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Conférences de Notre-Dame de Paris

Pendant les quatre années qui viennent de s'écouler, nous avons, en expliquant le premier article du Symbole, développé tout un plan de vérités et d'actions divines qui s'imposent à notre croyance et commandent notre admiration. — Avant toutes choses et au sommet de toute existence Dieu est. Simplicité parfaite et plénitude infinie, être personnel et vivant, unité et trinité, éternellement il se contemple, s'admire, s'aime, se bénit et n'a besoin que de lui-même pour être heureux. Cependant sa bonté le presse de répandre le bien dont il possède la plénitude, et de faire participer

I. Son Éminence le cardinal Guibort, archevêque de Paris, et Monseigneur Kavinet, ancien évèyue de Trovef.

d'autres êtres à sa félicité. En cela son dessein dépasse les tendances de toute nature créée et crcable. C'est son essence môme, vue face à face et sans voile, qu'il se propose de donner à la créature, comme objet suprême de son éternelle béatitude. Conséquemment à ce dessein, il crée l'univers, ensemble harmonieux d'existences, auquel il communique l'empreinte de sa perfection, échelle merveilleuse d'être et de vie, au milieu de laquelle se tient l'homme dont la nature mixte relie le monde supérieur des intelligences au monde inférieur de la matière; l'homme, image et ressemblance de son créateur, doué comme lui d'intelligence, d'amour et de liberté, plus grand que les espaces par la pensée, plus fort que le temps par l'indestructibilité de son âme, et, comble de l'honneur, divinisé par la grâce. Créateur du monde, Dieu le gouverne. Tout marche sous l'impulsion de sa souveraine volonté. La liberté elle-même se plie, sans déchoir, à ses vues et à ses commandements; le mal, cédant aux pieuses industries de son infinie sagesse, concourt finalement au triomphe du bien, et la créature raisonnable, prévenue par la grâce, guérie de ses misères,

perfectionnée par la lutte, la pratique des vertus et l'union de son âme avec la suprême perfection, confirmée dans le bien, par une dernière grâce, prend possession du bonheur surnaturel pour lequel elle a été créée.

Voilà, Messieurs, le résumé des vingt-quatre conférences dans lesquelles j'ai traité, successivement, de l'existence, de l'être, des perfections, de la vie, de l'œuvre et du gouvernement de Dieu. J'y vois un dessein complet sur lequel Dieu pourrait arrêter notre croyance et à l'exécution duquel il pourrait limiter son action. Cependant ce dessein n'est, en réalité, qu'une portion du plan grandiose conçu par l'éternelle sagesse et exécuté par la toute-puissance de notre créateur. L'heure est venue de connaître ce plan dans sa totalité et d'en étudier toutes les magnificences. Nous entrons dans le mystère chrétien par excellence, Messieurs; préparezvous à de nouveaux actes de foi qui, bien loin d'humilier votre raison, grandiront ses vues, et la transporteront dans un monde inconnu de la nature où elle sera inondée de lumières inespérées.

Je commence cette seconde partie de mon

œuvre dogmatique par la préparation de Tincarnation, et aujourd'hui je veux exposer le plan de ce grand et ineffable mystère.

Un architecte ne dresse point pour une demeure vulgaire le même plan que pour un parais, point pour un palais le même plan que pour un temple. Le plan d'une œuvre dépendant de la fin que se propose celui qui le dresse, demandons-nous quel était le dessein de Dieu quand il se décidait à créer le monde. Voulaitil contenter l'inclination naturelle qui le porte à faire le bien, et manifester sa gloire par la beauté de son ouvrage? Cela n'est pas douteux, Messieurs ; mais à cela l'œuvre divine, telle que je l'ai décritejusqu'ici, suffisait et au-delà. Dieu voulait davantage. — Quoi donc? — II voulait pousser à l'extrême la tendance à se communiquer qu'il tient de sa suprême bonté ; il voulait manifester au dehors ses infinies perfections dans toute leur splendeur; il voulait donner à son ouvragele plus haut degré de gloireet de beauté qu'il fût capable de recevoir. Il le voulait! l'en-

seignement catholique l'affirme, et nous donne la preuve de ce vouloir dans le mystère qu'il propose à notre foi: l'incarnation, union intime de la nature divine et de la nature humaine en l'unique personne de Jésus-Christ, Verbe de Dieu, Fils éternel du Père et homme comme nous.

