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l'ordre de la volonté. Non pas que la foi doive détruire la raison ni le sacrement la morale , mais au contraire la foi est donnée pour agrandir la raison et le sacrement pour perfectionner la morale. Or, plus ce résultat est extraordinaire, plus son universalité et sa perpétuité , loin de nous inspirer un stérile étonnement, méritent de nous une féconde et respectueuse considération.
C'est pourquoi je vous prie de remarquer que la prophétie et le sacrement ne sont pas une œuvre secrète, cachée au fond des sanctuaires et révélée seulement à des initiés; mais qu'ils lèvent tous les deux leur tète avec la hardiesse de la foi , qu'ils sont tous les deux publics comme la religion.
Or, Messieurs, ce n'est pas peu de chose que la publicité, et surtout une publicité universelle et perpétuelle. Plus qu'en aucun autre siècle, vous pouvez juger combien l'épreuve en est redoutable^ puisque tout est plein des ruines qu'elle accomplit chaque jour, et par où elle répond à l'audace de ceux qui l'affrontent avec d'autant plus d'irréflexion qu'il n'y eut jamais dans le monde moins de défiance de soi et plus de facilité de parler très-loin et très-haut. Autrefois, lorsqu'un homme doué des plus grands dons de l'intelligence, Pythagore , par exemple , croyait avoir reçu du ciel une pensée utile au bonheur des humains, il en était, en quelque sorte, effrayé : il la considérait longtemps en lui-même, puis incertain de son propre génie, il
allait tie saucluaire cii sanciiiairo intcriogor les sacerdoces fameux par leur Iradilion, les sciences blanchies par rdge, selon le mot de Platon, et après des années nourries de ces divins entretiens, à peine se croyait-il le droit d'ouvrir ses lèvres pour enseigner à son tour. Ce n'était pas à la foule qu'il osait livrer le fruit de ses longues méditations, mais à de rares disciples, en s'éprouvant avec eux dans des abstinences, des jeûnes, et toutes les austérités d'une vie retirée des hommes. Aussi la gloire, à tout le moins, récompensait ce respect pour la vérité; le nom de Pythagore vivait si sa doctrine ne vivait pas. Il en est autrement de notre siècle, Messieurs; le plus jeune de nos contemporains ne craint pas, dès qu'il découvre une idée dans son esprit, de la livrer au vent de la publicité; il parle , il écrit , il imprime , il est mécontent si sa pensée ne fait pas en huit jours le tour de l'Europe. La publicité lui obéit; elle emporte de l'occident à l'orient la feuille légère qu'une conscience intrépide vient de lui confier, mais elle rapporte le lendemain plus vite encore le silence et l'oubli. Ce que le mystère eût protégé, la publicité le tue. 11 est vrai que la publicité est la grande route des intelligences; mais il ne suffit pas de prendre une grande route, il faut la suivre jusqu'au bout, et rien n'est plus difficile ni plus rare, à en juger par le spectacle dont nous sommes les témoins. Notre siècle est le siècle des grandes voies, mais des voies qui sont courtes.
