‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 5)Chapitre 8 sur 21 · CINQUANTE TROISIEME CONFERENCE · texte numérisé non relu

CINQUANTE TROISIEME CONFERENCE

DU COMiMERCE SURNATUREL DE l'fIOMME AVEC DIEU.

Monseigneur ' ,

Messieurs,

Constatons d'abord le point où nous sommes parvenus dans l'exposition du mystère des destinées, tel que le professe la doctrine catholique. Selon cette doctrine, il existe un être infini, éternel, subsistant par lui-même, qui est un sans être seul; car, il trouve

' Monseigneur Sibour , archevêque de Paris.

dans sa propre essence les relations d'où résulte avec le mouvement nécessaire de sa vie la plénitude absolue de sa perfection et de sa félicité. Être unique et plein, Dieu se suffisait à lui-même. Aucune nécessité, aucune utilité ne l'appelait hors de lui ; il voyait dans son intelligence l'image inépuisable d'une multitude d'êtres difléremment limités; il se sentait la puissance de les faire passer de l'état possible à l'état réel : mais parfait et heureux dans le développement intérieur de sa triple personnalité, il était libre de ne pas user de sa puissance et de laisser en repos au fond de son esprit le spectacle éternel des mondes qui n'étaient pas. La bonté seule le portait à communiquer gratuitement la vie; et c'est pourquoi, au jour qu'il lui plut, ou plutôt dans ce jour indivisible qui n'a de momens distincts que pour les êtres passagers qui le regardent , Dipu créa l'univers. Il le créa de manière à réaliser la perspective indéfinie du possible, tel qu'il le voyait dans son intelligence, et l'homme, qui en rassemblait dans sa double nature tous les élémens et tous les traits, fut placé au centre de cette œuvre pour en être le lien et la plus complète représentation. Dieu est ainsi le principe des choses. Mais, par la même raison qui l'a déterminé à en être le principe , il en est aussi la fin, c'est-à-dire le terme ou le but. Car, ayant créé par bonté , il a voulu communiquer à ses créatures sa propre perfection et sa propre béatitude, ce qui ne peut s'accomplir que par l'union intime de leur vie avec la sienne. D'où il suit que la loi gêné-

raie de Ions les êtres créés csl d'aspirer à Dieu , les esprits par un effort libre et direct, les corps par leur association aux esprits dans la personne de l'homme. Et afin que cette ascension du fini vers l'infini fût possible, Dieu, auteur des intelligences, leur donna, au jour même de leur création , la vérité et l'amour , la vérité pour le connaître, l'amour pour l'aimer, et le père des êtres se trouva toat ensemble et dans un même moment leur principe, leur fin et leur moyen.

Tel est , Messieurs , le premier plan de la doctrine catholique et le premier plan de nos destinées.

Mais est-ce là tout? Dieu, pour nous attirer à lui, s'est-il borné à mettre sous nos yeux le spectacle de ia nature , et à allumer dans notre intelligence l'astre de la raison? Toute autre communication entre lui et nous, une communication plus directe, plus proche, plus profonde, est-elle impossible? Jusqu'au jour où Je mystère de notre création se consommera dans Féternité , n'avons-nous rien de plus à espérer ou à prétendre? Le rationalisme l'affirme; il déclare, et c'est là ce qui le sépare 'de nous par le fond même de son essence, qu'il n'y a rien entre Dieu et nous que par l'intermédiaire de la raison, que toute autre voie est chimérique , tout autre commerce une impçsture ou une illusion. La doctrine catholique n'accepte pas cet arrêt; elle croit, elle enseigne que la nature et la raison ne sont que le péristyle de la vérité, le premier flambeau du temple, et que l'homme, avec ce secours, si grand qu'il soit, est un être incomplet

qui ne saurait atteindre au terme de ses destinées, c'est-à-dire à Dieu. Voilà, Messieurs, la question formidable qui est devant vous. Au fond , tout ce que je vous ai dit, l'an dernier, des dogmes chrétiens ne renferme qu'une philosophie spiritualiste; il y a des sages qui s'inclinent avec respect devant celte portion de la vérité religieuse, et si nous n'allions pas plus loin, nous resterions au dedans des limites de la sagesse humaine. La doctrine catholique ne nous le permet pas ; elle nous contraint de franchir ces étroites limites, et de vous enseigner qu'au-delà et en outre de l'action créatrice à qui nous devons les élémens de vie, de connaissance et d'amour qui sont en nous, il existe à notre égard une action de Dieu plus pénétrante et plus profonde. Quelle est celte action? Existet-elle en réalité? C'est ce qu'il faut savoir.

