‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 3)Chapitre 30 sur 56 · Et ideo nihil omnino dolebunt de carentia · texte numérisé non relu

Et ideo nihil omnino dolebunt de carentia

visionis divinae, imo magis gaudebunt de hoc, quod participabunt multum de divina bonitate, et perfectionibus naturalibus. > (In lib. 11 Sent., dist. 33, quaest. i, a. 2.)

Sylvius se proposant cette difficulté : — La privation de la vision divine ne peut pas être sans douleur et sans tristesse — y répond ainsi : c Triplex solutio est. Prima, Durandi, et quorumdam aliorum, qui dicunt parvulos non adfuturos in judicio, ac proindè non cognituros se propter peccatum privari cœlesti beatitudine... Altéra solutio est D. Thomas qui docet, parvulos quidem comparituros in jushcio, non tamen cognituros beatitudinem sanctorum,

Cessez donc de vous révolter contre leur sort, et au lieu d'aller chercher, dans un monde mystérieux, des objections contre les perfections de Dieu, admirez en vous les prodiges de son amour. Il pouvait bannir à jamais l'humanité de la gloire de la vision intuitive, et ne lui laisser pour terme que le bonheur réduit de la nature, conquis par les luttes obscures de la raison contre les appétits ' ; mais il a, malgré tout, maintenu ses généreux desseins et décrété ce

quam ipsi amiserunt : neque etiam causam propter quam amiserunt. Ratio est quia talis cognitio non potest haberi per solas vires naturales, sed per revelationem et fidem supernaturalem. Terlia soiutio est aliorum, qui asserunt parvulos et adfuturos in judicio et cognituros omnia quai ibi fient, non tamen percepturos ullum dolorem de amissa beatitudine, quia partim ex divina providentia, partira ex naturali rectitudine voluntatis ipsorum, futurum est, ut sint oinnino conformes divinae voluntati, et contenti iis bonis naturalibus,quibus erunt prœditi. (Tom. ll,quaest. xi.) 1. Licet Deus post proevisum peccalum originale statuisset

non redimere homines per Christum illos relinqneret

in hoc mundo tanquam viatores, in ordine ad conservationem et propagationem naturae, et ad coraparandam in hoc mundo Dei cognitionem et virtutem, et consequenter ad oblhiendum post mortem, saltcm in anima separata, aliquem staîum naturalem, vel felicem in suo ordine et gradu, vel sallem carentem speciali dolore, et pœna sensus, si nova peccata non committerent. (Suarès, Prolog. IX, cap. IV. De nalur. laps.)

plan grandiose de réparation où nous avons vu se manifester, avec tant d'éclat, sa puissance, sa sagesse, son amour, sa justice, sa miséricorde. Le péché qui devait l'éloigner de nous le rapproche à tel point qu'il devient membre de la famille humaine et se fait connaître comme jamais, peut-être, il n'eût été connu dans un autre état. Le péché qui pouvait éternellement nous amoindrir devient l'occasion d'un relèvement où l'humanité acquiert une dignité divine. — Que nous faut-il de plus? — Arrière! arrière les difficultés imaginaires qui épouvantent notre foi! Laissons les rationalistes ignorants ou déloyaux crier à la déraison, à l'injustice, à la barbarie, et chantons de nouveau avec l'Église : Heureuse faute qui nous a valu un tel réparateur! 0 felix cu/pa quœ talem meruit habere redemptorem! — Par un seul homme la honte et la mort, par un seul homme la gloire et la vie. Nous sommes déchus! profitons de la connaissance de notre déchéance pour confesser humblement notre ignorance et nos erreurs, pour veiller sur nos passions et nous tenir prêts à les combattre, pour nous résigner k la douleur et nous mettre en garde

contre les surprises de la dernière heure. Nous sommes réparés! Profitons de notre réparation pour demander à la foi les lumières qui manquent à notre raison, à la grâce le courage et les forces qui manquent à notre volonté, pour faire mériter nos souffrances et nous préparer une mort sainte.