C'est qu'en effet , la publicité renferme une con-
Ironlatidii immense de la pensée avec tous les esprits, avec tous les droils, tous les intérêls, tous les établissemens , toutes les vérités acquises , toutes les mœurs assurées, avec tout ce qui se meut dans l'espace et dans le temps. Elle est une lutte du nouveau contre l'ancien, du progrès contre la stabilité, et réciproquement do 1 ancien contre le nouveau, delà stabilité contre le progrès, lutte sanglante et quotidienne, où il est impossible à ce qui est vain de résister longtemps. C'est pourquoi. Messieurs, même aujourd'hui, l'erreur cherche l'empire dans les ombres du secret. Vous croyez peut-être que le péril du dixneuvième siècle est dans une publicité sans frein , et il est vrai que celte publicité entraîne l>eaucoup de maux, mais non pas comparables à ceux qui se préparent dans les complols invisibles de la pensée. Le grand jour n'est que le reflet de la nuit, la publicité n'est que l'écho du silence. Avant que la foudre s'échappe des bouches du volcan, elle a creusé sous terre des sillons d'où elle tire son énergie. Si l'Europe treiuble, ce n'est pas parce qu'elle parle . mais parce qu'elle s'est tue longtemps dans les ténèbres des sociétés secrètes. Maintenant, c'est l'heure du jugement, car c'est l'heure de la publicité. Il faut que les doctrines comparaissent au tribunal de l'esprit humain et de l'expérience historique; il faut qu'elles se dépouillent du charme de l'inconnu ci des voiles de 1 hypocrisie, qu'elles répondent à toute question, qu'elles satisfassent tout besnin. qu'elles vivent d'clIcs-mèmes
aux prises a\ec linLoustauce de I limnaiiilo. Aussi, loul jeunes que vous êtes, eorabieu déjà n'eu avez-vous pas vu mourir? Combien ne mourront pas avant que votre propre morlalilé vous enlève à ce spectacle d'impuissance et de cliangemenl? il est dur d'y assister, Messieurs, mais du moins nous y apprenons la vanité de l'erreur devant l'épreuve de la discussion et de la durée. Admirez donc avec moi dans l'institution sacramentaire et prophétique une publicité de soixante siècles. Les temples étaient ouverts . la fumée du sacrifice montait librement vers le ciel, le sans et l'eau coulaient sur le front des fidèles à la face de l'impie : le monde a vu et voit encore. On ne lui a rien caché, on ne lui cache rien. Regardez, voici l'urne du baptême; voici le lieu où la foi s'agenouille eu avouant et réparant ses fautes : voici le tabernacle où repose sous le signe du pain la chair vivante d'un Dieu : et la parole qui révèle et anime toutes ces choses, vous l'entendez , elle ne s'enfuit pas devant vous, elle vous saisit en face , elle vous presse , elle vous commande au nom de Dieu. Riez, il vous est permis: frappez votre poitrine, vous le pouvez. Mais que vous répondiez par l'insulte ou par l'adoration, la prophétie subsiste, le sacrement persévère ; demain vous mourrez, et demain ils scelleront votre tombeau. Ne faut-il pas que vous y pensiez? Ne faut-il pas que vous sachiez d'où vient à cette étrange institution une durée égale à sa publicité , une durée de tous les siècles devant une publicité de tous les temps?
Eucorc la pul)ln ih> n"ost-olie p;is le dernier caractère par où nous pouvons juger du rôle que jouent dans riuimaniiô la prophétie et le saeromeut. Si l'iiumanité a des destinées qui ont Dieu pour terme, elle en a aussi qui ont la nature pour horizon; si elle lornie par ses rapports avee Dieu une société divine, elle forme pendant sou séjour ici-bas une société pulomenl humaine. Kntreces deux sociétés, si différentes |iar leur olijet. Unir mode et leur but. il semble qu'il ne ilcvrait v avoir aucun piùnt tleeoniact. ou du moins que les nloyeIl^ surnaturels do l'une devraient être étrangers aux eîYets naturels de l'autre. Il n'en esl rien. La prophétie et le sacrement, qui sout la hase de la reliiïion, le sont aussi de la société civile. C'est ce qu'ont estimé tous les peuples . puisque tous ont aerègé- la religion, sous une lorrne ou sous une autre. à la chose publique, et ont vénéré dans le sacerdoce un des principaux instrumens de la solidité des empires. Le prêtre, le guerrier, le magistrat, tels ont été toujours les trois colonnes de la société humaine : le magistrat par la justice» le guerrier par lépée. le prêtre par la prophétie et le sacrement dont il c-st la vivante incarnation. Ce u est pas que beaucoup d autres offices ne coneourent à la stabilité comme au mouvement de lonhe ^'cial : tous même, quels qu ils soient, v ont une honorable j>a;t : mais l'honneur a sa hiérarchie aussi lucn que tout le reste, et il est assurément remarquable, pour ne pas dire prodigieux, qu'eutic taut de ministères humains dont l'utilité et
la gloire ne sont pas conlcslées, le minislère surnalurel du prêtre ait obtenu des peuples une aussi haute place dans l'organisation de leur vie temporelle. Même aujourd'hui, Messieurs, où s'est introduite pour la première fois l'idée de la séparation des choses humaines et divines, cela ne veut pas dire que la religion soit reléguée en dehors des affaires et des intérêts nationaux, mais seulement qu'elle doit agir sur eux par une action plus indépendante de leur maniement extérieur. Elle n'a rien perdu, dans cette situalion, de son influence sociale; elle n'en est pas moins l'àme reconnue de la civilisation du temps, et peut-être y eut-il rarement une époque où sa nécessité, comme principe de l'ordre même humain, fut plus vivement ressentie. Que de ruines, Messieurs, autour de nous! à quoi , depuis soixante ans , la main de la France n'a-t-elle pas louché pour le détruire? Que reste-t-il debout? Qu'y a-t-il qui ne soit au moins blessé? L'a vénération s'est enfuie des rois; ni la guerre, ni l'hérédité, ni le choix des révolutions n'ont pu nous créer une monarchie ; nous abattons les trônes sans avoir la foi des âges républicains : le respect nous manque envers nos propres œuvres, et nous n'avons plus de force que pour remuer nos ruines. Je me trompe , quelque chose est demeuré grand et honoré dans ce naufrage de toutes les institutions : c'est le magistrat sous sa toge, le soldat sous ses drapeaux, le prêtre dans son temple. Voilà ce qui nous reste , et parce que cela nous reste, tout est encore sauvé.