Monseigneur,

Vous êtes le troisième archevêque de Paris devant qui j'annonce la parole de Dieu, du haut de cette chaire. Vos deux derniers prédécesseurs ont été tous deux frappés de la foudre; ils ont tous deux porté à Dieu prématurément le compte rempli et pourtant inachevé de leur épiscopal. L'un avait vu son palais renversé de fond en comble par les mains de la multitude, et après avoir répondu à cet acte de fureur par dix années de bienfaits, il est mort sans avoir obtenu de la

justice des hommes la réparation qui était duc à sa piété, à son courage et à sa bonté. L'autre s'est offert lui-même en holocauste; il est tombé en désarmant la guerre civile , et le peuple , ému de cette victime devenue son pacificateur, la ramené dans ce temple où il lui a fait un sépulcre plus grand que n'était son trône et une résurrection aussi glorieuse que l'avait été sa mort. Dieu vous a choisi, Monseigneur, pour succéder à ces deux hommes et pour continuer l'histoire du siège de saint Denis; il vous a jugé digne de tenir une place où ne pouvait plus s'asseoir que la charité qui lait le martyr, et que la grandeur d'àrae qui fait le citoyen. Je vous souhaite des jours plus heureux que n'ont été les leui-s, une gloire moins agitée, une fin moins précoce; non pas que je doutasse de votre cœur si Dieu vous appelait à les égaler dans le péril et dans l'honneur des tribulations, mais parce qu'il n'appartient qu'à Dieu de souhaiter aux hommes et de leur envoyer des malheurs aussi grands que leurs vertus.

Messieurs,

Je ne vous rendrai pas compte de mes actes publics dans Tannée mémorable qui vient de se fermer. Le temps peut-être s'est chargé de les expliquer et de les ratifier; je ne vous en dirai pas j)lus que lui. Ma mission n'est pas de vous parler de moi , mais de vous

— Tôlj —

parler de Dieu et de vous dans vos rapporb avee Dieu. C'est là la monlagne où j'ai assis ma vie et où je veux asseoir la vôtre. Montons- y tous ensemble, et de ce haut lieu qui domine le temps et les passions, disons à la terre les seules vérités qui la sauvent.

Puisque Dieu est la fin de l'homme, puisqu'il nous a créés pour être parfaits et heureux en lui, il est manifeste qu'à moins que les plans de la création ne soient ici-bas entièrement trompés, il doit se trouver des hommes qui tendent à leur fin en cherchant et en aimant Dieu. Et cependant aussi, à cause de la liberté humaine , il doit se trouver d'autres hommes qui négligent Dieu, leur principe et leur fin, pour s'abandonner à la séduction des choses créées. Tel est, en effet, le spectacle que nous présente sans interruption l'histoire du monde. A quelque époque qu'on la consulte ou qu'on la regarde, on y voit aux prises deux grands partis qui se disputent le gouvernement des esprits, le parti de Dieu et le parti de l'homme, le parti des saints et celui des sages. Or, s'il est vrai que nous n'ayons d'autre moyen pour arriver à notre fin divine que la nature et la raison, il est manifeste que le parti de Dieu a dû prendre son point d'appui dans les seules ressources de l'ordre naturel. Et pourtant, Messieurs, il n'en est rien. Le parti de Dieu existe, il a toujours existé, il est doué d une force qu'aucun autre n'a pu abattre, ni les siècles, ni les rois, ni les sages. Les siècles sont venus avec l'empire et les ruses de la durée : le parti de Dieu les a regardés couler et s'est servi

— Toi —

il tMix pour li'iii- survivre. Les rois ont Iciiu (l;ms leurs mains loule la puissance de riiomine : le parti de Dieu a béni ou maudi leur passage , et , dans un cas comme dans l'autre, il a mis de la terre sur leur lêlc et il est demeuré vivant. Les sages ont écrit des livres et se sont fait des noms : le parti de Dieu s'est emparé de leurs livres, et maintenant que leur renommée n'est plus qu'un souvenir sans vertu, il se sert encore de leurs cendres pour garantir sa propre immortalité. Eh bien! cet opiniâtre et victorieux parti, où puise-til, au sein de la caducité générale, son imperturbable vie? Je vous l'ai dit. Messieurs, ce n'est pas dans la nature et la raison. Il reconnait leurs droits sans doute; il en use à son profit, mais comme de principes qui n'ont point une élévation correspondante à la grandeur de nos destinées, et qui ne sont que l'aurore d'un jour plus parfait. Sa force , il le déclare luimême, est dans une doctrine qui ne vient pas de la nature et qui déconcerte la raison. C'est là, dans ce foyer mystérieux , que le parti de Dieu puise la lumière qui le guide, la vertu qui le purifie, le courage qui l'élève au-dessus des persécutions du temps. 11 ne s'en cache pas, il s'en glorifie.

