un prêtre, sinon une chair et une ànic inspirées du souffle de Dieu? Que sont-ils encore par toute la terre, prêtre, temple, idole, sinon une incarnation plus ou moins vive et prochaine de la divinité? L'unité de l'idée survit dans la multiplicité de la forme, et, déplus, quand on étudie cette forme, on découvre dans la variété des signes les débris mutilés d'une tradition identique.

A la foi des prophéties tous les cultes ont joint la foi des sacremens ; tous, nous l'avons dit et prouvé, appelaient les sacrifices, les cérémonies et la prière, au secours de l'àme qui s'efforçait de tendre vers Dieu. Homère immole des victimes avec la liturgie du Lévitique; Delphes commande des expiations dans la même langue que parle Bénarès ; l'augure étrusque bénit les collines romaines comme le druide consacre les forêts de la Gaule : et par dessus tous ces rits vivans d'une invincible coutume, le sacrement de la prière s'élève incessamment vers Dieu pour lui demander des miracles au nom de toute douleur qui espère et de toute défaillance qui croit. Sans doute la prière ne connaissait pas Dieu sous le même nom; elle n'en connaissait pas partout la véritable el éternelle histoire : mais partout le besoin était le même, l'aspiration semblable, et quand le coeur était sincère, rcfficacité n'était point absente. Le suppliant chargé d'amertumes, en ployant le genou dc- T m. 20

vaut un marbre irompeur, oubliait la lable que l'éducation avait gravée dans son esprit; il se souvenait (lu Dieu inconnu qu'Atbènes révérait aux pieds du Parthénon , et ce Dieu qui cherche la droiture et qui sait le malheur entendait le cri de la foi dans la plainte dun cœur humilié. Les ombres de i'idolàtrie s'éclaircissaient ; la vérité descendait avec la grâce, et l'àme de l'homme rencontrait l'àme de Dieu à travers les simulacres du mensonge.

Reconnaissez-le, Messieurs, vous n'avez pas .plus détruit la religion que vous n'avez détruit la raison et la nature; vous n'en avez pas plus changé l'essence que vous n'avez changé l'essence de la logique et de la chimie. Vous avez tout déflguré, et Dieu a tout sauvé. La nature a résisté à vos mutilations, la raison à vos systèmes, la religion à votre incroyance, et toutes trois universelles et perpétuelles attestent d'autant plus la puissance qui les fonda, que cette puissance a res- [)ecté la vôtre en vous permettant de ne pas respecter la sienne. Dites-moi, qui vous a retenus? Pourquoi tant de vie demeurée au milieu de tant de ruines? Vous vouliez, vous voulez encore anéantir la religion, où vous ne voyez qu'un chaos d'idées et de pratiques sans fondement : pourquoi la religion est-elle debout? Vous vouliez exercer l'acte souverain de détruire, pour arriver à l'acte souverain de créer, et certes il y a dans cet orgueil une grandeur qui forcerait la louange, si rien pouvait être grand contre la justice et la vérité : [tourquoi n'axez-vous ni détruit ni créé la religion?

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N'oici Lullier — C'est une vieille ontbre que Luther, Messieurs, mais puisqu'il est permis à h\ parole d'évoquer les ombres , permettez-moi d'évoquer celle-ci et de lui demander compte du mystère qui suspend mon esprit et le vôtre. Eh bien! Luther, puisque tu méprisais l'Eglise, puisque tu avais résolu d'extirper de l'Europe la foi qui avait été la tienne, pourquoi ne pas frapper le seul coup qui allait au fond de la question? Pourquoi ne pas renverser l'architecte avec l'édifice? Pourquoi ne pas nier Jésus-Christ?

Ah! pourquoi! Messieurs, Luther n'en savait rien lui-même. Il obéissait à la foi en même temps qu'à la révolte, et manquant de logique dans l'une et dans l'autre, il était l'expression formidable d'une grande faiblesse dans un grand pouvoir. Sa conscience répondait à la conscience de son temps , comme la conscience de son temps à celle de tous les siècles. Elle renfermait avec un élément de protestation un besoin impérieux de croyances, et le succès de Luther, comme celui de tous les hérésiarques, fut d'avoir frappé juste au ciKur de son époque, en lui ôtant de la foi tout ce qu'elle pouvait en perdre pour lui laisser tout ce qu'elle voulait en garder. S'il eût nié Jésus-Christ, il eût été Voltaire sans aïeux , c'est-à-dire un fou ; et Voltaire lui-même, précédé de deux siècles de protestantisme, n'a pu être qu'un sage , c'est-à-dire un chef d'école et non un chef de peuple.

Cet exemple contient tous les autres. Il nous initie au secret des révolutions religieuses, d'autant plus

sûres du succès, qu'elles s'écarlenl moins de la base prophétique et sacramentaire primordiale ; d'autant plus décisives en faveur de la vérité de la religion, qu'elles la conservent en la violant. Car enfin , Messieurs , si depuis soixante siècles le genre humain obéissait au même dogme et à la même liturgie, ne reconnaîtriez-vous pas dans cette tranquille unanimité le signe d'une divine institution? Or, le signe de l'unanimité combattue, de l'unanimité contredite et persévérant malgré la controverse, est assurément plus digue encore d'émouvoir un esprit attentif. Car , on pourrait expliquer la première unanimité par le défaut d'examen et par l'empire de l'habitude, tandis que la seconde ne peut s'expliquer que par une force supérieure à tous les ressorts de la pensée humaine et à tous les attentats de sa liberté. Affirmer en niant , maintenir en détruisant, consentir en protestant, c^est là sans doute s'élever contre la vérité, mais en lui rendant le plus éclatant des hommages, puisque c'est l'hommage d'un ennemi.

Reste à savoir si Dieu n'a pas fait davantage encore pour la conservation de son culte sur la terre, et si parmi tous ceux qui en ont altéré la pureté originelle, il n'en est pas un qui l'ait gardée sans tache, et qu'il soit aisé de reconnaître à des caractères inimitables de grandeur et de sincérité. J'espère vous le montrer sans peine aussi bien que sans retard.

Ecartons avant tout cette vaine pensée qu'il y ait ici-bas une multitude infinie de cultes difïérens. Cela

n'est pas. Kion n'a clé |)lus stérile ([iie rirnagiiiation de l'homme en malièrc de cultes. De même qu'en considérant les traits communs des êtres, on les ramène à un certain nombre de familles primitives, de même aussi en comparant ensemble les branches religieuses qui s'épanouissent dans l'humanité, on les voit aboutir à trois souches principales, les seules qui soient réellement distinctes par leur physionomie et par une invincible et mutuelle répulsion : je veux dire, lidolàlrie , le christianisme et le mahométisme. Je ne fais pas mention du judaïsme , parce qu'avant Jésus -Christ il n'est que le christianisme attendant son couronnement, et qu'après Jésus-Christ il n'est que le christianisme manquant de son couronnement. Restent donc les Eglises chrétiennes qui se rattachent au tronc de l'Evangile et du Christ; les sectes idolàtriques dont aucune n'excommuniait l'autre, et dont les symboles se respectaient à l'envi dans le concile du Panthéon romain ; enfin les rameaux de l'islamisme, qui tous s'inclinent aux pieds de Mahomet et du Koran. Nommez-moi un culte, je le ramènerai, ou à l'idole, ou à la croix, ou au croissant; mais il n'y a plus de paix possible, il n'y a plus de rendez -vous commun entre l'idole, la croix et le croissant, bannières mémorables qui se partagent encore les générations, et qui portent dans leurs plis trois théologies séparées par une conception radicalement différente du commerce de l'homme avec Dieu. Dans ce commerce, en effet, qui constitue la religion et qui sup-

pose un nipprochemeiil entre doux èlrcs aiisM luiturcllenient éloignés l'un de l'autre , ou bien l'esprit loneoit une alliance entre la nature divine et la nature humaine qui va jusqu'à la confusion, et c'est l'idolàtrie; ou bien il conçoit cette alliance sous une forme qui exclut la compatibilité entre les deux natures, et c'est le mahométisme; ou bien enfln il admet l'union des deux natures demeurant distinctes jusque dans leur intimité, et c'est le christianisme. L'idolâtrie confond l'homme et Dieu, le mahométisme les retient à dislance, le christianisme les associe : ces trois systèmes résument tous les cultes existans et tous les cultes possibles.

L'antiquité se perdit généralement dans lidolàlrie. et même les superstitions qui n'avaient point commencé par là finirent par s'y précipiter comme à un inévitable écueil. C'est qu'en effet, il est difficile de s'arrêter au point juste de la ihéandrie , mot par lequel la théologie chrétienne exprime la participation de Dieu à l'homme et de l'homme à Dieu. Dès que la pleine lumière de la vérité religieuse n'éclaire plus rintelligence, celle-ci vacille eu regardant ce prodigieux mystère, et selon qu'elle donne davantage à la raison ou au souvenir, à l'inspiration de la nalure ou à l'impulsion de l'instinct théologique, elle reste en arrière ou court au-delà du vrai. C'est l'instinct, le souvenir et un confus pressentiment, qui l'ont emporté dans l'humanité intermédiaire, je veux dire dans Ihunianité comprise entre le déluge et l'avènement du

— ÔO,") —

Clii'isl. l lie lois Jéâus-Chrisl paru, celte reslitulion éclatante du type éternel de l'alliance entre Dieu et l'homme frappa le monde d'un tel coup de clarté, que la théogonie païenne, malgré vingt siècles d'empire, ne put désormais conserver l'honneur de tromper le genre humain. L'erreur dut se réfugier sur une autre base et prendre une autre forme. Ârius en prépara l'édifice, Mahomet l'acheva. Arius avait nié la divinité de Jésus-Christ; Mahomet déclara impossible, impie, idolàtrique, l'union de la nature divine avec la nature humaine dans une seule personnalité, et séparant autant que possible les deux termes du commerce religieux, il prononça la sentence fondamentale de l'islamisme ou de la foi nouvelle : Dieu est Dieu et Mahomet est son prophète. Dieu est Dieu, c'est-à-dire Dieu ne saurait être que Dieu; Mahomet est son prophète, c'est-à-dire l'aclion divine par rapport à l'homme se borne à la prophétie, et l'action de l'homme par rapport à Dieu se borne à la foi qui accepte la prophétie en adorant et en priant. Nul autre culte ne s'est élevé depuis Mahomet; nul ne s'élèvera dans l'avenir. Car, au-dessous de Mahomet il n'y a plus que le rationalisme pur; au-dessus, on retrouve nécessairement l'idolâtrie ou le christianisme.

Le christianisme tient le milieu entre le maiiométisme et l'idolâtrie. 11 humanise Dieu sans le faire descendre, il divinise l'homme sans changer sa substance, également éloigné de l'extravagance du panthéisme qui confond tous les êtres dans un chaos

divin, el de la froideur du liiéisme qui relègue la créature à une dislance désespérée du créateur.

Là est le choix , Messieurs, là est le débat. Pour qui veut sortir de ralhéisme pratique, il n'y a dans toute l'histoire que ces trois portes ouvertes : il faut être idolâtre, chrétien ou musulman; il faut s'agenouiller devant une idole, porter la croix ou arborer le croissant. L'un ou l'autre, ou bien rester indifférent parmi les spectateurs qui entendent le nom de Dieu sans s'émouvoir, et qui regardent l'avenir sans s'y préparer.

Le choix ainsi réduit à ses seuls termes possibles, rien n'est plus aisé que de reconnaître où est la religion véritable, la religion instituée de Dieu et conservée dans l'intégrité de ses dogmes, de sa morale et de sa liturgie, c'est-à-dire dans l'intégrité de la prophétie et du sacrement. On a dit de Tacite qu'il abrégeait tout, parce qu'il voyait tout. Dieu est un plus grand abréviateur encore, parce qu'il travaille dans l'éternité pour des êtres qui n'ont que le temps. Vous êtes pressés, Messieurs; Dieu l'est plus que vous. Vous êtes pressés de connaître la vérité; Dieu l'est plus encore de vous la donner. Ecoutez donc : il ne vous faudra qu'un rayon de lumière et qu'un instant de bonne volonté.

Quoique l'idolâtrie et le mahométisme partent de données absolument contradictoires, je les mets sur la même ligne dans la discussion, parce qu'ils portent au front les mêmes caractères de honte et d'inanité.

Je ne vous dirai pas : Mahomet n'a pas l'ail de miracles, l'idolâtrie non plus; l'idolâtrie n'a point prophétisé , Mahomet non plus. C'est là le détail de la question. 11 nous faudrait du temps pour y entrer, et nous avons besoin d'aller vite. Or, à qui a besoin d'aller vite Dieu a préparé une voie qui abrège tout. Il a mis dans la religion , comme en toutes choses , une physionomie. Voici un homme que vous n'avez jamais rencontré; son origine et ses actes vous sont inconnus : quel est-il? que veut-il? Quel est le secret de son âme? Vous n'en savez rien , et vous n'avez ni l'occasion, ni le loisir de l'apprendre. Amenés l'un à l'autre pour un moment qui ne se retrouvera plus, il faut que vous le jugiez dans l'éclair d'un regard. Vous le jugerez , en effet , et si quelque expérience vous a initié à la répercussion de la vie intérieure sur les traits qui composent l'accent du visage, vous ne vous tromperez pas; vous ne vous tromperez pas surtout si de grands vices ou de grandes vertus ont creusé leurs sillons dans la chair mobile où vous étudiez la vérité.

Ainsi en est-il de la religion. Toute religion a une âme qui se réfléchit dans le corps de ses doctrines et de son histoire, et par conséquent toute religion a une physionomie. Quelle est la physionomie de l'idolâtrie et du mahométisme? Y sentez-vous palpiter quelque chose de divin ? Votre conscience en est-elle émue, et l'œil fixé sur Jupiter ou sur Mahomet, vous poserez-vous à vous-mêmes cette formidable question :

Est-ce que Dieu ne serait point là? Non, Messieurs, non, il n'est pas un de vous qui ait accordé jamais à l'un ou à l'autre de ces cultes l'honneur d'un doute; il n'est pas un de vous qui se soit interrogé en leur présence, et qui ait eu la tentation de se dire : Peutêtre! Le peut-être vous vient d'ailleurs; il descend dans votre âme d'une autre région , et s'il n'y avait ici-bas que l'idolàlrie et Tislamisme pour représenter Dieu , vous ne vous donneriez pas même la peine de nier; vous passeriez à côté sans haine, sans mépris, sans orgueil, comme on passe devant un monceau de pierres qui n'a pas même l'architecture d'une ruine.