Que faut-il de plus pour conclure enfin avec certitude que la prophétie et le sacrement ont pénétré jusqu'à la racine de la vie humaine , et dès lors que l'humanité est religieuse sous la forme surnaturelle? Je ne pense pas que vous puissiez contester le fait; vous ne pouvez plus qu'en repousser les conséquences, et ce sont ces conséquences que je dois établir.
Déjà plus d'une fois, dans le cours de nos entretiens, j'ai appelé votre attention sur l'importance logique de tout établissement qui porte en soi les caractères d'universalité, de perpétuité, de publicité et d'organisation. Ces caractères significatifs, nous les retrouvons dans l'établissement prophétique et sacramentaire, mais avec une force nouvelle qu'ils puisent dans l'essence même de la prophétie et du sacrement. Car, au lieu que les institutions où on les rencontre d'ordinaire dérivent des besoins et des facultés de l'homme, c'està-dire de la constitution naturelle de son être , ici nous ne pouvons plus en expliquer la présence par ce motif, puisque la prophétie et le sacrement appartiennent à un ordre qui confond la nature humaine plus encore qu'il ne la satisfait. Que l'humanité soit religieuse, nous l'entendons volontiers ; la raison nous annonce l'existence d'une cause suprême, à qui nous devons tout ce que nous sommes, de qui seule nous pouvons espérer tout ce qui nous manque, et la religion n'étant autre chose qu'un commerce de dépendance , de gratitude et d'amour envers cette cause suprême, il est facile à un cœur droit d'en concevoir
la justice et d'en suivre le goût intérieur. Mais au-delà de ce cercle, la raison ne rencontre que des abîmes, ou du moins elle ne découvre rien dans sa propre lumière qui lui indique un autre mode de connaître , d'aimer et d'adorer Dieu. Par conséquent ce n'est j)as elle qui pousse l'humanité vers cet autre mode; ce n'est pas elle qui ouvre devant nous la carrière obscure où les sacerdoces ont conduit tous les peuples et tous les temps. Rien ne se fait que par un principe d'impulsion; aucune impulsion ne se donne que conformément au principe d'où elle émane. La raison pouvait créer un culte de raison ; elle ne pouvait pas créer un culte dont elle ne possédait aucun élément.
Mais, chose plus remarquable encore, en aucun siècle et en aucun lieu la raison n'a même créé un culte rationnel. Partout, toujours, le culte prophétique et sacramenlaire a étouffé le culte rationnel en l'empêchant de se produire. Si ce culte a existé dans quelques cœurs , comme ceux de Pythagore et de Platon, il y est demeuré incertain de lui-même, à l'état d'une aspiration qui cherche à se déterminer sans y parvenir; état incomplet et douloureux, qui arrachait au plus grand des sages, cette confession tant de fois citée : « 11 faut qu'un maître vienne du ciel pour nous instruire. »
Comment donc la raison , incapable de se donner un culte à elle-même, aurait-elle poussé l'humanité tout entière vers une forme religieuse dont elle n'a ni la conscience, ni l'intelligence? Et si ce n'est pas la
raison qui est l'auleiir de celle forme religieuse , qui donc en est l'auteur? Qui a eu la puissance de l'imposer au genre humain? Vous direz peut-être ceci : L'homme est fait pour Dieu; il le sent, il le sait; il est à l'étroit sur cette terre qui ne lui donne qu'un abri triste et peu durable ; il aspire par le ressort naturel de toutes ses facultés vers la région infinie qui est le terme de sa destinée. Mais il ne connaît pas clairement ce terme où il est attendu; il en a le pressentiment plutôt que la science, et par l'effet combiné de ce qu'il veut et de ce qu'il ignore , il se crée pour aller à Dieu des moyens qui le rassurent dans sa foi et le consolent dans son désir. Il se persuade que Dieu lui parle; il suppose que certains actes faits en son nom reçoivent de cette invocation sublime une efficacité que la nature toute seule ne peut donner à rien. La prophétie est le songe d'une vérité, le sacrement est l'erreur d'une espérance. Dans le commerce d'un être borné avec un être infini , l'impossible devient naturel et l'extravagance semble un effort de la raison.