Si maintenant , au contraire , nous considérons l'autre parti , le parti de l'homme , et que nous cherchions à connaître le fondement de ses convictions et de ses actes, il ne s'en cache pas non plus; il nous déclare très-haut qu'il n'y a pour lui d'autre science que celle de la nature, d'autre vérité que celle dont la

raison est le principe, le siège el la démouslratiou. Que si par delà l'univers il existe un être invisible , affranchi des limites où tous les êtres sont resserrés, le parti de l'honime prétend n'en avoir d'idée que par la révélation intérieure de l'esprit ou par la conclusion qui se lire des phénomènes du monde. Mais soit qu'il admette ou qu'il repousse l'existence de cet être supérieur, le parti de l'homme n'entretient avec lui aucun commerce réel. Ceux des sages qui ont laissé, comme Platon, une mémoire religieuse, étaient tous pénétrés d'un sérieux respect pour les vestiges d'une tradition dont ils ignoraient l'histoire. Ils avouaient l'infirmité de la pensée humaine abandonnée à ses propres ressources, el ils lâchaient de s'élever vers Dieu par l'effort irrationnel de la prière. Ils appartenaient au parti des saints par le désir, au parti des sages par l'ignorance.

Voilà le fait, Messieurs : partout où Dieu est adoré, il l'est en vertu d'une doctrine surnaturelle ; partout où il est méconnu, il l'est au nom de la nature et de la raison. Quelque étrange que soit ce résultat, il n'est pas possible de le nier. Tournez les yeux où vous voudrez, entrez dans tel temple qu'il vous plaira, vous y trouverez au seuil même la prophétie et le sacrement : la prophétie, qui est une parole de Dieu contenant des vérités inaccessibles à la raison; le sacrement, qui est un acte doué par Dieu d'un^ efflcacité supérieure à toutes les forces de la nature. Et quiconque méprise ces deux choses , vous le verrez ,

infailliblenicnl courbé vers la terre, ne sîichanl de Dieu que son nom et n'ayant avec lui d'autres rapports que l'ingratitude et l'oubli.

Encore une fois, Messieurs, voilà le fait. Mais que faut-il en conclure? H faut en conclure que le commerce de l'homme avec Dieu n'est pas fondé sur l'ordre purement naturel , mais sur un ordre plus intime et plus profond, qui met en contact direct la personnalité humaine et la personnalité divine. Si vous vous refusez à cette conclusion, vous êtes libres, mais sachez que vous anéantissez tout commerce de Ihomme avec Dieu , puisqu'en réalité il n'en existe pas d'autre sur la terre. Peut-être direz-vous qu'il vous importe peu , et que votre opinion est précisément que ce commerce n'est autre chose qu'une imposture ou une illusion.

Ici, Messieurs, la question change de face. 11 ne s'agit plus de savoir quel est en réalité dans le genre humain le mode des actes religieux, mais quelle est la valeur logique de ces actes , tels que le genre humain les accomplit. Je dis le genre humain, et c'est la première chose que je dois établir pour donner une base à mes raisonnemens. L'humanité est-elle religieuse? Est-elle religieuse sous la forme surnaturelle?

11 semble qu'on ne puisse pas prétendre que l'humanité soit religieuse , puisque j'ai confessé moimême qu'elle se divisait en deux partis , le parti de Dieu et le parti de l'homme, le parti de la foi et celui de l'incrédulité. Mais il est aisé de voir que cette di-

