K LA CHUTE ET DE LA REPAHATION DE L HOMME
]ONFEREiNCES
DE
AIVIVEE tS30.
SOIXANTIEME COi^FERENCE.
du concours de la nature et de la grace dans l'homme primitif.
Monseigneur ' ,
Messieurs,
L'homme n'a quime lin, qui est Dieu. Mais, vous l'avez vu, il leud à celte Ou par deux degrés inégaux, l'uu indirect et inférieur, qui est la nature, l'autre direct et supérieur, qui est la grâce. Ces deux degrés par où nous allons à notre fin unique se composent
' Monseigneur Sibour, archevêque de Paris.
dos mêmes ôlémens, h\ vérilé ol l'amour : h vérilé par laquelle noire inlelligenee connaît Dieu , l'amour |)ar lequel noire volonté s'allaehe à lui. Mais, dans l'ordre naturel, nous ne connaissons et nous n'aimons Dieu qu'à travers le voile des choses créées , tandis que, dans l'ordre surnaturel, nous le connaissons tel qu'il se connaît, nous l'aimons tel qu'il s'aime, non pas d'abord parfaitement, mais en une manière qui nous prépare à la pleine vision et à la pleine possession. Je vous ai dit pourquoi et comment; j'ai étudié avec vous l'existence, la nécessité et l'organisation de l'ordre surnaturel, et toutefois il me reste deux questions à traiter pour que celte exposition ne demeure |)as incomplète. Ces deux questions sont celles-ci : Quelle est l'essence de la grâce? quel est le rapport de la grâce avec la nature?
MONSI'ÏCNEUR,
Ce n'est pas ma coutume d'adresser des hommages à l'archevêque de Paris chaque fois que je monte dans cette chaire pour y reprendre et y poursuivre les Conférences que la religion vient y tenir avec la jeunesse française; mais, après les actes mémorables qui ont signalé votre épiscopat pendant l'année qui s'achève, j'estimerais mon silence un défaut de mémoire et ce défaut de mémoire une ingratitude. Le premier, .Monseigneur, par vos écrits d'abord, par
voire aulorilé inéliopolUaiiie cnsuile, vous avez rétabli ces asscnil)lées \énéral)les qui sont le lien des Eglises, et dont les pouvoirs antérieurs s'étaient montrés si persévéramnient jaloux qu'elles étaient devenues comme une fable pour de longues générations. Vous avez eu même temps rappelé dans Paris, au cœur même de la civilisation européenne, ces ordres religieux qu'un demi-siècle de persécution légale en avait bannis; vous leur avez ouvert des murs consacrés par le sang des martyrs; vous leur avez confié une église, un sanctuaire, et la France a vu dans sa capitale les mystères de Dieu célébrés publiquement par des bommes revêtus des insignes de la vie cénobitique. Personne, Monseigneur, n'espérait ces choses; vous les avez accomplies par la force d'une double foi, la foi en Dieu protecteur de son Eglise, la foi en la patrie laissée davantage à ses propres inspirations. Vous avez cru en Dieu , vous avez cru à la patrie : Dieu vous a répondu, et la patrie vous a récompensé. Il y a longtemps, Monseigneur, que la Providence et la France marchent ici-bas de concert. A s'en tenir à la surface des choses, on peut douter qu'il en soit ainsi; mais quand on pénètre plus avant, on trouve la main de Dieu dans la main de ce peuple. Grâce au sentiment que vous avez eu de cette antique alliance, vous avez ajouté à votre vie deux belles actions , à l'Eglise de France deux précieuses libertés, à la France ellemême deux sources d'un meilleur et plus pacifique avenir.
Dieu, Messieurs, est le seul être surnaturel, parce (ju'il est le seul être qui ne soit pas créé, le seul qui soit au-dessus de toute nature créée et de toute nature créable. Si parfait que soit un être qui n'existe point par lui-même, il a ou peut avoir des égaux : Dieu seul est sans égal, parce qu'il existe par soi. De cette hauteur, qu'il remplit et où nul ne saurait prétendre, il dispense une vie qui n'est pas la sienne , qu'il suscite par un acte de sa volonté, qu'il conserve de même , et qui, étrangère à lui, quoique venue de lui, forme en chaque être un fonds primitif qui est sa nature et son droit. Ce droit est une grâce déjà, mais une grâce qui consiste précisément à donner à l'être créé la propriété de soi-même. Dieu le peut, puisqu'il peut créer : ce qu'il ne peut pas, c'est de faire de sa vie divine la vie naturelle d'un autre que lui, le droit d'un autre que lui , la propriété d'un autre que lui. S'il lui plaît de la communiquer, cette communication, toute intime qu'elle soit, demeure une grâce supérieure à la nature qui en est honorée. Le fini reste toujours fini, le créé toujours créé, et Dieu toujours le seul Dieu; mais Dieu vit sans la créature, et la créature vit en Dieu.
Ce n'est pas seulement une effusion de la vérité et de la charité divines qui constitue ce que le christianisme appelle éminemment la grâce : c'est plus encore, car Dieu s'y donne tout entier. Ecoutez Jésus-Christ : Si quelqu un m'aime , il gardera mes coiiimandemcns , et jnon Prre l'aimera, et nous
viendrons à lui, et nous habiterons en lui*. — Demeurez en moi et moi en vous. Comme le rameau ne porte pas de fruit s il nest inséré au tronc de la vigne, ainsi en est-il de vous-mêmes si vous nêtes insérés en moV^. Et s'adressant à son père en faveur de ses disciples, il disait : Je ne vous prie pas pour eux seulement, mais pour tous ceux qui croiront en moi par la parole , afin qu'ils soient tous un, comme vous, mon Père, vous êtes en moi et moi en vous , afin qu'ils soient tous un en nous et que le[monde croie que vous m'avez ensoyé^ . L'Ecriture abonde en expressions semblables sur l'union réciproque de Dieu et de Thomme. La charité , dit saint Paul, a été répandue dans nos cœurs par L'Esprit saint qui nous a été donné "^^ — Si l'esprit de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts vivifiera aussi vos corps mortels, à cause de son esprit qui habile en vous ^. — Nous avons été faits participans du Christ , si toutefois nous retenons fermement jusqu'à la fin le commencement de sa substance qui est en nous^. Et saint Pierre, surpassant, s'il est possible, l'énergie et la clarté de ces déclarations accumulées, recom-
' Saint Jean,chap . 14', vers. 23.
^ Idem, chap. i5, vers, i
' Idem, chap. 17, vers. 20 et 21.
* Epilre aux Romains, chap. 5, vers. Ji.
^ Idem, chap. 8, vers. 11.
" Epilre aux Hébreux, chap. 5, vers. M.
mande aux premiers fidèles les dons et les promesses par où ils ont été appelés au partage de la naiiire divine^. Ainsi, aucun doute n'est permis sur le sens où il faut entendre l'union de l'homme avec Dieu dans l'ordre surnaturel. Cette union est une sorte de déification qui, sans confondre le fini avec l'infini, le créé avec l'incréé, les met dans un rapport si étroit, que non seulement l'homme pense comme Dieu et aime comme Dieu , mais que Dieu est dans l'homme par une pénétration réelle de sa substance , à la manière dont le l'eu est dans le fer qu'il transfigure par sa lumière et sa chaleur sans le dénaturer ni se dénaturer lui-même. Ce n'est là, Messieurs, qu'une image, mais une image qui suffit pour entendre le mystère de la grâce, et même pour le justifier.
La science humaine a posé cet axiome : les corps sont impénétrables, c'est-à-dire que deux corps ne peuvent pas être l'un dans l'autre. La science divine, au contraire, a posé cet axiome : les êtres inférieurs sont pénétrables par les êtres supérieurs. Et la nature elle-même nous en donne la preuve dans ses phénomènes les plus vulgaires. Tout le monde sait que les corps y sont à deux états, l'un inférieur qui est la solidité, l'autre supérieur qui est la fluidité, et il n'échappe à personne que la matière fluide pénètre la matière solide et en est comme l'àme et la vie. Exposez le métal le plus dur à l'action d'une quantité suf-
' II"" l'iiilic, rli;ip. I, vers. i.
lisante de cliyieur, cl il cii sera liiciilol allciiil et pcnéiré jusque dans ses derniers replis. H s'amollira comme une cire; ses parties se dilateront sans se disjoindre, et cette substance, qui semblait froide, impassible, incapable de s'ouvrir à une autre, tombera par son alliance intime avec une substance plus énergique dans le mystère sensible de la liquéfaction. Elle ne cessera pas d'être elle-même; mais une autre sera en elle et avec elle, toutes les deux conservant leurs propriétés relatives dans cette fusion qui les unit sans les altérer. Ce que fait la chaleur , la lumière le fait, l'électricité le fait, le magnétisme le fait, et la vie ijfénérale de la nature n'est que le résultat de la pénétration incessante des corps inférieurs par les corps supérieurs. Que tout à coup le soleil arrêtât l'émission de ses chaudes ondes; que l'air ne transmit plus aux animaux, aux plantes, aux métaux, les iniluences invisibles qui courent sans se lasser jamais d'un pôle à l'autre de la création, à l'instant la respiration universelle suspendrait son mouvement, et l'univers glacé ne serait plus qu'un cadavre sous l'œil ému de son auteur. Voulez-vous que nous nous rapprochions davantage de nous-mêmes : qu'est-ce que notre vie? Est-elle autre chose que le phénomène de la pénétration do notre corps par notre àme? Ici, Messieurs, le mystère grandit, mais sans demeurer moins évident. 11 grandit, à cause de la dilléreuce de nature entre l'âme et le corps; il demeure évident, parce que nous eu sommes plus que les témoins, en étant nous-mèiiîes les
aciears. Nous nous sentons constitués ce que nous sommes par le rapport de deux substances distinctes , dont Tune manifestement supérieure à l'autre pénètre celle qui lui est inférieure, et y porte le mouvement, la sensibilité, la conscience, la connaissance et le vouloir. Touchez le corps par un de ses cheveux, l'àme en est aussitôt avertie, et, sur quelque point qu'il vous plaise de renouveler l'expérience, la même solidarité vous rendra la même réponse. L'àme est donc intimement présente au corps, jusque dans ses plus lointaines extrémités. Or, comment y serait-elJe présente si elle en était séparée, si, au moyen d'une active pénétration, elle ne se glissait au cœur de chaque atome, de chaque particule même imperceptible de notre être corporel? Le phénomène si compliqué de la vie humaine , aussi bien que celui de la vie purement sensible, est donc l'effet d'une seule cause, qui est la loi universelle de pénétrabilité des substances inférieures par les substances supérieures.
