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Ainsi coulenl vos premiers ans, seuls avec une àme qui verse dans la vôtre sa vie, sa pensée, sa foi, sa physionomie, sa vertu, et qui, fùt-elle dépravée, vous initierait encore au bien par le seul effet d'un sacrifice réel et persévérant pour vous. Depuis le Christ surtout, depuis que Dieu a demeuré dans le sein d'une femme, la maternité est devenue le ministère le plus efficace de la sainteté, et les générations chrétiennes empruntent de leur attouchement à ce foyer d'une lumière régénérée un caractère de mansuétude et d'inclination vers Dieu qui les suit jusqu'au tombeau. La femme chrétienne, ayant été une fois vue des hommes, ne passera plus de ce monde, et la nature promettant à son sein la même fécondité que la grâce, on peut être certain que l'Évangile et la vie ne sont plus séparables dans l'humanité. Ils coulent de la même source et ne font plus qu'un même trésor.
Là cependant ne s'arrêtent point les précautions divines pour assurer au bien, dans sa lutte avec le mal, les prémices de la tentation. Lorsque votre raison s'allume vers l'âge de sept ans, et que la main d'une femme, si sublime qu'elle soit, devient trop faible pour retenir la vôtre, ne croyez pas que Dieu va vous livrer sans transition au rude attouchement de l'homme. Non , il n'est pas temps encore ; l'homme n'est pas assez pur pour que Dieu lui confie l'innocence et la faiblesse de votre âge. Au dévouement de la mère succède le dévouement du prêtre , au sacremont de l'ordre naliircl le sarremenl de l'ordre sur-
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niUiirel. Dieu s'esl choisi clans rimrnanilé une Irihu parliculière, image plus parfaite de son lils, vouée à la douceur, à la pureté, au sacrifice, et dont tous les membres, quel que soit leur âge, révèlent le nom de prêtres, c'est-à-dire de vieillards, parce qu'ils ont reçu de la grâce divine une paix prématurée dans leur creur et ce je ne sais quoi de pieux, d'aimable et de bon qui descend d'en haut sur la vieillesse et en fait une si belle couronne de la vie. Le prêtre a la force de l'homme tempérée par la bonté de Dieu ; il est après la mère la seconde représentation de la paternité divine, plus élevée parce qu'elle est surnaturelle, plus entière parce qu'elle répond à tous les degrés de notre existence. C'est donc au prêtre que la mère, à demi détrônée par le temps, conduit son flis; elle lui cède une part de son empire, afin que la tendresse de la grâce, unie à la tendresse de la nature, captive celte âme et y fasse èclore les germes précieux qui y furent déposés. Celle seconde initiation s'étend jusque vers douze à quatorze ans , entre l'aurore de la raison et l'aurore des passions, et de même que l'enfant croyait à Dieu sur l'autorité de sa mère, l'adolescent y croit sur l'autorité du prêtre. Le premier amour lui donne sa première foi, le second amour lui donne sa seconde foi. 11 croyait et priait aux pieds du crucifix de sa mère, il croit et prie aux pieds de l'homme qui lui rend une image vivante du Christ.
Ainsi tous. Messieurs, fùtes-vous conduits jus((u'à l'âge où vous pouviez pleinement discerner le bien du
mul , el où voire conscience , douée de force et de lumière , était capable de porter devant Dieu le poids d'une juste responsabilité et le poids d'une autre tentation. Vous voilà revêtus de la robe virile de la vérité; l'erreur est maîtresse de paraître et de vous assaillir à son tour. On ne peut plus, quelque amour qu'on vous porte, vous préserver de ses coups. Elle existe, elle est une puissance, et vous, vous êtes un être libre, réclamant votre liberté comme un péril nécessaire et un droit certain. Rappelez-vous l'beure. La négation et le blasphème ne naquirent pas de vous par une génération spontanée; le serpent vous fut présenté, comme à Cléopàtre, dans un vase de fleurs. Je dis à dessein le serpent; c'est l'expression dont l'Écriture flétrit l'intelligence perverse qui abuse de ses dons pour tromper une autre en la poussant au mal. Quel fut pour vous le serpent? qui vous fit à l'esprit la première blessure? Hélas! un homme que vous admiriez, peut-être un livre. Vous ouvrîtes au hasard quelqu'une de ces feuilles à qui la pensée donne son immortalité : vous y lûtes le doute, la moquerie, la haine de Dieu déguisée en amour des hommes. C'en fut assez : l'éclat du style et toute cette gloire qui sort d'un livre vous éblouirent le cœur. Vous consentîtes à mépriser ce qu'adorait votre mère, à plier le genou devant ce qu'elle méprisait. Pourquoi? Ce livre vous avait-il aimés? vous avait-il donné des preuves qu'il tenait à votre bien? Non, mais il <'lait éloquent, supérieur à vous en âge, en science el
en raison. Il vous avait vaincus. Et ce|)cn(lant vous et moi, car je ne me sépare point de vous dans celle triste histoire, cependant nous lirions vanité de notre défaite, et il nous semblait, en nous livrant corps et âme à la séduction d'un inconnu, que nous commencions à devenir des hommes. Enfans qu'Hercule avait pris dans sa fronde et jetés à la mer comme Lychas, nous nous plaisions à la chute et à l'abime, et du sein des flots, regardant de loin notre insolent vainqueur, nous lui adressions avec la naïveté d'un premier orgueil ce cri insensé : Hercule, tu nous a vaincus, mais c'est pour nous faire grands comme toi.