VINGT-NEUVIÈME CONFÉRENCE

VINGT-NEUVIÈME CONFÉRENCE

Éminentissime Seigneur, Messeigneurs *., Messieurs,

En terminant notre dernière conférence nous chantions avec l'Église : — c 0 heureuse faute qui nous a mérité un tel rédempteur! 0 felix culpa qaœ talem meruit habere redemptorem/ » — De fait c'est l'invasion du péché qui décide, dans les conseils de U sagesse divine, le plan magnifique de l'incarnation réparatrice dont je vous ai montré les grandes lignes, et dont noul étudierons bientôt les admirables et touchants détails. Mais, s'il est vrai que ce plan soit inspiré par un miséricordieux amour à la sagesse de noire Dieu, ne semble-t-il pas qu'il doive être

1. Son Éminencele cardinal Guibert, Mgr Ravinet, ancien évèque de Troyes el Mgr Charles Motschi, abbé mitre de Mariastein (Suisse).

exécuté à l'heure même où le genre humain devient pécheur dans la personne de son chef? L'amour ne connaît pas les retards. Il s'empresse près de l'ami dont il veut le bien, surtout quand cet ami a besoin de son secours et de ses bienfaits. Puisque l'incarnation doit sauver le monde, ne faut-il pas qu'elle prévienne les ravages du péché? Que de misérables vont périr éternellement, si le fils de Dieu prolonge l'attente de sa manifestation ! Qu'il vienne donc à l'aurore des temps, notre malheur l'implore et l'harmonie de l'œuvre divine le réclame; car comme l'ouvrage de la nature commence par la perfection de Dieu créateur, il est juste que l'ouvrage de la surnature réparée commence par la perfection du Verbe fait chair, plein de grâce et de vérité. Cependant les jours, les années, les siècles s'écoulent et se renouvellent, les fils d'Adam s'égarent, s'avilissent et se perdent, le monde se bouleverse, et le fils de Dieu ne vient pas. Quel est donc ce mystère? Est-ce la négligence de l'amour qui met en défaut la sagesse? Est-ce la sagesse qui retarde l'amour?

Telles sont, Messieurs, les questions que se pose le grand maître dont nous suivons l'ensei-

gnement1- Écoutez sa réponse. « La sagesse de Dieu, dit saint Thomas, règle toutes ses œuvres; les temps sont en sa main, elle y met à propos les événements. Nous devons donc croire qu'elle a choisi pour le plus important, le plus sublime, le plus mystérieux des événements l'époque la plus convenable. Notre courte sagesse voudrait le commencement des temps, la sagesse infinie attend leur plénitude, selon cette parole de saint Paul aux Galates : At ubi venit plenitudo temporis misit Deus filium suum factum ex muliere 2- » La plénitude des temps! expression lumineuse et profonde qui nous indique le moment précis où il était opportun que s'accomplissent les desseins de Dieu. Quand le Verbe se fait chair les temps sont pleins, c'est-à-dire

i. Voy. Summ. Theol., III p., quaest. 1, a. 5. Utrum conveniens fuerit Deum incarnari ab initio mundif Videtur quod, etc i, 2, 3.

2. Sed contra est, quod dicitur Gai. iv. At ubi venit plenitudo temporis, misit Deus filium suum, factum ex muliere, factum sub lege. Ubi dicit Glos. quod plenitudo temporis est, quod praefinitum fuit à Deo pâtre, quando mitteret filium suum. Sed Deus sua sapientia omnia definivit. Ergo convenientissimo tempore Deus est incarnatus. Et sic conveniens non fuit, quod a principio humani generis Deus incarnaretur. (Summ Theol., III p., quœst. i, a. 5.)

que Dieu les a comblés de ses préparations. C'est une coupe prête à déborder qu'il donne à boire à son Christ, lequel en épuise l'amertume et la lie, le lait et le miel. — Je m'explique. Dieu devait le long délai de l'incarnation à notre liberté et à notre orgueil; voilà pourquoi les temps sont pleins des erreurs, des crimes et des désirs de l'humanité. — Dieu devait le long délai de l'incarnation à la majesté de son fils; voilà pourquoi les temps sont pleins de promesses, de prodiges, de solennelles et bienfaisantes catastrophes. Méditons aujourd'hui ces deux pensées.