Et Dieu étant l'être souverain par excellence, celui qui donne et mesure à tous l'efficacité, faut*il entrer en élonnement s'il pénètre mieux et plus loin qu'aucune de ses créatures, et si, à la lettre, non pas seulement pour lame, mais pour le corps, se vérifie le mot de saint Paul : Glorificale et portate Deum in corpore vestro , — Glorifiez et portez Dieu clans votre corps ^. D'où vient que les premiers fldèles,
' !"■ EpiUe aux Corinthiens, chap. 6. vers 20.
interrogés qui ils étaient et voulant dans une seule parole révéler à leurs juges les dernières profondeurs de la foi, leur répondaient avec un saint orgueil : « Je suis Tlîéoplîore, c'est-à-dire Porte-Dieu. » Telle est la certitude de tout chrétien qui a observé en lui les secrètes opérations de la présence ou de la grâce divine. Comme une mère sent au vif de ses entrailles l'enfant qu'elle y a conçu, ainsi le chrétien sent la vie divine qui habite en lui, et il en reçoit des secousses qui ne le trompent point sur l'hôte inefTable dont il garde le dépôt. Plus l'âme grandit en sainteté, plus elle est avertie de cette glorieuse cohabitation par des joies qui la meurtrissent et la rendent insensible à tout ce qui ne contient pas Dieu. 0 joies des saints, larmes inconnues , délices sans rivages, quiconque une seule fois a entrevu votre ombre dans son propre cœur, celui-là n'a plus besoin qu'on lui démontre l'existence de la grâce ni ce qu'elle est; il le sait d'une leçon qui ne s'oublie jamais et après laquelle nulle autre n'apprend plus rien.
La grâce, Messieurs, est de deux sortes, ou plutôt elle agit sur nous en deux manières, l'une transitoire et excitative, l'autre permanente et vivificalive.
Dieu d'abord nous touche, nous éveille, il frappe à la porte de notre âme, selon la belle expression dont il se sert dans saint Jean : Ecce sto ad ostium et pulso^. Quand un homme se présente au seuil de
' Apocalypse, liian. 3, \cis. 20.
votre maison, vous êtes libre, fùl-il prince ou roi, de ne pas le recevoir. Vous êtes chez vous; votre maison est un sanctuaire inviolable, parce que votre âme y réside en son corps, et que votre personnalité serait en servitude si elle n'avait un asile où elle put se soustraire à tous les regards et demeurer paisiblement et souverainement en soi. Cependant, tout sacré que soit le lieu d'un homme dans un pays où l'homme est respecté, il est permis à la loi d'y paraître, si elle y vient armée d'un délit ou d'un crime par où nous avons nous-mêmes méconnu et déshonoré nos droits. Mais ce que peut la loi humaine, Dieu se l'interdit à notre égard. Il se tient à la porte, il frappe jusqu'à ce que nous consentions à lui ouvrir notre âme; il nous permet de le refuser, de le repousser, de lui dire : vat-en, tu m'importunes! Et tous les jours, hélas! Dieu nous est importun, non pas seulement à ceux qui l'ignorent, mais à ceux qui le connaissent, qui l'aiment, qui le servent, à nous prêtres et religieux, dépositaires de ses oracles et de son sang. Trop livrés que nous sommes aux choses qui passent, et certains du retour de Dieu, nous lui disons sans remords : attends, ce n'est pas l'heure, je suis occupé de moi, je règle le sort d'une phrase, peut-être celui du monde, tu reviendras! Dieu courbe la tête, il respecte la liberté qu'il nous a donnée, il s'en va, ou plutôt il reste, attendant (|ue nous soyons moins épris de nous et qu'un mécompte ou une lassitude nous fasse sentir le besoin de son secours.
— IfiO —
Cor, tel est le but île la grâce, en tant qu'elle est Iransiloire et excilative, celui de nous aider par un secours divin à atteindre dans nos actes la fin surnalurelle de notre création, qui est de connaître et de posséder Dieu directement. De même que le soleil ne cesse de verser la lumière et la chaleur à l'univers , quoique déjà Tunivers en soit pénétré jusque dans ses plus froides zones, ainsi Dieu ne cesse de verser dans les âmes, même en celles où il habite déjà, le flot invisible de sa propre lumière et de sa propre chaleur, afin de les soutenir dans les œuvres de vie que l'ordonnance des choses divines réclame incessamment de leur libre activité. A plus forte raison ce secours d'en haut est-il nécessaire aux âmes en qui Dieu n'habite point encore, et qui, privées de foi et damour, languissent dans un éloignement doù elles ne reviendraient jamais si Dieu ne les cherchait le premier. Mais soit qu'elle prévienne, soit quelle concoure, la grâce excitative n'est que le moyen de Dieu pour nous attirer à lui ou pour nous confirmer dans cette étroite union qui est la grâce permanente et vivificative.
Le monde. Messieurs, ne croit plus à cette union; il ne croit plus à la présence réelle de Dieu dans l'homme : mais aussi que voyons-nous et qu'est devenu l'homme pour l'homme? Où est l'autorité, le respect, la vénération? Les anciens, tout mal éclairés (ju'ils fussent par les débris dune tradition corrompue, avaient conservé l'idée de rhabilalion de Dieu dans les
choses, et même l'idolâtrie n'était qu'une vaste et fausse application de celte vérité. Ils croyaient qu'une image placée dans un temple et invoquée par un prêtre appelait en elle une émanation de la nature divine : c'était trop. Mais du moins c'était un principe de grandeur demeuré dans les ruines morales du genre humain. On savait que l'homme était petit, et qu'il avait besoin pour ne pas trop déchoir de reconnaître en lui quelque chose de la race des Dieux. On consacrait tout pour ne pas tout mépriser. Les Dieux se rencontraient à l'origine et dans le sang des nations, aux frontières de leur territoire, sous les murs de leurs villes, dans les prescriptions de leurs lois, et s'il était besoin de proclamer un prince ou un consul, encore que le peuple eût droit de le nommer au scrutin des comices ou de le recevoir des mains de l'hérédité, on ajoutait cependant quelque cérémonie à l'homme couronné par le suffrage ou par la tradition. On ne pensait pas qu'un acte d'élection ou de naissance tombé sur le corps d'un homme suffit pour le transfigurer aux yeux de ses semblables, et pour courber devant lui la majesté des armées, des magistratures et des volontés. 11 y avait au maitre-autel des Rheims de ce temps-là de saintes ampoules d'où descendait une huile mystérieuse sur le front des peuples et sur celui des rois, et quand Dieu avait résolu d'élever à la puissance quelqu'un de ces êtres fragiles qui doivent gouverner le monde en attendant qu'ils meurent, voici comment les choses se l)assaienl. Un pâtre, laissant là son troupeau, montait
à quelque ville habilée par un prophèle et reneontraiU un vieillard, il lui disait : « Savez-vous où est le voyant? — C'est moi qui suis le voyant, répondait le vieillard; dites au serviteur de s'éloigner, car j'ai à vous dire quelque chose de la part de Dieu. » — El tirant une fiole remplie d'huile, mais qui avec l'huile contenait la foi du monde et la Providence du ciel , il la versait sur la tète de l'enfant avec ces fortes paroles . « Le Seigneur t'a sacré roi d'Israël ; va donc et fais tout ce qui te tombera sous la main ; car désormais la main de Dieu est avec la tienne. «
Maintenant nous n'avons plus de saintes ampoules ; nous avons l'habileté, la science, le génie, la vertu, la gloire, les scrutins magnifiques et populaires. Mais l'heure vient où la foule, dédaignant son propre suffrage, dit à l'habileté : tu n'es qu'un fourbe; à la science: tu n'es qu'un pédant; au génie : tu n'es qu'un fou; à la vertu tu n'es qu'un mensonge ; à la gloire — ah! la gloire! L'exilé de Sainte-Hélène disait à l'un de ses derniers coufideus : « Nous étions comme le dôme des Invalides resplendissant d'or au soleil de l'été; mais la pluie du malheur est tombée sur nous, elle détache chaque jour quelque parcelle de l'or, nous ne sommes plus que du plomb, et bientôt un peu de terre. • Voilà la gloire! Celle-là était grande, et pourtant qu'a-t-elle laissé qu'un tombeau ? Ainsi tout périt dans notre âge, parce que tout y est humain. La grâce seule descend de l'éternité et y retourne, et en y conduisant les choses et les hommes qui le veulent, elle
leur donne encore en passant, par un surcroît qui ne lui coûte rien , la stabilité du temps.