Le sillon de l'erreur était creusé dans notre intelligence, et nous le devions aux succès d'une tentation. Une autre nous attendait; car la corruption du cœur suit de près celle de l'esprit, et, comme celle de l'esprit, elle a pour principe ordinaire une séduction.
Sans doute nous apportons en naissant le germe honteux des désordres du cœur. 11 y croit sourdement, et peut de lui-même s'ouvrir un passage à un moment imprévu de nos années. Mais ce n'est là qu'un accident. Lorsque l'éime grandit dans la même proportion que le corps, elle conserve une suprématie paisible qui suspend le flot des passions. La nature s'ignore elle-même tant qu'elle n'est pas avertie par une secousse étrangère, et l'on rencontre de jeunes hommes de dix-huit ans dont la respiration est aussi calme et l'innocence aussi transparente que celle d'un enfant. Séparés de toute tradition corruptrice au sein
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(le leur famille, nourris de foi, de travail et d'amour, ils Iraversenl leur âge sans en soupçonner le péril, eomnie un agneau dort dans une forêt de bêtes fauves. Rien qu'à les voir on se sent ému de Dieu, et il n'y a pas dans toute la terre un parfum qui donne mieux 1 idée de la pureté et de la beauté du ciel. Mais la plupart, même parmi les bons, ne conservent pas cette virginale intégrité. Le serpent qui blesse l'esprit blesse aussi le cœur. Je ne vous peindrai pas cette seconde tentation, de peur que les voiles de la parole ne trabissenl malgré moi le respect que nous devons à la vertu, et qu'en voulant inspirer l'borreur du vice nous ne fassions moins que ne fait le silence tout seul. 11 me suffit de vous dire que l'innocence périt dans l'homme en la même manière que la vérité , par l'effet d'une action étrangère qui révèle le mal et y induit l'àme qui ne le cherchait pas.
Vers trente ans, parvenu à la presque plénitude de ses facultés, jeune encore, mais moins épris, l'homme commence à tourner la vue vers un horizon nouveau. Il aspire à la vie publique, soit pour combler par le mouvement des hautes affaires les vides que l'expérience creuse en lui, soit besoin de la satisfaction de soi-même que cause l'exercice d'un grand crédit, soit désir d'apporter à la chose commune le secours de ses lumières et de sa probité. Cette ambition en soi sort de la nature et n'a rien que d'humainement généreux, La vie publique esl un des buts lés;ilimes de l'homme , el chez les peuples où la source
»Mi {'Si laric, dii voil les oaraclères s'abaisser graduellement, faille (l'un ihéàlre qui prèle aux fortes vertus (lu patriotisme. C'est par là que l'antiquité païenne, malgré tout ce qui lui manquait du côté de Dieu, a su placer si haut son histoire dans les pays qui avaient un forum, et qu'elle impose encore à notre admiration de chrétien les gestes de ses héros. Aussi le premier instinct de l'homme, en abordant la vie publique, est-il le dévouement. Il y a dans les affaires d'un peuple une élévation religieuse qui touche l'âme et lui inspire de saintes pensées. On se sent responsable, à la manière de la Providence, du sort indéfini d'une longue postérité d'hommes, et ce spectacle présent à l'esprit y suscite à la fois les émolions de la conscience et les élans de l'orgueil. Mais là comme ailleurs, le mal a ses prophètes et sa tentation. A côté de Cincinnalus apparaît Catilina ; non loin d'Aristide, on rencontre Verres ou Machiavel. Machiavel est l'homme qui a eu le triste honneur d'ériger en système et en art l'usage égoïste de la puissance , et son nom est devenu dans l'ordre politique le nom par excellence de l'esprit tentateur. Machiavel se glisse donc à l'oreille du jeune patricien : Prenez garde, lui dit-il, et sachez bien ce que vous allez faire. La patrie, la liberté, la justice, ce sont des noms illustres, mais des noms qui servent moins la république que les ambitieux qui se couvrent de leur éclat. Ne vous y irompez point , le monde est aux habiles et non pas aux généreux. Le monde est une foule qui sert de marche-pied à quel-
ques-uns, et le droit n'est que le tléguisement du plus fort en présence du plus faible, une réponse aux vaincus, l'arrière-garde du succès. Le succès est tout. Et le succès étant toujours du côté du plus fort, sachez entrevoir dans les conjonctures des temps et des affaires le point où gît la force et avec elle l'avenir. Si l'avenir vous donne un démenti, ne mettez point l'honneur à vous obstiner dans une faute, sacrifiez Antoine et courez à Auguste ; on n'arrive jamais trop tard au camp du victorieux. Que les mots d'inconstance et de trahison ne vous arrêtent point; on n'est pas traître pour rester debout, ni inconstant pour marcher du même pas que la fortune.