« L'homme avait péché par orgueil, dit saint Thomas, il convenait qu'il fût humilié jusqu'à reconnaître qu'il avait besoin d'un libérateur. Voilà pourquoi Dieu le laisse d'abord aux mains de son libre arbitre dans la loi de nature. La loi de nature ne suffisant pas à empêcher ses défaillances Dieu lui donne la loi écrite, et, malgré la loi écrite, les défaillances ne faisant que s'aggraver il faut bien que l'homme, à bout de forces, réclame le divin médecin qui le doit guérir de

ses maux1- » Telle est, Messieurs, quant à ce qui nous regarde, la divine économie du douloureux retard qui a suspendu, pendant plus de quarante siècles, l'exécution du décret éternel de l'incarnation. J'y reconnais la touche d'un Dieu sage et bon jusque d;ms ses sévérités. Nous avions méprisé ses premiers bienfaits, il ne veut plus nous imposer aucune grâce. Il propose; et respectant cette liberté dont nous avons abusé pouf" l'offenser, il veut attendre son acceptation et ses demandes.

D'autre part, l'orgueil qui nous a fait choir n'était point encore brisé par l'expérience, et les fils de celui qui s'était aveuglé sur sa propre excellence, jusqu'à croire qu'elle lui était due,

1. Non statim post peccatum conveniens fuit Deum incarnait. Primo quidem, propter eonditionem humani peccati, quod ex superbia provenerat. Unde eo modo erat homo liberandus, ut humiliatus recognosceret se liberatore iridigere. Unde super illud Galat. m. Ordinala per angetos in manu medialoris, dicit Glos. Mayno Dei consiUo fuclum est, ut post hominis casum non illico ûci filins mitleretur. Reliquit enim Deus prius hominem in libertate arbitrii in lege naturali, ut sic vires naturae suae cognosceret : ubi cum deflceret, legem accepit, qua data, invaluit morbus non legis, sed naturae vilio : ut ita cognita sua infirmitate, clamaretad medicum, et gratiae quaereret auxilium. (Summ. Theol.y III p., quaest. 1, a. 5.)

pouvaient se méprendre sur la nature d'une réparation trop promptement offerte. L'empressement de Dieu à exalter notre nature aussitôt après sa chute ne paraîtrait-il pas, à cette première génération encore vigoureuse et enivrée des fumées de la superbe, commandé par une nécessité à laquelle le Tout-Puissant ne pouvait se soustraire, et au lieu de se précipiter, confuse et repentante, aux pieds du Verbe incarné n'eût-elle pas relevé fièrement la tête pour admirer en lui sa propre perfection et se repaître de cette sacrilège pensée : Vous serez comme des dieux : Eritis sicut dii? La tentation eût été d'autant plus forte que l'homme déchu, privé de cette abondante lumière qui découlait de la justice primitive, eût mesuré moins sûrement la distance qui sépare sa nature amoindrie de la perfection infinie.

Mais ne me trompé-je pas? L'orgueil humain au lieu de se méprendre sur le don de Dieu l'eût peut-être dédaigné ; car, dans le principe, la nature ignorait encore la profondeur de sa chute, et se sentait trop de jeunesse et de force pour pressentir les égarements et les crimes dont elle était capable. Semblable à ces ma-

lades présomptueux qui portent dans leur sein un germe de mort, et qui cependant repoussent les secours de l'art, tant qu'ils ne sont pas complètement abattus, l'humanité pécheresse pouvait méconnaître l'efficacité du remède divin, et rendre inutiles les avances de son Dieu avant de savoir combien elles sont désirables.