Dans l'assemblée célèbre qui inaugura l'ère inachevée de nos révolutions, il se rencontra deux hommes doués d'une éloquence inégale , qui tous les deux s'assirent longtemps du même côté pour y défendre ensemble l'avènement du siècle dont nous sommes issus. Mais enfin les hasards de la vie publique se jetèrent entre eux et les séparèrent; le jour vint où ils durent monter à la tribune pour s'y combattre sous les yeux d'une population qui les attendait à cette épreuve, et qui avait préparé ses applaudissemens pour le plus jeune et le plus faible. 11 parut le premier; le mouvement populaire dont il était sur éleva sa parole au-dessus d'eire-même; un enthousiasme vrai lui répondit; il se crut certain de n'avoir rien à craindre , et de partager au moins l'honneur des rostres avec le puissant ennemi qu'il s'y était donné. Celui-ci monta Iranquille et contenu; accueilli |)ar un

silence inaccoutumé, il niesuru de j'ànie (oiilc la |)oj)ulai'ilé qu'il avait perdue, et j)uis"anl dans cet ohs- (acle nouveau pour lui une force désespérée , il se retourna comme un lion dans la bauge terrible de son éloquence. Des applaudissemens involontaires et passionnés lui apprirent ce qu'il savait déjà, son triomphe, lorsque tout à coup se retournant vers son adversaire, non plus orateur contre orateur, mais aigle planant sur sa proie, il lui jeta de loin celte sublime et mortelle apostrophe : Barnave , il n'y a pas de divinité en loi!

Messieurs , ce mot de Mirabeau à Barnave est le mot qui termine la controverse à l'égard du mahométisme et de l'idolâtrie; ou plutôt la controverse n'est pas même possible, et dès le premier regard jeté sur ces viles corruptions de la vérité religieuse, l'esprit se détourne et leur dit avec dédain : Il n'y a pas de divinité en vous! Pourquoi? Comment? Qu'est-ce qui donne ou ôte à une chose la physionomie divine? Je n'en sais rien peut-être. Ce que je sais, c'est qu'il y a un caractère de bassesse qui descend jusqu'à la Cgure de la brute, comme il y a un caractère de grandeur (jui s'élève jusqu'à une transfiguration surhumaine. Ce que je sais — mais écoutez seulement. A un jour connu de l'histoire , un proconsul romain parut sur un balcon; il avait à son côté un criminel couvert de plaies, les mains liées à un roseau, le front percé «lune couronne d'éj)ines, le corps afl'ublé d'une pourjtre qui ajoutait à ses humiliations l'injure d'une ironi-

que majesté. Le proconsul se tourna timidement vers la multitude et lui dit : Voilà l'homme! Le peuple répondit par une acclamation qui demandait le sang de l'homme, et le Romain obéissant le leur livra. Mais derrière ce peuple en fureur l'humanité s'est levée ; elle a regardé l'homme à son tour, l'homme condamné, flagellé, crucifié, et se frappant la poitrine, elle a dit : Voilà Dieu! Un autre jour, la Grèce rassembla ses artistes pour obtenir de leur génie une image digne de ses adorations. Phidias fut choisi. Il prit son ciseau; il tailla l'un de ces marbres fameux qui respiraient déjà avant que la main du sculpteur les eût touchés; il y mit la lumière, la pensée, la gloire, le repos, et quand la Grèce ôta le voile qui couvrait Jupiter olympien, elle s'écria d'une voix sérieuse et unanime : Voilà Dieu ! Mais l'humanité s'est levée derrière ce peuple ingénieux; elle a regardé l'objet d'un souvenir demeuré si grand, et plaignant Athènes encore plus que sa statue, elle a dit : Voilà l'homme!

Voilà l'homme! Tous les arts de l'Attique, toute la poésie d'Homère, toutes les grandeurs du Latium, rien en vingt siècles de durée n'a pu dissimuler l'ineffable misère de l'idolâtrie , et l'islamisme n'a conquis la moitié du monde que pour y étaler sous une forme opposée, mais aussi vaine, l'impuissance de tout culte hors de celui qui a fait croire les sages et qui fait douter l'impie.

Cette absence saisissante de divinité, qui est le trait saillant de l'idolâtrie et de l'islamisme, suffit pour les

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juger. On comprend, en efl'el, que jamais l'Iiomme, quoi qu'il fasse, ne peut donner à ses œuvres un sceau vraiment divin. Plus il monte loin de sa sphère, pour atteindre une gloire qui le surpasse, plus il tombe hors de la vérité, en qui seule est la source du beau. Conquérant, législateur, philosophe, simple mortel enfin, il a dans son histoire des jours dignes d'admiration; touche-t-il à l'arche sainte , il perd , en se haussant dans l'imposture, le secret des grandeurs de ce monde et des élévations de l'autre. 11 fait une parodie avec le nom de Dieu, et ce nom, pour se venger, n'a besoin que de lui-même. Non seulement les faux cultes n'ont aucune physionomie divine, mais à ce caractère négatif ils joignent infailliblement le signe d'une flagrante immoralité. Levez les yeux sur les autels antiques. . . . Puis-je même vous dire d'y lever les yeux? Malgré la distance qui nous les voile, pûis-je vous conseiller un regard, si obscur qu'il soit, sur leurs mystères et leurs cérémonies? Je n'ose le faire; je n'ose vous peindre ce qu'adoraient ces Grecs si délicats, nos maîtres dans l'art de sentir et d'exprimer le beau. Je n'ose vous décrire les pompes où ils exposaient, au nom de Dieu, leurs femmes, leurs enfans, leur propre cœur. Ce qui était leur religion ne peut pas même nous devenir un discours; ce qui était sacré pour eux, en passant de mes lèvres à vos oreilles, serait un sacrilège pour vous et pour moi. Ils avaient élevé leurs dieux dans une si sublime infamie , que nous ne pouvons les y voir, fût-ce pour les accuser.

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Tous ces (lieux, je l'avoue, irétaieiit pus d'une lange également souillée; quelques-uns, dans le nombre, se rapprochaient de l'homme par leurs vertus. Je crois même qu'une image meilleure de la divinité sortait de la conscience à la face de ces idoles, et bravait intérieurement le culte public qui leur était rendu; mais c'était là l'effet de l'antique vérité, c'était le gémissement de Dieu en présence du mensonge, et le mensonge n'en subsistait pas moins avec le châtiment de sa corruption.

Mahomet, j'en conviens aussi, dans son exposition dogmatique et liturgique de Dieu, n'a point encouru l'immoralité de l'idolâtrie. Son dessein, qui était le contre-pied des fables du polythéisme, ne le lui permetlait pas. Mais cela même rend plus frappant et plus accusateur le matérialisme honteux qui est sorti de son œuvre,' et dont le germe, quoique dissimulé peutêtre , est visible néanmoins dans le Koran. Les mœurs musulmanes n'ont point fait rougir les mœurs du paganisme, et celles-ci, sous quelques rapports , tels que l'unité et l'indissolubilité du mariage, ont laissé loin derrière eux les coutumes des enfans de Mahomet. Ni l'islamisme, ni l'idolâtrie n'ont connu et enseigné la vie spirituelle; ils n'ont point ravi l'âme au-dessus des goûts de cette terre, pour lui donner la joie d'un immatériel aliment. Même en lui révélant l'immortalité, ils l'ont laissée en proie aux passions, aux tourmens, aux vertus que termine la mort.

Quel signe voulez-vous de plus, Messieurs, contre

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CCS Irislos eulles? 1^1 ceixMidaiil il en osl encore un non moins saisissable , non moins éclalanl : c'est leur incapacité logique. On peut avoir tort et raisonner; il semble même que rien ne soit plus facile, tant l'exemple en est vulgaire : que dire donc d'une religion à qui le raisonnement fait défaut? Et si vous croyez qu'un tel excès d'impuissance n'est pas possible, donnez-vous la peine de chercher où sont les travaux théologiques, historiques et polémiques du mahométisme et de l'idolâtrie. Où sont-ils ? Aussi bien dans l'Inde qu'en Grèce et à Rome, l'idolâtrie a eu des poètes pour théologiens; et lorsque le christianisme lui eut appris ce que c'est qu'une religion qui écrit et qui parle, elle eut pour défenseurs des philosophes qui renversaient sa mythologie eu prétendant la justifier. Le mahométisme n'a pas songé davantage à établir sa divinité par la discussion ; il a régné où son cimeterre était le maître, il a péri où son cimeterre s'est brisé. Aujourd'hui, sous nos yeux, il ne soutient les restes de son empire que par une loi qui interdit la conversion de ses fidèles sous peine de mort. Le paganisme menacé par la prédication chrétienne n'avait pas agi autrement sous les Césars de Rome; il n'agit pas autrement encore sous les despotes de la Chine et du Japon. Quelle en est la cause, sinon l'incapacité logique, ou si vous l'aimez mieux, l'impuissance de raisonner? Pascal a dit : « 11 est plus aisé de trouver des moines que des raisons. » La version véritable était celle-ci : Il est plus aisé de trouver des bourreaux que des

raisons. L'hisloirc de l'islamisme le prouve à l'envi de riiistoire du paganisme. Là devait se rencontrer, par la disposition de Dieu et par la force des choses, une incurable imbécillité : par la disposition de Dieu, qui ne voulait pas que la religion fût corrompue sans garder de sanglans stygmates de son altéralion; par la force des choses, qui ne permettait pas qu'une erreur portant si haut trouvât nulle part des fondemens. Les fondemens de la vraie religion sont une antiquité qui remonte par des monumens certains jusqu'à l'origine du monde; une suite ininterrompue d'actes miraculeux et prophétiques laissant de distance en distance leur empreinte ineffaçable dans l'histoire des peuples; un dogme sérieux et profond ; une morale qui se traduit par des révolutions dans les mœurs du genre humain ; un sacerdoce digne de parler de Dieu au vice et à la vertu; une providence qui gouverne cet ensemble extraordinaire et le maintient par un prodige constant; un tissu enfin où tout s'enchaîne, où tout se soutient dans une durée de soixante siècles, malgré la grandeur des obstacles et la faiblesse des moyens. Comment un culte, issu de l'homme par une dégradation accidentelle, s'attribuerait-il ou conserverait-il de tels fondemens? On peut donner l'apparence du vrai à une philosophie, parce qu'elle n'est qu'une combinaison d'idées; mais la religion étant un ordre immense de faits universels et perpétuels, comment susciter ces faits, s'ils n'existent pas, ou comment les appeler

au secours de l'erreur , s'ils existent au profit de la vérité? Il serait plus facile à l'homme de créer le monde que de créer une religion avec des caractères divins; car le monde n'a eu à vaincre que le néant, et celte religion aurait à vaincre l'essence des choses.

Telle est, Messieurs, la raison de l'incapacité logique que vous remarquez dans l'islamisme et dans l'idolâtrie, et qui leur ôterait toute puissance sur l'esprit, si la bassesse de leur physionomie et le spectacle de leur immoralité leur laissaient quelque chance de séduire une intelligence libre de les juger.

Des trois cultes qui se partagent le monde, en voilà deux hors de cause : le christianisme seul est maintenant devant nous.

Regardez-le, Messieurs, non pour vous demander s'il est vrai, mais s'il ressemble aux deux autres. Leur ressemble-t-il? Est-ce la même incapacité logique, la même immoralité, la même absence de physionomie divine? Vous pouvez bien le combattre, mais il faut que vous le combattiez. Car, il enseigne, il discute, il écrit, il a rempli la terre de sa parole et vos bibliothèques de ses travaux. A quoi que vous touchiez , vous le rencontrez. Il oppose ses sages à vos sages, ses savans à vos savans, ses écrivains à vos écrivains, ses politiques à vos politiques, ses hommes de génie à vos hommes de génie; depuis dix-huit siècles, précédé des traditions et des œuvres de quatre mille ans, il vous suit pas à pas, ne laissant jamais sans réponse un de vos reproches, pas plus que sans secours un de T. m. 21

vos besoins. Si vous niez, il aflirnit'; si vous méprisez, il honore; si vous le foulez aux pieds, il se relève; si vous le croyez mort, il revit. A-t-il tort, je ne sais; a-t-il raison, je l'ignore. Ce que je vois, ce «lonl lout l'univers est témoin, c'est qu'il raisonne et lient en haleine l'esprit humain. Tantôt l'autorité politique l'a servi, tantôt elle l'a méconnu : mais aussi bien dans la bonne que dans la mauvaise fortune , sous la persécution comme avec la protection, il a fait son service et tenu sa voie. Rien des vicissitudes dont il a été le spectateur ne l'a étonné ; il a vu la science des temps qui finissent avec celle des temps qui commencent, et on raccuscra de tout, sauf d'avoir manqué de grandeur et de puissance d'esprit.

Autant les autres cultes ont été incapables, je ne dis pas de sanctiOer, mais d'améliorer les mœurs publiques, autant celui-ci les a relevées et divinisées. Oui comparera la vie des peuples chrétiens avec la vie des peuples régis par la loi des idoles ou par celle de Mahomet? Ah! certainement je connais les misères de la chrétienté, puisque je connais les miennes; mais malgré la trace qu'y laissent la chair et le sang, quelle pureté dans un certain nombre d'àmes choisies! Quel respect de la vertu dans la conscience de tous ! Quelle lutte dans ceux-là mêmes qui tombent, et qui, le regard ouvert sur le modèle de toute sainteté, se retiennent jusque dans le vice à l'espérance et au vouloir de devenir meilleurs! Si le secret de ce travail salutaire ne vous est pas connu suflisammenl pai votre propre

(expérience, si l'histoire des âmes dans le chrisliaiiisme ne vous a pas été révélée, jugez-en du moins par le dehors : comparez les plaisirs, les jeux, les speclacles des païens avec les nôtres; mettez en regard nos faiblesses avec les abominations de l'Orient. Le christianisme n'a pas détruit le mal, puisque le mal fait partie de la nature humaine déchue; mais il l'a déshonoré dans l'opinion, chassé des places publiques, poursuivi jusque dans ses repaires, atténué dans la vie du plus grand nombre et effacé du cœur de beaucoup. Il est la seule religion qui ait opéré dans le monde une révolution morale ; toutes les autres ont adoré les mauvais Y)enchans de l'homme ou les ont proscrits sans efficacité. Et cette révolution morale n'a pas été d'un siècle ou d'un peuple; elle a régné, des débauches d'Auguste aux adultères de Louis XIV, sur une multitude de nations qui en ressentent chaque jour encore le persévérant bienfait. Il n'est pas une mère chrétienne qui n'en soit l'instrument , et qui ne communique aux âmes qu'elle a reçues de Dieu dans son sein une vertu de purilication et d'honneur. Avant que le chrétien se corrompe , il a passé par les joies de la pureté , et il en garde dans ses os une mémoire que toutes les profanations du vice ne peuvent entièrement guérir. Le vice est tellement incompatible avec la foi chrétienne , que cette foi s'obscurcit ou s'éteint dans ceux qui ne veulent plus combattre leurs passions , et lincrédulité , sous ce rapport , est une des plus glorieuses couronnes du christianisme. Mi

ie nuisiilnian ni le païen n'ont besoin d'aposlasiei' pour être tranquilles dans l'opprobre de leurs sens : le clirélien seul a un Dieu qui le force à rougir.