Vous ne m'accuserez point. Messieurs, de mal traduire Machiavel ; tant de politiques le traduisent dans leurs actes, qu'il est difflcile de le mal traduire en discours. Ses traits empoisonnés sont les derniers qui atteignent la conscience, et ils y font une blessure presque toujours irréparable , parce que rien ne lui reste dans l'ordre de la nature pour se rajeunir et se retremper. Les erreurs de l'enfance ont leur remède dans la lumière et la générosité de la jeunesse; celles de la jeunesse se réforment à l'école de l'expérience ; mais l'homme mûr n'a devant lui que les glaces de l'âge, temps qui n'est plus celui des inspirations et où l'âme n'a que la force de retenir les vertus qu'elle a cultivées toujours. C'est pourquoi la corruption du caractère par l'égoïsme politique est la consommation du mal, son terme suprême, et comme le sceau mis à
une créature perdue. Tant que le caractère est sauf, rimmanité subsiste encore , on peut se dire : Si j'ai méconnu la vérité, si j'ai trop sacrifié aux désirs des sens, du moins je n"ai pas vendu ma patrie à mon ambition; on ne m'a point vu, pour une solde bonleuse, ramper aux pieds de l'injustice couronnée, lui prostituer ma voix, cbanger à son gré d'idées et d'amitiés. Je suis demeuré sensible aux cboses qui sont celles de tous; et, coupable envers Dieu comme envers moi, j'ai respecté la nature humaine en respectant mes devoirs publics.
Que d'hommes. Messieurs, qui ne peuvent plus se tenir à eux-mêmes ce langage! et qui les a perdus, si ce n'est l'exemple et l'insinuation d'esprit à esprit? 11 est donc certain, à tous les degrés de la vie, la tentation ouvre le cours de nos destinées, tentation de l'intelligence, tentation du cœur, tentation du caractère; elle est un fait universel et perpétuel, un fait humain par conséquent, et qui appartient à la constitution même de l'ordre moral. Mais pourquoi? Pourquoi, Messieurs? parce que le monde est un ensemble d'êtres actifs, libres de choisir entre le bien et le mal, et qui, rapprochés les uns des autres par toutes leurs facultés, sont à eux-mêmes l'objet réciproque de leur action. Si chaque homme était seul, il ne serait tenté que par lui, parle jeu intérieur et incommunicable de ses pensées ; il se ferait un destin à part de tous les autres destins, comme ces plantes que lèvent a portées au sommet d'un granit escarpé, et qui y poussent dans T. m. 34
une crevasse inconnue leur lige solitaire. Mais il n'eu est pas ainsi de l'humanité; riuinianité est une association d'esprits , et les esprits ne se tenant que par des idées et des volontés semblables, il existe nécessairement entre eux un prosélytisme ardent oiî les plus faibles sont exposés à la séduction des plus forts pour le bien ou pour le mal. Car le bien et le mal correspondent au seul but possible de l'humanité, qui est Dieu, l'un pour nous rapprocher de ce terme, l'autre pour nous en éloigner, et ils partagent ainsi notre activité, notre prosélytisme en deux courans contraires qui se disputent l'empire des âmes. L'activité se propose l'association, parce que l'isolement la condamnerait à l'inertie, c'est-à-dire à la mort; l'association se forme sous la loi de Dieu ou en dehors de cette loi, et elle tire de cette alternative un double prosélytisme qui a pour arme une double tentation, l'une qui mène à Dieu comme à la fin dernière des êtres et des forces, l'autre qui en écarte comme du premier principe de tout assujétissement. C'est à la foi l'histoire du monde et son explication. Venus à votre tour sur cette scène périlleuse, soixante siècles ont déposé autour de votre berceau les efforts opposés du parti du bien etjdu j)arli du mal ; ils ont convoité votre âme comme une proie ou comme un devoir. Que pouviez-vous souhaiter, sinon que le bien eût le i)as sur le mal et qu'il vous gardât pieusement jusqu'à l'âge où vous apporteriez dans votre choix la liberté du discernement? Cette garde divine ne vous a point manqué. De même qu'au