Quoi qu'il en soit, Messieurs, de l'attitude prise par l'orgueil devant une rédemption hâtée, il était nécessaire de nous convaincre que Dieu est maître de ses dons, et que ces dons sont indispensables à notre régénération. Or, quel plus sûr moyen pour nous amener à cette conviction que l'expérience? L'expérience qui, en nous démontrant que nous ne sommes, par nous-mêmes, que misère, démentirait les rêves insensés de notre imagination exaltée par la superbe; l'expérience qui, en nous révélant notre faiblesse intellectuelle, nous ferait sentir le besoin d'un maître abreuvé des lumières du ciel; l'expérience qui, en mettant à nu notre corruption morale, nous forcerait d'implorer le secours et les soins d'un divin médecin; l'expérience qui accepterait le bienfait de Dieu avej d'autant plus d'empressement et de foi qu'il

serait plus impatiemment attendu; l'expérience qui, sans nous faire mériter ce bienfait, nous en rendrait moins indignes, en nous permettant d'expier, par nos humbles désirs, l'orgueil qui fut le principe de nos malheurs.

Indubitablement la justice, la sagesse et la bonté de Dieu devaient vouloir cette expérience; voilà pourquoi le mystère de l'incarnation réparatrice est retardé jusqu'à ce que les temps soient pleins de nos erreurs, de nos crimes et de nos désirs.

Si vous étiez tentés, Messieurs, de ne voir en ces raisons des délais de la Providence que des hypothèses subtiles imaginées par la théologie pour expliquer une incompréhensible négligence du gouvernement divin, prêtez l'oreille, je vous prie, aux orgueilleuses clameurs que pousse aujourd'hui la raison après plus de dix-huit siècles de lumières et de grâces. — Est-ce qu'elle ne réédite pas, à son profit, l'oracle perfide et menteur qui trompa nos premiers parents : Eritis sicnt dii? Est-ce qu'elle ne prétend pas que les seules évolutions de la nature ont amené l'infini à prendre conscience de lui-même dans le fini? Est-ce qu'elle

ne ravale pas la sublime réalité de nos mystères à la condition d'un pur symbole des progrès qu'elle réalise par ses propres forces? Est-ce qu'elle ne se croit pas capable de prendre possession de toute vérité et d'accomplir par elle-même toute espèce de bien? Est-ce qu'elle ne considère pas toute approche de Dieu, toute révélation de Dieu, toute rédemption par Dieu comme superflue, inutile, humiliante pour la dignité humaine? Prodigieux aveuglement qui, ainsi que je vous le faisais remarquer l'an dernier ', profite, sans vouloir en tenir compte, de la pénétration des lumières et des grâces de l'incarnation dans les milieux où s'exercent actuellement nos facultés intellectuelles et morales, et qui oublie en même temps la longue et honteuse expérience que l'humanité a faite de son impuissance. Je n'excuserais pas, mais je m'expliquerais cet aveuglement si la nature avait encore à faire l'essai de ses forces. L'essai étant fait, je n'ai qu'à me souvenir, et les prétentions du rationalisme

i. Voy. vingt-quatrième conférence : L'Action de la grâce; l'e partie.

sonnent à mon oreille comme un sinistre persiflage à l'adresse du genre humain. Si vous voulez savoir ce dont l'homme est capable, sortez de la contemplation de vous-mêmes, ô fiers rationalistes, remontez les siècles jusqu'au jour béni où les anges annoncent au monde la grande nouvelle, plongez vos regards dans l'abîme des temps, — qu'y voyez-vous? — Ah ! l'Apôtre a bien dit : Les temps sont pleins. At ubi venit plenitudo temporis misit Deus filimn suum.