Sans doute, Messieurs, nous ne connaissons pas le plan de Dieu parce que nous avons pénétré dans les profondeurs de sa pensée et scruté ses intentions; mais la pensée et les intentions de Dieu nous sont révélées par l'exécution de son plan que l'apôtre saint Jean décrit en cette page sublime de son évangile: — a Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Tout a été fait par lui, rien n'a été fait sans lui, et tout ce

qui a été fait était vie en lui et ce Verbe

s'est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, gloire du Fils unique du Père, et il nous est apparu plein de grâce et de vérité1. »

1. In principio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum, et Di'us erat Verbum. Omnia per ipsum facta sunt, et sine ipso factumestnihil, quod factum est, in ipso vita erat... et

Le Verbe s'est fait chair ! Ce mystère, accompli dans le temps, est vu et décrété de toute éternité. C'est le fondement préordonné, la clé de voûte, la pièce principale et maîtresse de l'œuvre divine. Tout vient de là, tout va là, tout se tient parla, et il ne fallait rien moins que cela pour remplir les intentions de notre grand Dieu.

En effet, Messieurs, si le Verbe se fait chair, l'action communicativedeDieu, au lieu de s'arrêter en deçà de sa tendance, comble ses vœux et va jusqu'au bout de son naturel mouvement. Dieu ne peut pas se donner davantage. Il répand ses dons sur la nature, et dans chacun de ses dons nous pouvons reconnaître un vestige de son être infini ; il communique à notre âme la lumière de l'intelligence, et dans cette lumière nous pouvons admirer l'empreinte de sa face adorable ; il entre plus profondément et plus intimement en nous par la grâce, mais la grâce qui nous fait vivre de sa vie n'est qu'une forme surnaturelle et créée; il veut se donner

Verbum ca>'0 factum est, et habitavit in nobis, et vidimus gloriam ejus : gloriam quasi unigeniti a Pâtre, plénum gratiae et verilatis. (Joan., cap. i, i et seq.)

lui-même dans la gloire du ciel, mais il ne peut être que l'objet intelligible de notre éternelle contemplation. Rien de tout cela ne contente la tendance infinie qu'il a de se donner; car il reste encore un dernier don à faire, le don de lui-même selon son être propre, naturel et personnel, de telle sorte qu'on puisse dire : Un Dieu est homme, un homme est Dieu. Ce don Dieu le veut, sa grande et généreuse nature suivra sa pente et passera par tous les progrès de l'effusion. Dans la matiez inerte il souillera l'esprit de vie et il fera la créature raisonnable : c'est bien; à la créature raisonnable il communiquera sa grâce et il la fera sainte : c'est très-bien; à la créature sanctifiée il fera voir son essence et il la rendra bienheureuse : c'est parfaitement bien; enfin à la créature raisonnable, sainte, bienheureuse, il unira hypostatiquement son Verbe et il la fera Dieu : c'est le comble, les communications divines sont épuisées.

En second lieu, si le Verbe se fait chair les perfections éternelles, nécessairement empreintes en toute œuvre divine, se manifestent avec une splendeur infinie. Nous avons lu dans les nom-

10 LE PLAN Dfi L'INCARNATION.

bres inexprimables de la création, dans la loi df progrès qui règle la perfeclion ascensionnelle des êtres, dans la loi de pénétration en vertu de laquelle ils se donnent l'un à l'autre ces trois mots révélateurs : Puissance, sagesse, amour; combien plus dans cette création mystérieuse qui résulte de l'union intime et personnelle de l'infini et du fini!

Dùt-il, à tous les instants dont se compose le cercle interminable de la durée, multiplier les nombres et accroître la perfection des êtres, Dieu ne peut produire que des images réduites et lointaines de son être et de sa perfection. Si excellente qu'elle soit en son essence, sublime en son action, radieuse en ses manifestations, la créature reste toujours à une distance infinie de l'incréé. Il n'y a pas de nombre qui puisse mesurer cet abîme, pas de formule qui puisse en exprimer l'insondable profondeur. Cependant, ô merveille de puissance! le Verbe se fait chair, et l'abîme est comblé, et les nombres sont. vaincus, et le fini, tout à coup appelé par la force d'en haut, franchit l'espace qui le sépare de l'infini, laisse absorber ce moi qui résiste à la dent meurtrière du temps, aux transformations si

LE PLAN DE L'INCARNATION. il

souvent victorieuses de la matière, aux influences dominatrices des autres moi, et va chercher sa subsistance dans l'infini qui lui communique sa grandeur, sa perfection, sa propre vie. Gréer des milliards d'univers ce n'est qu'un jeu, en comparaison de l'acte prodigieux qui transporte ainsi le créé dans l'incréé.