commencement Dieu avait été, selon la nature et selon la grâce, l'instituleur de riionimc primitif, la lumière d'un double amour a aussi veillé sur vous et vous a tout donné ce quelle avait. L'erreur, la volupté, l'ambition ne sont venues qu'après. Pourquoi vous étonner qu'elles aient fait pour Adam ce qu'elles ont fait pour vous'? Pourquoi, êtrelibre et soumisà l'épreuve, n'eùlil pas subi comme vous la loi générale de la tentation? Pourquoi, ayant joui de la plus magnifique et de la plus parfaite induction au bien qui fût jamais, n'eùtil pas été l'objet d'une puissante induction au mal? La doctrine catholique affirme qu'il en fut ainsi , et l'analogie suffit à le démontrer.
Mais qui pouvait tenter Adam dans le sens de l'orgueil et de l'égoïsme? N'était-il pas seul au monde , avec une compagne aussi sainte que lui? Non, Messieurs, il n'était pas seul, et si vous vous rappelez le plan de la création , tel que je vous l'exposais il y a deux ans à peine, vous savez que l'homme, appartenant par son corps au monde visible de la matière et par son âme au monde invisible des esprits , était le centre où l'ordre total des choses créées prenait son unité. Je vous ai dit les raisons de ce progrès indéfini des êtres entre le néant et Dieu, et comment Dieu, pour en établir l'ordonnance, avait dû se servir de deux élémens, l'un de petitesse, qui est la substance matérielle, l'autre de grandeur, qui est la substance intellectuelle, d'où il était arrivé un point de rencontre nécessaire entre l'une et l'autre, qui est l'homme.
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L'homme, ainsi placé à la froiuière des corps et des esprits, le premier de l'ordre inférieur, et le dernier de l'ordre supérieur , avait avec tous les deux des rapports qui constituaient leur unité; car s'il n'eût eu de commerce qu'en bas ou en haut, le mouvement général de la création, au lieu de remonter sans interruption jusqu'à Dieu , se fût brisé à son centre même, ne laissant pas le moyen de concevoir pourquoi le créateur eût voulu et fondé l'ascension progressive des êtres. Car des êtres qui n'ont point d'action les uns sur les autres se demeurent étrangers, et leur superposition hiérarchique , au lieu de former une harmonie, ne fait que donner au chaos l'apparence de l'ordre. Adam était donc uni aux deux hémisphères du monde par des rapports réels, et loin d'être perdu dans la solitude d'une oisive perfection, il était de toutes les créatures celle qui, correspondant à plus de choses , donnait et recevait plus de vie. Dès lors sa tentation était une œuvre aussi facile que logique, et l'on ne peut la contester qu'en soutenant l'une de ces trois propositions : ou qu'il n'existe pas d'esprits supérieurs à l'homme, ou que ces esprits n'ont point de relation avec l'homme, ou enfin que, placés sous la loi du libre-arbitre et de l'épreuve, aucun d'eux n'a pu faillir et tenter l'homme dans le sens du mal.