Messieurs, Lucrèce invoquait la peur comme la créatrice des dieux et de leur culte ; vous en appelez à de meilleurs senlimens pour expliquer ce mystère, et dans le fait, s'il ne s'agissait que de pratiques individuelles ou locales, on pourrait peut-être considérer les religions positives comme une aberration plus ou moins excusable des senlimens religieux. Mais l'aberration, quels que soient le prestige qui la cause et les
noms dont on la décore, ne saurail être la loi de lliunuinilc. C'est rimmanilc qui croit à la prophétie et au sacrement; c'est elle, sans exception, qui s'est soumise à des dogmes dont l'esprit n'a pas l'évidence, à des rils dont la raison n'accepte pas la solidarité : c'est elle , dans ses peuples éminens comme dans ses races dégénérées , dans ses siècles de civilisation comme dans ses âges de barbarie , dans ses sages aussi bien que dans ses simples de cœur. 11 est impossible que l'humanité tout entière ait subi par rapport à Dieu une éclipse aussi persévérante de sa vraie et naturelle lumière; il est impossible que Dieu l'ait permis. La vérité est le premier bien que nous ayons reçu de son équitable bonté; elle est en toutes choses le principe de notre perfection et de notre béatitude ; nous ne pouvons la perdre , sans perdre la racine de tous les dons divins. Et ce serait Dieu lui-même , ses actes, sa mémoire, ses droits sur nous, qui seraient devenus la source corrompue d'une universelle et invétérée superstition! la vérité mathématique se serait conservée , la vérité religieuse aurait disparu de la terre! Sans doute la liberté humaine a donné lieu à des égaremens de toute nature; mais, outre qu'ils n'ont jamais détruit universellement rien de nécessaire à la vie du genre humain , ils conservaient encore des traces de la vérité. On y reconnaissait la source d'où les passions de l'homme s'étaient détournées, et l'impuissance où il est de créer même une ej-reur. L'erreur n'est qu'une déviation du vrai , une
alléralion de l'ordre naturel dos choses, qui ne peut être lolalement anéanti ou changé, si ce n'est par Dieu.
Or ici, l'on suppose un égarement universel, qui cependant n'aurait aucune racine dans la constitution physique, intellectuelle et morale de l'homme. D'après cette constitution, telle que le rationalisme se la représente, l'homme ne renferme aucun élément supérieur à la raison ; la raison est le point le plus élevé de son être , le principe et le modérateur de toutes ses autres puissances; en dehors d'elle, il n'aboutit qu'à des rêves, à des chimères, à des folies. Dès lors il est manifeste que tout ce qui n'est pas rationnel est antipathique à l'humanité, et que par conséquent il est impossible de concevoir où l'humanité aurait pris la pensée d'entrer avec Dieu dans des rapports issus d'une autre source que la raison.
Mais, dites-vous, bien que la raison soit véritablement le point le plus élevé de la nature humaine, cependant elle ne connaît pas Dieu avec une clarté suffisante pour s'unir à lui par les forces qu'elle possède, et c'est pourquoi elle aspire à celte union par des procédés qui ne lui sont pas propres, tels que la prophétie et le sacrement.
Messieurs, pardonnez-moi de vous le dire, mais il est impossible de rassembler en une seule phrase plus de contradiction et de non-sens. Quoi! la raison n'a pas en elle le moyen de s'unir à Dieu, et pourtant elle veut s'unir à Dieu! Mais pourquoi le veut-elle?