Mais pourquoi? D'où vient que la nature, créée de Dieu, ne possède pas en elle-même de quoi s'assurer, dans sa propre sphère, un cours suffisant? Pourquoi riiomme, ce chef-d'œuvre de la création, a-t-il besoin (l'un élément supérieur et divin pour être même icibas quelque chose de complet? Cette question, Messieurs, nous conduit à examiner quels étaient en Adam et quels sont encore en nous les rapports de la nature et de la grâce.
Or, en voici la loi exprimée dans cette courte formule : la grâce ne peut se passer de la nature, même dans les opérations de la grâce, et la nature ne peut se passer entièrement de la grâce, même dans les opérations de la nature.
Premièrement, la grâce ne peut se passer de la nature, même dans les opérations delà grâce: car la grâce étant une communion de l'être créé avec l'être incréé, il est nécessaire que l'être créé possède l'existence pour que cette communion s'accomplisse, et l'être créé ne peut posséder l'existence sans une nature quelconque qui devient le siège des dons extérieurs de Dieu. De plus, l'homme étant libre, la grâce ou l'action divine n'a de prise sur li\i qu'autant qu'il y concourt par un acte naturel de sa propre souveraineté. Si Dieu s'emparait de l'homme sans que l'homme le voulût et y participât librement, l'ordre surnaturel serait la ruine (le l'ordre moral, et nous ne nous élèverions qu'en
nous perdant nous-mêmes. C'est pourquoi la grâce, qui n'agit que sur la nature, n'agit aussi que de concert avec elle, libres toutes deux, souveraines toutes deux, produisant ensemble un résultat qui leur est commun, l'exaltation de l'homme à la vie de Dieu. Sans la grâce, la nature demeurerait éternellement ce qu'elle est; sans la nature, la grâce n'aurait pas même un sujet d'action.
Que si nous cherchons la part de chacune au succès de l'œuvre qu'elles doivent simultanément accomplir, nous y reconnaîtrons encore le besoin que la grâce a de la nature sous un autre rapport très-important. Sans doute. Dieu est le maître du cœur humain ; il en a préparé tous les ressorts, il en connaît tous les replis, et il possède, dans une bonté aussi grande que sa puissance et sa sagesse , des attraits capables de toucher l'airain le plus endurci. Cependant, à cause du respect qu'il porte à notre libre arbitre et aux lois générales de justice et d'harmonie dont il est la source, il n'use pas de tout ce qu'il peut dans tout ce qu'il fait. Si la grâce ne considérait en rien les mérites et les démérites acquis , l'état volontaire où les âmes se sont placées, les obstacles inégaux (|u'elles opposent à l'influence divine, elle agirait avec une miséricorde aveugle qui détruirait ici-bas l'enchaînement des causes et des effets, et substituerait au règne d'une Providence équitable le règne d'une prépondérance où la vertu de l'homme ne serait plus rien devant la perfection de Dieu. Aussi, n'en est-il r Ml. 31
point (le la sorte. Les dispositions do la nature font quelque chose au succès de la grâce ; la grâce est la semence divine, mais la nature en est le champ, selon la belle comparaison de l'Évangile : Semen est Verbum Dei.... ager auteni est mundusK Et l'inégale préparation du champ l'ait beaucoup à l'inégal avenir de la moisson. Si bien que Jésus-Christ n'a pas dédaigné de nous expliquer ^sous cette forme le secret de l'efficacité plus ou moins profonde de la grâce sur les cœurs. Une partie de la semence, nous dit-il, iomhe sur le chemin, où elle est foulée aux pieds et mangée par les oiseaux du ciel. Le chemin, c'est la nature légère. Que de fois, Messieurs, depuis que je vous évangélise , n'êtes-vous pas sortis de Notre-Dame en vous disant à vous-mêmes : Pourtant, c'est la vérité! Mais à peine redescendus dans le plein air du monde, les oiseaux du ciel ont agité leur vol au-dessus de vous ; le vautour de l'ambition , la colombe des affections terrestres vous ont touchés de l'aile, et vous n'avez plus pensé à la figure sérieuse qui venait de vous apparaître entre le Calvaire et le Sinaï.
Une autre partie de la semence, continue la parabole, tombe sur la pierre, et elle s'y dessèche après y avoir germé. C'est la nature insensible, non pas méchante et cruelle , puisque la grâce y 1,'erme encore, mais la nature mathématique, si j'ose
' Sahil Luc. cliap. S. vcr>. 11. — Saint MalthicMi. chap. t. "ï. vers. 38.
(lire, qui ne senl qiu; le nombre, le |)()i(ls, la mesure, et qui, n'ayant jamais rencontré la cioncc image du Christ au terme inlle\ihle d'une équation , ne saurait penser qu'elle existe et qu'elle bénit le monde. C'est le rocher sur les flots, tel que l'Écriture nous dépeint celui qui avait été Tyr, nu, solitaire, blanchi par le passage des désolations, mais attirant encore à cet éclat l'aigle majestueux du Liban. Les vaisseaux le voient de loin, et, sans suspendre leur course qui porte la richesse aux nations vivantes , ils se disent entre eux : Tyr n'est plus, mais voilà l'aigle tyrienne fidèle au rendez-vous que les prophètes lui ont commandé.
L'Evangile nous révèle encore une troisième terre peu favorable à la fécondité de la grâce , en nous disant quune autre part de la semence tombe entre les épines et y est étouffée en croissant avec elles^ . C'est la nature confuse, où germe d'une égale vie la vérité et l'erreur. Les esprits de cette trempe s'enorgueillissent de tout voir et de ne céder à rien. Leur parle-t-on de Dieu, ils admirent celte grande idée qui plane éternellement par-dessus tous les mondes, et qui , visible à l'œil des simples comme à l'œil des sages, semble l'étoile polaire des esprits; mais ils y trouvent des difficultés qui refroidissent leur vol, et, sans nier cet être souverain, ils le réduisent dans leur cœur à une immense stérilité. Ainsi en est-il du Christ;
' Saint Luc, chap. 8. vers. îi ot snivans.
ainsi do l'Évangile et Je l'Église. La lumière leur apparaît, mais l'ombre en même temps, et réelles loules deux , ils n'ont aucune force prépondérante qui les fixe à la vérité. Us vont de lOrient à l'Occident des choses, conservant, disent-ils, la neutralité de leur intelligence, mais au fond victimes d'une impuissance volontaire et étouffés au dedans d'eux par le dévelopj)ement ingrat du oui et du non.
Enfin, Messieurs, l'Évangile nous dit qu'il y a une bonne terre où la grâce de Dieu fructifie au centuple ; mais il ne la définit pas. Ce sera sans doute la nature qui n'est ni légère, ni froide, ni confuse, mais qui, unissant la simplicité à la chaleur et à la consistance, reçoit la rosée du ciel dans un vase où elle se plaît, parce qu'elle y retrouve une image commencée du lieu d'où elle vient.
Ce peu de mots suffit pour vous expliquer comment la grâce ne peut se passer de la nature, même dans les opérations de la grâce : réciproquement, la nature ne peut se passer entièrement de la grâce, même dans les opérations de la nature. Je ne veux pas dire. Messieurs, que l'homme soit incapable de produire aucun bien dans Tordre purement naturel et moral sans un secours divin qui l'élève au-dessus de lui-même. Cette doctrine a été condamnée par l'Église, même à l'égard de l'homme déchu , à plus forte raison à l'égard de l'homme primitif, placé dans l'état de perfection où je vous l'ai autrefois dépeint. Mais il n'en e3t pas moins vrai, et l'expérience nous le j)rouve depuis soixante
siècles, que l'iioinine volontairement séparé de Tordre surnaturel tombe au-dessous de lui-même et manque de clartés contre l'erreur autant que de force contre ses passions. L'intelligence lui reste, mais obscurcie; la volonté lui est conservée, mais avec un ressort affaibli. Il est aisé, Messieurs, de s'en rendre raison. Nous ne renfermons pas deux êtres en nous, l'un naturel , l'autre surnaturel , l'un borné aux choses de l'espace et du temps, l'autre élevé par la foi et l'espérance aux choses de l'éternité : nous sommes un. De même que la différence substantielle de l'àme et du corps ne détruit pas l'unité de notre être, mais le compose, la différence hiérarchique de la nature 6t de la grâce ne divise pas notre personnalité, mais y verse abondamment la lumière de deux mondes et l'énergie de deux attraits. Une seule personne qui est nousmème, une seule fin qui est Dieu , deux routes coordonnées qui nous conduisent à cette fin unique, voilà l'homme. Que par une prévarication inscisée contre lui-même, il retranche quelque chose de ses dons, à l'instant il en souffrira dans le nœud qui les rassemble, et son être mutilé n'accomplira plus qu'imparfaitement le mystère total de ses fonctions et de ses destinées. Plus le coup portera haut, plus la chute sera sensible , et comme la grâce tient le sommet de nos facultés, sa soustraction ou son affaiblissement entraîne nécessairement après elle une lamentable diminution de notre être même naturel.