Ce Dieu pourtant s'est fait homme, il a porté une ebair comme la nôtre; il a été semblable dans son corps aux idoles des nations, et à la différence de toutes celles qui l'avaient précédé, de toutes celles qui devaient le suivre, il a exercé sur la terre un pouvoir régénérateur. En lui comme à leur source , en sa figure comme à leur centre, viennent se réfléchir tous les caractères qui ont fait du christianisme un incomparable monument. Levez les yeux cette fois : Voilà Jésus-Christ! Qui de vous le blasphémera sans une certaine crainte de se tromper? Au sortir de l'enfance peut-être , à l'âge où les yeux ne mesurent rien parce qu'ils n'ont encore rien comparé , vous passerez devant lui sans suspendre votre marche et sans incliner la tète : mais attendez un peu. Les ombres de la vie vont grandir derrière vous; vous connaîtrez l'homme , et de l'homme au Christ reportant des regards plus humbles, parce qu'ils auront vu davantage, vous commencerez à découvrir dans cette physionomie des signes qui vous troubleront. Un jour ou l'autre, vous vous direz : Serait-ce donc là Dieu ? Quelle que soit la réponse , votre conscience aura posé la question. Et quelle question! Quel homme que celui qui contraint un autre homme à se poser la question de sa divinité! Et quand même vous n'éprouveriez pas encore le pressentiment de ce

doute , songez que depuis dix-huil siècles il agile et partage riiumanité. Aujourd'hui plus que jamais c'est le grand débat du monde. Derrière ces querelles politiques qui retentissent si haut, il en est une autre qui est la véritable et la dernière : c'est de savoir si les nations civilisées par le christianisme abandonneront le principe qui les a faites ce qu'elles sont, si elles iront jusqu'au bout de l'apostasie, et quel sera dans ce cas le sort qui les attend. Etre ou n'être pas chrétien, telle est l'énigme du monde moderne. Et de (juelque manière que vous la résolviez dans votre esprit, elle existe , je n'en veux pas davantage. Elle existe : Jésus-Christ règne par ce doute suspendu suinos destinées, autant que par la foi de ceux qui lui ont donné toute leur àme. Sa divinité est le nœud de l'avenir , comme elle l'était du passé , et fût-ce une ruine, c'est une ruine qui porte tout. On sait ce que sont devenues les nations converties du paganisme à l'Evangile; on ignore ce que deviendraient les nations chrétiennes au sortir de l'Évangile qui les a nourries et formées. Car, on ne découvre aucune doctrine prête à les recevoir, mais un abîme où la matière s'asseoirait seule au trône vide de Dieu.

Toutes ces choses , Messieurs , n'ont besoin que d'un regard; on les voit et on les sent aussi vite que l'on voit la lumière et que l'on sent la chaleur. Comme il est impossible de confondre la vie avec la mort, il est impossible de confondre le christianisme avec les faux cultes qui en ont corrompu les traditions.

Loin de s'obscurcir par ces Iravestisseineus , dus à la libcrlé de riiomme, le chrislianismc y puise la preuve qu'il est iiideslructible et inimilable, et par conséquent divin. 11 demeure d'autant plus grand qu'on le compare, d'autant plus seul qu'il a des rivaux, d'autant plus facile à reconnaître qu'il doit être discerné. Y eùt-il mille étoiles au firmament de la religion comme à celui de la nature, l'œil n'y découvre qu'un astre souverain. Celui qui nie le soleil est aveugle du corps, celui qui nie le christianisme est aveugle de l'àme.

CINQUAINTE CINQUIÈME COJNFEKENCE.

DE LA MiCESSlTÉ DU COMMKUCE SURiNA! L'ilEL DE LHOJlMt AVEC DIEU.

Monseigneur,

Messieurs, '

Nous avons fait un grand pas. La question était de savoir si dans le commerce de l'homme avec Dieu il existe un ordre de rapports superposé à l'ordre de la nature et de la raison. Nous avons établi que cet ordre existait, puisque l'humanité se conduit partout et toujours comme s'il était réel. Répondant ensuite à une objectioii tirée du défaut d'unité que présenli-

Tordre surnaturel dans l'ensemble des religions positives qui se partagent le monde, nous avons montré qu'en effet il avait été altéré par l'action libre de l'homme, qui cependant n'avait pu le détruire nulle part : en sorte que nous avons ici en faveur de la vérité le témoignage même de l'erreur. Car, non-seulement l'erreur, malgré sa puissance corruptrice, n'a pas détruit la forme surnaturelle de l'établissement religieux, mais elle n'est point parvenue davantage à donner aux faux cultes un caractère spécieux de divinité. Le christianisme seul possède une physionomie surhumaine qui commande à l'esprit l'examen et le respect; seul il apparaît entre l'homme et Dieu comme l'expression possible de leurs rapports.

Cela fait. Messieurs, la question de l'ordre surnaturel n'est pas épuisée; nous n'en avons considéré que le côté extérieur, et le rationalisme nous appelle au dedans. 11 nous demande ce que cela veut dire : un ordre supérieur à la nature et à la raison , un ordre qui suppose que l'intelligence manque du nécessaire pour connaître, et la volonté du nécessaire pour agir. Quand Omar fut consulté pour savoir ce qu'il fallait faire de la bibliothèque d'Alexandrie, il répondit : Ou bien les livres de la bibliothèque d".\lexandrie disent la même chose que le Koran, et en ce cas il faut les brûler comme inutiles; ou bien ils disent autre chose que le Koran, et en ce cas il faut les brûler comme dangereux. De même ici , ou bien l'ordre surnaturel rentre dans la lumière et l'activité

de l'ordre naturel, et alors à quoi sert-il ? Ou bien il n'y rentre pas, et alors inintelligible à la raison, inconciliable avec la nature, à quoi sert-il encore? Quel motif, en outre, peut avoir eu Dieu de refusera notre organisation intérieure l'unité qu'il a mise en tous ses ouvrages , et de nous former un esprit qui pour suffire à ses fonctions ait besoin de se compléter par un appareil venu du dehors?

Bref, on nous conteste la notion même de l'ordre surnaturel; on l'accuse d'introduire dans le plan de la création un ressort à tout le moins arbitraire et superflu. Et moi , au nom de l'Eglise, j'affirme que ce ressort est nécessaire, nécessaire d'une nécessité absolue , posé que Dieu ait voulu nous donner de lui une pleine connaissance et une pleine possession , comme, dès le principe des choses, il l'avait en efl"et voulu et préparé. Je le prouverai pour l'un et l'autre élément de l'ordre surnaturel , c'est-à-dire pour la prophétie qui est le complément de notre lumière intérieure, et pour le sacrement qui est le complément de notre activité libre.

Quand on vient à considérer. Messieurs, le travail intellectuel accompli par l'homme ici-bas, on ne peut retenir en soi un mouvement de stupeur et d'admiration. Placé sur cette terre comme dans une île dont le ciel est l'Océan , l'homme a voulu connaître le lieu de son passage; mais d'innombrables barrières dressées autour de lui s'opposaient à son dessein , et lui interdisaient de prendre possession de son cm-

pire cl fie son exil. La nier lui opposait la jalousie do SCS Ilots : il a regardé la mer, et il a passé. La proue de son génie a touché les plus inaccessibles rivages ; il en a fait le tour, il en a dessiné les plis, et après ([uelques siècles d'une audace plus opiniâtre que les tempêtes, dominateur paisible des eaux, il se promène où il veut et quand il veut à la surface soumise de leur immensité. 11 envoie ses ordres à tous les écueils devenus des ports ; il leur emprunte , par des échanges qui ne s'arrêtent jamais, le luxe et l'orgueil de sa vie, mêlant ensemble tous les climats pour ne faire d'eux, si divisés qu'ils soient, qu'un serviteur unique obéissant sur tous les points du globe à ses désirs souverains.

Une autre mer, plus vaste, plus profonde encore, recueil de mystères infinis, épandait sur sa tète ses ondes peuplées d'étoiles. Lui, simple pâtre alors, errant à la suite de ses troupeaux, dans les champs de la Chaldée , a regardé le ciel à travers les pures nuits de l'Orient. Aidé du silence, il a dit aux astres leur nom, connu leur marche, pénétré le secret de leurs obscurcissemens, prédit leur disparition et leur retour; et toute cette armée lumineuse, comme si elle eût pris ses ordres dans les yeux de l'homme, n'a cessé de se rendre , dans un cycle exact, au rendez-vous où l'attendait l'observateur. L'astre même qui n'apparaît qu'un jour en plusieurs siècles n'a pu nous dérober sa course ; appelé à heure fixe , il se détache des profondeurs inénarrables où nul regard

ne le suil, il vient, il aborde à un point signalé d avance notre étroit horizon, et saluant de sa lumière l'intelligence qui la prophétisé, il retourne aux solitudes où l'infini seul ne le perd jamais de vue.

Mais entre la terre et le ciel , entre la demeure de l'homme et celle des étoiles, s'étendait un espace différent de tous les deux, moins subtil que l'un, moins grossier que l'autre, habité par les vents et les orages, et pénétrant de ses actives influences tous les ressorts de notre vie. L'homme a reconnu ces compagnons invisibles de son être; il a décomposé l'air qu'il respire , et saisi les nuances du fluide qui l'éclairé ; la vitesse de l'un ne lui a pas plus échappé que la pesanteur de l'autre. En vain la foudre, cette vive image de la toute-puissance divine , semblait défier la hardiesse de ses investigations : comme un géant qui a tout abattu autour de lui , et qui s'indigne de rencontrer un obstacle, il s'est pris corps à corps avec ce lésumé terrible des forces de la nature, et plus maître que jamais, il a traité la foudre comme un enfant qui se mène par un fil, tantôt l'arrêtant respectueuse au sommet des palais et des temples, tantôt la forçant de se précipiter par des routes inolfeusives dans les muets abîmes de la terre. La terre, la mer, le ciel et tous ses flambeaux, l'air et tous ses phénomènes, rien du dedans et du dehors n'avait pu se soustraire à l'esprit de l'homme; l'observation lui avait révélé les faits, les faits l'avaient conduit aux causes et aux lois. Et ces sciences particulières, rayons dispersés

(1 un loyer commun, venaitMU se réunir et s'illuminer dans une science plus générale, qui, en nous livrant les mystères abstraits du nombre, de l'étendue cl du mouvement , mettait à nu devant nous les élémens éternels de toutes les choses créées.

Mais est-ce là tout? Le roi du monde s'est-il arrêté là? Gardez-vous de le croire. N'eùt-il pas été plus loin, déjà c'eût été le poète, le savant, l'artiste, déjà l'homme, mais non pas l'homme divin. Or, il était divin, et tous les mondes visibles n'avaient pas en eux de quoi rassasier son intelligence et reposer son cœur. 11 est monté plus haut; il s'est demandé ce qu'il y avait au-delà des étoiles , quel est l'orbe qui meut tous ces orbes mesurés par son compas ; et il s'est répondu : l'infini. Car, le fini, ne se contenant pas luimême, ne peut être borné que par l'infini. Mais qu'estce que l'infini? Est-ce un espace vide se multipliant sans cesse devant lui-même, un abîme sans rivages appelant à lui, pour leur faire place, toute vie réelle et toute vie possible, sans êtrelui-même vivant? L'homme, qui avait regardé la mer et le ciel , a regardé sans pâlir cet autre ciel et celte aulre mer; quelle que fût la nature de l'espace intellectuel où se jouait sa pensée au-delà de toutes les choses sensibles, il a compris que là n'était point le principe de l'être, de la vie cl du mouvement. Il a passé plus loin; il a débordé l'infini imaginaire pour contempler en face l'infini réel, et le voyant sans le voir, le définissant sans le définir, parvenu au terme de toute vérité, il a dit

(l'une voix qui a rlé la première ol qui sera la dernière :

Par-delà tous les cieux , le Dieu des cieux réside!

Ne me troublez pas , Messieurs , laissez-moi tremblant devant la grandeur de l'homme; tout à l'heure il ne remuait que la poussière, elle voilà qui touche Dieu!

El cependant, Messieurs, n'y a-t-il dans votre âme aucune tristesse? N'y a-t-il dans votre intelligence rien d'obscur et d'inconnu? Une fois, dans les beaux temps de la Grèce , un sage fut qui servait son pays de Tépée, tout en le servant par des leçons qui ont mérité l'honneur de préparer la sagesse humaine à s'abaisser devant l'Evangile de la sagesse divine. Socrate, car c'était lui, sortit un matin de sa tente, s'assit au-devant , et sa tête cachée dans ses deux mains, il demeura pensif. Le soleil se leva, l'armée s'émut, les coursiers passèrent, tout le bruit d'un camp enveloppa sa rêverie : mais lui, immobile et comme enlevé à lui-même, laissa venir le soir sans qu'il eût la force ou la pensée de rappeler sa tête appesantie sur ses genoux. A quoi songeait ce grand homme ? Quel douloureux mystère avait été capable de lui cacher les heures et de remplir le cadre d'une si persévérante méditation ? Hélas ! Messieurs , le même mystère qui vous tourmente et qui vous amène ici. Sans vouloir maintenant insulter votre raison après l'avoir tant exallée tout à l'heure, ne puis-

je vous (lemaiulor avec Socrale : Que savez-vous? Cette question, qu'il adressait aux sages de son temps, ne puis-je vous l'adresser à vous, les enfans des sages "? Vingt siècles écoulés depuis Socrate ont-ils changé la condition de l'esprit humain , et fait descendre en vous la plénitude de lumière qui manquait au maître de Platon? Une lumière, il est vrai, une grande lumière a jailli sur le monde depuis que la bouche de Socrate s'est fermée eu buvant la ciguë ; mais elle descendait du Calvaire et non de la raison. Ceux qui ne l'ont pas reçue dans l'obéissance de la foi, loin d'être éclairés par elle , ont vu s'accroître l'ombre et l'incertitude de leurs pensées; car, une question redoutable s'est ajoutée pour eux à toutes les questions dont l'énigme poursuit notre entendement. Je vous le dis donc , sans craindre de le contredire et de vous offenser : il y a une chose que vous ne savez pas , quand vous n'interrogez pour la savoir que votre propre intelligence. Philosophe ou pâtre, écrivant avec une plume d'or des pages qui rempliront la postérité d'un immortel encens, ou bien l'obscur ouvrier d'une vie sans lendemain , qui que vous soyez , il y a une chose que vous ne savez pas. Ce que vous savez , je l'ai dit; ce que vous ne savez pas, c'est vous, c'est votre àme, c'est la raison de votre âme, c'est votre destinée. Vous savez tout , excepté le secret de votre vie. Je n'en cherche pas encore la raison, j'expose le fait. Votre âme est-elle impérissable de sa nature? Pourquoi est-elle unie à un corps? Pourquoi s'en

sépare -l-elle à un certain moment? Où va-t-elle au sortir de sa prison d'un jour? Qu'est-ce (juc la mort? Qu'est-ce que ce lieu où vos pères sont descendus, où ils vous attendent, ce lieu qui vous appelle, qui vous dit par la voix deBossuet, que les rangs y soni pressés? Le savez-vous avec certitude? Le savez-vous mieux que Socrate placé par l'injustice en face de l'avenir, et puisant dans sa condamnation une nouvelle assurance de notre immortalité?