Qu'il y ait des esprits d'une nature plus élevée que la nôtre, je vous en ai donné la raison prise du plan général de l'univers, et je viens de vous la rappeler^
mais il esl encore plus aisé de s'en convaincre en quillanl les hauteurs métaphysiques du conseil de Dieu pour considérer le spectacle des choses tel qu'il nous apparaît. Le monde est visiblement composé d'une suite indéfinie d'êtres qui, des plus obscurs degrés de l'organisation et de la vie, s'élèvent lentement les uns au-dessus des autres dans une variété féconde dont le terme inférieur ne se découvre nulle part. Quelque loin que nous descendions à travers les abîmes de la nature, le vide ni le néant ne s'y montrent jamais; là où notre œil s'arrête, le pressentiment ne s'arrête pas , et si la science vient à créer quelque instrument qui accroisse notre vision du côté de l'infiniment petit, nous comptons avec stupeur plusieurs mondes dans une goutte d'eau. Comment se ferait-il que la progression ascendante des êtres fût moins riche que leur progression descendante? Comment la toute-puissance divine se serait-elle épuisée dans la diminution, et une fois parvenue à la limite où commence l'esprit, n'eùt-elle trouvé aucune ressource pour en multiplier les degrés? Est-il possible de le croire? Est-il possible de s'imaginer que l'homme soil le sommet de la création , et que le don de l'intelligence ne se soit épanoui qu'à travers les langes et les ombres du corps? Il est vrai, nous ne voyons pas de nos yeux sensibles la hiérarchie des esprits purs : mais voyons-nous toute celle des corps? Avons-nous pénétré jusqu'au fond du firmament pour y saisir la dernière étoile, et jusqu'aux entrailles de la terre
pour en arracher les derniers secrets? Le monde malérie! se dérobe à nos regards , et nous nous étonnons que le monde spirituel ne se livre pas à leur effort grossier! Nous le découvrons pourtant, mais en la manière de connaître qui lui est propre, c'est-à-dire par l'intelligence, par cette loi de la pensée que nous appelons l'analogie, et qui ne nous permet pas de briser une progression au point où elle perdrait, par cette rupture, sa valeur et sa raison d'être. La multiplication hiérarchique des esprits est la conséquence nécessaire de la multiplication hiérarchique des corps inanimés et des corps vivans : ou bien il faut admettre que Dieu a moins tenu aux créatures intelligentes qu'aux vers de terre, qu'il a moins fait pour approcher les êtres de lui que pour les en éloigner. Cela n'est pas possible. Tout a été conçu et exécuté pour les êtres capables de connaître et d'aimer; l'amour est le principe de tout, la raison de tout, la fin de tout, et par conséquent, c'est dans les êtres qui en ressentent le mouvement qu'il faut chercher la plénitude des opérations de Dieu. Si Dieu a été fécond à l'endroit de la poussière insensible ou simplement animée, il l'a été mille fois davantage à l'égard de cette glorieuse substance qui pense et qui veut. S'il a distribué la poussière en phalanges innombrables diversement pétries, il a bien autrement compté et rangé la seconde en bataillons distincts de puissance et de grandeur.
Que je dise à un philosophe rationaliste que les étoiles sont vides, qu'aucun habitant doué de raison
n'y fail son séjour, il en prendra occasion de blasphémer le chrislianismc, lui imputant de séparer la matière de l'esprit et de peupler l'espace de mondes sans cause et sans objet. Et si je lui ouvre un horizon plus vaste que celui de l'élher , si je le conduis par delà tous les globes lumineux dans l'espace pur et intelligible, il s'étonne que je veuille lui donner des habitans dignes de lui , plus rapprochés de Dieu, entrevoyant de plus près le bord éblouissant de son éternelle gloire! Mais quoi! c'est la démence ordinaire à qui fuit la vérité. Les anciens n'en étaient pas atteints comme nous, parce que , moins riches de lumière que nous , ils ne sentaient pas le besoin d'en combattre l'éclat. Rien ne leur était plus familier que la notion des esprits, et l'on serait tenté de croire qu'elle passait en eux avant la notion même de la divinité. Ils ne se persuadaient pas que l'homme, tout grand qu'il fût, comblât suffisamment l'abîme qui le sépare de Dieu. Ils se croyaient entourés de génies remontant de degrés en degrés jusqu'à la source suprême de l'intelligence, et même, par l'effet sans doute d'une tradition opiniâtre, ils distinguaient ces génies en deux classes , les bons et les mauvais. Toute leur histoire est pleine de cette croyance, et les plus grands hommes ne se défendaient pas de l'impression qu'ils étaient accompagnés dans leurs succès de quelque influence active et surhumaine qu'ils appelaient leur bon génie. Comme aussi, lorsque des revers menaçaient leur fortune, ils se ressentaient d'un voisinage obscur et terrible qu'ils
appelaient leur mauvais génie, et dont ils croyaient quelquefois, comme Brutus à Philippes, entrevoir une réelle apparition. Tant est naturelle aux hommes la pensée que l'humanité ne renferme pas tous les esprits, mais qu'elle n'en contient, au contraire, qu'une première ébauche et une faible portion 1 Tant ils vont au devant de cette autre conséquence, que les esprits supérieurs ont avec le nôtre un commerce habituel!