Ainsi, voulons-nous atteindre à la vérité sans le
secours de la foi, sous prélexle que noire intelligence est nalurelleinenl éclairée de Dieu, à l'instant il se forme devant nous des nuages que les siècles apporteront tour à tour aux plus grands esprits sans obtenir deux un souffle qui les dissipe pour jamais. Est-ce donc que la raison humaine n'est rien ? Est-ce donc que la philosophie est une vaine science? Ce serait outrager Dieu qui nous a donné la raison, et qui avec elle nous a permis de rechercher les causes premières de tout ce qu'il a créé. Les chrétiens eux-mêmes se sont appliqués à la culture de la raison, et, quoique enfans d'une sagesse plus haute, ils n'ont pas dédaigné le litre de philosophes , que nul , au ciel et sur la terre, ne leur a contesté. Mais ni la raison, ni la philosophie, qui en est le terme magnilique et suprême, ne suffisent à pénétrer la profondeur des choses où s'entrelacent nos destinées. Appelés à une fin surnaturelle, il nous faut une lumière surnaturelle pour en avoir pleine connaissance, et si cette lumière nous fait défaut, nous n'entrevoyons plus ce que nous sommes que par des pressentimens obscurs, tels qu'on les rencontre dans les sages de l'antiquité. Nous devenons semblables à un aéronaute qui s'efforcerait de franchir l'air où nous respirons avec le seul secours de l'air.
Il en est de même de la vertu. Si la nature renfermait lous nos droits et tous nos devoirs, il est manifeste qu'elle nous donnerait avec eux la force de nous y tenir. Mais notre àme ayant été placée entre le monde des corps et le monde divin, tenant au premier parles
sens, au second j>ar la gràee, elle n'a que dans celle-ci un contre-poids suKisant aux allrails qui la sollicitent du côté inférieur. La grâce vient-elle à lui manquer, parce qu'elle s'en est séparée volontairement, aussitôt la vague impure de la matière monte au foyer de l'âme et y verse sans obstacle son limon pesant et corrupteur. Tout levain généreux n'y sera pas détruit sans doute; mais il y sera couvert, et la vertu n'y poussera qu'avec peine des rejetons imparfaits, presque toujours déshonorés par de honteuses passions. Qui de nous n'a connu de belles natures à qui la foi seule manquait? En les voyant, l'amour naissait de lui-même, et une joie du cœur nous révélait la présence et le charme du bien. Mais si la confiance ou la renommée nous ont fait descendre plus avant dans le mystère de ces créatures choisies, avec quel douloureux respect y avons- nous louché des blessures d'autant plus sensibles qu'elles répandaient un sang plus précieux. L'histoire des hommes les meilleurs qu'ait produits le paganisme, nous a dévoilé la profonde misère de l'homme qui n'est point éclairé d'une lumière supérieure à la raison , et purifié au contact d'un élément divin. 11 n'en est aucun dont la sagesse humaine n'ait eu à rougir par quelque endroit, et cette révélation de leur vie, tout incomplète qu'elle soit, justifie ce mot terrible d'un homme célèbre : « S'il fallait choisir d'être connu tout entier ou ignoré tout entier, il n'y a pas d'homme qui ne préférât d'être ignoré tout eulier. » Ce n'est point Pascal qui a dit cela, vous
pourriez le croire, et je me borne à vous détromper. Un seul genre d'hommes n'aurait rien à craindre d'une clarté totale répandue sur leur vie, ce sont les saints, c'est-à-dire ceux dont la nature a été soutenue el transformée par la grâce. Ceux-là peuvent se regarder jusqu'au fond, comme ces eaux limpides qui couvrent un sable pur, et où l'œil ne discerne rien qu'il se reproche de voir. Rachetés des souillures de la matière, si jamais ils les ont ressenties, délivrés des retours de l'égoïsme, unis à Dieu dont ils ont fait le principe de tous leurs actes et de toutes leurs joies, les saints s'écoulent dans un honneur invisible jusqu'à ce jour suprême où tomberont tous les voiles, les voiles de lame avec les voiles du corps, et où rien n'étant plus caché, l'homme de la grâce apparaîtra tel qu'il est connu de Dieu dans la chaste nudité d'une irréprochable conscience.
Reste un autre élément de la vie humaine, par où vous achèverez de voir pourquoi la nature a besoin de la grâce, même dans les opérations de la nature. L'homme n'ayant reçu qu'une fin, qui est Dieu, cette vocation infinie a nécessairement creusé en lui un abîme que Dieu seul peut combler. Et plus Dieu s'est approché de lui, plus il a versé dans son âme, au moyen de la grâce, les prémices et les arrhes d'une pleine possession, plus aussi l'abîme que contient l'homme, el qui est l'homme même, s'est ineffablement agrandi. En vain la nature y jette son immensité, elle y cause tout au plus rillusion d'une
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pierre qui lomhe dans un gouflre ; le gouHre la reroil, tressaille et subsiste. Ainsi riioniinc une fois appelé et visité de Dieu, encore qu'il le méconnaisse ou l'oublie, demeure triste et béant, victime d'un mai dont il ne sait pas la source et qu'il a nommé la mélancolie. Les anciens l'ont connue, et Virgile l'a divinement exprimée dans ce vers qu'aucune langue ne traduira jamais :
Suiit Incrymœ rerum, et mentcm morUdia tanfjunt.
Cependant il s'en faut bien que ce mystérieux poison eût produit dans leur âme l'effet qu'il produit dans la nôtre. L'Antiquité n'avait pas vu Dieu, elle n'avait pas ouï l'Évangile, ni parlé à la croix : la nature lui était plus grande et plus profonde qu'à nous. Mais nous, chrétiens, baptisés, nourris du sang d'un Dieu, spectateurs de sa mort dans une vie qui n'a plus cessé, il nous est venu en l'àmc des tourmens que nous ne pouvons pas définir à nous-mêmes qui les ressentons. A peine dix-huit printemps ont-ils épanoui nos années, que nous souffrons des désirs qui n'ont pour objet ni la chair, ni l'amour, ni la gloire, ni rien qui ait une forme et un nom. Errant dans le secret des solitudes ou dans les splendides carrefours des villes célèbres, le jeune homme se sent oppressé d'aspirations sans but; il s'éloigne des réalités de la vie comme d'une prison où son cœur étouffe, et il demande à tout ce qui est vague et incertain, aux nuages du soir, aux vents de l'automne, aux feuilles tombées des bois,
une impression qui le remplisse en le uavraul. Mais l'est en vain : les nuages passent, les vents se taisent, les feuilles se décolorent et se dessèchent sans lui dire pourquoi il souffre, sans mieux suffire à son àme que les larmes d'une mère et les tendresses d'une sœur. 0 ûme! dirait le prophète, pourquoi es-tu triste et pourquoi te troubles-tu? Espère en Dieu^ ! C'est Dieu, en effet, c'est l'infini qui se remue dans nos cœurs de vingt ans touchés par le Christ, mais qui se sont éloignés de lui parinégarde, et en qui l'onction divine, n'obtenant plus son effet surnaturel, soulève néanmoins les flots qu'elle devait apaiser. Jusqu'en nos jours déjà blanchis, il nous revient de ces secousses d'autrefois, de ces apparitions mélancoliques que les anciens croyaient un apanage du génie, et dont ils ont dit : Non est magnum ingenium sine mekuicolià. L'àme, faiblissant par intervalles, se retourne douloureusement sur elle-même, elle redescend aux rivages de sa jeunesse pour y rechercher ses larmes, et , ne pouvant plus pleurer comme alors , elle se nourrit un moment de leur amer et joyeux souvenir. Tel est l'homme, grand par sa prédestination, inférieur par sa nature. D'où vient que si la nature demeure seule en lui , elle ne suffit pas plus à lui donner le bonheur qu'à lui donner toute la vérité et toute la vertu dont il a besoin. Cette singulière situation n'a pas dépendu d'un caprice de Dieu; elle tient
' Psaume 42. vers. 5.
à l'essence même des choses, et s'explique par un mol très-court : l'Iiomme ne peut pas être iiiiitii, cl cependant il est appelé à jouir de l'inlini.
Vous trouverez là , Messieurs , le secret de votre propre temps, temps douloureux que le christianisme seul peut guérir, et dont le christianisme pourtant élargit les blessures. Si nous comparons, en effet, les révolutions de l'antiquité avec celles dont nous sommes témoins, nous y remarquerons une grande différence de profondeur. Les doctrines ne jouaient aucun rôle dans les conflits intérieurs des anciens peuples : l'empire succédait à la république, Vespasien à Vitellius. Tne légion disait un mol à l'Orient, une autre en disait un sur le Danube ou sur le Rhin ; le sénat, considérant quel était le plus fort, adoptait le nouvel empereur et le saluait du nom d'Éternité. C'était l'éternité du jour en attendant celle du lendemain. Et ainsi se poursuivait de changement en changement ce cycle vulgaire de l'ambition de quelques-uns aux prises avec les vices de tous. Aujourd'hui l'ambition subsiste , les vices aussi , mais les révolutions prennent leur source plus haflt, dans des idées générales dont on fait la cause de l'esprit humain, et les générations ne s'émeuvent qu'à ce prix. C'est l'erreur ou la vérité qui les ébranle, et même lorsqu'elles se trompent, elles ont cet honneur d'avoir été séduites par une pensée. Tant le christianisme a élevé l'homme au-dessus de lui-même! C'est pourquoi, Messieurs, les révolutions modernes étant doctrinales, ne iiniront pas comme celles de
l'aïUiquilé, par un homme ou un accideul : elles ne finiront que par une doctrine. Or, le christianisme seul est une doctrine : seul il possède l'aulorilé qui commande et la charité qui persuade; seul il a connu, compris, annoncé la vocation surnaturelle de l'homme; seul il l'a tiré de terre et porté vers Dieu; seul il a le dépôt de la parole divine dans des prophéties vérifiées par l'histoire, et le dépôt de la grâce dans des sacremens éprouvés par les vertus dont ils sont la source; seul il résiste à l'effusion du mal, et le mal n'est si grand que parce qu'il s'attaque au christianisme, son seul ennemi. Vous donc qui êtes chrétiens, sachez toute l'importance de votre mission dans le siècle épouvanté dont vous faites partie. On nous parle d'ordre : c'est vous qui êtes l'ordre. On nous parle de paix : c'est vous qui êtes la paix. On nous parle d'avenir : c'est vous qui êtes l'avenir. On nous parle de salut : c'est vous qui êtes le salut. Car l'ordre, la paix , l'avenir, le salut, chez des nations formées par Jésus-Christ, ne peuvent sortir que d'une doctrine qui contienne toute la vérité, toute la vertu, toute la plénitude dont l'homme a besoin , et le christianisme seul répoifd à ces conditions. Attachez-vous donc à le faire connaître et à le rendre aimable ; semez l'Évangile dans les malheurs publics. 11 y germera tôt ou tard, et si nous ne recueillons pas nous-mêmes la moisson , du moins nous l'aurons préparée pour une postérité plus heureuse que nous.