Si je consulte l'histoire de la sagesse humaine , je la vois aboutir à ce mystère par tous ses chemins, mais par des chemins bien difïérens, Platon affirme, Cicéron doute, Épicure nie, et constamment l'esprit humain se distribue dans ces trois zones de la pensée. Veut-il, après des âges de foi, restaurer dans les temps modernes la philosophie indépendante , Descartes commence par l'affirmation , Baylc continue par le doute, Voltaire achève par la négation. 11 ne faut pas deux siècles à l'activité philosophique pour accomplir ce cycle fatal, dont le résultat est ce que vous voyez, c'est-à-dire une société sans croyances assurées, rompue en mille opinions dont chacune se dit la vraie , dont chacune a ses hérauts, ses espérances, ses revers, et qui, se disputant pour édifier, ne se rencontrent qu'en un point : détruire! Les Grecs avaient donné au monde ce spectacle, les Romains le renouvelèrent; et nous, deux mille ans après la leçon de ces ruines, nous avons voulu eu recevoir de nous-mêmes le redoutable enseignement. Il est là. Messieurs, regardez-le;

apprenez-y du moins la limite de votre intelligence, et le besoin que vous avez d'une autre lumière que la vôtre |)Our vous connaître vous-mêmes.

Mais d'où nous vient cette ignorance de nos propres destinées? D'où vient qu'ayant pénétré si loin et si haut dans les mystères de la nature , notre vue se trouble lorsque nous la reportons sur ce qui nous est intime et personnel'? Messieurs, il n'est pas difficile d'en entendre la raison. Tous les phénomènes de la nature sont des faits présens sous nos yeux , et les lois mathématiques qui les régissent , outre qu'elles se manifestent dans des corps sensibles et limités, appartiennent à l'essence invariable des choses, laquelle est présente à notre esprit et constitue la lumière intelligible dont il est éclairé. L'être divin lui-même se révèle à nous par l'univers qui , tout grand qu'il soit, nous contraint de lui chercher une cause , cause qui ne peut être que l'infini à l'état personnel , c'est-à-dire Dieu. Nous tenons ainsi les deux extrémités de la chaîne, le fini et l'infini, le monde et Dieu. Mais quand il s'agit de pénétrer le secret de notre destinée , là nous font défaut tous nos moyens naturels de connaître. Notre destinée n'est pas un phénomène présent à nos regards ; elle embrasse un passé qui nous est invisible , un avenir qui l'est également. Ce n'est pas non plus une loi appartenant à l'essence des choses , puisque nous pouvions être ou ne pas être , vivre un jour ou mille iins. Notre destinée est un rapport entre deux êtres

— ôni) —

libres, dont l'uu est fini et l'autre infini. Elle dépend (lu concours de deux volontés différemment souveraines, dont l'une a donné ce qu'elle ne devait pas, dont l'autre peut refuser ce qu'elle n'attendait pas.

Or, comment connaître rationnellement la volonté d'autrui? Comment la raison verrait-elle intérieurement et nécessairement un acte qui peut être ou ne pas être? Sans doute Dieu a dans sa nature des règles immuables de justice et de bonté , dont le reflet illumine notre conscience et nous met sur la voie de ses opérations. Mais ni la justice ni la bonté ne lui imposent dans ses dons une mesure absolument déterminée. 11 était libre de créer ou de ne pas créer, libre de nous appeler à la vie plus tôt ou plus tard, libre de s'unir à nous plus ou moins durablement et intimement? Qui dira , par exemple , que l'alliance de la nature divine avec la nature humaine par l'incarnation était métaphysiquement nécessaire? Or, si elle n'était pas nécessaire , elle était libre , et si elle était libre, comment l'intelligence l'auraitelle aperçue autrement que sous la forme d'une simple possibilité? Et c'est la possibilité même qui fait le mystère. Me voici , être vivant , me voici en face de l'éternité que mon esprit découvre tout autour de moi comme l'horizon naturel de mon être : y suis-je pour une heure , pour un siècle, pour jamais? L'éternité, qui est mon principe, est-elle mon droit et mon but? Si je voyais clairement que non, il n'y aurait pas de mystère; si je voyais claire- T m. 22

ment que oui, il n'y en aurait pas davantage : mais j'hésite devant le oui et devant le non. parce que tous les deux ont leur possibilité. Le nécessaire se voit , le possible s'entrevoit; le nécessaire est le jour, le possible est la nuit. Qui lèvera le doute? Qui nous dira : de deux choses contradictoires également réalisables, c'est celle-ci qui s'est réalisée, c'est celle-ci qui est le réel? La raison ne le peut; car, elle ne le pourrait qu'en changeant le possible eu nécessaire, ce qui est absurde. J'avoue qu'entre le nécessaire et le possible se rencontre le probable ; mais le probable ne donne pas la certitude, il incline l'esprit sans le subjuguer. Socrate est mort en se vengeant de ses juges par l'espérance de l'immorlalilé, et le Phédon est l'impérissable monument de cette héroïque vengeance : mais ce qui suffisait au remords de ses juges et à la grandeur de son âme ne suffisait pas à la consolation de ses amis. Une autre mort que celle d'un sage, une autre parole que celle d'un homme devait donner au genre humain la certitude de son immortalité.

Puis, l'immortalité n'est pas tout; bien des choses y demeurent obscures, et fût-elle assurée, l'esprit se demanderait encore : Qu'est-ce que l'immortalité? Y verrons-nous Dieu? L'y verrons-nous face à face? Sera-t-il pour notre œil transfiguré ce qu'est aujourd'hui la nature pour notre œil mortel? L'abime de l'infini n'a pas de fond, et c'est ici la seconde cause de 1 impuissance où est la raison de se rendre un

compte exact des fins dernières de l'homme, ainsi que le christianisme appelle éloquemment le dogme des destinées.

En toute autre science , la question va du fini au fini. Les mathématiques elles-mêmes ne sont que la loi générale des corps , et si on les considère d'une manière abstraite, en tant qu'elles assujettissent à leur calcul des quantités indéterminées, elles n'atteignent point au-delà de l'indéfini, c'est-à-dire au-delà d'une progression supposée constamment croissante ou décroissante, à laquelle l'unité sert de point de départ. Mais dans la science des fins dernières, la question va du néant à l'infini. 11 s'agit de savoir si la mort nous ramène à l'existence ou nous conduit à l'éternité, si nous sommes un simple phénomène mesuré par le temps ou un astre sorti de Dieu pour retourner à lui, et quelle est la loi de cette courbe que nous décrivons autour du centre qui est notre principe et notre fin. Même en laissant de côté l'intention de Dieu à notre égard, intention évidemment insondable par la raison, comme je viens de le démontrer , il reste encore la difficulté propre à l'infini considéré en soi. Saint Thomas d'Aquin a dit : « La vérité est l'équation de l'intelligence avec son objet. » Or, comment une intelligence finie serait-elle en équation avec un objet qui ne l'est pas? Et si cette équation est impossible, comment aurions-nous par nous-mêmes la vérité sur Dieu et sur nos rapports avec lui? Nous pouvons bien affirmer que Dieu est, parce que notre esprit, supé-

rieur à l'univers, y découvre le besoin d'une cause plus haute que lui. Nous pouvons encore affirmer que celle cause esl infinie, parce que si elle ne l'élait pas, elle ne sérail qu'un aulrc univers, aussi incapable que le premier de subsister par soi. Mais notre esprit, quoique supérieur à l'univers, n'est pas égal à Dieu; il flotte entre ces deux extrêmes, surpassant l'un, surpassé par l'autre , et ne connaissant pas même tout entier celui qui est au-dessous de sa sphère, parce que la science totale du phénomène exigerait la science totale de la cause, qui est Dieu. Dieu, dit l'Ecriture, habite une lumière inaccessible ; il est à la fois ce qu'il y a de plus clair et de plus impénétrable. Otez l'idée que nous en avons , toute clarté disparaît de notre entendement; la vérité y devient un songe et la justice un nom. Mais aussi voulons-nous pénétrer jusqu'au fond de l'essence divine , notre œil s'émousse , et nous n'apercevons plus dans un immesurable lointain qu'une scintillation qui nous éblouit et nous dérobe la lumière par la lumière même. S'agit-il de la nature métaphysique de Dieu, par exemple, je me demande : Dieu est-il un être solitaire ou a-t-irdes relations en lui? Quoi que je me réponde, je me réponds un mystère. S'agit-il de sa nature morale, je me demande : Quelle est en Dieu la proportion de la justice et de la bonté? Quoi que je me réponde encore , je me réponds un autre mystère. Et cependant si j'ignore ces choses , puisje savoir la loi de mes rapports avec Dieu? Puis-je

— ùùù —

savoir ce que je dois en craindre ou en espérer?

Vous me direz peut-être : mais pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas donné un esprit plus pénétrant? Eh! Messieurs, quelque pénétration qu'il nous eût donnée, eùt-elle égalé jamais la profondeur de son essence, qui est infinie? Eùt-elle satisfait à la définition de saint Thomas d'Aquin : « La vérité est une équation de l'intelligence avec son objet?» Vous n'avez que deux partis à prendre : ou nier cette définition , ou soutenir que Dieu avait la puissance de créer des esprits qui fussent ses égaux, c'est-à-dire Dieu. Dans le premier cas, c'est affirmer que l'effet peut être plus grand que sa cause; dans le second, c'est affirmer que ce qui existe par un autre existe cependant par soi. Cédez à l'évidence. Messieurs, et ne contestez plus au christianisme cette grande et forte vérité, qu'aucune intelligence créée n'est capable par ellemême de s'élever à une connaissance parfaite de Dieu, et par conséquent à une connaissance certaine de sa destinée. L'histoire vous le prouve, et le raisonnement vient de confirmer l'histoire en vous l'expliquant.

Que faut-il donc pour que l'homme se connaisse lui-même en Dieu? 11 faut qu'une lumière médiatrice s'interpose entre Dieu et lui, lumière qui aide sa nature sans la détruire , qui l'approche de l'infini sans être elle-même l'infini. Et si cette médiation vous paraît, impossible, écoutez-moi encore un seul moment.

Vous à qui je parle , vous êtes une àme , et moi qui vous parle, je suis une âme aussi. Eh bien! con-

naissez-vous mon àme, el moi la vôtre? L'infini n'est pas entre nous , el cependant , quoique nous nous louchions par nos corps , un abîme nous sépare. Qui ètes-vous et qui suis-je? Quel est le mobile secret de nos actions? Où tendons-nous par nos faiblesses et nos vertus? Quel est le degré de notre puissance dans le bien ou dans le mal? Je le répète : qui ètes-vous et (jui suis-je? Vous verrez bien dans mes actes, et moi dans les vôtres , un certain reflet de ce que nous sommes intérieurement ; la physionomie ajoutera sa révélation à celle de nos œuvres : mais pourrez-vous dire que vous me connaissez tel que je me connais , et moi pourrais-je me persuader que je vous vois tel que vous vous voyez? Lame ignore l'âme, et tant que leur essence ne se pénétrera pas par une vision directe , il n'y aura qu'un remède à ce malheur : la confidence ou la confession , c'est-à-dire l'ouverture de l'âme à l'âme au moyen d'une parole sincère. La parole est la lumière médiatrice entre les choses égales qui ne se voient pas, à plus forte raison entre les choses deux fois séparées par leur invisibilité et leur inégalité. Pourquoi Dieu ne parlerait-il pas à l'homme? Pourquoi, nous voyant incapables d'atteindre jusqu'à lui par la faiblesse de noire nature, ne condescendrait-il pas à s'ouvrir à nous dans une confidence qui nous révélerait avec les mystères de son être l'ordre de ses pensées et de ses desseins? Je vous ai prouvé que celte révélation surnaturelle ou prophétique était nécessaire au commerce de l'homme avec

oo;)

Dieu, el je viens de vous en montrer l'instruinenl dans la parole. Achevons celle Conférence en vous prouvant aussi la nécessité du sacrement, non plus pour éclairer l'esprit, mais pour fortifier la volonté, non plus pour nous apprendre notre destinée , mais pour nous aider à la remplir.