vision, loulc réelle qu'elle soit, ne détruit pas l'universalité et la perpétuité du culte religieux parmi les hommes, et ainsi ne nous ôte pas le droit d'affirmer (jue riuimanilé est religieuse. En effet, tandis que nul peuple n'apparaît dans l'histoire sans le signe et le palladium d'une foi positive, sans temple, sans autel, sans sacerdoce, c'est-à-dire sans une religion constituée, l'incroyance ne s'y montre que sous une forme individuelle, tantôt proscrite, tantJt tolérée, rarement puissante, et ne parvenant jamais à s'asseoir comme l'expression publique et sociale d'une nation. Loin de s'élever à un caractère universel, l'incroyance n'atteint pas même à l'honneur de la nationalité ; elle serpente d'homme à homme, à la façon d'un venin qui s'inocule, et qui, fùt-il devenu la peste, reste encore dans son expansion à l'état d'accident et de fléau. 11 y a des portions considérables de l'humanité qui ne l'ont jamais connue : tel est l'Orient. Là, sous un ciel splendide et chaud, l'homme lève plus naturellement ses yeux vers la sphère invisible habitée par Dieu; il croit, il prie, il adore, il contemple, pour ainsi dire, sans y penser, et le doute ou l'incroyance, s'ils abordent son esprit, y laissent plutôt la trace d'un rêve que d'une tentation.

Il en est des temps comme des peuples. Les temps, pris dans leur suite, sont religieux. Si quelques-uns forment une exception, c'est-à-dire présentent un plus grand nombre d'apostasies individuelles , ce sont des temps de décadence qui , en achevant leur cycle dou-

loureux ol corrompu, ramènent bienlôl du fond de rélernité avec des jours plus jeunes des croyances plus respectées. Et de même qu'il y a des races à qui l'irréligion n'est pas connue, il y a aussi des âges où ce mystère d'iniquité n'a pas même de nom. Tels furent les premiers siècles de la république romaine ; telle cette époque mémorable où le christianisme ayant achevé le baptême de l'Europe, en retenait les nations passionnées sous le sceptre d'une foi encore unanime.

Soit donc que l'on considère l'humanité dans l'ensemble des peuples qui en forment le corps total, soit qu'on l'envisagé dans son développement séculaire, l'incrédulité ne s'y montre qu'à l'état de protestation, avec la faiblesse de l'isolement jusque dans le nombre, avec l'impuissance de la perpétuité jusque dans la durée , et l'homme demeure aux yeux de tous par son cœur et son histoire un être religieux.

Mais sous ^lelle forme l'est-il? Rien assurément n'est plus varié que le spectacle des cultes qui remplissent la terre. Ils diffèrent par la doctrine, par la morale, par les cérémonies, par le sacerdoce, par leurs inimitiés, et il semble impossible, de quelque côté qu'on les regarde , de les ramener à une commune architecture. Et toutefois , Messieurs , il n'en est pas un seul qui, sous le rapport de la forme, n'ait le même point de départ et la même constitution. Tous demandent à leurs prosélytes de s'incliner avec le respect et l'obéissance de la foi devant un dogme sacré, c'est-à-dire devant une doctrine descendue de Dieu

par une révélation inspirée ou prophétique. Tandis que la science part de l'observation de la nature, et la philosophie de l'investigation de la raison, partout et toujours la religion invoque la prophétie, c'est-à-dire la parole de Dieu communiquée d'abord à un envoyé, puis transmise par la tradition jusqu'aux lèvres du prêtre qui la donne, comme il l'a reçue, pour un héritage inviolable d'en haut. Le savant, le philosophe et le prêtre sont les organes d'un triple enseignement dont les lumières peuvent s'aider d'un reflet mutuel, mais qui tous trois ont leur principe propre et leur incommunicable caractère. Nul ne s'y trompa jamais. Le savant constate, le philosophe raisonne, le prêtre affirme au nom de Dieu. Et ainsi la définition même de ces trois genres d'hommes nous démontre que tout culte est fondé sur une prophétie, soit que réellement l'auteur fût inspiré de Dieu, soit qu'il ait usurpé par une coupable imitation le litre et k puissance de prophète. Nous verrons bientôt. Messieurs, quel est le moyen de discerner le vrai du faux dans une matière où l'imposture a de si graves conséquences; mais ici l'imposture elle-même prouve la vérité que je veux établir. Car, je vous le demande , pourquoi faire un mensonge du nom de Dieu, si le nom de Dieu, appelé en témoignage du dogme, n'était pas nécessaire à la vie de toute religion?

Aussi de même que chaque peuple garde la mémoire du législateur ou du conquérant qui le fonda, chaque culte, vrai ou faux, a consacré l'histoire du prophète

qui lui apporta du ciel la parole de Dieu. Les cliréliens nomment Jésus - Christ , les Juifs Moïse, les Perses Zoroastre, les Hindous Boudha, les Musulmans Mahomet, et s'il est des cultes qui ne connaissent pas personnellement leur divin instituteur, celte ignorance tient à ce ((u'ils ne sont, comme le polythéisme des Grecs et des Romains , qu'une corruption confuse de systèmes antérieurs.

