‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 3)Chapitre 2 sur 56 · Psalm. n · texte numérisé non relu

Psalm. n

tienne à notre personne. Dieu agit en nous et fait le mérite surnaturel des œuvres que nous accomplissons sous sa motion. C'est déjà grand, et je n'ai pas craint de dire que l'homme sanctifié devenait un être divin et faisait des œuvres divines, que, considéré du haut de ce mystère, le monde ennobli par la grâce en la personne de l'homme était, dans toute la force du terme , un ouvrage divin ». Cependant il y a plus grand que cela dès que le Verbe se fait chair. Un homme-Dieu opère directement, par sa propre vertu, des actes infinis, et ces actes passent au compte de la création dont il est le représentant en sa qualité de chef. C'est une réplique parfaite de ce qui se passe dans l'essence divine. Là se font entendre les concerts de la trinité sainte; ce ciel des cieux chante sur un mode infini sa propre gloire. Mais, écoutez, du sein de la création, son cantique lui est renvoyé avec les mêmes notes et lemêmerhythme. Taisez- vous, astres superbes, mer immense, montagnes altières, forêts pro-

1. Voyez dix-huitième conférence .La Vie divine dans l'homme, "lme partie.

fondes; taisez-vous, chants de la nature éveillée par les caresses du jour ; taisez-vous, grande voix de l'humanité; taisez- vous, chœurs harmonieux des anges et laissez parler le Verbe incarné. Ouvrage de Dieu, il connaît Dieu comme Dieu se connaît lui-même, il aime Dieu comme Dieu s'aime lui-même; il bénit donc Dieu comme Dieu se bénit lui-même. La religion du temps égale celle de l'éternité.

Résumons ces considérations, Messieurs. En nous transportant par delà tous les temps, nous demandonsà Dieu de nous révéler ses intentions dans la création du monde, et voici la réponse qui nous est donnée. Dieu veut pousser à l'extrême la tendance à se communiquer qu'il tient de sa suprême bonté; il veut manifester au dehors ses infinies perfections dans toute leur splendeur; il veut donnera son ouvrage le plus haut degré de beauté et de gloire qu'il soit capable de recevoir. L'incarnation du Verbe étant ^ seule capable de remplir ces intentions, ce mystère entre dans le plan de l'univers comme le fondement préordonné, la clé de voûte, la pièce principale et maîtresse de l'œuvre divine.

Il semble donc que Dieu ne doit pas attendre,

et que le Verbe fait chair va apparaître air, origines du monde, pour couronner immédiatement l'ouvrage des six jours. Le premier sang de l'humanité sera pour lui, et bientôt les hommes, ses frères, participants de son innocence et de son immortalité, viendront se grouper autour de sa radieuse majesté. Plus beau que toutes les créatures, il fera pâlir les astres par l'éclat de sa lumière, l'Océan gonflera son sein pour fêter sa présence, les montagnes et les collines tressailliront à son aspect, les arbres des forêts inclineront leur cime vers son noble front, la nature déploiera autour de lui et sous ses pieds ses plirs riches parures, les fleurs prodigueront leurs parfums, les vivants accourront, de tous côtés, au-devant de ses caresses, l'humanité dans le ravissement admirera ses charmes et lui demandera, d'une voix tendre et soumise, la révélation suprême de sa divine gloire, les anges descendront vers la terre pour prendre ses messages. Tout sera devant lui adoration, louange, action de grâces; et lui, roi magnifique, il répandra à pleines mains ses bienfaits et ses grâces; pontife glorieux et souriant, précenteur sublime, coryphée à la voix

douce et puissante, il présidera la fête universelle, conduira le chœur immense delà création, divinisera le cantique de la terre et des cicux, et égalera les hommasres de la créature à l'infinie majesté du Créateur.

Quelle beauté! quelle gloire!... Eh bien non, Messieurs; ce n'est point ainsi que Dieu conçoit son Verbe incarné; ce n'est point ainsi qu'il l'introduit dans le plan de son ouvrage; ce n'est point ainsi qu'il décrète son apparition dans le monde. — Qu'ya-t-il donc? Est-ce que l'incarnation ne se fera pas? Certes, oui, elle se fera; mais attendons, nous ne connaissons point encore le plan de Dieu dans toute son austère et ingénieuse magnificence. Il faut l'étudier davantage. Écoutez-moi.

La sagesse divine n'a point les vues timides, incertaines, vagues et confuses de nos esprits bornés. Elle connaît à l'avance tout le détail de ses ouvrages. Supposer qu'elle prend, dans un décret quelconque, ses précautions contre un événement qui peut survenir et surprendre son

gouvernement, ou bien qu'elle modifie ses desseins, pour parer aux accidents, c'est la rabaisser à notre taille et lui prêter nos infirmités. Tout est prévu quand elle décide quelque chose. Ses plans sont d'une seule venue, et les instants de raison que nous imaginons pour les analyser ne sont que des fictions de nos faibles intelligences. Cependant comme nous n'avons pas son regard et que, partant, il nous est impossible de comprendre la parfaite simplicité de ses desseins et de ses actes, il nous faut bien recourir à l'analyse. Nous venons d'employer ce procédé, il ne nous a pas rendu totalement compte du plan divin de l'incarnation. Que lui manquait -il donc? — Une circonstance qui décide de tout, Messieurs, et qui sans rien changer à l'essence du mystère ni à sa destination suprême, qui est la gloire de Dieu, en modifie singulièrement l'aspect; cette circonstance c'est le péché.