L'esprit est le principe éloigné de nos actes , la volonté en est le principe immédiat; l'esprit voit, la volonté commande, l'homme fait. Qu'est-ce donc que faire? Faire, c'est produire quelque chose. Si vous n'avez rien produit , si aucun résultat n'a été le fruit de votre vouloir, vous n'avez rien fait; c'est l'expression consacrée par la langue elle-même. Aussi l'homme ne se meut-il que pour produire, et chacun de ses mouvemens , même lorsqu'il avorte , produit encore quelque chose , ne fût-ce que du bruit. Mais pourquoi produire? Pourquoi l'homme n'est-il pas au repos? Que cherche-t-il dans cette incessante production, qui est l'efTet de son activité? Ce qu'il cherche, Messieurs, c'est la vie. S'il respire, c'est pour vivre; s'il creuse la terre, c'est pour vivre; s'il marche, c'est pour vivre; s'il dort, c'est pour vivre; s'il meurt, c'est encore pour vivre. Et il ne se repose jamais , parce que la vie lui échappe à mesure qu'il la produit. Il la boit dans une coupe avare, qui n'en contient et qui n'en verse qu'une goutte à la fois. S'arrêter, c'est mourir... Mais mourir, ne disais-je pas tout à l'heure que c'était vivre encore? Oui , dans le vrai de nos destinées, la mort est le grand passage de la vie, pourvu que nous

ayons connu le sccrel de la trame où nous agissons, qui est de produire en nous la vie même de Dieu, vie pleine, vie stable, vie dont chaque instant renferme l'éternité , et qui n'a plus besoin de se faire parce qu'elle est. Voilà, Messieurs, le but véritable et dernier de toutes nos actions. Je vous l'ai démontré, en vous démontrant que Dieu est notre principe et notre fin. Quoi que vous fassiez, si vous ne faites pas cela, vous ne faites rien. Si vous ne faites pas cela, vous êtes semblables au pâtre qui s'assied au bord d'une eau courante, et qui bat le flot qui passe en s'amusant du bruit qu'il cause. La vie présente, quand elle n'est pas l'instrument de la vie éternelle, n'a pas d'autre image ni d'autre prix. En vain lui raettrez-vous au dos la pourpre des consuls; en vain l'appellerez-vous gloire, puissance, immortalité, noms illustres, qui n'élèvent le néant que pour le montrer de plus haut et de plus loin. L'histoire est pleine de ces phares éteints, mortels fameux qui , pour avoir conquis durant un jour les admirations de ce monde , s'estimaient grands dans la vie , et attendaient de leur tombe un règne persévérant. Faites cela si vous le voulez; bâtissez-vous des pyramides dans les solitudes dévastées de la mémoire ; creusez autour de votre mort des digues contre les siècles; l'éternité vous le permet, comme elle permet à l'enfant qui trébuche dans ses premiers pas de monter aux bras de sa nourrice pour s'enorgueillir d'y être plus grand qu'à terre. Mais si ces puérilités vous vont mal, si vous avez

houle d'ajouter le ridicule au néant , considérez qu'il s'agit de produire en vous la vie de Dieu, et cherchez dans votre nature si vous y trouverez l'instrument d'une si haute amhilion.

La vie de Dieu est infinie; elle consiste dans la perpétuité d'un moment indivisihle où Dieu , un et plusieurs , se voit pleinement dans son essence et s'aime pleinement dans ses personnes. Or, nous avons d'une telle vie une totale incapacité. Soumis par notre nature à la succession et au changement , nous ne pouvons aspirer à l'état indéfectible d'une immuable durée; nous ne pouvons pas davantage voir face à face l'être divin, ni l'aimer de cet amour parfait qui résulte en lui de la vue directe de son ineffable beauté. Si nous le voyons , c'est à travers l'ombre des idées ; si nous l'aimons , c'est comme le principe invisible des biens incomplets dont nous sommes entourés. Mais le voir dans sa substance , mais l'aimer de ce regard qui possède l'objet aimé, mais nous fondre en lui jusqu'à ne plus sentir que le mouvement immobile de son éternelle vie, c'est là un prodige dont le pouvoir est si loin de nous que la foi seule nous donne la certitude de son accomplissement futur. La raison se rit de cette espérance, tant elle se croit incapable de la réaliser. Pour elle, le plus grand avenir de l'homme est l'immortalité, c'est-à-dire l'avènement de l'àme à une durée que les sens ne mesureront plus, à une vie dont les idées seules rempliront l'espace indéfini. Ou bien si la raison passe au-delà, elle

nous jette les rêves du panthéisme , s'enorgueillissant de nous faire Dieu à la condition de nous perdre nousmêmes dans l'abstraite immensité de l'être. Le christianisme a marqué notre place entre ces deux excès ; sachant que Dieu est notre fin, il nous ordonne de commencer à vivre imparfaitement en lui , pour y vivre im jour dans la plénitude d'une vision qui, sans nous confondre avec l'essence divine, nous la donnera pour objet présent d'une connaissance directe et d'un amour de possession.

Or, soit dans sa forme initiale, soit dans sa forme dernière, cette vie divine, je viens de le démontrer, surpasse les forces de toute nature mortelle. De même qu'il n'y a pas d'équation naturelle possible entre une intelligence limitée et une vérité qui ne l'est pas , il ne saurait exister non plus d'équation naturelle possible entre la vie d'un être fini et la vie d'un être infini. Si donc Dieu nous appelle à son éternité, si notre destinée est de vivre de lui, en lui et avec lui, il faut de toute nécessité qu'il communique à notre àme un élément médiateur , par où elle soit soulevée hors de ses limites et portée vers lui par un mouvement d'un ordre surnaturel ou divin. Notre vie présente est le creuset laborieux d'où doit sortir notre vie future; s'il ne s'y trouve que de la matière, fût-ce la plus précieuse, il n'en sortira que de la fange; s'il ne s'y trouve que de l'esprit, fût-ce le plus pénétrant, il n'en sortira que des idées et des scnlimens humains. Que Dieu donc intervienne, el qu'il y verse l'or de

son éleruilé , ou, pour parler sans figure, (luil nous attire à lui par une action directe sur notre àme; qu'il nous arrache sans violence aux affections de la nature, et nous inspire un amour tel que la vie présente ne nous semble plus qu'un fardeau et la terre un exil.

Cet amour existe , Messieurs , vous ne pouvez le nier. David l'exhalait dans ses psaumes, les martyrs en embaumaient leur supplice , les saints l'ont chanté et glorifié de génération en génération ; tous , sur des modes divers, ont répandu devant Dieu la mélancolie d'une âme oppressée par le ferment d'un amour surhumain. Comme le cerf, disaient-ils, brame après Veau des fontaines , ainsi mon âme aspire après vous, ô mon Dieu! Mon àme a soif du Dieu fort et vivant ; elle a soif de venir et de paraître devant la face de Dieu. Mes larmes ont été mon pain de Vaurore et de la nuit, lorsqu'ils me disaient : Ouest ton Dieu? Je ni en suis souvenu, et fai versé mon âme en moi-même, parce que firai jusquau lieu du tabernacle admirable, parce que firai dans la joie, dans la louange et le rassasiement, jusqu'à la maison de Dieu. 0 mon âme, pourquoi es-tu triste et pourquoi me troublestu ? Espère en Dieu, parce que je le louerai encore, parce quil est le salut que je verrai, parce qu il est mon Dieu * . Ces accens-là , Messieurs , ne sont pas de la terre; ils jaillissent de cœurs délivrés du

' Psaume il.

îi'inps, el qui habitent déjà, en une réalité commeucée, la région qui dégoûte de tout le reste. Mais par où s'y sont-ils introduits? Est-ce par l'effet naturel d'une contemplation de l'intelligence ou d'un mouvement de l'enthousiasme? Non , assurément, et jamais, ni en Orphée, ni en Platon, ni en aucun esprit qui n'avait que l'esprit de l'homme , de telles vibrations n'ont ému le sanctuaire de notre sensibilité. Elles procèdent d'un art qui se cache au génie, d'une tradition qui ne dit son secret qu'aux saints. Interrogez les saints; ils n'ont pas la jalousie de leurs dons , ils les ont reçus pour rien , ils vous les livreront pour rien. Ils vous diront où ils puisent la vie douloureuse et consolée qui les ravit au monde. Regardez là-bas : sous la garde d'une pierre taillée, sous le symbole plus vil encore d'un pain pétri par l'homme, repose l'invisible vertu qui donne la sainteté, et qui avec la sainteté produit et féconde dans l'àme le germe de la vie divine. Ce que la parole prophétique est pour l'intelligence, le sacrement l'est pour la volonté. La prophétie nous révèle les mystères impénétrables de l'essence et delà pensée de Dieu: le sacrement nous communique l'esprit, le désir, la faim de Dieu, le droit de le posséder par grâce , puisque nous ne le pouvons par nature , el même un goût réel avant-coureur de cette possession.

L'expérience des saints ne vous suffit-elle pas, consultez l'expérience opposée. Vous qui n'avez que le cœur pour aimer Dieu, comme vous n'avez que la rai-

son pour le connaitrc , aimez-vous Dieu? Je ne vous demande pas si vous l'aimez d'un amour tendre cl profond, mieux que vos amis les plus chers, mieux qu'une mère n'aime son (ils, mieux que toutes choses et vous-mêmes , non par une vue des biens visibles dont il est l'auteur , mais par une contemplation anticipée de la beauté personnelle qui est en lui. Je ne vous demande pas si vous l'aimez jusqu'à trouver pour le dire quelqu'un des accens que David nous prêtait tout à l'heure? Mais l'aimez-vous du dernier et du plus faible des amours? Votre pensée le cherche-t-elle jamais? Avez-vous en lui quelque plaisir caché ? Estil une part, si légère que ce soit, du trésor de votre cœur? J'ose vous dire que non , et que la feuille emportée par le vent dans un soir d'automne vous touche plus que l'immensité des divines perfections.

Sénèque a dit : Amicitia pares invenit vel facit,— ramitié trouve ou fait des égaux. Telle est la raison de votre froideur pour Dieu ; vous le savez infini , et vous ne concevez pas ce qu'il pourrait y avoir entre lui et vous. 11 est dans son lieu , vous dans le vôtre ; vous ne lui demandez que l'oubli, et ne lui donnez que la même chose que vous lui demandez. Et jamais, par le seul effort de la nature , vous ne sortirez de cet état d'insensibilité. La nature vous inspirera des passions ardentes , ou même, si vous le voulez, des affections héroïques, mais pour les choses qui se touchent et- les beautés qui se voient; elles vous prosternera devant un peu de poussière; elle fera de celte

poussière lame de votre vie, votre vie elle-même, et vous croirez mourir en perdant dans une dernière étreinte ce bien précieux d'un amour à qui mille fois vous aviez juré l'immortalité. Vous ferez mieux encore, vous mourrez pour un objet aimé; vous mourrez avec joie, lui faisant de votre dernier soupir l'holocauste d'une éternelle adoration. Tout cela, vous le pouvez, quand il ne s'agit point de Dieu : mais s'agit-il de Dieu , cette grande faculté de l'amour s'évanouit en vous, et votre cœur si prompt à tout le reste se refuse à l'infini. Si vous n'aimez rien, il ne faudrait que vous plaindre; aimant par nature et y mettant la félicité de votre courte vie, il faut s'étonner de vous voir insensibles à Dieu , et en conclure que quelque chose vous manque pour atteindre à cette suprême affection. Ce qui vous manque , un sage vient de vous le dire. De même que saint Thomas d'Aquin a défini la vérité , une équation entre Vintelligence et son objet, Sénèque avec une précision non moins éloquente a défini l'amour, une fusion qui trouve ou qui fait des êtres égaux. Or, l'égalité n'existant point entre Dieu et nous, c'est à lui de se pencher vers sa créature par un mouvement de grâce, et de l'attirer divinement à une vie commune avec lui. Si nous y consentons, c'est notre mérite et notre salut; si nous n'y consentons pas , c'est notre faute aussi bien que notre perte.

Ces vérités dont j'essaie de vous donner la démonstration , Messieurs , saint Paul les annonçait un jour devant un proconsul romain et un roi de l'Orient as-

semblés i)icn plus par la curiosité de i'cnlendre que par le désir de connaître les voies de Dieu. Après qu'il leur eut raconté les fureurs de sa jeunesse contre Jésus-Christ, etcomment celui qu'il persécutait lui était apparu aux portes de Damas pour lui confier l'Evangile des nations, il continuait ainsi son discours : Appuyé donc du secours de Dieu, je suis debout jusqu aujourd'hui rendant témoignage aux petits et aux grands, ne disant rien que ce que les prophètes et Moïse ont annoncé de Vavenir, savoir, que le Christ souffrirait, qu'il serait le premier d'entre larésurrection des morts, qu'il donnerait la lumière à son peuple et à tous les peuples. Ici, le proconsul, l'arrêtant par un éclat de voix, lui cria : Vous êtes fou, Paul! Et Paul, sans s'émouvoir : Je ne suis pas fou, excellent Festus, mes paroles sont aussi pleines de sobriété que de vérité, et le roi devant lequel je parle sait bien ces choses qui ne se sont point passées dans Vobscurité d'un coin de terre. Puis, se tournant vers le roi : Roi AgiHppa , croyez-vous aux prophètes? Je sais que vous y croyez. Et le roi : // s'en faut peu que vous ne me persuadiez d'être chrétien *. Messieurs, c'est le même dialogue qui se passe en ce moment entre votre âme et la mienne; ni les vérités , ni les auditeurs n'ont changé. 11 y a ici des Festus nourris dans l'orgueil de la raison, à qui l'histoire de leur propre faiblesse est inconnue , et qui ,

' Actes des Apôli-es, cliap. 26, vers. 22 et suiv.

n'ayant jamais senti le besoin du secours de Dieu, s'étonnent qu'il faille traiter avec lui autrement que d'égal à égal. Ceux-là me répondent : Vous êtes fou , Paul! iMais il y a aussi des Agrippa qui, plus enivrés de leurs passions que de leur science, avertis en secret de la misère de l'homme, lèvent quelquefois les yeux vers la toute-puissante bonté qui les a faits. Ceux-là me répondent : Il s'en faut peu que vous ne me persuadiez d'être chrétien! Et moi, sans faire de distinction entre les uns et les autres , entre ceux qui sont plus proches et ceux qui sont plus loin , me confiant en celui qui est mort pour tous, je dis à tous, en imitant le langage de saint Paul : Plaise à Dieu que vous soyez comme moi^! Plaise à Dieu que, reconnaissant l'impuissance de votre nature abandonnée à elle-même, vous chantiez dans la paix, dans la joie, dans la certitude des enfans de Dieu , ce cantique si court et si doux : Credo , — je crois !

' Acles lies Apôtres, cliap. 26, vers. 29.

CINQUAISTE-SIXIÈME CONFÉRENCE

DE \A PUOPHRTFE.

MOiNSEIGNEUR,

Messieurs,

La réalité et la nécessité d'un ordre surnaturel , comme moyen du commerce de l'homme avec Dieu, vous étant démontrées, il nous reste à pénétrer dans la nature intime de cet ordre. Déjà vous avez vu qu'il se décompose eu deux actes , l'un correspondant à notre faculté de connaître, c'est la prophétie; l'autre, relatif à notre faculté opérative, c'est le sacrement. En T. m. 23

vous faisanl entrei' plus à fond dans le mystère de ces deux actes, j'atteindrai mou but, qui est de vous initier à l'intelligence de l'ordre surnaturel, autant que le permettent sa profondeur et les limites de notre esprit. Je commence par la prophétie,

La prophétie est une parole de Dieu manifestant à l'homme des vérités que sa raison ne saurait atteindre par elle-même' et qui cependant sont nécessaires à l'accomplissement de sa destinée.