Voilà donc toutes les religions , c'est-à-dire l'humanité elle-même en tant que religieuse , qui confesse que le commerce de l'homme avec Dieu repose sur des vérités d'un autre ordre que celles de la raison , sur une lumière différente et plus haute que celle qui éclaire naturellement les intelligences créées. Ce n'est pas tout : à côté de la prophétie, flambeau universel et perpétuel où s'allume la foi , se manifeste et s'impose le sacrement, autre institution réputée divine, qui a pour but la purification, l'élévation, la sanctification de l'àme, son union à Dieu, par une vertu qui surpasse et étonne les forces de la nature. Vous, Messieurs, qui m'écoutez, vous êtes les fils du sacrement. Vous respiriez à peine, vous n'aviez pas encore ouvert les yeux, vous n'aviez pas pensé, vous n'aviez ni désiré ni demandé, que déjà ceux qui vous aimaient, pleins d'une sollicitude inquiète, vous enlevaient aux premiers regards d'une mère pour vous porter sous l'ombre vaste et silencieuse d'un lieu mystérieux. Un homme est venu ; il a versé de l'eau et prononcé des paroles sur votre tète; il a ordonné aux esprits en-

nemis de se relirer de vous; il est entré dans votre âme pour y ôter le mal et y semer le bien ; il vous a donné sa foi et celle de vos pères, une espérance infinie, un amour que la beauté de toutes les créatures ensemble n'aurait pas été capable de vous donner; il vous a tirés des limites de la nature et des obscurités de la raison ; il vous a faits membres vivans d'une invisible cité, fils et cohéritiers de Dieu, dignes d'en-^ tendre et de répéter son nom , de contempler ses œuvres , de les trouver trop étroites pour vous , et d'aspirer enfin à son éternité comme à votre naturelle et vraie patrie. Tout cela s'est accompli pour vous sans vous. On était pressé, on craignait qu'un jour ne vous enlevât le bénéfice de cette incompréhensible action , et s'il eût fallu choisir entre votre mort présente et votre vie future , ceux qui vous aimaient le plus et qui vous aimaient les premiers , votre mère n'eût pas hésité à vous perdre dans votre naissance , pourvu que vous emportassiez avec vous le signe de la croix dans le signe de i'cau. Vous pouvez aujourd'hui mépriser ces dons; mais, quoi que vous vouliez, vous les avez reçus, quoi que vous fassiez, ils existent, et la foi de trois cents millions d'âmes, appuyée sur la foi de cent générations, vous affirme que le sacre de voire baptême est d'une immortalité contre laquelle aucune révolte n'a de prise ni d'effet.

Je passe , Messieurs , sur les autres sacremens du christianisme; vous les connaissez tous, et nul devons 110 (loulc qu'ils ne soient iine partie essentielle de la

religion du Christ, le moyen qu'elle nous ofire pour nous élever de la terre au ciel. Mais en est-il de même dans les autres cultes? Le sacrement est-il chez tous le mode inviolable des communications de l'homme avec Dieu? Oui, chez tous, Messieurs : des forêts sacrées de la Scandinavie aux pagodes bizarres de la Chine, de la pierre des Druides à Taulel de la Grèce, des temps les plus modernes aux âges les plus reculés, partout et toujours le culte est sacramentaire comme le dogme est prophétique. Sacrifices, eaux lustrales, expiations, initiations, rites sanglans ou joyeux, voilà ce qui est l'âme de toutes les liturgies et la fonction de tous les sacerdoces. Un seul culte , celui de Mahomet, s'en est montré avare, parce qu'il n'est guère qu'un déisme revêtu de révélation , et encore Mahomet a-t-il conservé le vestige du sacrifice en même temps qu'il faisait de la prière le fondement pratique de son édifice religieux. Or, la prière est elle-même un sacrement, lorsqu'on lui suppose une efficacité d'impétration qui surpasse évidemment la portée d'un acte naturel.

Au lieu donc que la morale devrait être le seul et vrai moyen de nous unir à Dieu , si nous ne consultions que la lumière de la raison , voici que tous les cultes nous présentent pour atteindre à ce but suprême je ne sais quelles opérations dont la vertu gît uniquement dans la volonté qui les institua: et comme la raison est subordonnée à la foi dans l'ordre de l'esprit, la morale est subordonnée au sacrement dans T. m. 18

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