SOIXAlME ET UNIÈME CONFERENCE.
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MESSiF.URS,
Le plan de la création vous est maintenant connu sous toutes ses faces, et l'homme en particulier, l'homme primitif vous est apparu tel que Dieu l'avait doué, appartenant par son corps au monde inférieur de la matière, par son âme à la nature et à la destinée des esprits, par la grâce à la région au-delà de laquelle il n'y en a point, c'est-à-dire à la région divine elle-même. Et dans tous ces ordres, Adam, le père du genre Iiumain , avait élé créé parfait. Son
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corps impassible ol immortel ne connaissait aucune (les misères qui accablent le nôtre et qui finissent par le conduire au lamentable repos du sépulcre; son intelligence, miroir resplendissant de la création, avait reçu la clef de toutes les lois qui régissent l'univers sensible et l'univers moral, et la grâce, versant dans son âme le trésor de la vérité et de la cbarité divines, avait achevé cette créature bénie qui était à la fois le premier des sages, le premier des prophètes, le premier des saints. Et Dieu, comme s'il eût craint que la terre ne fût pas suffisamment préparée pour un si grand hôte, l'avait placé dans un lieu de prédilection que l'Ecriture appelle du nom de Paradis de volupté; nom qui étonne nos oreilles, parce que nous ne pouvons plus parler la langue sans tache des temps qui n'étaient point corrompus. « Là, dit Milton, se pro- » menaient nos premiers pères, Adam et Eve, Adam » le plus beau d'entre les hommes qui furent ses fils, » Eve la plus belle d'entre les femmes qui furent ses » filles; ils se promenaient en se tenant par la main, » et le silence était ravi. »
Cependant, Messieurs, c'est là même dans cette perfection et dans cette félicité que va s'ouvrir le drame sanglant de nos destinées, drame qui n'est pas achevé, dont vous faites partie, et qui, tout jeune encore après soixante siècles, se compose dans la postérité d'Adam des mêmes scènes par où il commença. Vous l'allez voir naître; et si légère que vous soit restée l'impression de cette lutte dans une jeunesse trop peu éclairée
(le la lumière divine, cependant instruits par le eours même des choses où vous prenez part et dont vous dépendez, peut-être vous sera-l-il possible d'entendre le mystère dont je vais vous présenter le spectacle et l'histoire, le spectacle et l'histoire de la première épreuve à laquelle l'homme fut soumis. Mais pourquoi l'épreuve? Pourquoi l'homme, destiné de Dieu à la perfection et à la béatitude, avait-il une épreuve à subir? Il nous faut l'apprendre avant tout, et de là vient que je pose ces deux questions : Qu'est-ce que l'épreuve? Quelle est l'épreuve à laquelle Adam, le père commun de l'humanité, fut assujéli ?
L'épreuve a pour but de faire connaître avec certitude la valeur d'un être. Tout être est une puissance qui demeure obscure et inappréciable tant qu'elle ne s'est pas manifestée par ses actes, et c'est l'épreuve qui lui donne lieu de se manifester. Cela est vrai même des êtres matériels qui n'ont aucune liberté d'action. On les éprouve par des moyens chimiques, afin d'arracher à leur substance inerte et silencieuse le secret de leurs propriétés. Combien plus l'épreuve sera-t-elle nécessaire pour démêler le fond d'une intelligence libre, pour savoir ce qu'elle pense, ce qu'elle veut, ce quelle peut? Aussi l'Écriture dit-elle : Qui non est tenlatus, quid scit? — L homme qui n'a -pas été éprouvé, que sait-iV? Il ne sait rien, parce qu'il ne se sait pas lui-même.
' Ecclésiasliqup, ehap. T^i. vers. 9.
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Le duc: de Grillon élaif l'enfermé dans une place assiégée qu'il avail charge de défendre. Un jeune homme de sa maison, pour lequel il avait des bontés, enlre un malin dans sa chambre en criant : « Monseigneur, tout est perdu, l'ennemi est dans la place. » Oillon se lève à la hâte, prend son épée, et il descendait précipitamment l'escalier, lorsqu'il entend derl'iére lui un éclat de rire. 11 se retourne et dit au jeune homme : «Jeune homme, vous avez joué gros jeu; car si vous m'aviez trouvé faible, à l'heure qu'il est, vous seriez un homme mort. » Ainsi Grillon, ce capitaine auquel il avait été dit : «Nous avons combattu, et lu n'y étais pas! » Grillon, mis à l'épreuve du courage, tremblait à la pensée qu'il aurait pu faillir, et il avertissait un enfant, qui s'était amusé de son grand cœur, qu'il avail joué gros jeu. En effet. Messieurs, louf homme qui en éprouve un autre joue gros jeu, et plus qu'il ne pense. G'est là lecueil où périssent tant de gloires et échouent tant d'amitiés, comme c'est aussi le phare d'où se répand sur la vertu la consécration d'une dernière et souveraine clarté.
Qu'est-ce donc que l'épreuve? L'épreuve est l'occasion offerte à un cire libre de se sacrifier au devoir ou de sacriûer le devoir à soi-même. Par où vous voyez qu'il entre dans la notion qui la constitue plusieurs élémens, dont le premier de tous est la liberté morale. Sans la liberté morale, en effet, l'être ne se possède pas lui-même, il est instrument passif d'un antre ((uc lui. cl manquant ainsi de loulc valeur per-
sonnellc, il devient inutile de l'éprouver. Il n'est rien, parce qu'il ne peut rien. C'est pourquoi, nous l'avons dit, Adam était libre, il était libre pour avoir une valeur devant sa conscience et devant Dieu ; et vous, ses héritiers, vous êtes libres aussi pour avoir aussi votre valeur. Vous êtes libres, afin de tirer de vousmêmes une succession d'actes qui soient votre dot éternelle, qui forment le patrimoine inaliénable de votre immortalité; qui subsistent à jamais dans votre souvenir et dans le souvenir universel des intelligences dont Dieu est le chef, comme étant votre part dans l'œuvre que Dieu a commencée seul et que vous achevez avec lui. S'il vous eût donné le corps sans l'àme, et l'âme sans la liberté, vous seriez des étoiles sans doute et les plus belles du firmament; mais vous ne seriez que l'œuvre sans être l'ouvrier, et Dieu en vous regardant ne connaîtrait que sa puissance et que son propre prix. L'épreuve alors ne vous fût pas venue ni au premier de vos pères : à quoi bon éprouver ce qui ne peut ni descendre ni grandir, et dont la réponse est infaillible comme le son que rend l'airain sous le fer qui le meurtrit?
La seconde idée contenue dans la définition de l'épreuve, est celle du devoir. Car s'il n'existe pas de devoir pour les intelligences libres, tous les actes sont indifFérens; les uns ne sont pas justes, honorables, grands, héroïques, ni les autres honteux et abjects. Ils sont également indignes de blâme et d'estime, et par conséquent incapables d'épreuve. C'est le
devoir qui est le principe tlu mérite et du démérile, et qui donne lieu de sonder les âmes pour en faire jaillir le sacrifice el la vertu. Car l'idée du devoir entraîne ridée du sacrifice, comme l'idée du sacrifice est celle même de la vertu. Je sais bien qu'on a prétendu confondre le devoir avec linlérêt , et qu'il y a toute une sagesse morale qui repose sur cette assimilation. Mais, dans la doctrine du christianisme, un abîme les sépare l'un de l'autre. Car, bien qu'il y ail à remplir son devoir un intérêt lointain et final, c'est un intérêt invisible , discutable , auquel on est libre de ne pas croire, et auquel la passion ne croit pas. Ce qui est clair pour elle, c'est l'objet présent qui la sollicite; tout le reste s'évanouit , pour ne laisser aux prises dans l'âme fascinée que la jouissance et le sacrifice; el si la passion est vaincue, elle ne l'est que par un acte de foi douloureux à l'idée du devoir. C'est mon devoir : tel est le mol suprême de la conscience. Jamais la conscience n'a dit : C'est mon intérêt. Si elle le disait, elle serait perdue, parce qu'elle se désarmerait en substituant une idée basse à une idée généreuse, un calcul susceptible d'illusion à une cerlitude dogmatique absolue. Tout ce qui s'est fait de grand dans le monde s'est fait au cri du devoir; tout ce qui s'y est fait de misérable s'est fait au nom de l'inlérêt. L'histoire de l'homme aussi bien que son cœur ne permettront jamais de confondre deux mobiles qui sont plus que dissemblables, puisqu'ils sont ennemis, el au jour même où Dieu couronnera les bons, rien
ne brillera plus sur leur lêle récompensée que la naïveté de leur dévouement.
