Gènes., cap. m
"2. Lacordairc, soixante-troisième conférence : De la chute.
appétits, va plus loin que la volonté divine. Gomment la mère du genre humain, plus parfaite que nous, aurait-elle pu faillir, ne fut-ce que par un doute, sur une vérité de cette importance? Ce n'est donc pas l'autorité de Dieu que Satan met en question dans son pourquoi; mais bien l'objet de l'épreuve. Il ne le nomme pas, comme s'il était indigne de fixer l'attention, mais on le devine; c'est lui qui porte tout le poids de l'interrogation que l'on peut traduire ainsi : Est-ce bien sérieux la défense que Dieu vous a faite de ne point manger du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal? En effet, Messieurs, l'arbre de l'épreuve semble au premier abord un jeu inconvenant de la toute-puissance divine. Je suis persuadé que vous vous en êtes plus d'une fois scandalisés, non pas peut-être jusqu'à nier, comme l'ont fait quelques-uns, l'histoire tout entière de la chute, à cause de cette seule circonstance; mais jusqu'à mépriser les interprèles qui s'en tiennent à la lettre du récit biblique et jusqu'à chercher, sous l'écorce de l'arbre de la science, je ne sais quel péché honteux que l'on n'ose nommer. Frais d'imagination parfaitement inutiles, car il suffit
d'un peu de bon sens pour vous en dispenser. Considérez la personne de l'homme. Est-il esprit? — Oui. Est-il corps? — Oui. L'esprit et le corps agissent-ils séparément en lui? — Non. L'homme, esprit et corps, unit inséparablement dans toutes ses opérations les deux éléments de sa nature, et sent le besoin de rattacher à des signes ce qu'il a en lui de plus immatériel : la pensée, les sentiments, le devoir. Il faut donc, s'il doit être éprouvé, que l'épreuve s'adresse à toute sa nature, conséquemment qu'il y ait, dans l'objet de cette épreuve, un signe qui parle aux sens et représente à l'esprit l'autorité d'une volonté supérieure qui impose ses commandements. Il importe peu que ce signe soit une grande ou une petite chose, pourvu qu'il exprime une idée digne de Dieu. Est-ce que vous prenez garde à la matière, à la forme, à la couleur du poteau ou de la borne qui vous indiquent la limite d'un champ? Qu'ils soient de bois ou de pierre, ronds ou carrés, blancs ou noirs, votre honnêteté dédaigne ces détails puérils, et ne veut voir, dans ces vulgaires objets, que le droit du propriétaire et la sainte majesté de la loi. Fussiez-vous tentés de les violer, il*
vous feraient entendre encore les menaces de la justice.
Vous respectez un bois mort, que dis-je? vous l'adorez. Le tronc d'arbre desséché que rencontrèrent un jour les soldats romains, et sur lequel ils attachèrent une traverse, pour y clouer un homme que venaient de condamner les tribunaux civils et religieux, vous l'appelez la sainte, la vénérable, la précieuse croix : Crux sancta, crux veneranda, crux pretiosa; l'étendard du roi des rois : Vexilla régis; vous le saluez avec amour et reconnaissance; si on vous en donne une parcelle, vous l'enchâssez dans l'or et l'argent et l'approchez en tremblant de vos lèvres et de votre cœur. Et pourtant rien de plus vil que cet arbre. Si on l'eût donné à quelque pauvre homme avant qu'on y pendît Jésus de Nazareth, peut-être n'eût-il pas voulu en faire la poutre maîtresse de sa cabane. Quel est donc le mystère de vos hommages, Messieurs? Ah! ce n'est pas au bois qu'ils s'adressent ; mais au sang dont ce bois fut abreuvé et à l'amour infini qu'il y a dans ce sang. Vous adorez la croix parce que Jésus, vrai fds de Dieu, en mourant pour notre salut a mis dans ce bois tout son
amour. Eli bien, l'arbre de l'épreuve est l'équivalent de l'arbre de la croix, avec cette différence, pourtant, que l'arbre de la croix est un bois mort, tandis que l'arbre de l'épreuve est un bois vivant et fertile. Planté au milieu du paradis, il boit de ses racines l'onde des fleuves sacrés, lance vers le ciel sa tige superbe, et laisse tomber de tous côtés ses rameaux chargés de fruits magnifiques et délicieux dont la pulpa est imprégnée d'une mystérieuse vertu. Il y a là quelque chose de grand et de redoutable. Le bois mort et le bois vivant sont les deux signes de Dieu. Dans l'un il a inoculé, en expirant, son incommensurable miséricorde; dans l'autre il a mis, en commandant, son autorité sans limites. Si vous touchez d'une main profane et sacrilège l'arbre du salut, vous offensez l'amour de Dieu rédempteur. Si vous cueillez d'une main téméraire le fruit de l'arbre de l'épreuve, vous offensez la très-sainte majesté de Dieu, maître et seigneur de toutes choses. Salut, arbre du paradis ! ceux que tu scandalises ont des yeux pour ne pas voir. Le chrétien vénère en toi le père de l'arbre sacré du Golgotha. Bois vivant, tu nous as donné la mort afin que le bois mort nous
donnât la vie. Et qui sait si la croix n'est point née d'un de tes rejetons M i Eve a compris la haute signification de l'arbre de la science; elle ne cède pas à la tentation du mépris. Reconnaissant l'autorité et la sagesse du Créateur dans son commandement, elle répond naïvement au tentateur : — « Nous mangeons de tous les fruits du paradis : De fruclu lifjnorum qui sunt in paradiso vescimur ; mais pour le fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu nous a ordonné de n'en point manger et de n'y pas toucher, de peur que peutêtre nous ne mourions : De fructu vero ligni quod est in medio paradisi, prœcepit no bis Deus ne comederemus, et ne tangeremus illud ne forte moriamur 2 ». — Il y a un peut-être dans sa réponse. Non pas qu'elle doute de la véracité de Dieu, mais elle ne sait pas au juste ce que c'est que la mort, ni si cette peine est irrémissible. Le démon s'empare de cette incertitude, et laissant de côté toute question sur l'objet de l'épreuve, il en nie résolument la sanction : « Ne-
1. Cf. Summ. Theol., 11* 11» p., quœst. 165. Utrum fueil conveniens modiu et ordoprimœ tentationis?