Oui l'y oblige, qui l'on presse, puisqu'elle manque «les facultés qui juslKiaieiit celle amliilion? Ou Dieu a voulu que riionimc cnlreUnt un commerce avec lui par l'intermédiaire de la raison, ou il ne l'a pas voulu. Dans le premier cas, il a évidemment donné à notre ressort intellectuel une vibration assez puissante pour s'élever jusqu'à lui; dans l'autre cas, la raison, n'élanl point appelée à celle haute prérogative , n'en sentira pas plus le besoin que le devoir. 11 faut choisir , et quoi que vous choisissiez, vous n'expliquerez pas comment l'homme, être purement rationnel, tend à Dieu par une voie étrangère à sa nature.
Le vulgaire des gens d'esprit résout la difficulté en supposant que le genre humain a été victime d'un certain nombre d'imposteurs qui, de siècle en siècle, ont abusé de sa bonne foi. Primitivement, pensent-ils, l'homme n'avait pour prophète que sa raison , pour sacrement que son cœur; il parlait à Dieu et Dieu lui parlait dans le sanctuaire de l'âme; la philosophie et la religion se confondant par leur objet et leur méthode, n'étaient qu'une seule et même institution. Il n'y avait ni autel, ni culte, ni sacerdoce; il n'y avait que l'homme et Dieu. Mais comme il se rencontra un ambitieux pour fonder le premier trône , il s'en rencontra un aulre pour fonder le premier temple. Un second suivit, puis un troisième, et bientôt la lèpre prophétique et sacramcnlaire , consacrée sous le nom de révélation, couvrit de son irrémédiable impureté la conscience du genre humain. La philosophie se
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sépara de la religion; quelques sages épars conservèrent dans leur cœur la pure lumière et la sainte liberté des premiers âges du monde; le reste, vil troupeau de l'erreur, se traîna captif sous le joug d'une superstition que rien n'a pu déraciner, sans doute parce qu'elle a pour appui l'habitude, l'antiquité, le nom de Dieu, et aussi la faiblesse innée de la plupart des esprits.
Je ne relèverai pas , Messieurs , l'injure que cette doctrine fait à l'humanité ; vous savez qu'elle est ordinaire en ceux qui se séparent de la foule. Laissons à l'orgueil l'argument du mépris , et donnons-nous la gloire d'une logique calme et digne de la vérité.
Qu'il y ait de faux prophètes , la chose n'est pas douteuse; que plusieurs aient réussi, l'histoire le prouve et le christianisme le veut. Mais pourquoi outils réussi? N'ont-ils pas réussi, précisément parce qu'il y en a de vrais? N'ont-ils pas réussi, parce que, tout en corrompant la religion, ils en acceptaient la base dogmatique et pratique, insérant dans ce tronc divin des branches étrangères qui y puisaient leur vie? N'ont-ils pas réussi , parce qu'ils trouvaient dans le cœur de l'homme, tel que Dieu l'a fait, un complice préparé? L'imposture a besoin, comme toute chose, d'un terrain analogue à sa semence ; elle ne germe qu'en vertu d'une fécondité qu'elle reçoit de l'unique source de toute fécondité qui est la nature. Supposez un fourbe qui ne s'adresse à aucune idée reçue, à aucun sentiment réel, à aucune force préexistante :
croyez-vous qu'il parvienne à séduire un homme et une heure? Et cependant, pour expliquer par l'imposture le mystère qui nous préoccupe, il faut qu'il séduise tous les siècles et toutes les générations. Nous possédons l'histoire de quelques-uns de ces hommes extraordinaires qui ont mis au monde une fausse religion; nous connaissons, tout proche de nous, Luther et Mahomet : qu'étaient-ils, sinon des plagiaires et des falsificateurs? Issus d'une institution religieuse préexistante, ils y ont porté une main téméraire, en s'aidant, pour la tronquer, des passions de leur temps. Ils ont dégradé le temple, ils ne l'ont pas bâti. Une portion de l'humanité les a crus, parce qu'elle croyait déjà ; elle les a crus prophètes , parce qu'elle croyait aux prophéties; elle a reçu leurs sacremens, parce qu'elle avait déjà des sacremens. Ils n'ont été des causes de l'erreur que par un effet de la vérité.
