DE LA TENTATION
Monseigneur ,
Messieurs ,
Le libre- arbitre est le point de départ de l'ordre moral et religieux, et la première conséquence du libre-arbitre est l'état d épreuve; je vous l'ai fait voir dans notre dernière Conférence, en même temps que je vous exposais la nature de l'épreuve à laquelle fut soumis le genre bumain. Vous attendez peut-être que je vous dise quel en fut le résultat, et ce que fit Adam,
— oIO —
placé qu'il élail entre l'arbre de la vie et l'arbre de la science du bien et du mal. Non pas encore, Messieurs, car entre l'épreuve et le choix se pose un intermédiaire, qui est la tentation. L'épreuve, nous l'avons dit, est une occasion qui donne lieu à l'être libre de se prononcer pour le bien ou pour le mal ; la tentation est l'acte d'une intelligence qui use de ses forces pour entraîner au mal une autre intelligence, ou pour la déterminer au bien. J'avoue cependant que, dans le langage ordinaire et même dans celui de l'Ecriture, le mot de tentation se prend volontiers au sens de l'épreuve; c'est ainsi que l'archange Raphaël dit au patriarche Tobie : Parce que vous étiez agréable à Dieu , il a été nécessaire que la tentation vous éprouvât . * J'avoue encore que ce mot signifie plus ordinairement une suggestion au mal qu'une suggestion au bien; c'est pourquoi l'apôtre saint Jacques fait remarquer que Dieu ne lente personne^. Toutefois, David a dit dans ses psaumes : Eprouvez-moi, Seigneur, et tentez-moi, brûlez mes reins et mon cœur^. Et Moïse disait aux Hébreux dans le désert : Interrogez les jours anciens, et voyez si avant vous Dieu s'était jamais choisi un peuple (rentre les peuples par des tentations , des signes et des prodiges'' . Je ne crois donc pas abuser de la langue
' Tobie, chap. 12, vers. 15.
' (!hap. 1, vers. 13.
' Psaume S.*), vers. 'i.
' nriitcroiinme. (hap. i. \pv>. ôi.
— oit —
humaiiie, ni de la laiiiïuc. religieuse, en me servant du mol de lenlalion pour exprimer soil l'induelioii au bien, soit l'induction au mal, qui a lieu par l'action d'une intelligence sur une autre. Du reste, la suite même des choses vous avertira suffisamment du sens bon ou mauvais que je lui donnerai.
La doctrine catholique nous apprend que l'homme primitif a été induit au mal. Pourquoi et par qui l'at-il été? Ce sont les deux questions que je me propose d'éclairer aujourd'hui.
En considérant le monde , tel qu'il s'offre à nous dans toute la durée de son histoire, il est manifeste que non-seulement l'homme est éprouvé par des circonstances qui lui donnent lieu de choisir entre le bien et le mal, mais encore qu'il est induit formellement à l'un ou à l'autre par des influences diverses qui tentent son esprit. Si nous n'avions que l'épreuve à subir , nous serions abandonnés à nous-mêmes en face des deux routes qui s'ouvrent devant notre intelligence et notre volonté; il ne se trouverait à l'entrée de l'une et de l'autre et le long de leur cours qu'une invitation muette, résultant du plaisir ou de la peine qu'elles nous promettraient. iMaisil n'en va pas ainsi. Dès les premiers pas que nous faisons en celte vie , ceux qui nous précèdent ou qui nous accompagnent s'efforcent de nous attirer à eux, en nous persuadant (ju'ils suivent le vrai chemin. Et nous-mêmes, après avoir subi dans notre conscience cette action étran- Kère, nous l'exerçons en bien ou en mal sur les voya-
geurs nouveaux que le flux des choses rapproche de nous. Cependant, par une pieuse disposition de la Providence, la bonne tentation devance ordinairement la mauvaise, et le premier lit qui nous est creusé l'est dans le sens de notre véritable fin. Vous pouvez le reconnaître à votre propre histoire.
Qui vous a reçus dans la vie? Quelle est la main qui vous a ouvert les yeux, le regard qui vous a initiés à la vision, la parole qui a fait jaillir l'ouïe de votre oreille? Quelle est l'âme dont le tressaillement a ébranlé la vôtre, encore endormie? C'est l'âme, entre toutes, qui vous a le plus aimés, qui vous a aimés d'un amour unique par sa pureté, sa tendresse et son désintéressement. Dieu, en vous appelant à naître, n'a cru suffire à sa bonté qu'en vous préparant pour berceau le CQBur d'une mère. Tandis que toute créature est emportée par l'égoïsme qui lui cache le vrai pour elle-même et pour les autres, le cœur d'une mère s'en va de tout son poids sur la pente du sacrifice, et y puise une sorte d'infaillibilité morale qui ne lui permet pas de se tromper, pour ainsi dire, sur l'aliment spirituel qui convient au bonheur de son fils. Païenne ou chrétienne, musulmane ou adorant les fétiches, la femme, en mettant un homme au monde, est investie d'une foi en Dieu de qui elle tient sa maternité, et encore qu'elle ne le connût pas tel qu'il est sorti luimême du sein d'une vierge, elle épure sa croyance au feu de son amour, et jamais le blasphème ne tombera de ses lèvres sur l'âme (juclle a connue. L'erreur
(juclle lui donnera par ignorance conlicndra toute la vérité qu'elle possède, et l'enfant bercé sur ses genoux croira et priera , parce que la foi et la prière sont les deux grands biens de l'homme. Voilà , Messieurs, comment s'inaugura votre vie, et quelle est la première séduction dont vous fûtes victimes. Votre mère vous imposa les mains , ces mains étaient sacrées; elle vous oignit d'une onction de croyance et d'amour, celte onction était ineffaçable; elle vous toucha de ses lèvres, et ce baiser, tombé du ciel sur vous, est le premier sacrement que vous ayez reçu.
Temps précieux, que la Providence ne voulut point borner au soleil d'un seul jour! Sept ans vous sont donnés sous cette tutelle de l'âme; sept ans entiers nul ne vous disputera aux embrassemens et aux leçons de votre mère. Celui qui vous aime le plus après elle, n'a pas comme elle tous ses devoirs dans sa tendresse : il est homme. Chaque matin, prêt à franchir le seuil de son foyer , il s'arrête un moment à votre berceau, et déjà tout pensif des soucis de la journée, il sourit et passe. Sa forte main doit manier le hoyau, peut-être l'épée ou le sceptre pesant de la justice : mais soit qu'il descende au forum ou qu'il aille tracer dans la terre un obscur sillon , il vous laisse à la merci d'un amour plus heureux et plus parfait que le sien. Le soir, sa tâche remplie, le cœur content mais las, il vous donne un second regard et se dit dans un soupir : J'ai gagné aujourd'hui le pain de ma femme et de mon fils, Dieu soit béni!