Ce qui domine dans cette définition, c'est la parole; la parole est le premier élément prophétique. Mais qu'est-ce que la parole ?

Un homme vient au monde. Ses yeux, ses oreilles, ses lèvres, tous ses sens sont fermés. 11 n'a aucune idée du néant qui le rejette, ni de l'être où il arrive; il s'ignore lui-même et tout le reste avec lui. Laissezle tel que la nature vient de l'ébaucher, laissez-le là nu, muet, plutôt mort que vivant : il vivra peut-être, mais il vivra sans le savoir , hôte informe de la création , àrae perdue dans l'impuissance de se trouver elle-même. Ses yeux s'ouvriront sans qu'on y lise une pensée, et son cœur battra sans qu'on y sente une vertu. Heureusement quelque chose veille sur lui. La providence de la parole le couvre de ses fécondes ailes; la parole se penche incessamment vers lui, le regarde , le louche , le retourne , essaie par ses frémissemens d'éveiller cette âme endormie. Et enfin, après des jours qui ont été des siècles , tout à coup, de cet abime sourd et insensible, de cet enfant qui à

peine a fait croire par un sourire qu'il entendait l'amour qui l'a mis au monde , la parole s'échappe et répond. L'homme vit cette fois; il pense, il aime, il nomme ceux qu'il aime , il leur rend en une parole tout l'amour qu'il en a reçu.

Mais ce n'est là que le commencement de l'homme. Lui, le prédestiné de l'infini , ne connaît encore que le sein de sa mère, son berceau, sa chambre, quelques images pendues aux mors, tout l'espace que l'œil embrasse d'une fenêtre : une heure est pour lui l'histoire, une maison l'univers, une caresse la fin dernière des choses. II faut qu'il sorte de cet étroit horizon et se prépare à marquer sa place dans cette société haletante où tous , ayant les mêmes droits dans les mêmes devoirs , vont lui disputer la gloire de vivre. Tout à l'heure il descendra l'escalier paternel, il paraîtra dans la place publique; son oreille entendra le froissement douloureux des ambitions qui se heurtent et des idées qui se repoussent, et, comme une feuille tombée dans les flots d'une mer émue , il s'étonnera pour la première fois du prix que coûte la vie et des mystères qu'elle contient. Qui les lui expliquera? Qui l'introduira bien ou mal dans la science de l'homme , cette science dont les élémens sont le passé , le présent , l'avenir, la terre et le ciel, qui touche au néant par un de ses pôles, à l'infini par l'autre? Ce sera la parole encore : non plus la parole de son père et de sa mère, mais une parole hasardeuse, qui étouffera peutêtre en lui les germes de la vérité, qui peut-être les

) développera , selon l'esprit ties mailres qui dirigeront le sien. Car il aura des maîtres; il ne peut se soustraire à ce second règne de la parole sur lui. La parole la mis au monde; la parole a donné l'éveil et le premier cours à sa pensée : quoi qu'il veuille, quoi qu'il fasse, pour son bonheur ou son malheur, la parole achèvera son œuvre ; elle en fera un vase de foi ou d'incroyance , une victime de l'orgueil ou de la charité, un esclave des sens ou du devoir, et si la liberté lui demeure toujours contre le mal . ce sera pourtant à la condition d'appeler à son aide une meilleure parole que la parole qui l'aura trompé.

Voilà l'histoire de l'homme, écoutez. celle du peuple. Un peuple est assoupi dans les m<purs de la barbarie; il ne connaît pas même le premier des arts, qui est d'assujétir la terre à ses besoins. Comme l'animal, il vit d'une proie. L'a-t-il rencontrée, il dort auprès du feu qui le chauffe, ou de l'arbre qui le couvre, jusqu'à ce que la faim lui commande de disputer aux forêts et au hasard son incertaine subsistance. Il n'a point de patrie. Le sol même où il est errant n'a reçu de son travail aucune consécration, de sa puissance aucune limite, et encore qu'il y garde les os de ses ancêtres, il y marche sans passé et sans avenir. Vient-on l'y troubler, il s'y défendrircompie une béte fauve dans sa tanière , n>ais sans pouvoir faire du moreeaii de bois qui lui servira de défense ni une épée ni un drapeau. L'idée lui manque, et avec elle la verlu. le procrès- l'hisloire. la •^labililo

Mais voici que lout change. Ce peuple s'assied : il dresse sa tente, il creuse des fossés, il pose des gardes, il a quelque chose de durable et de saint à garder. Vn temple lui olîre sous uue image sensible le Dieu qui a fait le monde, le père de la justice et Ihabitant des âmes, il l'adore en rsprit . il le prie avec foi. Le soleil ue passe plus sur sa tète comme un feu qui s'éteint le soir et se rallume au malin, mais comme la grave mesure des âges, apportant à chaque jour son devoir, à chaque siècle sa durée. Il en compte les révolutions, et distribue sa propre histoire dans le cycle où toutes les nations ont renfermé la leur. Ce peuple vit enfin: il révèle sa présence par des hommes qui ont un nom, par des actes qui ont un empire. Mais qui l'a tiré de sa mort antérieure? Qui a fait d'une peuplade barbare une société régulière et civi- Hsée? Qui, Messieurs, qui? Eh! la même puissance qui a fait l'homme : la parole. Orphée est descendu des montagnes de la Thrace ; il a chanté, et la Grèce est sortie toute vivante des accens de sa lyre. Un missioanaire a paru dans des solitudes avec un crucifix pour harpe: il a nommé Dieu, et des sauvages simples jusqu'à la niulile rmi rouvert de feuilles leur pudeur naissante. Les eolans ont souri à l'homme de la parole, et les mères ont cru aux lèvres qui apportaient à leurs fils la bénédiction du grand esprit.

Voulez -vous d'autres scènes prises aiLx sociétés vieillies? Un peuple, après avoir tenu longtemps avec honneur le sceptre de sa destinée, a perdu pea à peu

le sens des grandes choses ; il n'a plus su croire , ni délibérer, ni se dévouer; on l'a vu accroupi à un comptoir , pesant des écus dans une balance au lieu d'y peser le sort du monde, et n'ayant plus d'entrailles que pour le bruit monotone et sot de l'argent. Avec l'abaissement du caractère est venue la servitude; les tyrans se sont joués de ce peuple en lui imposant des lois dignes de ses mœurs. Ils ont trouvé des complices jusque dans les traditions de la liberté, et le forum, la tribune, le sénat, ont été les noms dont ils ont couvert l'avilissement des âmes et l'opprobre de leur tyrannie. Mais pendant que régnaient la corruption et la peur sur cette tourbe dégénérée; pendant que tout se taisait, excepté le mensonge, la calomnie, la délation, la bassesse de cœur et d'esprit, à un moment qu'on n'attendait plus, il s'est fait un réveil et un retour : Domitien a disparu, Nerva lui a succédé. Qui a ainsi suspendu le cours des ruines? Qui a ramené, ne fût-ce qu'un jour, des noms et des souvenirs honnêtes ? Ne le demandez pas, Messieurs : la parole s'est glissée dans les interstices de la tyrannie; elle a rencontré ça et là, comme dans un champ moissonné, des âmes demeurées pures de leur siècle, et semant par elles le levain de la force antique, elle a ranimé le sénat, le peuple, le forum, les dieux éteints, la majesté tombée, et tous ensemble, ressuscitant en un même jour, ils ont donné aux vivans et aux morts une sainte et dernière apparition de la patrie.

— ôol —

Au-delà du peuple, Messieurs, il uy a plus que le genre humain , et lui peut-être aussi aura-t-il éprouvé la puissance magique de la parole. Lui peutêtre aussi, plongé dans la corruption et la servitude, aura-t-il une fois, dans le cours de sa longue histoire, connu le tressaillement divin de la résurrection. Si vous l'aviez oublié, rappelez-vous ce qu'était le monde à l'aurore des temps que nous disons les nôtres. Assistez par la pensée à lune des fêtes où il apportai! à la fois ses dieux et ses mœurs, ses idées et ses joies. Choisissez le cirque ou l'amphithéâtre , les jeux ou les mystères, telle scène antique qu'il vous plaira. Regardez : tel était le monde. Ce monde-là n'est plus. Des autels chastes convient les générations au redressement laborieux de leurs sens, et la croix, signe de mortification et d'humilité , au lieu de donner l'esclave en spectacle à des maîtres cruels et dissolus , marche devant les princes pour leur enseigner la douceur, devant les peuples pour leur donner le courage d'une vie grave et pauvre. Le sang versé n'appelle plus d'applaudissemens, si ce n'est quand on le donne dans un grand et volontaire sacrifice; la chair déshonorée par l'impudeur de l'àme ne s'offre plus à l'adoration publique, et la pureté sans tache a su se bâtir au milieu des grandes villes des retraites qui ne sont pas même illustres, tant le cœur de l'homme s'est élevé dans l'intelligence de la vertu. Lœil ne rencontre plus sur le front des passans des traces de mutilations; l'oreille n'est plus frappée du bruit abject

des supplices privés, et la justice publique ellemême n'apparaît que rarement aux regards respectés des citoyens. Une rue est un asile où se rencontrent des créatures qui ont toutes en elles-mêmes le signe de leurs droits, et l'inégalité visible des conditions n'y enlève point aux pauvres leur place et leur dignité. Que dirai-je de plus? le cœur de l'bomme est (Micore faible et dévoré de passions, et cependant l'humanité est transfigurée ; elle porte au plus profond de ses entrailles une semence de bien contre laquelle aucun crime ne peut prévaloir, et qui condamne au mépris de tous les mêmes choses qui avaient usurpé dans l'ancien monde les hommages de tous. Qui a fait cela? Encore une fois. Messieurs, et je me lasse de le répéter, c'est la parole. Un homme est venu qui s'est dit Dieu, et qui a dit au nom de Dieu : Bienheureux les pauvres! Bienheureux les doux! Bienheureux ceux qui pleurent! Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la, justice ! Bienheureux les purs de cœur! Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice^. Il a dit cela, et la parole qui fait l'homme, qui fonde la civilisation, qui affranchit les peuples, celte même parole sur les lèvres du Christ a donné une nouvelle force ou plulôl une nouvelle naissance à l'iHimanilé.

11 est manifeste par là. Messieurs, que la parole est la première puissance du monde, <ju'elie est la cause

' Saint Mcilliiuu , cliap. îi, vcib. ."îct bun.

de toutes les révolutions heureuses ou «nallieureuses dont l'enehaînenient compose l'hisloire, et qu'ainsi vous ne devez pas vous étonner qu'ellesoit un élément de l'ordre surnaturel, et que prophétiser ce soit parler.

J'ai dit de plus, que la prophétie est une parole de Dieu. Et ici, le rationalisme, qui a consenti jusqu'à présent à mon discours , ne me permet pas d'aller plus loin. 11 estime que l'idée de Dieu et celle de la parole sont deux idées incompatibles ; que Dieu étant un être purement spirituel et la parole un simple mouvement de l'air produit par les organes physiques de la voLx , on ne peut sans dégrader la majesté divine lui attribuer une si vile opération.

Faut-il, Messieurs, répondre à cela? Faut-il vous l'aire remarquer qu'on dégrade la notion de la parole pour la refuser à Dieu? Quoi! vous figureriez-vous que de l'air agité, en quelque manière que ce fût, eût la puissance d'obtenir les effets prodigieux que je vous ai décrits ? Sans doute , à cause de notre état présent où l'àme est unie à un corps, la parole aussi a un corps; elle entraîne une action extérieure qui met de l'air en mouvement. Mais ce n'est là que le fantôme de la parole. Fermez vos lèvres, recueillezvous, renfermez votre âme en elle-même : n'cnlendezvous pas qu'elle vous parle? N'entendez-vous pas que sans l'ébranlement d'aucun organe physique , elle articule intérieurement des mots, prononce des phrases, enchaîne un discours? xN'entendez-vous pas qu'elle s'anime, s'échauffe, qu'elle devient éloquente, qu'elle

— ôoi —

vous persuade, el que cependant tout est immobile au centre el aux extrémités de votre corps? La parole extérieure n'est que la pâle et mourante expression de la parole intérieure, et la parole intérieure, c'est la pensée elle-même s'engendrant au fond de l'âme par une immatérielle fécondité. S'il en était autrement, si parler n'était que remuer de l'air, concevriez-vous que l'air fût le véhicule des idées et des sentimens, qu'il allât saisir votre intelligence dans ses impénétrables réduits et l'enlever à ses propres conceptions? La parole est une puissance spirituelle , unie dans l'homme à un organe sensible et lui donnant l'impulsion, comme l'âme, dans la totalité de ses forces, donne l'impulsion à tout le corps. Dieu, qui est esprit, peut donc être parole ; il peut nous parler intérieurement sans l'émission d'aucune voix entendue des sens, et nous parler extérieurement, s'il lui plaît de donner à ses communications un caractère de publicité et d'authenticité. 11 est vrai qu'en soi-même Dieu n'est pas uni à un corps , et qu'ainsi sa parole n'a pas un organe qui lui soit naturellement et personnellement soumis; mais la nature tout entière est à son égard plus obéissante que notre corps à nous-mêmes; il a sur elle le droit de toute la puissance créatrice, et il lui est aussi simple d'en user qu'à nous d'user de la portion de matière organisée qui nous est assujétie.

En tant que puissance spirituelle , la parole appartient donc à Dieu. Mais elle lui appartient plus notoirement encore sous un autre point de vue. En effet .