Les temps sont pleins d'erreurs. — Les sublimes leçons de l'Éden n'ont pu contenir, que pour un âge, la raison impatiente de secouer le joug de l'enseignement divin et de courir, toute seule, les aventures périlleuses d'une libre recherche.Pendant que la notion du vrai Dieu s'obscurcit et que l'ombre se fait autour des connaissances fondamentales de nos origines, de notre nature, de nos devoirs, de nos destinées, pendant que le peuple se repaît en tous lieux de traditions défigurées, la science s'efforce de ressaisir la vérité qu'enténèbrent les passions. Elle veut se faire un Dieu ; mais ce Dieu c'est un mélange confus de tous les êtres, un embrassement ridi-

cule de toutes les contradictions : un esprit qui est matière, une infinité qui progresse, une immensité qu'on mesure, une éternité qui passe, une perfection suprême qui endosse la responsabilité de tous les crimes. Ce Dieu c'est un principe impuissant qui partage avec le mal éternel le souverain empire des choses. Ce Dieu c'est une monade solitaire et abstraite, un nombre aride dont l'esprit ne peut concevoir les mystérieuses évolutions. Ce Dieu c'est une cause réduite qui travaille la matière sans pouvoir lui donner l'être. Ce Dieu c'est un monarque égoïste qui s'enferme pour jouir dans le palais de sa gloire et laisse aller le monde aux caprices du hasard. Ce Dieu c'est un destin impitoyable qui étouffe la liberté et ferme l'oreille aux supplications de la misérable humanité. Ce Dieu c'est l'être de raison qu'on appelle la nature. Ce Dieu c'est la matière infinie, éternelle, subsistant par elle-même, et tirant de son vaste sein toutes les existences.

D'où vient l'homme? — Qui lésait? Les traditions lui donnent un père dont les dieux euxmêmes ont reçu la vie. — Mais le Dieu-tout est infini dans ses manifestations; mais l'Océan est

une féconde matrice qui porte en soi les germes de toutes choses; mais le tourbillon éternel est chargé d'atomes où le hasard opère d'heureuses rencontres.

Qui sommes-nous? — Ici des brutes, là des parcelles de l'infini. Aujourd'hui l'homme n'a qu'une âme, demain il en a trois. Pour celui-ci l'âme est un esprit, pour celui-là une agrégation d'atomes, pour un autre un feu subtil dont la tension est indéfinie. Soit qu'il sorte de la tête, de la poitrine, du ventre ou des jambes d'un dieu, soit que l'aveugle destin ou la capricieuse fortune l'aient divisé, le genre humain se compose de castes distinctes et jalouses qui ne doivent jamais se mêler.

Que devons-nous faire ? — Celui-ci veut que je contemple le beau; celui-là, que je me laisse aller aux volontés du destin ; l'un me demande de favoriser la tension du feu subtil ; un autre me conseille de mettre de l'ordre dans mes sensations, de mesurer le plaisir à la force de mon tempérament, de faire consister toute ma morale dans la volupté. La plus sage philosophie exagère l'honneur de la vertu au profit de l'orgueil, pendant que la voix populaire m'invite à

imiter les dieux que la passion a fabriqués.

Où allons-nous ? — Nous perdre sans souvenir et sans conscience de nous-mêmes dans l'infini?— Peut-être. — Rouler sans fin d'un corps à un autre, toujours poursuivis dans nos transmigrations par nos imperfections? — Peutêtre. — Prendre possession d'un paradis sensuel qui ne sera que la prolongation de nos félicités terrestres? — Peut-être. — Nous éteindre misérablement dans l'abîme du néant? — Peut-être? — Peut-être! alors à quoi bon tant poursuivre la vérité. Tout est raison d'affirmer ou de nier. Ne pouvant rien savoir, doutons de tout, doutons de notre doute même ' .