Faut-il être pauvre? En vain me direz-vous que c'est mon intérêt, que tout le monde ne peut pas être riche, qu'en voulant sortir de ma position , je donne à ceux qui sont plus pauvres que moi le droit de sortir de la leur et de me dévorer. Ce raisonnement, fûtil irréprochable , il me semble , à moi pauvre , une dérision. Pourquoi ne maudirais-je pas mon sort? Pourquoi , fùt-il sans remède , n'accuserais-je pas la société, la nature, et Dieu qui les institua? Pourquoi m'interdirais-je l'envie et la haine contre les favoris du hasard? Ah! voulez-vous me toucher, prenez-moi par le côté généreux de mes entrailles. Dites-moi que la pauvreté est un grand sacrifice, que je suis un soldat aux frontières de la société, que j'y dois mourir, s'il le faut; que c'est ma vocation, ma gloire; que la vertu et non la terre sont le bien de l'homme; que Dieu lui-même, venu parmi nous, est né dans la cabane du pauvre , qu'il a vécu avec eux , qu'il en a partagé les travaux et les humbles joies. Dites-moi que le temps n'a qu'une heure , et que le témoignage d'une bonne conscience a l'éternité. Je vous entendrai peut-être par le seul effort du cœur, et si j'ai la foi , je vous entendrai par tous les pores de mon âme. Je bénirai la place où Dieu m'a mis; j'y démêlerai des grandeurs, et j'y susciterai des joies. L'espérance aussi planera par-dessus le sacrifice; mais, toute divine qu'elle soit et différente d'un intérêt visible et
terrestre, elle ne viendra pourtant qu'après l'amour, à la seconde place , fille de la vertu et non pas sa mère.
Vous dounerais-je d'autres preuves? Dites-moi, si pris de compassion et d'amitié pour vos secrètes blessures, je voulais vous persuader d'être chastes, oseraisje bien vous dire que c'est votre intérêt? Votre intérêt! Sans doute, vous savez bien qu'en vous abandonnant sans mesure à la soif des sens , vous appellerez sur vous des infirmités honteuses suivies d'une mort prématurée. Mais de même qu'il y a un art de diriger l'acquisition d'une fortune injuste, n'y a-t-il pas aussi un art de diriger le nécessaire et le luxe des passions? N'y a-t-il pas un art d'épargner ses sens en les satisfaisant, de conserver sur ses lèvres et dans ses yeux la dignité d'un homme pur, tout en goûtant les délices du mal? Le monde ne dit pas au jeune homme : «Vautre -toi dans la fange;» il lui dit: «Aie la sagesse du vice. Sache que le plaisir est une plante rare et délicate qui s'épuise vite : ne commets pas la faute de la flétrir en un jour; ménage-la comme une divinité que la nature a mise en toi; bois avec mesure, en faisant une libation aux Dieux, afin de t'arrêter au point où l'infamie succède à la jouissance, et où la mort punit l'excès de la vie. » Voilà le langage du monde, et comment il couvre de voiles et de fleurs et du bandeau nuptial toutes les corruptions et tous les périls de la volupté. Mais moi, si quelquejeuneàmea louché mon cœur de tendresse, et que je veuille faire tomber
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de ses mains la coupe Irompeusc du mal, je lui dirai: « Ami, cnfanl de la mère et frère de la sœur, enfaul de la mère qui t'a mis au monde dans la continence sacrée du mariage, frère de la sœur dont tu gardes et dont tu respires la vertu, ah! ne déshonore pas en toi-même ce grand bien qui t'a fait homme. Sois chaste, ami, conserve dans une chair fragile l'honneur de ton âme, la source religieuse d'où s'épanche la vie et où fleurit l'amour. Prépare à la couche future des amitiés saintes, des embrassemens que le ciel et la terre puissent bénir; sois chaste pour aimer longtemps el pour être aimé toujours. 11 y a au monde , entre ta mère et ta sœur, entre tes aïeux et ta postérité, une frêle et douce créature qui t'est destinée de Dieu ; cachée à tous les regards, elle nourrit en silence la fidélité qu'elle te promettra ; elle vit déjà pour loi qu'elle ignore, elle t'immole ses penchans, elle se reproche tout ce qui pourrait déplaire un jour au moindre de les désirs : ah! garde-lui ton cœur comme elle te garde le sien ; ne lui apporte pas des ruines en échange de sa jeunesse; et puisqu'elle se sacrifie pour toi par un amour anticipé , fais à ce même amour, dans les replis de tes passions, un juste et sanglant sacrifice. »
Voilà, Messieurs, voilà le langage qui peut susciter la vertu, et que serait-ce si je vous parlais de la vertu poussée jusqu'à l'héroïsme? Quel intérêt, par exemple, animait ce martyr chinois à qui le bourreau demandait quelque argeni pour lui abaltreia tète d'un coup,
et qui répondait : >< Abals-la en autant de coups qu'il te plaira; pourvu qu'elle tombe, cela suffit; quanta mon argent, j'aime mieux le laisser aux pauvres!» Quel intérêt animait Régulus, lorsque, ramené de Carlhage à Rome sur sa parole, il conseillait au sénat de ne pas signer la paix après une défaite, sûr qu'en donnant ce conseil il se vouait à un supplice inexorable et lâche? Mais je me lasserais, Messieurs , et je vous lasserais par ces questions. Périsse donc une fois pour toutes cette idée de l'intérêt appliquée à l'accomplissement du devoir! Entre le devoir et l'intérêt, il existe le même rapport qu'entre Régulus et ses bourreaux, entre Rome et Carthage : Carlhage était une boutique, Rome était le Capitole, Fnaitre du monde.
Et maintenant il vous est aisé de comprendre le but suprême de l'épreuve. Ce but est de connaître par un acte irrécusable la quantité de sacrifice qui est contenue dans une âme. La connaissez-vous, Messieurs, v^tre quantité personnelle de sacrifice? Savez-vous jusqu'où vous iriez dans l'abuégalion de vous-mêmes en présence d'un devoir? Vous ètes-vous mesurés avec la pauvreté, l'exil, la torture, la mort, le déshonneur? Et pourtant vous ne valez quelque chose que par cette quantité, qui gll obscure et inconnue au fond de voire âme. Ce n'est ni le génie, ni la naissance, ni la fortune, qui déterminent la valeur réelle d'un homme : ce sont là des dons de Dieu dont on peut user ou abuser, et qui d'eux-mêmes conduisent indifféremment à l'opprobre ou à la gloire. Le génie oblige,
la naissance el la fortune aussi, et à quoi obligenl-ils, si ce n'est à de plus héroïques dévoucmens"? C'est pourquoi, si vous tenez à connaître ce que vaut un homme, nieltez-Ic à l'épreuve, et s'il ne vous rend pas le son du sacrifice, quelle que soit la pourpre qui le couvre, détournez la tête et passez : ce n'est pas un homme.
Mais comment mettre à l'épreuve? comment, pour me servir du langage algébrique, dégager cette grande inconnue du sacrifice au sein d'une âme qui s'ignore elle-même?
Je ne sais. Messieurs, si les anciens avaient fait un Dieu de l'occasion ; je le crois, car il n'est guère de chose puissante à laquelle ils n'eussent accordé le vêtement de la divinité. Or, l'occasion est une chose puissante : sans elle tout avorte, avec elle tout réussit. Auguste, né au temps de Scipion, n'eût été qu'un homme vulgaire; né avec la décadence de la république, il eut ce qu'il fallait de vices et de vertus pour inaugurer l'empire romain. Et toute vie en est là. 11 n'est pas un de nous qui , regardant en arrière dans sa destinée, n'y découvre des accidens dont la rencontre a été souveraine : c'est l'occasion. Et de même qu'il y en a dans l'ordre de la fortune , il y en a aussi dans l'ordre du bien et du mal ; de même qu'un champ de bataille fait le grand capitaine, un autre champ de bataille fait un autre genre de héros. Un pâtre enlevé sur mer par des pirates devient saint Vincent de Paul; Louis XVI en rencontrant l'écha-
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laud dérobe l'àme d'un martyr. Et ainsi l'épreuve morale n'est autre chose qu'une occasion de sacrifice qui nous est offerte par la Providence, afin qu'en l'acceptant ou la refusant, nous manifestions le degré de faiblesse ou de vertu qui est en nous, ou plutôt afin que nous saisissions dans la difficulté même la raison d'un élan vers Dieu par l'obéissance au devoir.