,).jr)

Messieurs, si, considérée dans sa racine première, la parole n'est autre chose que la pensée faisant son apparition au dedans et en face de Tàme , si elle est l'entretien de 1 ame avec elle-même, elle est aussi la faculté de l'âme d'entrer en rapport avec une autre âme, de l'initier à ses vues, à ses goûts, à ses volontés , de se verser en elle , s'il est permis de parler ainsi, et de recevoir à son tour, par un échange sympathique, la plénitude de l'âme étrangère. La parole est le lien des esprits, non pas seulement des esprits associés à un corps, mais des esprits purs et qui se sont réciproquement visibles dans la splendeur de leur essence; car, cette clarté où ils sont ne les livre pas à la merci les uns des autres. Us ont leur sanctuaire fermé , le lieu libre où ils pensent en face d'euxmêmes , et c'est par une parole volontaire , parole abstraite et sublime , qu'ils se penchent cœur à cœur pou-r se donner dans une plus grande et plus parfaite effusion. La parole est à la fois l'entretien des esprits avec eux-mêmes et avec les autres esprits ; elle est une faculté du dehors ainsi qu'une faculté du dedans ; elle est le moyen d'initiation et de communion par excellence. Or, dites-moi, refuserons-nous à Dieu la puissance d'initier et de communier? Refuserons-nous à celui qui a établi tous les rapports des êtres entre eux, depuis le grain de sable jusqu'au séraphin , lui refuserons-nous le pouvoir d'entretenir des rapports avec les intelligences, de leur communiquer ses pensées et ses volontés , de leur parler enfin ? Rien n'est

m xt f»

sans voix dans le inonde^, dit Tapôlre saint Paul; rien n'est sans voix, parce que rien n'est sans communication, et Dieu seul serait à la foi le silence et l'isolement! Dieu seul se tairait et se tiendrait à part dans un exil immense comme sa nature! Non, Messieurs, ma raison ne le conçoit pas plus que mon cœur, et c'est avec le transport de l'évidence que je répète ces mots du livre de la Sagesse : L'esprit du Seigneur a rempli toute la terre, et celui qui renferme toutes choses a la science de la voix^.

Vous entendez, Messieurs : Celui qui renferme toutes choses. En effet, Dieu étant le type primordial des êtres, ils ne possèdent rien que Dieu ne le possède plus parfaitement, et puisque la parole est en nous, il est nécessaire qu'elle soit en Dieu d'une manière ineffable et infinie. C'est aussi ce qu'enseigne la doctrine catholique, et ce que l'apôtre saint Jean nous dit avec une si profonde élévation à l'entrée de son Evangile : Au commencement était Dieu, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu^ . De même que votre parole est le fruit de votre âme, l'expression et l'épanchement de votre âme , il y a aussi en Dieu quelque chose qui est le fruit, l'expression et l'épanchement de son âme, qui est Dieu de Dieu, lumière de lumière, pour me servir des termes du concile de

, l'c Épilre aux Corinlhicns, cliap. li, vers. 10. - Chap. 1, vers. 7.

'' Chap. 1, vers. 1.

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Nicée. Et de même que toute la force de votre i)arole est dans votre âme, toute la force de la parole divine est aussi dans la source d'où elle jaillit. L'avcz-vous remarqué, qu'il y a des paroles mortes et des paroles vivantes , des paroles qui tombent à terre comme une flèche sans vigueur , et d'autres qui tombent dans l'esprit comme une flamme qui dévore ? Et certes , vous n'avez pas cru que leur diflerence venait de l'air plus ou moins ébranlé par la force mécanique des poumons. Leur différence vient de l'âme, qui est le principe de la parole. Une parole morte est celle qui sort d'une âme morte; une parole vivante est celle qui sort d'une âme vivante. Lorsqu'un orateur, dans une matière capable d'éloquence, vous parle sans vous émouvoir; lorsqu'il vous laisse maîtres de vos résolutions , insensibles à l'erreur, ou à la vérité, croyez-le bien. Messieurs, c'est qu'une âme ne vous a point parlé. Car , il est impossible, si une âme vous eût parlé, que la vôtre lui fût demeurée étrangère; il est impossible à une âme de subir sans tressaillement le souffle d'une autre âme.

Et vous voudriez oter à Dieu ce souffle de l'âme î Lui cj^ui est l'âme éternellement et infiniment vivante, lui qui esj toute vie, tout épancbement, toute eflïision , vous voudriez lui ôter ce qui nous reste à nous sous les murailles glacées de la chair! Oh! que Dieu a horreur de cette prison où l'impie cherche à renfermer , et qu'il nous dit éloquemment dans son

E\'Anp\e : L'Jiomme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui procède de la bouche de Dieu * /

En effet, taudis que la parole de l'homme, même la plus éclairée et la plus éloquente, ne contient par elle-même que des vérités insuffisantes à la vie du genre humain, la parole de Dieu nous verse en abondance les trésors d'une sagesse à laquelle la nôtre ne peut atteindre qu'en l'acceptant. Elle est la lumière médiatrice par où l'intelligence infinie élève vers soi les intelligences créées, et leur communique des notions qui, tout en surpassant leur nature, les approche pourtant de leur fin. Cette opération, Messieurs, n'a rien que de très -concevable et de très-simple. Toute parole est nécessairement en équation avec la pensée dont elle est le jet et l'expression ; autant vaut la pensée d'un être, autant vaut sa parole. Or, la pensée de Dieu est aussi grande que lui-même, c'est-à-dire sans mesure, et par conséquent sa parole, soit qu'il la garde au dedans, soit qu'il la produise au dehors, contient nécessairement des vérités inaccessibles à notre esprit par voie d'évidence et de démonstration. Mais l'inévideut et l'indémontrable ne sont pas inintelligibles, et énoncés par Dieu, affirmés par lui, ils deviennent pour l'intelligence qui les reçoit un incomparable foyer de certitude et de lumière. L'intelligence ne voit pas l'infini, mais elle le sait.

' Saiul Malliieu, chap. 4, vci-s. i.

Ce phénomène, loule i)roi)orlion gardée, se montre à nous dans l'ordre purement humain. Quelle est, en elîet, l'action de la parole humaine sur l'homme à l'état d'enfance? N'agit-elle pas à son égard comme la parole divine à l'égard de l'humanité, c'est-à-dire par voie d'affîrmafion et d'initiation ? L'enfant croit à son père , qui lui communique dans un langage simple , mais affirmatif, des vérités que cette frêle intelligence n'est pas capable encore de se démontrer, et qui cependant tirent peu à peu l'homme de l'ignorance native où il est enseveli , forment sa pensée , élèvent son cœur, en font un être mù par la connaissance et l'amour.

J'irai plus loin, iMessieurs, je dirai que dans toute parole qui enseigne il y a un mystère d'autorité et d'initiation. Je dirai que vous, mes contemporains, à quelque degré de l'âge viril que vous soyez parvenus, vous n'êtes pas autre chose que les initiés de la parole du dix-neuvième siècle. Vous croyez peut-être que vous vous êtes faits vous-mêmes; vous vous trompez, c'est le dix-neuvième siècle qui vous a faits. Et qu'est-ce que le dix-neuvième siècle? Une âme qui s'exprime par une parole , laquelle parole s'est transformée en opinion publique , vit dans l'air que vous habitez , s'insinue jusqu'à vos os , et vous gouverne à votre insu , à moins qu'une parole plus puissante ne vous ait affranchis de celle-là en vous faisant respirer une autre et meilleure vérité. Telle force d'esprit que vous vous croyiez, telle grandeur de ca-

ractère ou de génie dont la nature vous ail doués, au fond, nul de vous n'est par lui-même indépendant de son siècle; nul de vous, par son propre timbre, ne rend une parole plus élevée que la parole de son temps. Même quand vous le devancez, vous n'en êtes que les échos et les serviteurs. Tant l'homme a besoin d'être instruit par une pensée supérieure à la sienne! Tant il est dans sa destinée d'écouter, de recevoir et d'obéir! Or, à qui doit-il plus qu'à Dieu celte obéissance? La parole d'un siècle est sans doute une autorité digne de respect; elle est le résultat d'un grand mouvement de l'esprit humain, causé par une longue suite d'événemens qui ont fait pencher d'un côté Ja balance des choses et des idées. Mais ce n'est là qu'une station dans la vicissitude. Le vent de l'avenir portera bientôt sur d'autres ancres la mobilité du monde, et bien qu'une certaine logique subsiste dans cette inconsistance, il n'y a rien même dans tous les siècles pris ensemble qui ait un caractère à mériter notre foi. Nous la leur donnons pourtant, parce que l'ordre naturel lui-même , quoique nous pressant de toutes parts, est si profondément compliqué, qu'il nous faut un maître pour nous dire le secret d'un seul jour.

Et nous ne voulons pas que Dieu nous dise le secret de l'éternité! Mais c'est en vain que nous nous y opposons : il y a dans le monde un autre enseignement que celui des siècles , une autre parole que la parole de l'homme. Celle-ci change et

— ÔOI —

passe. Malgré lant de lèvres ingénieuses qui en oui élc l'organe éloquent, malgré l'écriture qui a prèle son airain à l'immortalité des choses bien dites , la langue humaine n'a pas pu fonder le temple de la vérité. Les colonnes en sont par terre , remuées d'âge en âge par des constructions où l'on grave la prophétie de leur durée, et qui tournent en ruines sous la main des édificateurs qui viennent après. L'homme détruit l'homme , et le temps moissonne le temps. Un seul édifice est debout entre les décombres où gisent pêle-mêle les œuvres contradictoires de la parole humaine. Celui-là porte pour inscription : La parole de Dieu. C'est cette parole qui , après avoir créé le monde et l'homme , ne les a pas abandonnés à la merci de leurs propres pensées , trop faibles devant un tel ouvrage , mais les a initiés au mystère de leur principe et de leur fin. C'est cette parole qui ayant une fois dit son secret, qu'elle seule connaissait, n'a plus cessé de le redire au ciel et à la terre , appelant par leurs noms les âges et les races, suscitant des prophètes contre tous les oublis , des apôtres contre tous les mensonges, circulant dans l'esprit du genre humain comme son sang, souvent altérée, jamais éteinte, tirant des éclairs de l'erreur et la vie de la mort. C'est cette parole qui est le christianisme, qui est l'Eglise, qui est l'unité et la stabilité, qui est tout ce qui demeure au milieu de tout ce qui s'en va. Otez-la du monde, si vous pouvez, qu'y reslera-t-il? le temps et l'homme.

le temps qui passe et l'homme qui doute. C'est trop peu pour une âme.

J'ai analysé la prophétie, Messieurs, en tant que la parole est son premier élément. Mon intention est de rechercher si elle n'en contient pas un autre, et quel serait ce second élément. Afln d'y parvenir , j'étudierai immédiatement avec vous le mécanisme de la parole , comme étant la racine prophétique où nous pourrons découvrir ce que nous ne connaissons pas encore.

L'effet de la parole est l'illumination de l'entendement et la direction de la volonté. Comment se produit ce miraculeux phénomène? Par quel procédé la parole illumine-t-elle l'esprit et meut-elle le vouloir? 11 faut d'abord supposer qu'elle s'adresse à une intelligence, c'est-à-dire à une faculté capable de connaître; car si elle s'adressait à un être, quel qu'il fût, incapable de connaissance, elle n'y déterminerait tout au plus qu'une sensation. Ainsi l'animal entend matériellement la parole, quelques-uns même la reproduisent avec fidélité , mais elle ne cause en eux que des mouvemens instinctifs liés à l'ordre sensible dont ils font partie. Cette première condition nécessaire à l'efficacité de la parole étant posée, que se passe-l-il entre l'intelligence qui parle et l'intelligence qui écoute? Évidemment la première présente à la seconde un objet intelligible, c'est-à-dire une vérité. Car toute vérité, si profonde qu'elle soit, est intelligible, et peut s'énoncer au moyen de la parole, qui est le moule et

ia représenlalion du vrai. Je suppose, par exemple, que vous ignoriez les malhémaliques, et que j'aie mission de vous les apprendre, voici une vérité de cet ordre que je devrais quelque jour vous présenter : Si l'on construit un carré sur l'hypolhénuse d'un triangle rectangle, la surface de ce carré sera égale à la surface des carrés que l'on construirait sur les deux autres côtés du même triangle.

C'est là une proposition de géométrie élémentaire qui est incontestable et démontrée. Cependant, Messieurs, ceux d'entre vous qui n'ont pas étudié les élémens de cette science ne m'ont pas même entendu ; ils ont eu la sensation des mots que j'ai prononcés, et pas davantage. Pourquoi cela? Est-ce que cette proposition ne serait pas une vérité? Elle est une vérité. Est-ce que cette vérité ne serait pas à la portée de l'intelligence humaine? Elle est à la portée de l'intelligence humaine , et même à la portée d'un simple écolier de mathématiques. Pourquoi donc ne l'entendezvous pas? Manifestement parce qu'il ne suffit pas, pour que la parole ait son effet d'illumination, qu'elle présente à l'esprit un objet intelligible. 11 faut, de plus, que les termes dont l'enchaînement logique constitue la parole aient leur évidence individuelle, afin que l'esprit en saisisse le sens , c'est-à-dire découvre sous chaque mot l'idée qui s'y trouve , et par suite l'idée générale que renferme le discours. C'est ce qui a lieu par la définition. Au moyen de la définition, la parole illumine la parole en la décomposant dans des élémens

si simples, que chaque mot devient un éclair, ou si vous l'aimez mieux, un rayon de la lumière totale qui fera l'évidence de l'esprit.

Laissez-moi vous en donner la preuve en détlnissant la proposition que j'ai choisie pour exemple.

Un triangle est une figure déterminée par trois ligues qui se rencontrent de manière à produire trois angles. Lorsqu'un des angles est droit, c'est-à-dire formé par deux lignes qui tombent perpendiculairement l'une sur l'autre, le triangle s'appelle rectangle. Dans ce cas-là, le côté du triangle opposé à l'angle droit est le plus grand des trois, étant manifeste qu'à mesure que les angles s'élargissent, le côté qui leur correspond s'agrandit en proportion. Ce grand côté du triangle rectangle est Thypothénuse. Si on le prend pour base d'un carré, et que l'on en construise deux autres sur les petits côtés du même triangle, le carré de l'hypothénuse aura une surface égale à la surface des deux autres carrés.

Vous entendez maintenant la proposition. Elle n'est plus pour vous une suite de mots, mais une suite d'idées qui forment par leur liaison une idée nouvelle. La parole s'est éclairée elle-même en se définissant.

Mais est-ce là tout? Le mystère de l'initiation est-il accompli, la lumière s'esl-elle faite dans votre entendement? Non sans doute : vous voyez clairement ce que la parole veut vous dire, mais vous ne voyez pas encore si ce qu'elle vous dit est vrai. Rien ne vous assure (ju'en effet le carré de l'hypothénuse soit égal en

surface aux deux autres carrés du triangle rectangle ; vous n'en avez ni l'évidence , ni la certitude. C'est à la parole à vous les donner , et elle le fera par la démonstration, c'est-à-dire en vous montrant que celle idée nouvelle pour vous est cependant contenue dans d'autres idées, qui forment par leur invincible et primordiale clarté le fonds même de votre raison. La parole prendra l'idée obscure, la conduira pas à pas jusqu'au foyer intelligible qui est le centre et le flambeau de votre âme, la présentera là au principe d'où elle émane, et vous donnera dans le sentiment de leur unité ce trait de lumière qui est l'évidence, ce repos de l'esprit qui est la cerlitude. Ou bien , si la démonstration n'est pas possible, soit parce que la vérité proposée est d'un ordre qui n'a pas son principe dans l'entendement humain , soit parce qu'elle appartient aux profondeurs d'une science que vous n'avez pas le temps ou la volonté d'acquérir, alors la parole, vous initiant par une voie plus courte, vous présentera les caractères d'autorité qui révèlent l'idée d'une suffisante et légitime sanction.