0 sainte vérité, comme te voilà torturée, mutilée, défigurée! Cependant, Messieurs, ne croyez pas qu'elle soit bannie du monde. Dieu lui a donné un asile chez son peuple, le génie lui fait une part dans ses élucubrations, et, même aux lieux où elle est le plus couverte de souillures et de plaies, l'âme droite et simple

1. Voyez pour le développement de ces erreurs : Introduction au dogme catholique, tome 1 ; Appendice : Coup d'œil sur les principales erreurs philosophiques.

peut reconnaître encore quelques-uns de ses traits divins. Elle subsiste pour accuser au tribunal de Dieu les lâches et les insensés qui l'ont abandonnée, mais elle ne règne plus. Laissé à lui-même l'esprit humain a fait triompher l'erreur dont les temps sont pleins.

Le crime enfante l'erreur, et l'erreur appelle le crime. Aussi, Messieurs, les temps pleins d'erreurs sont-ils également pleins de crimes.

Regardez ce que vous montre l'histoire. Le Maître des maîtres, le Seigneur des seigneurs, le Créateur et la Providence du monde, ne rencontrant partout que des religions inhospitalières. A sa place les idoles. Non-seulement les astres innocents qui nous prodiguent leur lumière, les créatures violentées qu'un culte sacrilège arrache à leur repos et à leur obéissance naturelle, mais les vices élevés sous des figures humaines aux honneurs de l'apothéose, les vices encensés et adorés; l'adultère, Pinceste, la débauche, l'intempérance, le vol, la fraude, l'orgueil, la colère, la violence, la cruauté, autant de dieux qu'il y a d'exécrables passions dans les entrailles de l'homme, autant de dieux que l'on implore pour en obtenir une criminelle assis-

tance1, autant de dieux que l'on glorifie par une honteuse imitation de leur infamie2. La théurgie, la magie, les arts lugubres, les superstitions ténébreuses et malsaines partout en

1. Voici quelques spécimens de prières adressées par les païens à leurs dieux : « Oh!si de belles funérailles allaient enfin emporter mon oncle, si j'entendais craquer sous mon râteau une cassette pleine d'argent, si je pouvais biffer le nom de cet enfant à défaut duquel je dois hériter, il est infirme, bilieux, que ne meurt-il donc? >

0 si

Ebullit patrui praeclarum fumis ! Et o si Sub rastro crepet argenti milii séria, dextro Hercule ! Pupillumve utinam quem proximus hœres Impello, cxpungam I namque est scabiosus et acri Bile tumetl

(Perse, Sat. n, De bond mente.)

< Belle Laverne, donne-moi de paraître juste et saint. Jette un nuage sur mes tromperies, une épaisse nuit sur mes fraudes. >

Pulchra Laverna,

Da mihi fallcre, da jiisto sanctoque videri; Noctera peccatis et fraudibus objice nubem.

(Horat., I Ep., xvi.)

Primo fero vota, et cunctis notissima templis, Divitise ut crescant, ut opes, ut roaxima loto Nostra sit arca foro.

(Juvenal, Sat. x, Vota.)

2. € Ce qu'a fait le Dieu qui ébranle de son tonnerre la voûte des cieux, tromper une femme, moi pauvre petit homme je me serais abstenu de le faire. Je le ferai et avec

grande joie. »

Fucum factum mulieri At quem Deum?qui templa rceli sumrna sonitu conçutit Ego homuncio hoc non faxim! Eyo vero ilbid feccrim ac Iubena. (Terent., Eunuch., Act. III, se. vi.)

honneur. L'ombre des initiations et des mystères sanctifiant l'orgie et la prostitution. A la place des boucs et des génisses, l'homme égorgé par son semblable sur l'autel des célestes buveurs de sang, l'ennemi, devenu hostie, sacrifié dans les hécatombes. Les prêtres trompant le peuple pendant que les philosophes lui cachent la vérité. La nature chaque jour et en tous lieux outragée par des impuretés dont on ose à peine évoquer le souvenir, et écrire le nom sur les pages insensibles de l'histoire. Dans la famille:— Le père transformé en tyran; la femme oubliée, trahie, déshonorée, maltraitée, répudiée, vendue selon les caprices d'un maître sans respect pour sa dignité de mère ; l'enfant qui vient de naître làté comme un animal, et, s'il ne promet d'être un robuste rejeton, impitoyablement condamné à mort par le brutal citoyen à qui il doit la vie; l'esclave, traité comme une bête de somme, à la merci de la mauvaise humeur ou de L'ivresse mal cuvée qui l'envoie à l'abattoir, aux gémonies ou aux viviers. Dans la société : — La guerre, sans droit des gens, livrant aux vainqueurs des nations entières et I ieur égard toutes les barbaries ;