Voilà pourquoi. Messieurs, le dernier rendez-vous de la question est toujours dans la nature humaine elle-même; l'imposture n'ayant de prise que par là, il faut définitivement qu'elle s'y appuie, et pour qu'elle s'y appuie, il faut qu'elle n'en contredise pas tous les élémens. Or, vous l'avez vu et je dois encore le répéter, si Dieu n'a rien donné à l'homme au-delà de sou corps et de son esprit, si la raison est le terme suprême de nos facultés, il est clair que tout ce qui n'y prend pas son origine est pour nous innaturel, chimérique et vain. Telle est la prophétie, nos adversaires l'avouent, tel le sacrement. Et ainsi ne peuvent-ils pas
iHre le fruit de rimposture , surtout le fruit universel (l'une imposture continue, puisqu'il y aurait là un effet sans cause, un édifice sans fondement. Ce n'est donc pas au hasard que la doctrine catholique, après nous avoir exposé tout ce que Dieu a fait pour l'homme dans l'ordre sensible et intelligible, nous avertit que là n'est point la limite de l'action divine à notre égard, mais que pardessus ces dons précieux et premiers il en est un autre qui nous élève plus haut et nous met en communication immédiate avec l'auteur de notre être, avec le principe et la fin de nos destinées. Par l'acte créateur , Dieu nous avait suscités en face de lui comme une personnalité vivante et libre ; par l'acte révélateur, il entra en commerce avec nous et nous avec lui : il nous livra les secrets de sa pensée, les plans de sa volonté, et dans cette effusion à la fois extérieure et intérieure, extérieure par la parole, intérieure par la lumière et l'onction, il créa l'ordre surnaturel et religieux. Et de même que la nature sortie de sa toute puissante main persévère dans les conditions où il l'enchaîna, la religion , non moins fidèle, persévère sous la forme qu'elle reçut de lui. Autant il est insensé d'agir contre la nature, autant il est vain d'agir contre la religion. L'une et l'autre demeurent telles que Dieu les a voulues ; ce que le soleil et la lune sont au firmament visible, la prophétie et le sacrement le sont au firmament de la vérité. Vous ne ferez pas tomber les étoiles, et vous ne ferez pas taire la parole de Dieu. Et si, jaloux de l'œuvre divine, vous aspirez à créer quelque chose
par vous-mêmes, vous ne réussirez qu'à produire des imilalions, qui jusque dans leur impuissance allesteronl le dogme dont vous avez peur, et illumineront la gloire que vous voulez détruire. Qu'a fait Luther, sinon confirmer l'Eglise? Qu'a fait Mahomet, sinon grandir Jésus-Christ? Qu'ont fait tous les usurpateurs du titre prophétique, sinon maintenir dans les ténèhres le souvenir et la nécessité de la révélation ? Et que faites-vous en niant la révélation, sinon prouver par votre exemple que la religion s'éteint dans tout esprit qui nie la réalité d'un ordre surnaturel ?
Messieurs, le monde est à une heure remarquahie de sa destinée. Depuis un siècle, il a essayé de fonder toutes les choses humaines sur la nature et la raison ; il s'est cru capable de régner par lui-même, sans l'intervention d'aucune idée mystérieuse , d'aucune puissance indéfinie. Vous avez sous les yeux le résultat de celte grande tentative. La discipline sociale s'est brisée dans vos mains ; les ressorts ingénieux où vous comptiez l'assujétir, se sont trouvés trop faibles contre les résistances et les agressions. Ce qu'il y avait de généreux dans vos plans de réforme n'a pas eu plus de bonheur que ce qui s'y rencontrait de chimérique , et la justice s'est étonnée de ne pouvoir donner à vos œuvres ni la durée, ni la majesté. Attendrez-vous longtemps encore pour douter de vous-mêmes ? Ne soupçonnerez-vous pas que quelque chose vous manque, et douloureusement avertis par la providence innée des choses , ne léverez-vous jamais les yeux vers le
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pôle éternel où vous avez laissé la science du passé et celle de l'avenir? 11 en est temps; appelons Dieu à notre secours ; reconnaissons que nous avons avec lui des rapports plus profonds que ceux de la nature, et qu'y renoncer par faiblesse ou par orgueil, c'est ravir au genre humain , avec ses plus grands devoirs , ses plus hautes vertus et ses plus nécessaires facultés.