Ne vous étonnez donc pas, Messieurs, qu'Adam , notre premier ancêtre, ait été soumis à l'épreuve, et que la vie de l'humanité se soit inaugurée par une situation qui n'a pas cessé d'être la nôtre. Aujourd'hui comme alors la vie de l'homme est une épreuve, et les sages eux-mêmes, en considérant l'étrange variété des choses dont nous subissons la loi , n'ont pu s'empêcher d'y reconnaître le dessein d'une Providence qui essaie nos forces dans la lutte et prend plaisir à nos vertus. Voici, disait Sénèque, un spectacle digne de Dieu, un homme aux prises avec V adversité, — Ecce par Deo spectaculum, vir cum adversis compositus. C'était la même chose que disait saint Paul, dans un langage encore plus grand : Spectaculum facti sumus mundo et Angelis et hominibus , — Nous avons été donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes^. Ce spectacle dure encore, et il ne finira qu'avec la vie présente du genre humain. Toujours sur sa route, l'homme rencontrera des circonstances qu'il n'aura pas choisies,
' l'''^ Kpilre aux Coiinlhiens, chap. i. vci>. î*.
et qui le meltronl dans la nécessité de se |)r()noncer par un acte entre le bien et le mal, entre le devoir et la passion. El plus la sagesse divine prendra intérêt à l'élever, plus elle tracera autour de lui la sublime circonvallalion de l'épreuve, lui tendant des pièges proportionnés à sa force et l'aidant par le péril à la joie du dévouement. Encore qu'il n'y eût en cela aucune volonté expresse de la Providence, la chose naîtrait d'elle-même, par le seul entrelacement des activités libres, et les vicissitudes inévitables qui doivent en résulter; mais Dieu l'a voulu formellement, avant même que le cours naturel des générations eût amené sur la scène du monde les tragédies innombrables qui nous éprouvent, les uns dans le bruit, les autres dans l'obscurité, mais tous efficacement. Je vous en ai dit la raison, et nous n'avons plus qu'à savoir quel genre particulier d'épreuve Dieu prépara au premier homme dans les solitudes fortunées de l'antique Eden.
L'incrédulité n'a rien omis pour appeler le ridicule sur cette page de l'histoire religieuse. Elle a feint de croire, peut-être même a-t-elle cru sincèrement, que les rapports primitifs de l'homme avec Dieu, teis que le christianisme les expose, avaient eu pour base un commandement arbitraire donné par Dieu sans motifs et violé par l'homme sans raison. C'est confondre d'abord le devoir avec l'épreuve. Le devoir d'Adam , la loi naturelle et divine dont la lumière formait sa conscience, c'était la loi même qui fut i)romulguée au Sinaï et renouvelée dans TEvan^ïile : Tu ((ùneraft Ir
Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton àme, de tout ton esprit , et ton prochain comme toi-même^. Entre Dieu et les intelligences libres, il n'y a pas d'autre loi; car toutes les autres découlent de celle-là, et celle-là est l'ordre éternel, nécessaire, absolu , qui règle les rapports de tous les êtres moraux entre eux et avec leur créateur. Quiconque arrive à la vie dans une substance pensante, tombe sous le coup de ces deux mots qui éclairent l'éternité : Tu aimeras! Adam les avait lus dans son àme dès qu'il s'éveilla du néant; il les avait lus en Dieu à la lueur de la grâce : son devoir était d'y être fidèle en aimant Dieu, qui l'avait aimé le premier. Voilà quelle était entre eux la question, et sur quoi se jouaient les destinées du genre humain.
Mais le devoir appelle l'épreuve, je l'ai montré tout à l'heure, et il l'appelle surtout quand le devoir est l'amour. Car l'amour suppose le dévouement, et le dévouement ne se produit qu'à l'aide d'une occasion qui lui est donnée. II fallait donc qu'Adam rencontrât dans les joies de l'Eden quelque chose qui, sans détruire sa félicité, lui permît de s'élever jusqu'au sacrifice. Et que pouvait-ce être? Si nous le regardons du côté du corps, il était impassible et immortel. Du côté de la nature, il en était le roi obéi et respecté. Du côté de l'intelligence, il savait tout, et les mystères dont il n'avait pas l'intuition directe à cause de leur profon-
' Saint Matthieu , chap. 22, vers. 37 cl 39.
deur surnaturelle, Dieu lui en avait donné prophétiquement la révélation. Du côté de l'ànie, il était heureux , de tout le bonlieur d'une innocence sans tache, d'un amour sans nuages, d'une plénitude sans vide, et d'une espérance infinie. H était, en un mot, par nature et par grâce, en dehors de toute occasion de sacrifice, et par conséquent de toute épreuve; car le libre arbitre n'est pas l'épreuve à lui seul , il n'en est qu'un élément. C'était donc une nécessité qu'il intervînt quelque circonstance étrangère qui , sans diminuer en rien l'intégrité de ses dons , lui donnât lieu de choisir entre le bien et le mal. Dieu y pourvut eu plaçant au centre même du paradis terrestre une réalité symbolique qu'il appela d'un nom mystérieux, l'arbre de la science du bien et du mal, et auquel il défendit au premier homme de toucher sous peine de mort. Je dis une réalité symbolique pour vous épargner d'un seul mot la tentation de vous méprendre, et de ne voir là qu'un arbre et un fruit propres tout au plus à éprouver le cœur d'un enfant. Eh! Messieurs, est-ce que vous ne savez pas que l'idée change tout ? Est-ce que vous ne savez pas que la première chose venue se transfigure sous le burin qui la symbolise? Estce que l'Helvétie du quatorzième siècle eut un caprice d'enfant, lorsqu'ayant abattu la domination de Gésier, elle choisit l'arbre auquel ce gouverneur avait attaché le signe de sa tyrannie pour en faire un signe d'affranchissement et le symbole gloiieux du triomphe national? Est-ce que vous croyez qu'alors un arbre
est un arbre'? Est-ce que vous ignorez qu'un drapeau est une nation , et que la main qui le porte le retiendra au prix de mille morts plutôt que de laisser dans la boue d'une bataille ce signe de l'honneur? Allez donc, pour le plaisir de blasphémer contre le christianisme, allez dire à un régiment qui est en bataille devant l'ennemi d'abaisser son drapeau ; allez dire au peuple de Guillaume Tell d'abattre son arbre, de le coucher par terre et de le brûler! Otez aussi, ôtez de vos places, de vos palais , de vos temples, les symboles nationaux qui rappellent aux regards et à la pensée les saintes traditions du passé et les promesses de l'avenir! Je vous le demande, y a-t-il un homme sensé capable de tels actes et qui ne sache respecter l'idée dans sa forme extérieure?
Vous-mêmes, Messieurs, qu'est-ce que vous êtes? N'êtes-vous pas de la terre pétrie, du sang, de la chair? Quoi donc vous fait grands ? Ce qui vous fait grands, c'est l'idée vivante qui habite en vous. Eh bien ! de même que Dieu a jeté une âme dans un corps , vous aussi, imitateurs de sa puissance, vous jetez une àme dans un morceau de bois ou d'étoffe. Un drapeau, c'est de la toile au bout d'un bâton , mais un bâton qui vit, une toile qui parle et où l'âme de trente millions d'hommes a passé avec toute son histoire et toute sa vertu. Ainsi en était-il, au paradis terrestre, de cet arbre fameux où Dieu avait résumé sous un nom significatif tout le mystère du bien et du mal. Il était une idée, nn symbole, la limite morale que Dieu
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avait posée à la souveraineté de l'homme, pour éprouver dans son obéissance la vérité de son amour. Là, en ce seul point, Adam rencontrait l'occasion de se souvenir qu'il n'était qu'une créature, et que, roi du monde visible, il était le sujet de Dieu.
Il y rencontrait encore un autre genre d'épreuve. Sans diminuer la perfection et la félicité de son intelligence, l'arbre symbolique de l'Éden lui parlait d'une sorte de science mystérieuse et terrible dont il n'avait pas la clef. Adam connaissait le bien directement, il ne le connaissait pas, heureusement pour lui, par l'expérience de son contraire, par l'expérience du mal. Or, c'est une grande science que le mal. Elle est la seconde révélation , celle que Dieu a préparée aux aveugles qui refusent devoir la première, et son éclat ténébreux ne contribue pas moins que la lumière divine à maintenir sur la terre le règne de l'ordre et de la vérité. Après Dieu, il n'y a pas de plus grand révélateur que l'âme d'un scélérat ; après l'enseignement de l'Eglise fondée sur Jésus-Christ, il n'y a pas de plus salutaire enseignement que celui des sectes qui trament dans l'ombre par leurs doctrines et leurs actes le renversement du monde moral. Esprits superbes, vous n'écoutez pas l'Evangile du bien, vous entendrez tôt ou tard l'Evangile du mal. Vous ne voulez pas croire à Dieu qui vous manifeste la loi de la société, vous croirez aux ruines qui vous rediront un jour la même loi. C'était de cette révélation que Dieu menaçait le premier homme en mettant sous ses yeux , au
centre de sa demeure, l'arbre prophétique de la science du bien et du mal. Et par là, en même temps qu'il l'avertissait de soumettre son intelligence à l'intelligence divine, il le mettait à l'épreuve d'une seconde limite, la limite de l'inconnu en face de l'esprit. Derrière ce voile, qu'il pouvait déchirer, qu'y avait-il? Nous le savons. Messieurs, nous ne le savons que trop pour notre malheur : il y avait l'histoire de l'humanité déchue, la révolte de nos sens contre la raison, l'obscurcissement de la vérité, la séparation des hommes en races ennemies , la guerre, la servitude, le sang, les larmes, la mort. Nous le savons, Adam l'ignorait. La clarté de ses yeux lui montrait tout le bien, parce que le bien était partout devant lui; elle ne lui montrait pas le mal , parce que le mal n'était nulle part. Ou s'il le voyait, c'était d'une vue abstraite, par voie de conclusion, et son intelligence n'était pas moins sollicitée par cette science mystérieuse que Dieu lui cachait derrière le symbole interdit à sa souveraineté.