Dieu le voit venir dans le monde qu'il a choisi pour procurer sa plus grande gloire, et par un inscrutable jugement il permet son invasion; mais en même temps il veut le réparer, en même temps il décrète que le réparateur sera son fils unique, revêtu d'une chair

passible et mortelle. C'est en cette qualité qu'il le fait entrer dans son plan ; c'est par l'incarnation rédemptrice que seront accomplis tous ses desseins.

Ne croyez pas, je vous prie, que la grandeur en soit diminuée par l'apparition du mal dont l'opprobre rejaillit sur le Verbe fait chair. Au contraire ; sans rien changer aux sublimes intentions que nous avons admirées tout à l'heure, le plan divin s'élargit en embrassant, pour ainsi dire, toutes les possibilités ; la manifestation des perfections divines devient plus glorieuse et plus complète, et le fils de Dieu fait homme, pour être plus humilié, n'en est que plus beau.

Je me trompais, Messieurs, en vous disant que la seule union du Verbe avec la nature humaine manifestait dans tout leur éclat les perfections divines. Celles que j'ai fait parler, dans mes précédentes considérations, ne donnent pas toutes leur voix; il en est d'autres qui gardent le silence. Dans le plan de l'incarnation rédemptrice, au contraire, rien ne se tait; tout l'être divin chante à pleine voix au sein de la création. Semblable à l'artiste qui veut ex-

24 ï,E PLAN DE L'INCARNATION.

primer par une sonore et brillante ouverture la joie et les émotions d'une belle fête, Dieu fait entendre au monde le grand jeu de ses perfections.

Est-ce que sa puissance n'est pas plus merveilleuse, sa sagesse plus profonde, son amour plus magnifique?

C'est une merveille de combler, par l'union hypostatique, la distance qui sépare l'infini du fini, le créateur de la créature. Mais, déjà préparée par la grâce, la créature a fait un pas immense qui la rapproche de son auteur; vi\lmt de sa vie, elle répugne moins à l'union personnelle. N'est-il pas plus merveilleux d'aller la chercher aux frontières du néant où elle s'est enfuie par le péché? Non-seulement l'abîme franchi est plus profond, mais Dieu nous montre ce que nous aurions ignoré en tout autre état; combien il est fort contre le mortel ennemi de son infinie majesté. Pour le combattre, détruire son empire et réparer, sur un plan plus grandiose, les ruines qu'il a faites, sa toute-puissance est aux prises avec des impossibilités dont elle triomphe. L'éternel naît, l'immuable croît en âge, l'impassible souffre, l'immortel meurt, la

mort détruit la mort et engendre la vie. «Ditesmoi, je vous prie, s'écrie saint Hilaire, si cette accumulation de tant de choses contre nature, en la même personne, ne nous révèle pas toute l'étendue de la puissance divine ' ? »

Elle est profonde la sagesse qui, sans mêler la nature créée à la nature incréée, fait l'unité de toutes choses en une seule subsistance ; mais c'est un bien qu'elle rapproche du bien suprême. Plus profonde encore dans l'incarnation réparatrice, elle s'ingénie à rapprocher deux choses ennemies, et à tirer des entrailles mêmes du mal le salut et la régénération du monde Chose étrange! le rédempteur qu'elle nous donne réunit en sa personne l'offenseur et l'offensé. Il est Dieu comme le Père éternel dont il veut apaiser la colère ; agneau prêt à l'immolation il porte les péchés du monde; il en est tellement pénétré que l'apôtre stupéfait s'écrie : « Celui qui n'était qu'innocence, Dieu en a fait comme un péché vivant : Eum qui non noverat peccatum pro nobis peccatum fe-

i. Quia omnia in eo contra naturam sunt; Rogo, hoc quid aliud est, quam omnipotentem ess > quod Deus est. (Ilil.tr. Pictav., De Trinitate, Lib. V, n° 18.)

cit •. » Voyez-le à l'œuvre; c'est la peine du péché, l'humiliation et la mort, c'est le péché lui-même qui lui sert d'instrument de gloire et de salut : L'humiliation, effacement de toute grandeur, pour se grandir et grandir l'humanité 2 ! La mort, honte de notre nature si avide d'immortalité, la mort qui sépare, la mort qui dissout, la mort qui anéantit pour vivifier ce grand cadavre du genre humain d'où la vie divine s'est enfuie ! la mort par le plus grand des crimes pour absoudre tout crime! Choses si énormes et si incompréhensibles que le juif y voit un scandale, le gentil une folie : Judœis quidem scandalum, gentibus autem stvltitiam; mais, en réalité, conseil des plus profonds qui s'applique à confondre, par l'apparence du scandale et de la folie, la vaine sagesse et la vaine force des hommes : Quoclstultum est Dei sapienlius est hominibus : et quod infmnum est Dei fort lus est hominibus 3.

Il est magnifique l'amour qui pousse le sou-

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