Cet acte de puissance est commandé et dirigé par la sagesse éternelle dont les vues surpassent, en ce mystère, tous les desseins que nous avons admirés dans la sublime ordonnance de l'univers, tous ceux que nous pourrions supposer, tous ceux que Dieu lui-même pourrait concevoir pour l'arrangement des créations possibles, qui demeureront éternellement inexécutées dans les profondeurs de son essence. Vous avez reconnu, Messieurs, en étudiant l'harmonie du monde, le signe caractéristique de la sagesse : le rappel de la diversité à l'unité. Les nombres groupés par des forces centralisatrices ; la progression des êtres habilement ménagée par des similitudes qui relient l'un à l'autre les degrés de la vaste échelle sur laquelle ils montent vers la perfeo

tion ; l'immense variété des existences soumise à des lois simples qui règlent leur composition et rhythment leur mouvement ; la violence des contrastes corrigée par des imitations; les natures inférieures pénétrées par les natures supérieures jusqu'à ce qu'elles soient résumées dans un vivant, l'homme, dont la nature mixte est la note d'appel des nombres de la terre, le centre harmonique, le monde abrégé dans lequel viennent se souder les deux pôles de la création : la matière et l'esprit; tout cela est admirablement exprimé par ce beau mot d'univers que vous donnez à l'œuvre de Dieu, nom par lequel vous louez la sagesse éternelle, en proclamant l'unité qui est le fruit de son action dirigeant l'action de la toute-puissance. — Cependant, toute merveilleuse qu'elle est, l'unité des êtres créés ne leur donne qu'une perfection limitée. Il reste en présence le fini et l'infini, dualité persistante que les accroissements éternels du fini ne résoudront jamais en unité. Mais voici que l'infini, obéissant aux desseins de la sagesse, s'abaisse sans déchoir vers le fini, et ces deux disparates, que leur nature éloigne éternellement l'une de l'autre, ne sont plus qu'un

seul être, un seul vivant, une seule personne. Le Verbe se fait chair, et l'unité de tout ce qui est dans le ciel et dans les espaces est consommée. Tous les nombres sont absorbés dans le simple, tous les progrès sont couronnés par la suprême perfection, toutes les pénétrations sont achevées par la pénétration divine; le créateur et la créature, le fini et l'infini, sans perdre ni mêler leur nature, n'ont plus qu'une seule et même subsistance dans la personne du Verbe incarné. « Le Verbe, image du Dieu invisible, dit l'Apôtre, est donc, selon les desseins éternels, le premier-né de toute créature parce qu'en son incarnation la sagesse divine voit l'unité de tout. A ce titre, il lui appartient d'être le fondement même de l'univers. Dans le ciel et sur la terre, les choses visibles et les choses invisibles, les principautés et les puissances, tout est établi sur lui. Tout est créé par lui et en lui, tout s'appuie, tout repose sur lui, tout se lient en lui, parce qu'il a plu à Dieu de lui donner toute plénitude. Quia in ipso complucuit omnem plenitndinem inhabitare *. »

1. Qui est imago Dei invisibilis, primogenitus omniâ Ireaiurie : Quonfem in ipso condit» sun* unirem In wito

Toute plénitude ! Comme cela est vrai, Messieurs, si nous considérons avec quel art l'unité se fait, pour qu'il n'y ait plus rien à délirer. Ce n'est pas à l'ange que le Verbe doit emprunter la nature créée à laquelle il va s'unir. L'ange représente, il est vrai, la plus noble partie de l'univers, mais non pas tout l'univers. Tout l'univers, c'est la nature humaine, fille, par son âme, du monde des esprits ; réduction typique du monde de la matière, par son corps, où se donnent rendez-vous tous les éléments, toutes les, compositions, tous les mouvements, toutes les évolutions, toutes les vies. Le Verbe se fait donc chair pour mieux réaliser ce conseil de la sagesse divine : Faire de toutes choses une seule chose: Qui fecit ut raque unumi.