En efl'et, l'harmonie, comme je le disais tout à l'heure, ne résulte pas du fait matériel de la superposition des êtres, mais de l'intimité de leurs rapports. Des êtres sans rapports ne rendront jamais le son de l'unité, et sans unité, point d'harmonie, point d'ordre, point de beauté, le chaos seul. Se représenterait-on le monde physique comme un amas d'astres jetés sans lieu entre eux dans les profondeurs de l'espace? Suffirait-il à leur ordonnance d'être placés à l'égard les uns des autres à des intervalles mathématiquement proportionnés? Personne ne le penserait, et, dans tous les cas. Newton, pénétrant le mystère de leur activité réciproque, a élevé jusqu'à la certitude scientifique la loi de leur attraction. Les corps s'attirent à travers les solitudes de l'immensilé; ils se correspondent d'un pôle à l'autre de la création , obéissant tous ensemble au mouvement primitif de Dieu, et se transmettant l'ordre suprême avec un silence exact que les siècles pas plus que les distances n'ont suspendu jamais. Si telle est l'union des corps, si tel leur commerce, quel ne doit pas être «elui des esprits? Les corps n'ont
qu'une aclivilé passive, en quelque sorle, siins conscience et sans liberté; les csprils se meuvent d'euxmêmes, ils n'ont point de pesanteur qui les arrête ou les retarde, point de lieu qui les circonscrive; ils sont où ils appliquent leur pensée et leur volonté, et s'ils ne peuvent, comme Dieu, être présens partout à la fois, à cause de la limite intérieure de leur essence, il ne leur faut que le temps de vouloir pour être au terme de leur désir. L'àme humaine ne saurait nous donner une image de cette rapidité, parce qu'étant unie à un corps, elle participe en lui des incapacités de la mesure et du poids, prisonnière sublime qu'une pensée enlève jusqu'à Dieu, et qui cependant demeure à terre tristement retenue par le compagnon de vie qui lui fut donné. Mais ces liens qui entravent sa substance ne vont pas à détruire le vol de ses facultés ; en tant qu'elle pense ou qu'elle veut, son énergie est celle de l'éclair qui passe de l'Orient à l'Occident. Et par là, elle est en état de correspondre avec toutes les tribus d'intelligences, quelle que soit la hauteur où la main de Dieu les ait placées dans la sphère intelligible qui précède immédiatement la sienne propre. Soit que lui-même, en sa bonté, leur communique nos pensées, soit qu'elles leur parviennent directement, il est manifeste que la substance spirituelle a au moins autant d'activité pénétrante que la substance matérielle, et que s'il y a transmission de celle-ci à travers tout l'orbe de l'immensité, il peut bien y avoir transmission de celle-là à travers tous les champs de la vie.
En un mol, comme l'univers physique est un, l'univers moral est un aussi. 11 n'y a pas deux mondes de la inatière, ni par conséquent deux mondes de l'esprit. Et l'unité supposant des relations réciproques, ces relations existent entre les âmes de toute trempe et de tout degré.
Mais quelles relations? Celles évidemment qui sont propres à la nature spirituelle, des relations de pensées et de vouloirs, de pensées et de vouloirs selon le bien, lorsque les esprits sont dans l'union de Dieu ; de pensées et de vouloirs selon le mal , lorsque les esprits sont séparés de Dieu. Car , de supposer que riiomme seul est tombé dans le mal, que nul au-dessus de lui n'avait impatiemment supporté le joug de l'ordre, c'est retrancher des sphères supérieures le libre-arbitrp et l'épreuve, c'est-à-dire ce qui donne aux êtres leur valeur personnelle, ainsi que nous l'avons démontré. Pourquoi cette exception? Pourquoi Dieu aurait-il diminué le prix de ses créatures en les élevant à un état plus parfait? L'universalité est le caractère des lois; elles s'appliquent à tous les êtres du même genre, et s'il est une classe d'intelligences qui ait été soumise aux nobles conditions du libre-arbitre et de l'épreuve, toutes l'ont été, et l'ont été d'autant plus qu'elles appartenaient à un rang plus remarquable de leur commune hiérarchie. Aussi toute la question qui nous occupe est renfermée dans cette seule question : Y a-t-il des esprits supérieurs à l'homme? Ce point admis, le reste va de soi. Et telle est la raison qui
inspire à l'incrédnlilé une révolle si décidée contre l'cxislence de ces esprits. Elle voit d'un trait où le premier aveu la conduira. Dés que l'univers prend ses vraies proportions, dès qu'au-delà du monde sensible et du monde humain se révèle le monde purement spirituel , les barrières étroites de la matière et de l'imagination s'évanouissent, l'unité morale des choses se montre dans toute sa splendeur, et les scènes bibliques qui occupent tout ce large espace , au lieu de paraître des songes, se trouvent seules au point de vue de la réalité. L'incroyance a besoin d'une extrême petitesse : le grand lui fait peur, parce qu'elle y rencontre Dieu.