Telle est, Messieurs, la stratégie naturelle de lu parole. Et cependant malgré celte triple puissance de la proposition, de la définition et de la démonstration, la parole n'est pas assurée du succès. Vous pouvez lui résister; vous pouvez lui refuser votre assentiment, braver sa lumière, et retranchés dans le fort de vos convictions propres, ne pas même sentir, au remords lointain de votre conscience, que^ la vérité vous a

parlé. Vous êtes faibles et libres : la faiblesse et la liberté vous protègent toutes deux contre l'ascendant de la parole. La faiblesse vous dérobe l'éclat du vrai qu'elle contient, la liberté vous permet de n'en pas subir le joug. 11 faut donc plus que vous proposer le vrai, plus que vous le définir, plus que vous le démontrer : il faut vous le persuader. Persuader , Messieurs , voilà l'éternel honneur de la parole humaine et divine ; voilà la victoire dont Montaigne devait dire , et non pas de Marathon ou de Platée , qu'elle est la plus belle que le soleil ait vue de ses yeux, puisqu'elle est la victoire de la pensée sur les deux plus grandes puissances du monde, la faiblesse et la liberté.

Mais comment et par quoi persuader? Ecoutez -en l'exemple.

En 1758, l'Angleterre était gouvernée par un ministre qui voulait la paix, et qui la voulait à tout prix. Or, eu ce temps-là même, un matelot anglais fut pris sur mer, outragé et mutilé par des Espagnols, événement qui produisit dans toute l'Angleterre un grand mouvement d'indignation publique. Néanmoins le ministère entendait conserver la paix, et le parlement britannique y était décidé comme lui. Le matelot parut dans les rues de Londres, y montra les traces sanglantes des injures qu'il avait reçues, et remua si bien j)ar ce spectacle l'orgueil populaire, que le parlement ue put éviter de le voir et d'écouter sa plainte. Il entra donc à là chambre des communes, et après

avoir raconté avec une brièveté calme et simple l'attentat dont il avait été victime, il termina par ces mots : « Quand les Espagnols m'eurent ainsi mutilé, ils voulurent me faire peur de la mort, mais j'acceptai la mort comme j'avais accepté l'outrage , eu recommandant mon âme à Dieu et ma vengeance à ma patrie. » La guerre fut déclarée. Cet homme sans lettres n'avait eu besoin que d'un quart d'heure pour changer les conseils de son pays, forcer le ministère à tirer l'épée , le parlement à voter les subsides, la nation à applaudir , et le sang humain à passer pardessus l'outrage. II avait persuadé.

Et tous les jours, Messieurs, vous assistez à ces triomphes de la parole; ou du moins, s'ils sont plus rares que je ne dis, vous y assistez quelquefois, ne fût-ce qu'en souvenir, en vous reportant aux scènes fameuses de l'éloquence. Vous entendez Démoslhènes obtenant la condamnation d'Eschine , Cicéron faisant tomber des mains de César l'arrêt de Ligarius, et vous vous demandez en quoi consiste cet art souverain sans lequel la raison et la justice ne sont pas sûres de vaincre, par qui l'erreur et la passion l'emportent trop souvent. Oui, la parole éloquente est une dominatrice qui se fait obéir : mais qu'est-ce que l'éloquence ? Que peut-elle mettre dans la parole de plus que la lumière et la vérité? Y a-t-il quelque chose au monde de plus persuasif que la lumière, de plus fort que la vérité? Oui, Messieurs, ce qui est plus fort que la vérité, c'est le principe d'où elle émane; ce

qui est plus persuasif que la lumière, c'est le foyer d'où elle jaillit; ce qui est plus grand que la parole, c'est l'âme où elle vit et d'où elle sort. L'éloquence est l'âme même; l'éloquence est l'âme rompant toutes les digues de la chair, quittant le sein qui la porte et se jetant à corps perdu dans l'âme d'autrui. Après cela, étonnez-vous qu'elle commande, qu'elle règne : je le crois bien, c'est une âme mise à la place de la vôtre. N'est-il pas simple que cette âme qui est chez vous, en vous, qui est vous-même plus que vous-même, vous dise : Va! et vous allez; viens! et vous venez; ploie le genou ! et vous ployez le genou.

Bref, le mystère de la parole à l'état d'éloquence, c'est la substitution de l'âme qui parle à l'âme qui écoute; ou, pour parler avec une justesse qui ne laisse rien à reprendre : c'est la fusion de l'âme qui parle avec l'âme qui écoute. L'éloquence n'a qu'un rival, et encore ce rival ne l'est-il que parce qu'il est éloquent: c'est l'amour. L'amour, comme l'éloquence, fond les cœurs, et leur pouvoir, si dissemblable en apparence, a la même cause et le même effet.

Or, pas plus à Dieu qu'à l'homme , il ne suffit de proposer, de définir et de démontrer le vrai. Car Dieu rencontre à sa parole les mêmes obstacles que l'homme à la sienne, et de plus grands encore. Au lieu que la parole humaine n'est que l'organe de pensées accessibles aux intelligences finies et qui ont leur racine avec leur ])reuve dans l'orbite naturelle de la raison , la parole divine, essenliellemenl révélatrice, apporte avec elle

des vérités dont l'uDivers est à peine Tombre, dont la raison n'est qu'un reflet, et auxquelles nulle mesure n'est applicable que Tinfini. Si donc Tbomme est faible devant les choses qu'il voit et qu'il touche, si sa propre histoire lui est un labyrinthe et son propre esprit un abîme, que sera-l-il devant l'infini dévoilé par une simple affirmation ? S'il est libre contre l'homme, combien le sera-t-il plus contre Dieu, être placé si loin de lui, et d'autant moins violent dans ses opérations qu'il est le maître absolu de tout? Sans doute, pour donner créance à sa parole, Dieu l'appuiera de signes éclatans ; mais ces signes eux-mêmes seront sujets à discussion, et encore que l'esprit muet en leur présence ne sût qu'opposer à la splendeur de leur témoignage, il trouvera toujours au dedans de lui-même, soit par l'obscurité de la chose révélée, soit par le seul effort de la liberté, un principe de résistance et d'illusion. Les Juifs ont vu trois ans Jésus-Christ agir au milieu d'eux en souverain arbitre de la nature; ils lui ont amené trois ans toutes les infirmités du corps pour qu'elles fussent guéries par un souffle de sa bouche ou par le contact de ses vêtemens ; ils ont assisté aux miracles de sa mort après avoir été spectateurs des miracles de sa vie : et cependant, malgré tant de signes dont ils étaient les témoins, malgré les prophéties antérieures dont ils étaient dépositaires et dont ils attendaient l'accomplissement, un voile est demeuré sur leurs yeux.' Ils n'ont pu croire à l'humilité de Dieu; la foudre les eût convertis peut-être, la

bonlé en a fait des aveugles et des ingrats. Dieu s'est trouvé trop petit pour eux, et les majestés terribles du Sinaï leur ont caché la miséricorde qui les visitait. Il en est ainsi de cette foule d'âmes qui languissent ou s'irritent dans l'incrédulité. Les miracles de soixante siècles passent devant eux comme un hasard sans cause; ils confessent que cela est grand et étonnant, mais sans abaisser leur cœur au pied du mystère que couvrent ces magnificences perdues pour eux. Selon l'expression de l'Écriture, ils voient et ne voient pas, ils entendent et n'entendent pas^ : le livre de vie est sous leurs mains , avec l'inimitable sceau de la toute-puissance divine; ils le regardent, le touchent, y pensent un instant, et passent outre.

El moi-môme ici , Messieurs , sous ces voûtes de Notre-Dame, si je ressuscitais des morts au nom du Christ, croyez-vous que vous sortiriez d'ici convaincus tous et tous convertis? Non; je suis assuré que non, et toute l'histoire du christianisme en est l'irrécusable preuve.

Il ne suffit donc pas à la parole de Dieu, pour s'établir dans les âmes, de s'autoriser de miracles certains , il lui faut vaincre encore la résistance de l'homme à la vérité divine ; il lui faut ébranler, toucher, persuader enfin. 11 faut que l'esprit de Dieu , seul capable de contenir l'infini, descende par une inlluence immédiate dans le vase étroit de notre cœur,

' Sailli Luc, cluiji. S, ver?. 10.

l'édiauffe , rinsj)ire, le transfigure, y produise, mieux que l'éloquence humaine, l'assimilation de l'âme inférieure à l'âme supérieure. C'est là, Messieurs, que git tout entier le commerce de Dieu avec l'homme et de l'homme avec Dieu. Si l'âme éternelle ne s'approche point réellement de l'âme créée, même ici-has, la religion n'est qu'un rêve sur lequel nous devons pleurer. Il faut écrire à la porte de ses temples , comme à la porte de l'enfer : Vous qui entrez, laissez Vespéranee. C'est l'esprit de Dieu qui donne la vie à la parole divine , comme c'est l'esprit de l'homme qui donne la vie à la parole humaine. La parole séparée de son esprit n'est plus qu'un mort dans un tombeau. Or, Dieu étant toujours vivant, sa parole aussi l'est toujours. Une fois envoyée de son sein, quelque part qu'elle aille et en quelque forme qu'elle subsiste, elle est assistée de son père qui vit en elle et elle par lui. Tandis que la parole humaine s'en va mourir au premier sillon que creuse le temps, et ne rend plus à l'oreille des générations qu'un écho dédaigné de ceux qui croient l'entendre encore, la parole divine sème son immortalité dans les ruines du monde. Elle est féconde après mille ans comme au jour où elle fut dite; elle inspire la même foi, suscite les mêmes œuvres, se reconnaît aux mêmes signes, et les efface tous par celui de sa vie.

Cette vie a un nom célèbre dans l'histoire des rapports de l'homme avec Dieu; elle s'appelle la grâce, c'est-à-dire le don immérité, le don par excel-

lence. Et quel don, en effet, plus grand qiie l'esprit de Dieu lui-même mis en contact intime avec l'esprit de l'homme! Voilà la merveille commencée avec le monde, et dont les prophètes annonçaient d'heure en heure la consommation par le Christ. David disait : Seigneur, ne me rejetez pas de votre face, et n'enlevez pas de moi votre Esprit saint '. Salomon disait : Seigneur, qui saura votre pensée, si vous ne donnez la sagesse, et si vous n'envoyez du ciel votre Esprit saint ^. f Isaïe disait : L'Esprit du Seigneur se reposera sur lui; l'esprit de sagesse et d'intelligence , l'esprit de conseil et de force , Vesprit de science et de piélé^. Joël disait au nom de Dieu : Je répandrai mon esprit sur toute chair ; vos fils et vos filles prophétiseront ; vos vieillards songeront des songes et vos adolescens verront des visions^. Le précurseur disait : Je vous baptise da?is l'eau, mais il viendra un plus fort que moi, dont je ne suis pas digne de délier la chaussure ; celui-là vous baptisera dans l'Esprit saint et dans le feu\ Et Jésus-Christ disait : Quand vous serez livrés pour moi, ne pensez pas d'avance au langage que vous tiendrez , car la parole vous sera donnée en cette heure-là; ce n'est pas vous qui parlerez , mais lEs-

' Psaume 30, vers. 13.

^ Sagesse, chap. 9. vois. 17.

'' Chap. 11, vers. 2.

* CJiap. 2, vers. 28.

' Sainl Luc, chap. 5. \ci;.

prit de mon père qui parlera en vous^. Il disait encore : Je prierai mon père , et il vous donnera, pour demeurer éternellement avec vous, un autre Paraclet , l'Esprit de vérité , que le monde ne peut pas recevoir, parce qu'il ne le voit pas et ne le sait pas; mais vous , vous le connaîtrez, parce qu'il demeurera en vous et vous en lui ^. Non pas que Jésus-Christ, fils de Dieu et vrai Dieu , n'eût communiqué à ses disciples la grâce et la vérité dont il était rempli ; mais parce qu'étant le Verbe éternel , il avait été chargé plus particulièrement de semer la parole, qui est le premier élément prophétique, tandis que l'effusion de la grâce, second élément de la prophétie, avait été réservée dans toute sa plénitude à la troisième personne delà Sainte-Trinité, coéternellement issue du Père et du Fils, fruit et lien de leur amour, terme dernier de leur fécondité divine, et à cause de cela devant mettre le sceau final de la vie à l'œuvre de Dieu dans le temps. 11 convenait aussi que les deux élémens prophétiques, la parole et la grâce, bien qu'inséparables l'un de l'autre, eussent cependant une émission distincte, afin que l'humanité, avertie par la grandeur de ce double avènement, ne se crût pas capable de communiquer avec Dieu, même au moyen de sa parole, sans l'assistance perpétuelle et intime de l'esprit divin. Tel fut le but, et tel est le sens de celle

' Saint Mathieu, chap. U), vers. 19 cl 20. * Saint Jean, eliaji. M. vers. 1G et 17.

fameuse journée où le Paraclet annoncé par Jésus- Christ descendit visiblement sur les apôtres, et leur arrachant les restes de faiblesse et d'obscurité qu'ils conservaient encore, en fit ces hommes dont le sang, après celui du Christ, a fondé sur la terre le règne de la vérité.

11 en est bien peu parmi vous , Messieurs , qui n'aient connu par une expérience personnelle la réalité du mystère prophétique. Tous , vous avez reçu la semence de cette parole qui ne ressemble à aucune autre; tous, un jour ou l'autre, enfans ou jeunes hommes , vous avez senti dans votre âme une onction qui la remplissait de lumière, et vous apportait dans de chastes larmes le goût du bien, l'oubli des sens, la paix et la présence de Dieu. Ce jour-là , tout vous fut dit. Aucun homme ne vous en rendra la joie; aucun amour ne vous en ramènera le parfum, si ce n'est l'amour qui vous fut donné alors, et, qui, étant la bonté divine elle-même , n'attend pour vous aimer de nouveau qu'un regret et qu'un désir de vous. Puissiez-vous tirer de votre cœur ce désir et ce regret, et, par une seconde expérience de la grâce, redevenir pour toujours les enfans et les apôtres de la seule parole qui ne trompe jamais!

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