A cet effet il s'humilie, et par l'humiliation il se donne, suprême manifestation de l'amour. Se donner, n'est-ce pas la dernière ressource

et in terra; visibilia et invisibilia, sive throni, sive dominationes, sive principatus, sive potestates : Oinnia per ipsuin et in ipso creata suni. Et ipse est ante omnes, et omnia in ipso constant... Quia in ipso complacuit omnem pie litudinein iuhabitare. (Goloss., cap. 1, 15,16, 17, 19.) 1, Ephes., cap. u, 14,

de celui qui aime, après qu'il a épuisé tous les biens? L'amour va au-devant des besoins et des désirs; l'amour ouvre ses trésors et les répand à pleines mains; l'amour prodigue les tendres paroles, les conseils, les encouragements, les consolations, les services dévoués; l'amour désespérant de se faire comprendre dit à l'aimé : Ah! je donnerais ma vie pour vous. Qu'est-ce à dire, Messieurs, sinon que l'amour n'est satisfait que par l'effusion du plus grand des biens. Mais la créature ne peut donner en se donnant elle-même qu'un bien de peu de valeur, si on le compare à l'immensité de nos désirs et aux largesses de la divinité. De son sein, ouvert par l'amour, Dieu a laissé pleuvoir toutes les richesses de la création. Nous ne vivons que de ses dons, nous sommes nous mêmes le premier don de sa bonté. Aux trésors de la nature il a ajouté les trésors de la grâce. Mais il n'a pas encore donné le bien suprême en personne. Le voici! Le Verbe se fait chair; le monde affamé ouvre ses bras, le saisit et s'écrie : A moi le souverain bien! Emmanuel! Dieu est avec moi.

Ce cri étrange appelle notre attention. Min-

sieurs. Détournez un inslant vos regards des manifestations de la puissance, de la sagesse et de l'amour divins, et reportez- les sur le monde en possession du fils de Dieu. N'est-ce pas qu'il est beau et glorieux, de la plus grande beauté et de la plus grande gloire qui se puissent concevoir? Toutes ses imperfections s'effacent dans la perfection du Verbe, et Dieu en contemplant son œuvre y voit, avec une joie infinie, son égal en toutes choses. L'être des êtres, l'éternel, l'immense, le souverain parfait appartient à la terre. Ses créatures lui disent : Mon frère! Qu'importe la petitesse du théâtre mobile où se célèbre l'iiyménée de la nature divine et de la nature humaine! La terre honorée de la pénétration réelle, substantielle, personnelle de l'infini, absorbe en quelque sorte l'immensité, l'homme absorbe la terre, et l'humanité tout entière est absorbée par la nature que le Verbe incarné associe à sa divinité. Gomme tout ce qui porte en ses veines le sang d'un roi devient famille royale, tout ce qui porte en ses veines le sang d'un Dieu devient famille divine; comme on regarde à la tète d'un homme, pour découvrir, dans ses traits et le jeu de sa physionomie, In

noblesse de sa race, l'élévation de ses pensées et la grandeur de ses sentiments, Dieu regarde à la tète du monde qu'il a créé pour juger de sa valeur! 0 merveille! le monde a une physionomie vraiment divine. La face qu'il présente à l'infini est le miroir vivant de sa substance, la splendeur de sa gloire, l'image adéquate et substantielle de ses éternelles perfections. Dieu s'y reconnaissant s'incline vers lui et lui dit, avec une amoureuse complaisance : — « Tu es mon fils, je t'ai engendré dans l'aujourd'hui qui n'a ni commencement ni fin : Filias meus es, tu ego kodiè genui te \ »

Ce n'est pas tout, Messieurs. Le monde divinisé dans son fond, par le mystère de l'incarnation, doit l'être nécessairement dans toute son action, en vertu de ce principe: L'opération suit l'être : Operari sequitur esse.

Nous avons appelé divines les œuvres de la grâce. Elles le sont en effet, mais par transformation et non par émission directe. Une forme communiquée modifie l'essence de notre âme, sans que la nature qui la communique appar-

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