Enfin une troisième épreuve y était encore renfermée, d'un ordre inférieur, il est vrai, mais nécessaire pour que l'homme tout entier eût part au mérite et au démérite de son choix. L'arbre de la science du bien et du mal, bien qu'étant une idée et un symbole, était aussi une réalité, et en tant que réalité il correspondait aux sens de l'homme dont il limitait la jouissance par le devoir. C'était là le côté accessoire de l'épreuve et son complément, tandis que l'incrédulité
a voulu en faire la chose principale, afin de jeter une couleur puérile sur le drame qui a décidé du cours de nos destinées. Vu à son rang, cet accessoire était dans l'ensemble de l'épreuve ce qu'est le corps dans l'organisation totale de notre vie, et pour s'en moquer, il faudrait auparavant avoir séparé notre âme de l'enveloppe qui la retient. La beauté morale des choses tient à leur harmonie, et il est aisé de les défigurer , en ne regardant que la face par où elles regardent elles-mêmes le monde inférieur. Tant que l'homme contiendra le limon dont il fut pétri, tant que le ver de terre aura le droit d'y reconnaître sa pâture, il y aura en nous une parenté avec la plus profonde misère, et cette misère faisant contraste avec notre côté sublime, nous serons facilement la proie des esprits qui, à l'imitation de Cham, voudront lever le voile de notre nudité. Oui, cela est vrai , même au jour de notre création, dans la splendeur de notre premier soleil, lorsque nous étions vierges, saints, rois, immortels et presque déjà divins, il y avait en nous des sens que la beauté d'un fruit pouvait séduire, et notre âme, toute grande qu'elle était par son essence, pouvait se rendre complice d'un vil désir et en accepter la lamentable solidarité. En doutez-vous? Si vous n'en doutez pas, respectez les desseins de Dieu qui vous en a crus capables, et n'attribuez pas à l'épreuve qu'il nous fit la bassesse qui n'est qu'en nous. Cette épreuve devait nous toucher, et elle nous touchait par tous les points vulnérables de notre être : elle était sublime à l'endroit
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où nous sommes sublimes, petite à l'endroit où nous sommes petits. Elle nous traitait en Dieux et en enfans, parce que nous sommes des Dieux et des enfans. C'est pourquoi la divine Providence, qui nous connaissait bien, afln de maintenir dans l'épreuve l'équilibre entre le bien et le mal, avait placé en face de l'arbre représentatif du péché et de la mort, un autre symbole représentatif du devoir et de l'immortalité, qu'il avait appelé l'arbre de la vie. Parallèle touchant, qui avait pour but de ne jamais laisser l'homme en présence d'un attrait sensible pour le mal , qu'en lui offrant le secours d'un attrait sensible pour le bien.
Tel était donc en Eden l'état de la question ; telle l'épreuve à laquelle avait été soumis le père du genre humain. Et si vous vous en étonnez encore, mettant de côté l'Ecriture et la raison, j'en appellerai au spectacle même qui est sous vos yeux.
L'Eden n'est plus, mais l'homme vit. 11 a emporté de son berceau, à travers les siècles, les ruines de tout ce qui lui avait été donné, son corps, son âme, son Dieu, et aussi son épreuve. Rien n'est changé en lui et autour de lui substantiellement ; il est tout luimême avec un coup de foudre. Regardez-le donc, et dans l'homme déchu, reconnaissez l'histoire de l'homme virginal. Il n'y a pas deux drames dans l'humanité, il n'y en a qu'un. Comme une limite avait été posée à la souveraineté, à la science et à la jouissance d'Adam pour l'éprouver, ainsi subsiste-t-elle pour vous éprouver aussi. Il y a une limite à votre
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souverainclé : pouvez-vous tout? à votre science : savoz-vous tout ? à votre jouissance : jouissez-vous de tout? Vous n'oseriez le dire. Et vous soutirez de cette triple limite, elle vous importune, elle est la cause sans cesse renaissante ou de votre soumission à Dieu ou de votre révolte contre lui. Humblement acceptée, comme une situation voulue du plus légitime et du meilleur des maîtres , elle produit en vous l'ordre et la paix, qui retombent ensuite autour de vous, dans la société domestique et civile, en fruits heureux d'une paix et d'un ordre plus grands. Rejetée par l'orgueil, elle vous livre aux hasards d'une convoitise sans frein du corps et de l'esprit, et prépare au monde les bouleversements dont se compose l'histoire de l'humanité. Votre épreuve est donc la même que celle d'Adam : elle part des mêmes idées et touche aux mêmes points de l'âme. Et si vous y regardez de plus près, vous discernerez aisément sur vos tètes les rameaux entrelacés de l'arbre de la vie et de l'arbre de la science du bien et du mal , tous les deux organisés , actifs, immortels, et se disputant dans une guerre implacable la direction de vos facultés. N'entendez-vous pas une voix du dehors qui vous dit : La souveraineté vous appartient. L'homme est le terme le plus élevé de la vie universelle qui se résume en lui, et sa volonté est le seul principe du juste et de l'injuste, la seule loi de ses actes, et leur seule sanction. Quiconque reconnaît une autre autorité est un esclave, et quiconque l'établit un lyran. Arrière aussi les ombres T m. :j3
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(in sancinairp, los dogmes (jnc la raison n'a pas fails, el qu'on voudrail lui imposer au nom d'une vérilé supérieure el mystérieuse. La raison el la vérité no sont qu'une chose; la raison voit tout ee qui peut être vu, et tout ce qu'elle ne voit pas n'est pas. Arrière encore la tempérance et la retenue, ces autres entraves de la nature humaine trompée, par où on lui ravit le libre essor de ses désirs. L'homme peut tout, il sait tout, il doit jouir de tout.
Cette voix, Messieurs, (luelque nom de secte ou de système que vous lui donniez, celte voix antique qui précède el qui suit tous les crimes, qui les précède pour y exciter , qui les suil pour les justifier, celle voix, c'est l'arbre de la science du bien et du mal. Elle rencontre trop souvent un complice au dedans de vous, mais elle n'est pas vous-mêmes. Elle vient du dehors, elle est une puissance assise qui prend voionliers toutes les autres à son service, et s'il n'en élail une austère el incorruptible qui la lient en échec, il y a longtemps que la terre ne sérail plus qu'un cloaque et l'homme une débauche. Mais, heureusement, l'arbre de la vie n'a pas cessé non plus d'élcndre sur vous ses rameaux protecteurs. 11 oppose ses leçons el ses fruits aux leçons et aux fruits de son terrible rival. 11 nous invite à respecler les conditions divines de notre sorl, qui sont la dépendance de Dieu, la foi en sa parole et ses promesses, le règlement des désirs par l'esprit de sacrifice. Ici même, Messieurs, vous entendez celte seconde voix. Les deux réalités qui se
dispulaient le cœur dAtlam an paradis icrrestre se disputent le vôtre; l'arbre de la vie est à votre droite; l'arbre de la science du bien et du mal à votre gauche, et votre destinée personnelle, unie à celle du monde, dépend du choix que vous ferez.
Je ne vous en dis pas davantage. Il y a un siècle, mes paroles fussent tombées sur une génération trop loin de Dieu pour reconnaître son histoire dans ces mots de la Genèse : Vous ne toucherez point à V arbre de la science du bien et du mal, sous peine d^en mourir^. C'était l'heure de l'ignorance et du mépris. Mais le livre de la révélation , ce livre où Dieu écrit toujours, a tourné une de ses feuilles, et le monde a vu dans le sang les vérités qu'il ne voyait pas dans la joie. Fils aînés de celte grande instruction, elle se poursuit en vous, et si elle ne vous donne pas encore la foi, elle vous approche au moins du respect. Je vous en félicite. Le voyageur inexpérimenté qui traverse les sables du Nil rencontre quelquefois sous ses pieds une pierre qui le frappe par sa forme ou sa solitude; il s'incline et la soulève, pensant y trouver peut-être un vestige d'antiquité. L'imprudent! Il ne sait pas qu'elle couvre un céraste dont un seul mouvement peut lui causer la mort. Ainsi en est-il du christianisme. C'est une pierre gisant dans les sables du monde , et que le premier venu insulte aisément comme un débris : mais elle contient la mort avec la
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vie, et la maiu qui la touche avec imprudence y reçoit une leçon qui rejaillit eu bienfaits sur de plus respectueux scrutateurs. Vous serez de ceux-ci, Messieurs; les malheurs de vos pères vous ont mûris pour la vérité. Vous souffrirez vous-mêmes , parce que vous avez louché vous-mêmes à l'arbre de la science du bien et du mal ; mais vos souffrances ajoutées à celles de vos pères combleront en vous l'abîme de l'erreur. Vous vivrez, vous reconnaîtrez votre place dans le monde, et, renonçant à une indépendance stérile et chimérique, vous attendrez de Dieu qui vous a tout donné la révélation dernière de vos destinées. Le regard tourné vers lui , quelle que soit l'épreuve qu'il vous envoie , richesse ou pauvreté, gloire ou jours obscurs, vous aurez le courage de votre vocation, parce que vous eu aurez le dévouement. Et si jamais les vicissitudes d'un siècle agité vous préparaient des périls et des devoirs plus grands que ceux d'une vie commune, si moimême avec vous je devais rencontrer l'occasion de vous donner l'exemple en m'aidant du vôtre, j'espère que la même foi nous inspirerait la même vertu, et qu'on trouverait par terre le corps du prêtre à côté du corps du jeune homme, tous les deux ensevelis "dans la communauté d'un seul âge, l'âge du sacrifice, qui est l'âge même de l'éternité.