Mais quoi! me direz-vous, le serpent! Celte terrible ouverture du drame : Or, le serpent était plus misé que tous les êtres vivans de la tei^re que le Seigneur Dieu avait faits ^ ! Eh quoi, Messieurs, faudra-t-il tout vous dire? Dieu, qui a tout nommé, avait à nommer l'intelligence détestable qui, tombée par sa faute de l'état de lumière et de sainteté , employa les débris survivans de sa puissance à séduire le cœur de l'homme. Et ce nom avait une grande importance, parce que nommer, c'est révéler. 11 devait exprimer avec une énergie sensible le caractère du tentateur, et stigmatiser à jamais le prosélytisme du mal. Aussi, Dieu ne s'y prit-il pas en une seule fois. A mesure qu'on avance dans le développement his-
' Genèse, chap. 5, vers. 1.
torique de la luUe, on voit l'esprit d'erreur se produire sous de nouvelles déiiominalions. 11 est appelé Satan, c'est-à-dire V adversaire , puis \c Diable , cest-à-dire la volonté qui s'est mise en travers , puis le Démon, c'esl-à-dire le mauvais génie. Mais aucune de ces appellations ne fut la première , bien qu'elles semblent manifester suffisamment le prince du mal avec toute sa postérité. Le nom primitif est celuilà même qui vous émeut : le serpent!. Comme le serpent caché dans d'obscures broussailles s'élance en sifflant sur le voyageur inattentif, ainsi le corrupteur invisible des âmes leur tend des pièges pleins d'artifice, de mensonge et de poison. C'est là son caractère principal et celui de tous les siens. 11 est, selon l'expression de l'Evangile, le père du mensonge^, et la différence qui demeure éternellement entre le prosélytisme du bien et celui du mal , c'est que le premier est sincère et le second fallacieux. Le bien n'a rien à cacher, il se montre sans crainte et dans sa nudité, parce qu'il est le vrai, le juste, le beau, le saint. Le mal, au contraire, a peur de lui-même devant les autres; il se couvre de vêtemens d'emprunt, il afl'eclc un but qui n'est pas le sien, et ce n'est qu'à la longue, après avoir habitué ses victimes aux ténèbres et à l'opprobre , qu'il ose leur dire ses derniers secrets. Il a, en un mot, les allures du serpent, et il inspire la même horreur à quiconque le reconnaît, un frisson,
■ Sailli Jean. ihap. 8, vei-s. ii.
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un mouvement en arrière, el le dressemenl des cheveux. C'est pourquoi quiconque est sincère ne lui appartient pas. L'erreur elle-même, lorsqu'elle est de bonne foi, lorqu'elle a pour cause une igoopaoce invincible, perd sous ce bouclier le caractère du mal, et la doctrine catholique l'a toujours professé. Quiconque pourra dire à Dieu : Il est vrai, je me suis trompé, mais, à mon Dieu, vous qui lisez au plus profond des cœurs, vous savez que je me suis trompé sans ma
faute, et par conséquent que je n'ai jamais trompé
Celui-là n'aura point à souffrir du regard de Dieu. Il aura été sincère, et le père du mensonge ne trouvera rien en lui qu'il puisse revendiquer comme sou œuvre et sa part.