LA l'i.l'.N::: DE DSS TEMPS. 217

incendie et destruction des villes, dévastation des campagnes transformées en déserts, massacre des enfants, viol des femmes, boucherie des prisonniers, esclavage des rois, traînés, la chaîne au cou, derrière le char des triomphateurs; l'orgueil de caste prenant plaisir à humilier et à opprimer les petits; la concussion épuisant les provinces; l'usure dévorant l'épargne du citoyen, le salaire de l'artisan, le pain du pauvre; le pauvre méprisé, haï et balayé comme une immondice; la richesse sans mesure près de la misère sans espoir; l'invite à la débauche impudente, jusqu'à prendre les proportions d'un monument; le peuple avide de combats sanglants, devenus pour lui des parties de plaisir; et, par-dessus tout, les rois que ne rassasie pas une domination sans contrôle et sans frein, les rois sacrilèges usurpateurs du pouvoir et des honneurs qui ne sont dus qu'à Dieu, les rois demandant de l'encens et ordonnant un culte pour leurs statues. — Que de crimes, bon Dieu! — Et le pire, Messieurs, c'est que ces crimes ne sont pas des accidents contre lesquels protestent les moeurs générales; mais des habitudes passées dans le sang des nations et se dévelop-

pant à l'aise sous le triple patronage de l'opinion, des lois et de la religion.

Dans ces abîmes d'iniquités, le peuple juif a jeté ses prévarications. Dieu l'a séparé des Gentils et lui a donné sa loi sainte pour le préserver de la corruption. Toujours protégé, toujours béni, toujours consolé, toujours sauvé, il multiplie ses ingratitudes. Il murmure, il se plaint, il oublie les promesses, il méprise les menaces, il mêle son sang au sang des étrangers, il déserte le temple, il court aux bois sacrés, il sacrifie sur les hauts lieux, il immole ses enfants aux divinités cruelles, il imite les infamies des nations et, après avoir pleuré les saints rois, il se jette aux bras des monstres que les prophètes maudissent et que la loi excommunie. On voudrait pouvoir reposer sur lui son regard attristé, et se consoler en le contemplant de l'effroyable spectacle qu'offre le genre humain; mais,non,il comble la mesure et il faut s'écrier : Oh! oui, les temps sont pleins de crimes.

Soyez donc fiers après cette expérience, et croyez encore à la toute-puissance de la raison! Cependant vous me demandez si Dieu ne s'est

pas trompé, si, en voulant donner une leçon à notre orgueil, il n'a pas poussé l'humanité jusqu'au désespoir. Non, Messieurs. Il y a toujours au fond de l'âme humaine un reste de droiture qui l'éclairé sur sa misère et l'invite à s'humilier. Les promesses divines et les traditions aidant, elle peut, dans l'universel naufrage, étreindre, par le désir, le câble sauveur qui la doit retirer des abîmes de l'erreur et du vice. L'espérance d'un libérateur est tombée du ciel en même temps que la malédiction qui condamnait la femme à des enfantements douloureux. C'est à cette espérance que se rattachent les âmes épouvantées par les ombres de mort qui planent sur le genre humain. Adam, Noé, Abraham, Isaac, Jacob, tous les patriarches désirent voir le jour du Seigneur1. Les vrais Israélites se penchent avec une pieuse angoisse vers l'avenir et font entendre leurs cris suppliants. Surpris par la mort ils ne se croient pas trompés, mais ils s'endorment avec la douce confiance qu'un jour l'envoyé de Dieu, le libérateur, viendra vi-

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