Dès lors. Messieurs, substituez dans le récit de la Genèse , l'être nommé à la métaphore de son nom , quavez-vous? le voici. Or, Vcsprit mauvais était plus rusé que tous les êtres vivans de la terre que le Seigneur Dieu avait faits , et il dit à la femme : Pourquoi Dieu ne vous a-t-il pas permis de manger de tout arbre du paradis?... Et l'esprit mauvais dit encore à la femme : Vous ne mourrez point, mais Dieu sait quau jour oii vous aurez mangé de V arbre , vos yeux s'ouvriront , et vous serez comme des Dieux, sachant le bien et le mal. . . El Dieu dit à Vesprit mauvais : Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre tous les êtres vivans et les bêtes de la terre; tu ramperas sur ta poitrine, et tu mangeras la terre tous les jours de ta
vie; je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre sa race et ta race , elle f écrasera la tête et tu lui tendras des embûches par derrière^. Y a-t-il rien de plus simple et de plus naturel que ce récit? La seule expression obscure qui y subsiste , celle de ramper sicr la poitrine et de manger la terre, est une conséquence du nom métaphorique imposé à l'esprit déchu, et signifie la bassesse du rôle auquel il est désormais condamné à l'égard de l'homme, loin de la région sublime qu'il habitait autrefois. Quelle que soit l'interprétation, il faut bien l'entendre ainsi, puisque le châtiment est évidemment imposé au tentateur et non pas à la forme dont on suppose qu'il se serait revêtu. Du reste , Messieurs , vous avez de cette histoire un autre commentateur que moi. Quand l'apôtre des dernières visions, le prophète bien-aimé du Christ, celui qui avait lu l'avenir dans la poitrine de son maitre avant de le lire à Pathmos, quand saint Jean eut vu en révélation la lutte suprême du bien et du mal, il en termina ainsi la sanglante description : Et projectus est draco ille magnus, serpens antiquus, qui vocatur diabolus etSatanas qui seducit universumorhem. — Et fut jeté bas ce grand dragon, l'antique serpetit, qui est appelé le diable et Satan, et qui séduit tout V univers^. Aux deux extrémités de la Bible, dans la Genèse et dans l'Apocalypse, au com-
' (îenèse, chaj). 3, \ers. 1 et suiv. * Apocalypse, chap. 12, vers. 9.
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menrcinent el à la fin du drame de riuimanité, l'esprit de lénèhrcs apparaît sous le signe du serpent, cl le prophète, comme s'il en eût reçu la mission spéciale, a soin de nous expliquer que c'est le serpent antique, celui qui est appelé d'autres noms, qui tous ensemble désignent la même personnalité en exprimant la même perversité.
Ce n'est pas, Messieurs, que je redoutasse pour ma foi l'idée que le démon eût transformé un animal immonde en organe extérieur de ses suggestions. Le Fils de Dieu, venu pour nous sauver, a pris la forme humaine : le fils du mal, venu pour nous perdre, a pu prendre la forme de la bête. Mais je crois meilleur de ne jamais outrepasser le dogme , et l'Église n'ayant rien décidé à cet égard, je m'arrête à l'explication qui, sans. meurtrir le texte de l'Écriture, le rapproche davantage du respect de tous.
Je n'ajouterai qu'un mot. Votre vie, qui s'est inaugurée par la tentation passive, est devenue à son tour un principe expansif du bien ou du mal. Vos actes sont désormais condamnés à la gloire ou au malheur du prosélytisme, selon que vous leur donnerez Dieu ou vos passions pour mobile et pour fin. Vous ne pouvez, quoi que vous fassiez, vous soustraire à cette loi de l'ordre moral, et en quelques ténèbres que vous cachiez vos jours, leur éclat bienfaisant ou funeste rejaillira sur de longues générations. Rien ne se perd d'un mouvement imprimé par une créature libre, et loule froide qu'elle est sous la tombe, elle se survit dans
l'immorlalilé des leçons qu'elle a données. Cette responsabilité n'est pas seulement le partage des hommes célèbres, de ceux qui ont été vus de loin par un grand nombre : tous, même les plus obscurs, nous versons une goutte dans le limon douloureux de l'humanité. Elle y sert à pétrir ses destinées, et nous la retrouverons un jour comme une joie, ou comme un remords, dans la condamnation ou le salut des multitudes. Le Rhin , à sa naissance , remplit la main d'un enfant ; parvenu à son terme , l'Océan seul peut le contenir. Qui ne serait ému d'une si grande perspective? Qui ne s'élèverait au-dessus de soi-même par la conscience d'un si grand pouvoir? Une parole a perdu le genre humain, une autre parole l'a sauvé. 11 faut que nous transmettions l'une ou l'autre à notre descendance, en y ajoutant comme un suffrage le p.oids de notre vie. Heureux ceux qui choisiront bien! Heureux l'homme dont la mort va sceller tous les actes, et qui peut se dire : J'ai passé dans le monde en n'y laissant aucune trace amère, je n'ai rien ajouté aux malheurs de mes pères ni aux malheurs de ma postérité!
SOIXAINTE-TROISIEME COINFERENCE.